‹ Prédicatoriana: ou, Révélations singulières et amusantes sur les prédicateurs; entremêlées dChapitre 41 sur 55 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Comment la croix de Jésuchrist fut f aide et comment f^éronique eut la précieuse face du Saulveur, etc.

Nicodemus racompte que quant les luifz furent au lieu oïl Jésuchrist devoit estre crucifié , ils eurent besoing d'ung charpentier pour faire la croix , et la firent en manière d'ung marteau , car elle n'avoit point de chief par dessus, et dirent que sans s'arrêter meitroient Jésuchrist entre deux larrons. Adonc les fmlx Juif« estendirent la croix sur la terre et mirent Jésuchrist: dessus et le clouèrent par les mains et par les pieds , puis cherchèrent une fuste en quoy ils pourroient ficher ^ la croix.

Adonc une bonne femme de Hiérusalem qui estoit meselle * et avoit nom Véronique , veit Jésus jesten(|||

" Lépreuse.

en la croix dont elle fut moult courroucée et mena grant deuil.. La Yierge Marie la regarda et en eut grant pitié, et luy demanda qu'elle avoit, et elle dit : « Dame, je suis fort malade de mesellerie et cuydoyeque Jésus, par sa grâce et vertu- me guerist, et maintenant je le voy estendu et cloué en croix en manière qu^oncques homme ne, fut mis -^ je ne cuydoye jamais guérir que par hiy et y avois toute ma fiance. » La Vierge Marie luy dit : « Femme , baille moy ce drap que tu portes en ton chief . » Véronique lui bailla , et estoit en manière de touaille. La Vierge Marie le toucha à la face de Jésus qui suoit de douleur, et la semblance de la face de Jésus demoura en la touaille , puis elle la bailla à la Véronique et luy dit : a Femme, n'ayes paour ; car tu seras tantost guérie. » Elle la print et en toucha sa fece , f)uis elle fut guérie , et de grant joye se print à crier louant Dieu et monstrant le miracle , dont les Jui&. la vouloyent battre , mais Nycodemus Ten garda. Tantost vindrent ceux qui estoient allés quérir la fuste de la croix, et vindrent à grant compaignîe et prindrent la croix où estoit Jésus et la levèrent en hault entre les deux larrons, Dismas à dextre et Gestas à isénestre. Ia croix de Jésus estoit plus haulte que les aultres. Au dessus , Pylate avoit escript : « Jésus de Nazareth,' roy des Juifs, en grec, en hébireu et en latin. Les Juifz dirent qu'il n'estoit pas roy des Juife ; mais Pylate dit : ce qui est escript est escript. Puis Dismas dit à Jésus : « Sire , ayez mercy de moy , » et^ Gestas dit à Dismas : a Ne voys tu pas bien quHl ne se peult ayder ; comment nous ayderoit-il ? » Jésus dît à Dismas : « Aujourdhuy seras en paradis avec moy. » Puis dit : a Tout ce que les prophètes ont prophétisé de moy est accomply , » et inclina le chief à sa mère et

dit : <( Femme , voiey ton enfant, en parlant de sainct Jehan évangéliste , » puis dit : « Jehan, voicy ta mère^ je te la recommande, et que tu luy soyes fils et gouverneur, et qu'elle soit ta mère. » Adonc sainct Jehan benignement la receut , et Jésuchrist pria son Père et m

luy dit : a Père , pardonne à ces gens qui me donnent tourment , ils ne scavent ce qu'ils font. » Et quant vint à l'heure de none, Jésus , après, avoir getté un cri', inclina son précieux chiétet mist Tesperit hors du corps» Adonc la terre trembla , les pierres se fendirent , le soleil et la lune perdirent leur lumière , les. morts se levèrent des monumens, et la vote du' temple et la courtine rompirent , jet fut de moult grandes obscurités, si que chascun cuidoyt estre mort.

GHAPiTBE XXXn.

Comment la Vierge Marie demoura au pied de la croix*

Adonc la Vierge Marie resta devers la croix , regarda son Filz mort et se print à plourer : « Hélas! mon chier a.

Filz , dit-elle, je t'ay eu par l'œuvre du Sainctr-Esperit , et t'enfantay à grant joye, et maintenant je te vois pendu en la croix , dont j'ay très-grant douleur. Ceulx que tu voubyes saulver te ont mis à mort, w A celle heure perdit la parolle, puis quant elle luy m revenue, elle dist : a Ah, chier Filz, pourquoy ne te plaist-il que je meure avec toy , ne te plaise que demieure sans filz ; 6ar tues mon Seigneur et mon confort. Je perds aujourdhuy tout mon bien de ce monde et ma consolation et délectation. Sire , tu m'avois bien dit que mourir te convenoit pour nous saulver et rachepter des lymbes, et ressusciteroys le tiers jour; les œuvres que je t*ay veu faire en ta jeunesse me reconfortent; car

je sçay que te verray eneores en grant joye , et celuy qui t^a à moy envoyé je le prends à tesmoing. Bien sçay que tu descendras en enfer pour tirer les tiens , et puis monteras au ciel. >> Adonc elle regarda son enfant et de |f' grant pitié qu'elle eut, perdit toute sa force, tellement

qu'elle tomba par terre toute pasmée , et à peu que le cueur ne luy partit de la grant angoisse qu'elle souffroit, tant qu^il n'y a cueur si dur ne entendement d^homme qui n'y deust penser. Ses yeux levoit disant : « Hélas ï pouvre dolente , que feray-je ? car jamais n'auray Filz. Lasse , j'ay perdu la chose que plus j'stymoye en ce mondei Hélas ! comment soufires-tu tant de douleurs à ta mère? Oii est la mort qu'elle ne me vieht quérir? « Lasse , mon confort , m^amour et ma joye que les Juifz ^ ont faict mourir à grant tort et sans cause , pour ce qu'il leur monstroit leurs faultes et enseignoit leur sauK Tement. ,

» P félons et maulvais Juifz , ne m'espargnez pas ;

puisque vous crucifiez mon enfant , crucifiez-moy , moy

■^ qui suis sa dolente mère , et me tuez d'aulcune mort

w aflOuQ que je meure avec luy. O faulx Juifs qui me tollez

mon enfant , vous estendez au monde sa joye , sa clarté ,,

sa doulceur. Ma vie meurt et mon Filz est seul en qui

estoit mon espérance en terre. Hélas ! pourquoy vit la

mère aprèrson très-chier enfant. O mort , ne prends

pas mon enfant tout seul , mais prends la mère quant et

luy, car grant joye auroye-je se je pouvoye mourir

avec luy. Trop est doulce la mort et débonnaire quant

elle vient où je la demande et désire. Mieux me vault

que je meure , que mener yie de mort \ mais la mort si

me fuyt quant je la désire. O Jésus , Filz débonnaire ,

reçoys la prière de ta dolente mère , et ne luy soyes

dw ^ reçoys moy en la croix aflin que après la mort je

vive avec toy. Chose nulle ne me seroyt si douice que

de mourir avec toy en la croix , et rien ne m'est si dur

que vivre après toy. Hélas! tu me estoye père , mère ,

filz et mary , et maintenant suy vefve et orpheline ,

dont j'ay perdu mon enfant et mon plaisir. Héks ! oii ^

îray-]e pour trouver mon enfant? Qui me pourra ayder,

qui me donnera confort. Mon Filz qui as tout en ta

main , donne moy conseil. Ah , mon chier enfant , il

convenoit que ainsi fust faict et que tu fusses ep moy.

incarné. » Pour ce grand desconfort que faisoit la ^

Yierge Marie, les aultres dames qui la soustenoyéïkt;:

avec sainct Jehan et Joseph d' Abarimathie , plouroyent .

tendrement.

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