POÈME
SUK
lES MAUVAIS GESTES DES PRÉDICATEURS »•
C'est en vaîh qu'un docteur qui précte l'Evangile, Mêle chrétiennement l'agréable et l'utile.
S'il ne joint un beau geste à l'art de bien parlep, Si dans tout son dehors îl ne sait se régler , Sa voix ne charme plus , sa phrase n'est plus belle , Dès l'exorde j'aspîre à la gloire éternelle;
«III " Il ■ tmmmmmmmtmm^
' Quoique ce petit poè'me de Sanlecque 8oit aujourd'hui presque oïdïUéy lisent tellement à notre sujet que nous croyons devoir le reproduire , pour ne rien omettre dans notre recueil de ce qui a été dit de plus essentiel et déplus amusant sur les prédicateurs. D'ailleurs il n'est pas tout-À-fait sans mérite ; il J a quelquefrbons vers , et il faut se rappeler qu'à r^K>que où écrivait Sanlecque , il n'existait pas dans le genre didactique b^ucoup de modèles reconnus. Boileau venait de publier son Art Clique, (en 1674 ) , et notre auteur en a imité assez heureusement le début et quelques autres vers.
Louis de Sanlecque , poète satirique , est né à Paris en 1652, de Jacques de Sanlecque, habile graveur en caractères d'impri- ^^
merie ; il entra fort jeune dans la congrégation des chanoines de Sainte-Geneviève , devint prieur de Gamay près de Dreux , et mourut dans ce prieuré le 14 juillet 1714. Ses poésies sont peu nombreuses ; elles ont été imprimées à Lyon en 1726 , sous le nom dé Harlem , w-12, et réimprimées par les soins de Montïhesnay à la suite du Bolœana , Amsterdam , 1742 , i/i-12, 6« 72 pagres.
Et dormant quelquefois sans interruption , . Je reçois en sursaut sa bénédîcfion.
Vous donc qui , pour prêcher, courez toute la terre , ' Voulez-vous qu'un grand peuple assise votre chaire^ Voulez-vous enchérir les chaises et les bancs , Et jusques au portail mettre en presse les gens? Que votre œil avec vous me convainque et me touche ;; On doit parler de l'œil autant que de la bouche. Que la crainte et l'espoir, que la haine et l'amour , Comme sur un théâtre , y parlent taur à tour. Il est des damoisesiux dont Pô^illacie amoureuse Accompagne toujours la phrase précieuse ; Qu'un air pareil jamais n'eficmTne vos yeux.
J'aimerais mîeux encor ces prêcheurs furieux ,, Qui portant vers le Ciel leurs regards effroyables y. Apostrophent les Saints comme on chasse, les. diables i. Et qui voulant prouver que le Seigneur est doux , ' Gâteiit lieûrs.argtinlehts pa^ âcâ' jë^ eii' courroux.
Surtout , garde2&iVoûs bien j ^roémoircs €lîànc?êlaiïleS'^ : De montrer dans vos yeux deux prunelles foutantes- Quelle pitié , de voir rofatéur entrepris , Kelire dans la voÀte xhi sermon mal appris l
Vos yeux vous rendent sots de plus d'une manière t Pourquoi , quand vous criez , fermez-vous la paupîérç7 Tel jadis l'Andabate • , armé de son pofgnard , Combattait à l'aveugle , et vainquait par hasard.
Mais vous , qui blâmez tant la paupière cousue , Ne m'ouvrez pas des yeux où rien ne se remue, j^ Quel acteur êtes- vous? lorsque vous me parlez,
Votre gosier s'enflamme , et vos yeux sont gelés. C'est ainsi qu'autrefois on voyait des idoles. Sans animer leurs yeux , animer leurs paroles. Mais si votre œil enfin s'obstine à se glacer, Au cercle de Benoît * il faudra vous placer^
' Espèce (le gladiateur. ■ — * Ouvrier en figures de cire.
Jadfs un charlatan , docteur en médecine , , Devina ( car chez eux vous savez qu'on devine) Que Tœil pouvait avoir lui seul plus de cent maux. Mais moi qui'^d'e cet œil dois compter les défauts , Sans faîte le devin , j'en trouve plus de mille* Tantôt je ris de voir une paupière agite Se mouvoir par article , et joindre à chaque instant Le jour avec la nuit dans un œil clignotant.
Tantôt d'un cours réglé la prunelle agitée , D'un coin de l'œil à l'autre est sans cesse emportée. Ainsi du Marché-Neuf le Maure ' ingénieux Fait jouer par minute un ressort dans ses jeux. L'un poussant dans lès airs ses regarda pleins de zèle j Jusqu'au haut de son œil fait enfuir sa prunelk. L'autre , sans y penser, nous met dans Témbarras, En vojant du côté qu'il ne regarde pas. ^ ^
Ici y cet œil qui craiht là trop grande luiio^ère, N'ose voir qu'au travers des poils de sa paupière. Là , ce jeune étourdi'regarde à tout hasard.
Mais voyons comment l'œil' doit jeter son regard. Veut-il de la tristesse exprimer les alarmes ? Qu'une faible prunelle y nage dans les larmes. Veut-îl paraître gai? Que les jeux et les ris Fassent autour de lui mille agréables plis. Doit-il être en fureur ? Que ses vives prunelles D'une comète en fêu dardent mille étincelles. Doit-il être percé des traits dé la pitié?
Que la langueur l'abatte , et le ferme à moitié. Dans l'amour, il est doux ; dans la haine , sévère. D est trouble , s'il craint ; il est clair, s'il espère « Dans un étonnement il ne se peut mouvoir.
Dans une rêverie il regardé sans voir.
- ' Tête de Maure qui remue les yeux dans Thorloge du Marcheîîeuf.
L'œil sait toujours du cœur les premières nouvelle». C'est lui qui le premier épouse ses querelles , Qui sert ses passions , qui suit ses intérêts , Qui n'est point en repos si le cœur n'est en paix* L'œil enfin pleure ou rît , quand le cœur le désire-. Mais que jamais le £roat n'ose leur contredire. \ Il faut qu'à sa manière il fasse ce qu'ils font« .
Ce qu'on voit peint dans l'œil , doit être écrit au front-
Il ne faut donc jamais que le front se sillonne , S'il ne reçoit du cœur une loi qui l'ordonne ^ Et si l'œil ne subit la loi tout le premier.
Un docteur sans cela déclame en écolier.
Ainsi n'ayez point l'air de ce missionnaire.
Qui n'ayant ni le cœur ni l'œil pleins de colère , ' * . Contraint toujours son front à se rider pour rien.
ê^^ ^ Que votre bouche aussi s'ouvre et se ferme bien j 4i' Souvent d'un seul côté U bouche se renverse , Et fait prendre à ses mots un chemin de traverse. Souvent, la bouche ouverte, on a beau s'efforcer^ Chaque lourde syllabe est une heure à passer. Ici, cet orateur qui pousse une .invective, A chaque mot qu'il dit , fait pleuvoir sa salive. Là , je ris de ce fat qu'on voit à tout propos Caresser sa pensée , et rire à tous ses mots. L'un , quand son front se ride , ayant un œil farouche y Pour la moindre syllabe ouvre toute la bouche. Et craignant que sa voix n'avorte entre ses dents , Lance de. ses poumons des mots toujours tonnants. L'autre , pour éviter ces manières outrées , *ÎJ Ne parle qu'au travers de S'^s lèvres serrées ,
Et , comme un instrument qui ne rend que des sons ^ De ses mots retenus ue nous dît que les tons. * Enfin on peut corapler plus de mines burlesques ,
Que n'en grava jamais Calot dans ses grotesques; Et souvent , tel qui croit les autres grimaciers ,
Est au haut de ma liste écrit tout des premiers.
Vous donc , de qui la bouche est digne de censure y Crojez qu'il est honteux d'en outrer la figure. Ne remuez jamais vos lèvres qu'en parlant, Et ne les ouvrez point pour attraper du vent»
N'allez pas publier la- loi de l'Evangile De l'air impétueux dont parlait la Sibylle.
On soutient un mensonge avec emportement , Mais une vérité doit se dire aisément.
Toutefois il est vrai qu'un ton plein d'énergî© Doit des coeurs assoupis guérir la léthargie ; Mais quoique de la voix il faille. s'efiForcer, La bouche n'a jamais le droit de grimacer.
Il ne suffit donc pas à l'acteur qui se forme ^ Que son œil et sonr front reçoivent la réforme ; Sa bouche doit encor, en se réglant sur eux , Joindre son action à ce qu'ils font tous if^ % Afin qu'après cela , tous trois d'intellige^e Forment sur le visage une triple alliance.
Ne croyons pourtant pas un visage parfait, ^
Sitôt (}ue dans l'acteur ce bel accord s'est fait; ^ ■■ i
Le moindre mouvement d'une tête volage •
Pourrait d'uu ange même enlaidir le visage.
En efiFet quand vos yeux , remplis de majesté , Des célestes esprits répandraient la: clarté j Quand Dieu sur votre front graverait la figure De ce TAU glorieux dont parle l'Ecriture; ^ '^w
Quand votre bouche enfin , faisant sortir sa voix | D'un ton de précurseur ferait trembler les rois ; ( Ne prenez point ceci sur le pied d'hyperbole ) Si l'on voyait toujours , de parole en parole , Sur le pivot du cou votre tête tourner, , *
Ces trois talents qu'en vous je viens d'imaginer, Jr
Cette voix si terrible au plus fier auditoire , Ces yeux où Dieu ferait un essai de sa gloire^
Ce front scellé du sceau de sa divinité , Tout cela n'aurait plus qu'une vaine beauté.
t - Il ne faut pas aussi , gravités espagnoles ,
Qu'une tête immobile énerve vos paroles.
' On a de l'air d'un fat quand on est trop Caton.
Que ceux qui dans leur sein eiifbVicent leur menton ,. ^ Ne mettent plus ainsi lleur col à la torture ,
L'art ne. permet jamais de forcer la nature.
Pour ceux de qui la tête affecte un ail* penché , Tartufe eût fait comme eux , s'il eût jamais prêché. Mais vous , de qui les mains et la tête branlante * :• ^. Forcent chaque syllabe à devenir tremblante j ^ Vous deviez autrefois avoir été choisis ,
* Pour faire les trembleurs à l'opéra d'Isis. ^' .. Nous voyons des prêcheurs, coiffés à Ta moutonne ^ •« Se faire les yeux grands , et la bouche mignonne, ^ Se radoucir la ^Éix ; et pour tout geste enfin Aux dames d'alciitour faire la belle main.
1^ Est-ce là nous tracer le chemin de la gloire?'
^ Non. C'est faire l'amour à tout un. auditoire..
Bl * Mais ce n'est pas ici qu'il faut moraliser ,
V * Un maître n'a le droit que de dogmatiser.
^ Songeons à ce docteur, dont la voix pédantesque
^ Donne un nouveau relief à son air soldatesque.
} ^ Vous le voyez toujours campé comme un lutteur,
Avec ses poings fermés moi^er son auditeur.
^ '*' U semble , quand il veut pousser un syllogisme , Qu'il appelle en duel tout le Christianisme ; Ou que , de sa fureur nous prenant pour témoins , Il veuille défier le diable à coups de poings. Mais l'ame des chrétiens devient un champ stérile , Qaand de tels insensés y sèment l'Evangile.
{» Car il n'est point de fou qui prêche utilement , Et la sagesse en nous doit parler sagement.
On raconte qu'un jour certain missionnaire ,
Après mille raisons ne sachant pîus que faire , Pour convertn* un Suisse instruit par Mêla nctlion ^ Le convainquit enfin à grands coups de bâton. Or, si pour une fois le zèle apostolique A rendu par miracle un bâton pathétique , Conclura-t-on d'abord , qu'un docteur furibond Ait droit de s'escrimer de son bras vagabond? Non , non. Un orateur n'est point une furie.
Prêchez- donc sans fureur et sans efFronterîie. Ne soyez ni trop lent -, ni trop précipité; Dîstifiguez-bîcn Pair vif d'avec l'air emporté. Soyez grave sans faste, aisé sans nonchalance, jb
Modeste sans froideur, hardi sans insolence.
Joignez vos agréments aux règles de notre art ;^ Quiconque plaît sans lui , ne plaît que par hasard. «
Sans lui craignez toujours quelque trait de satire* ^
Et si cet orateur que tout Paris admire J| Néglige avec' succès Fart qu'il sait mieux que raoî , C'est qu'il est comme un prince au-dessus de la loi-
Je connais parmi nous certains sots immodestes , Qui pour un mot tout seul vont nous faire cent gestes. J'en sais d'autres aussi , pour le moins aussi sots , Qui , pour un geste seul , vont nous dire cent mot$.. Mais du geste et du sens la mesure pareille Doit autant charmer l'œil , qu'elle charme l'oreille. 9
Si le geste et le sens sont toujours de complot , Un seul geste jamais ne dément un seul mot. ^ ^
Surtout n'imitez pas cet homme ridicule , Dont le bras nonchalant fait toujours la pendule. Au travers de vos doigts ne vous faites point voir , Et ne nous prêchez point comme on cause au parloir. Chez les nouveaux acteurs , c'est un geste à la mode '" Que de nager au bout de chaque période. ' if
Chez d'autres apprentis l'on passe pour galant , Lorsqu'on écrit en l'air, et qu'on peint en parlant.
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Utm semble d'une main encenser l'assemblée ^ L'autre à ses doigts crocbus paraît avoir l'onglde*. Celui-ci prend plaisir à montrer ses bras nus ; Celui-là fait semblant de compter ses écus.
Ici , ce bras mancbot jamais ne se déploie ; Là , ces doigts écartés font une patte d'oie. Souvent cbarmé du sens dont mes discours sont pleins f Je m'applaudis <noF»méme , et fais claquer mes mains» Souvent je ne veux point que ma phrase finisse , A moins que pour signal je ne frappe ma cuisse. Tantôt , quand mon esprit n'imagine plus rieui J'enfonce mon bonnet, qui tenait déjà bien»
Quelquefois en poussant une voix de tonnerre y Je fais le timbalier sur les bords de ma chaire.
Il paraît ({ue Cé poème, compose vers 1687, n^a point été terminé. L'auteur , très-modeste , u^a publié aucune de ses poésies ] s^il en a paru quelques-unes de son vivant , c'est hors de France et sans son aveu. Il craignait les fâcheuses interprétations de ses satires contre les faux dévots.