ANECDOTES ET EXTRAITS
ANECDOTES
On a vu dans le xra' siècle quelque chose d’assez singulier en fait d’excommunication : cetait le temps des grands démêlés entre le Pape Innocent IV et l’Empereur Frédéric II. Ce Pape tint, en 1 215 , un concile général à Lyon , dans lequel il excommunia et déposa 1 Empereur , puis ordonna que la bulle d’excommunication fût publiée par toute la chrétienté. On pense bien que de tous côtés le clergé s’empressa d’exécuter les ordres de Sa Sainteté avec la soumission la plus entière. Cependant un curé de Paris (celui de Saint-Germain-l’Auxerrois) , sans tiop de respect pour la main puissante qui lançait ainsi les foudres du Vatican sur les trônes , osa monter en chaire, et , au lieu de donner lecture de la bulle avec les cérémonies accoutumées, dit d’une Voix ferme à ses paroissiens: « Vous savez, mes
„ frères , que j’ai ordre de fulminer une cxcom- ,» munication contre l’Empereur Frédéric 1 ; j’en » ignore le motif ; tout ce que je sais, c’est qu'il y „ a entre ce prince et le pape de grands différends » et une aliénation implacable ; Dieu seul connaît » qui des deux a tort ; c’est pourquoi de toute ma „ puissance, aussi loin quelle peut s’étendre, j’ex- „ communie celui qui fait injure à l’autre et j’ab- „ sous celui qui la souffre. » On dit que l’Empereur instruit du fait, en sut gré au prédicateur, et lui envoya un beau présent. Mais le Pape et le Roi (Saint-Louis), blâmèrent cette plaisanterie déplacée , et M. le cûré expia sa faute par une pénitence canonique.
. On ne sera peut-être pas ftché de voir la forme de cette sentence d'excommunication; voici la traduction exacte du texte de la bulle : « Je suis le vicaire de Jésus-Christ ; tout ce „ ,,uc je lierai sur la terre sera lié dan? le ciel , su, vaut la „ promesse du Fils de Dieu à saint Pierre. C’est pourquoi , » après en avoir délibéré avec nos frères et avec le Concile , „ je déclare Frédéric atteint et , convaincu de sacrilège et d'hérésie , excommunié et déchu de l'empire ; j’absous pour » toujours de leur serment ceux qui lui ont juré fidelité ; je
défends sous peine d’excommunication encourue par le seul
fait, de lui obéir désormais. J’ordonne enfin aux elec- „ teurs d’élire un autre empereur ; et je me reserve la dispo-
,, du royaume de Sicile »
On prétend que le Pape n’avait point délibérer sur cette affaire avec les membre» du Concile, et que l’expcdiUon de la sentence ne portait point, avec V approbation du Concile. C est ce qui aura peut-être servi de prétexte au cure de bt.-Oermainl’Auxcrrois pour agir comme il l’a fait.
C’est dam ce Concile de Lyon qu’innocent IY donna le chapeau rouge aux cardinaux, capeltos rubros, comme le marque Nicolas de Curbion, dans la vie de ce pontife , ch. 21 . On lui attribue encore la bénédiction solennelle de la rose d’or 1 , mais D. Calmet prouve qu’elle remonte à Léon IX , élu Pape en 1048. — Quant au bon mot de S. Thomas d’Aquin , c'est bien à Innocent IY qu’il a été adressé : ce pontife recevant devant le saint docteur une somme considérable d'argent, lui dit : « Vous voyez
■ Cette rose est une fleur artificielle dont- la tige et les feuilles sont en or; le Pape la bénissait avec solennité, à la messe du dimanche de carême où l’on ehante Lcnare J.rusaUm ; il la portait après la messe en procession, ensuite il l’envoyait à quelque prince ou princesse.
Nous rapporterons à ce sujet une lettre de l’empereur
Maximilien I, à sa fille Marguerite d’Autriche par laquelle il
lui annonce l’envoi de la rose d’or de la part du Pape ( Léon X ). a 1 archiduc Charles (depuis Charlçs-Quint ), sou fils. Cette lettre, datée du 8 décembre 1515, est un monument du temps s
« Treschierc et tresamée fille, nostre chier et biename » François Cicote sen va présentement pour de la part de nostre » saint pire le Pape, présenter a nostre treschier et tresamé » filz don Charles une roze d’or, et pour ce ledict Cicote a » adez (toujours) esté nostre bon seruiteur, nous désirons et » . vous requérons que luy veuillez faire ayde et assistence et » tenir la main envers nostre dit filz quil en soit de luy bien » receu et recueillie (sic); et vous nous ferra chose agréable >• a tant treschierc et tresamée fille ; Nostre Seigneur soit garde i» de vous.
» Donné en nostre ville de Fyenclie le vm* jour de déccmh bl-e.l’au mil T' et xv. Per regem , plus bas signe Rf.vneb. »
» que Housse sommes plus au temps où S. Pierre » disait : Je n’ai ni or ni argent ; » à quoi le saint docteur ré|>ondit : « Cela est vrai , saint père; mais » aussi, nous ne sommes plus au temps où saint » Pierre disait au paralytique : Au nom de Jésus , » levez-vous et marchez. »
Un prédicateur voulant prouver à son auditoire que le Pape était supérieur aux patriarches de Constantinople et d’Antioche, s’y prit de la manière suivante : « Vous savez, mes chers frères, que » dans la Genèse , qui est le livre de la création , il » est dit par six fois : qui fut le soir , qui fut te matin. . ; » or , si 1 occident va toujours avant l'orient , » 1 Italie qui est nommée llespérie, doit nécessaire- » ment aller avant Constantinople et Antioche. » Donc le Pape qui est à Rome, marche infaillible- » ment avant le patriarche de Constantinople, etc. » Conçoit-on qu’on ait pu débiter en chaire de pareilles niaiseries !
Un religieux capucin, chargé de prononcer le panégyrique de saint Pierre , le samedi 29 juin 1 645, prit pour texte de son sermon ces paroles de Jésus- Christ : Et ego dico tihi, quia tu es Petrus, « Et je vous le dis ,. vous êtes Pierre. » Evangile selon saint Mathieu, chap. xvi, vers. 18. Puis l'orateur entra ainsi en matière : « Vous n'ignorez pas , mes chers » frères , qu’il y a trois sortes de pierres, pierre à
» bâtir , pierre à fusil , pierre à cautère, lié bien, » sachez que le grand saint dont j’ai à vous entre- » tenir aujourd’hui , a réuni les propriétés de ces » trois pierres : il a été pierre à bâtir , puisque c’est » sur lui que le Sauveur a élevé son Eglise , en » disant : super fume pelram œdificabo ecclesiam meam ; » il a été pierre à fusil , puisque c’est lui qui a pro- » duit au monde la lumière de la foi, en frappant ■» les cœurs des premiers fidèles dont il est sorti tant » d’étincelles salutaires ; enfin il a été pierre à cau- » tère, puisque, par son zèle et par son ardeur, il » a détruit tout ce que les hommes avaient de cor- » rompu et d'impur. Nous envisagerons donc le » divin apôtre saint Pierre sous ces trois rapports : » pierre à bâtir, pierre à fusil, pierre à cautère; » ce sera la division de mon discours. Ave, » Maria. » '
Un autre prédicateur, à peu près du même temps, n'a été ni moins bizarre, ni moins ridicule dans la division de son sermon qui avait pour objet la décollation de saint Jean-Baptiste ; il débuta ainsi : « Il y a , vous le savez, mes frères, trois têtes dé- » collées tant dans l’Ancien que dans le Jeune » Testament : tête de Goliath , tête d’Iloloplierne, » tête de saint Jean-Baptiste ; la première , tète en » pique ; la seconde , tête en sac ; la troisième , » tête en plat. Considérez bien ces trois têtes : » tête en pique , ou tête de Goliath , signifie l’or- » gueil; tctc en sac, ou tête d’IIolopherne , est le
a symbole de l’impureté ; tête en plat , ou tête de a Jean , est la figure de la sainteté. Je dis donc : » pique , sac et plat ; sac , plat et pique ; plat » pique et sac ; c'est ce qui va faire les trois points » de mon discours , et l’objet de votre sérieuse atà tention. Ave, Maria. »
Un moine également enclin à cette humeur bouffonne qui n’était pas rare au xvi" siècle, s’étant chargé du sermon sur la nativité de Notre Seigneur, crut rendre plus pittoresque le récit de ce grand événement en s’y prenant de la manière suivante : il dit que le coq fut le premier , qui , dès le matin , annonça la naissance du Rédempteur en chantant à plusieurs reprises, ChrUtus natus est ; et, avec ces mots , il imita le chant du coq. Puis, continua-t-il, le bœuf impatient de savoir où le Christ était né, se mit à beugler ubi, ubi, que l’orateur prononça à l’allemande , otibi , oubi , en contrefaisant le bœuf ; à quoi la brebis répondit in Beethleem , in Beethleem, et il se prit à bêler ; enfin l’àne les invita à s’y rendre en brayant eamus, eamus, eaaamus; 1 et c’est
■ Nous dirons au sujet de ces animaux , qu’il est assez singulier que de temps immémorial , les peintres et les sculpteurs les aient toujours placés . du moins l’âne et le boeuf , dans la crèche près du Sauveur qui vient de naître, tandis que les Evangiles n’en font nulle mention. D’où peut provenir cette addition k l’histoire de la naissance de Jésus-Christ? On en
dans le braire du baudet , dit-on , que le prédicateur se surpassa. Comment, si le fait est vrai , souffraiton de pareilles turlupinades dans la chaire de vérité !
Un autre religieux du même siècle débuta ainsi dans un sermon qu’il prêcha sur l’Annonciation :
« /» n amine Patris et Filii et SpirilAs Sancti; il. y -a » promesse de mariage entre très-haut et très-puis- « sant seigneur, Monseigneur le Saint-Esprit , d’une » part, et très-haute et très-puissante dame, Madame . » Marie Lévi , d’autre part ; s’il y a quelqu’un qui » sache quelqu’empêchement à ce mariage , il peut .
attribue l’origine à ce passage d’Isaïe, chap. i, v. 3. Cognovit hos possessorem tuum , et asinus prasepe tlomini sui, « le bœuf a reconnu son maître ; et l’âne , la crèche de son Seigneur. » Ou bien à ces mots d’Habacuc : « Vous serez reconnu au milieu de deux animaux, «la bon père récolet présume une autre origine , dans son histoire de la Maison de la Sainte yierge , enlevée de Nazareth par les anges et portée à Lorète , Lyon , 1680, 1/1-12. Il prétend que, dans le voyage que fit la vierge Marie, après sa visite à sainte Elisabeth, pour se rendre à Bethléem, « S. Joseph fut obligé d’emmener non-seulement un » à non pour le soulagement de la Très-Sainte Vierge , mais » encore un bœuf, pour tirer de sa vente de quoi payer le tribut » à César, ainsi que le remarquent les historiens, et avoir de » quoi fournir aux frais du voyage et des couches de sa sainte » épouse. C’est pour cette raison que nous apprenons de » l’Evangile qu’il'y avait un bœuf et un âne dans le pauvre » lieu de la naissance du Sauveur du monde. » Cela n’est nullement exact, l’Evangile n’en parle point.
» parler. » On pense bien que tout le monde garda le silence. Alors le prédicateur continua : « Puisque » personne ne s’avance, moi , j’y mets opposition de » la part du monde , de la part de la chair, de la part » du démon. Monde , chair et démon seront les » trois points sur lesquels je vous prie de m’accorder » votre attention sous les auspices de la bienheu- » reuse fiancée , la très-sainte Vierge. Ave Maria. »
On remarque parfois des propositions fort singulières : nous mettrons de ce nombre celle du jésuite Gaspard Knitelius , qui , dans son traité intitulé : Regia via ad imites arles et scienlias, prétend que les sept mots dont est composé le premier vers de 1 Enéide petivent fournir à un prédicateur qui veut parler de l’humilité chrétienne , sept arguments en forme pour prouver la nécessité de pratiquer cette vertu. On sait très-bien que Virgile a eu dans son temps, une grande réputation de modestie, de sagesse et de vertu 1 , puisque les Napolitains le surnommaient la Vierge ; mais on concevra difficilement comment on pourrait trouver le sujet d’un sermon sur l'humilité, dans ces sept mots : llle ego, qui quondàm gracili modulattis ave nâ , par lesquels il débute dans son Enéide. Recourez au R. P. Knitelius, il vous l’apprendra.
* Voyez Quelques recherches sur le tombeau de Virgile au mont Pausilippe f par G. P. , Dijon, Lagier , 1840, in-8°, pag. 20 ctsuiv.
Un moine prêchant le jour de l’Assomption , et voulant exprimer comment la Sainte Vierge avait été reçue dans le Paradis , prit pour texte de son exorde ces trois exclamations : « Ah ! Ah ! Ah ! » ( Jérémie , chap. i, vers, h.) Telles sont, mes chers » frères, les paroles si brèves, mais si expressives, »> que la Très-Sainte Vierge entendit à pareil jour, » lorsque transportée au ciel par les anges , elle vit » s’ouvrir devant elle les portes du céleste séjour. » Ah ! ma fille , lui dit le Père éternel ; Ah ! ma » mère , lui dit Jésus-Christ ; Ah ! mon épouse , lui » dit le Saint-Esprit . » Jugez de la joie que causèrent dans le ciel ces trois divines exclamations ; je vais tâcher , mes chers frères , de vous faire participer à cette joie , en prenant ces trois ah ! ah ! ah ! pour l’objet et la division démon discours. Ave Maria.
Nous citerons encore un texte fort court d’un sermon prêché le jour de la fête d'un saint patron dans une église de campagne ; ce texte fut simplement le mot IIoc : « Cet admirable pronom , dit » l’orateur , contient les trois vertus de mon saint : » H , humilité de mon saint ; O , obéissance de mon » saint -, C , chasteté de mon saint ; tels seront les » trois points du panégyrique de notre saint patron. » Ave Maria. »
Un cordelier du xv siècle prêchant la Passion,
dit : « Oui , mes chers frères , Notre-Seigncur qui » sua du sang de toutes les parties de son corps , ne » devait point pleurer autrement , parce que Dieu » est tout œil ; il garda le silence devant Hérode, » parce que l’agneau perd la voix devant le loup ; il » était nu et dépouillé sur la croix , parce qu’il » était tombé entre les mains des larrons. Voulant ’> condamner la vanité des pompes funèbres, il ne » voulut point de flambeaux à ses funérailles, pas » même, les flambeaux du ciel ; enfin il fut mis dans » un sépulcre de pierre , pour nous apprendre que » tout mort qu’il était , il avait encore horreur de » la mollesse. «
' Ce même prédicateur ayant , une autre année, le même sujet à traiter (la Passion), crut produire le plus grand effet en commençant son sermon de la manière suivante : après avoir dit : In nomine
l'a fri « d hésita, et feignant d’être déconcerté,
il recommença plusieurs fois le signe de la croix et s’arrêta toujours au mot Palris , mais à chaque fois qu’il le prononçait , il baissait d’un ton. Enfin , après avoir laissé quelque temps son auditoire dans la crainte de le voir demeurer court; il dit: «Je » cherche le Fils et ne le trouve point. Qu’est-il » donc devenu ? Ah ! il a cédé à la rage de ses enne- » mis, et sans doute il est mort. Oui , mes frères , » il est mort, et je vais vous dire comment. » C'est par cette ridicule réticence que l’orateur entra dans
les détails du grand mystère qu’il devait expliquer.
Au commencement du xvt' siècle, un religieux prêchant le jour de la fête de saint Pierre, ne se fit pas scrupule de parler mythologie et d intercaler dans son sermon la fable dé Daphné; il s exprima en ces termes : « La nymphe des bois étant poursuivie » par le berger Apollo , fuvoit par monts et par » vaux , tant qu’elle arriva au pied d’un rocher où » elle ne put grimper ; et voyant celui qui la j>our- » chassoit maistre de sa personne , se peint à plorer; » ainsi fist saint Pierre se voyant acculé au rocher » de son reniement , et flevit amarè. . . » ( Histoire de la prédication.