CHAPITRE ICXXni
Comment Joseph éP Aharimaûiie et Nycodemus descend, dirent le précieux corps de Jésuchrist de la croix.
Après que Joseph d'Abarimathie eut obtenu de Pylate licence d'enleyer le corps de Jésuchrist,. luy et gà
Nycodemus se préparèrent pour le descendre de la croix. ^
Ils dressèrent contremQnt deuJi eschelles , Tune dessous, le bras dextre^ en ycelle monta Joseph avec :ung mar-*teau et une tenaille et tyra le clou de la main dextre \ il tenoit bien for/ , car il estoit moult lo^ et estoit tant parfond en la ctoix quHl ne se povoit avoir sans fort estraindre la maia de Jésuchrist, mais il le Êiisoit àÉ la bonne foy. Et quant il Teut arraché, swinct Jehan évangéliste luy fist signe qu'il luy baillast secrettement afïin que la Vierge Marie ne le veit pas, crainte que» le cueur ne luy amolist. Et en Taultre eschelle, du costé senestre, monta Nycodemus, lequel pareillement à grant peine tyra le clou de la main semstre. et le bailla
à sainct Jehan , affin que la Vierge Marie ne le vèît. Puis Nycodemus descendit pour tyrer le clou des pieds; et ce pendant quMl le tyroit, Joseph d'Abarimathie soustenoyt le corps de Jésus sur ses espaulés , lequel pendoit contre bas. La glorieuse Vierge Marie , voyant ceste chose , se eslevoit sur ses pieds tant qu^elle povbit pour toucher aux mains de son chier enfant dont les bras pendaient dessus les espaulés de Joseph. Quand elle les povoit toucher , elle les baisoit voluntiers en plorant et gémissant amèrement de la grant pitié et douleur qu^etle avoit. Et quant le clou fut tiré dehors, Joseph d^Abarimathie si descendit tout doulcement de Teschelle en soustenant sur ses espaulés le précieux corps de * Jésuchrist. Et Nycodemus aydoit à le soustenir; et quant ilz Peurent descendu , Testendirent sur un beau Ij^nceul tout blanc quHls avoient estendu parterre.
tf CHAPITRE XXXIV.
Gomment le précieux corps de Jésuchrist fut mis au ||f sépulchre, après av^oir esté ensepi^eli.
g Tantost après que .le précieux corps de Jésuchrist fut
^ descendu de la croix , sainct Jehan , Joseph d' Abari-
ma thie, Nycodemus et Marie Magdaleine s'apprestèrent à Pensepvfslir en présence de la glorieuse Vierge Marie, laquelle le signa ' et le bénit en leur disant : « Enveloppez-le au nom de Dieu ainsi que vous vouidrez. »
Adonc Joseph et Nycodemus enveloppèrent le précieux corps seullement depuis les espaulés jusques aux caisses, car la desconfortée tenoit tooqours le chief et les es-
^ G*e8t-4-dire fit le sigiie de la eroix.
paules en son giron , pour les envelopper elle-mesme } et Marie Magdaleinô tenoit les cuisses et les pieds, et quand Joseph et Nycodemus eurent enveloppé le meilieu, Marie Magdaleine leur dit : « Je veulx envelopper les pieds par lesquels m^ont esté mes péchez pardonnez. » Et les regardoit piteusement comme ilz étoient percez des doux ^ fendus , crevez et trempez de sang et les lavoit de ses larmes piteuses. Elles les avoit aultrefois lavez des larmes de contrition^ et après les essuya doulcement de ses cheveux, et les enveloppa le mieulx qu^elle peut. Et restoit le chief et les espaules que sa doulce mère tenoit en son giron , et tous la regardoient et ne luy osoient dire pour la grande peine oii ilz la veoient et ne Tosoient requérir de parfaire le demourant. Lors elle voyant qu'elle ne povoit plus esloigner , mist son visaige dessus celuy de son chier enfant, piteusement Tarrousa de ses larmes , le baisa sur la bouche et luy enveloppa le chief et les espaules, et le "benist. Ainsi fut le corps de Jésus ensevely , et ne falloit plus que le mettre au sépuchre.
Or avoit près du lieu où Jésus avoit esté crucifié , ung jardin appartenant à Joseph d^Abarima.thie auquel il avoit faict tailler son sépulchre de pierre neufee auquel personne n'ayoit esté mis. En cestuy sepulchrq mirent le. corps de Jésuchrist , et en le portant la glorieuse Vierge Marie soustenoit le chief, et Marie Magdaleine les pieds, et les aultres portoient le corps plorant tendrement. Quant il fut au sépulchre, sa désolée mère le regardoit, et pour le toucher se baissoit si bas que à peu elle ne tomboit dedans , tant que Joseph et Nycodemus la relevèrent , puis mirent dessus le sépulchre une si grosse pierre qu'à peine troys hommes l'eussent peu lever. Et quant la Vierge ]Marie veit que luy estoit
du tout oslé et qu'elle ne le povoit plus veoîr , il n'est entendement qui peut dire la douleur qu^elle avoit et ne savoit plus à qui se complaindre. Puis en grant douleur et tristesse elle dit à ceulx qui estoient là avec elle : « Or çà , amys , ayez pitié de moy et me aydez à oster ceste pierre, etm'enclouez avec mon enfant. » Des piteux regrets que faisoit la benoiste Vierge Marie, lurent esmeuz les cueurs de ceux qui là estoient à plorer, tant qu'ils ne sçavoient que £siire ne que dire, et s'assitent tous contre lé sepulchre , et Joseph dit : « Ghière dame , s'il vous plaist , nous irons en Hiérusalem pour le mieulx , car nous ne faisons rien ici. » Adonc la glorieuse dame le remercia disant : « Ce que Jehan vouldra voluntiers je fef ay , car mon enfant m'a à luy baillée eii garde. » Et sainct Jehan dit : « Dame, ce seroit honte à nbus d'attendre icy la nuyct 5 pour ce il vault mieux nous en aller au mont de Syon en la maison ou soupa nostre Maistre. » La Vierge Marie et sainct Jehaû allèrent ensemble , et chacun des aultres s'en alla eH sonhostel.
Depuis lors la saincte Vierge Marie demeura à Hiétusalem dans la maison de sainct Jehan évangéliste près du mont d'Olivet , lequel sainct Jehan en print soin comme de sa propre mère ; et se trouvoit parfois la glorieuse Vierge avec les apostres comme en l'ascension de son divin Fils, ou bien dans le cénacle oiiils estoient réunis quant le Sainct-Esperit descendant en langues de feu vint les enluminer ; .ainsi vescut la glorieuse Vierge Marie jusque à son trespassement merveilleux qui advint par après comme on le verra en suivant.