CHEZ TOUS LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS
et A MONTPELLIER,
CHEZ Aug. SEGUIN, LIBRAIRE, PLACE NEUVE.
Mars 1817.,
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Il me semble que c’était hier, et c’était cependaRt au commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères à l’académie , grand seigneur et homme d’esprit. La compagnie était nombreuse et de tout état ; gens de cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens , etc. ; on avait fait grande chère comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaîté de bonne compagnie cette sorte de liberté qui n’en gardait pas toujours le ton. On en était alors venu, dans le monde, au point où tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté, sans avoir même recours à l’é- ^entail.De-là , un déluge de plaisanteries sur la
religion; Lui} citait une tirade delà Pucelle , Pau* îre rappelait les vers philosophiques de Diderot:
Et des boyaux du dernier Prêtre ,
Serrez le cou du dernier Roi.
et d’applaudir. Un troisième seîève, et, tenant son verre plein: Oui, Messieurs , (s’écrie-t-il), je suis aussi sur qriil ri y a pas de Dieu que je suis sûr qu Homère est un sot; et , en effet, il était sûr de l’un comme de l’autre; et l’on avait parié d’Homère et de Dieu , et il y avait des convives qui avaient dit du bien de l’un et de l’autre. La conversation peu à peu devient plus sérieuse : on se répand en admiration sur la révolution qu’avait faite Voltaire , et l’on confient que c’est là le premier titre de sa gloire. « Il a donné le ton à son siècle , et s’est fait lire dans l’antichambre comme dans le salon.» Un des convives nous raconta , en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le pou» drant : « Voyez-vous , Monsieur , quoique je ne sois quun misérable carabin , je ri ai pas plus de religion quun autre . » On conclut que la révolutionne tardera pas à se consommer, qu’il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie , et l’on en esta calculer la probabilité de l’époque , et quels seront ceux de la société qui verront le règne de là raison . Les plus vieux se plaignaient de
ne pouvoir s’en flatter; les jeunes se réjouissaient d’en avoir une espérance très-vraisemblable , et l’on félicitait surtout l'académie d’avoir préparé le grand œuvre et d'avoir été le chef-lieu, le centre, le mobile de la liberté de penser.
Un seul des convives n’avait point pris de part à toute la joie de cette conversation, et avait meme laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthousiasme. C’était Cazotte , homme aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des illuminés. Il prend la parole; et, du ton le plus sérieux : « Messieurs, dit-il , soyez satisfaits, vous verrez tous cette grande et sublime révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète; je vous le répète, vous la verrez » On lui répond par le refrain connu, faut pas être grand sorcier pour ça.— Soit , mais peut être faut-il l’être un peu plus pour ce qui me reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution , cequi en arrivera pour vous , tous tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate , l’effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue ? — Ah 1 voyons (dit Condorcet , avec son air et son rire sournois et niais), un philosophe n’est pas fâché de rencontrer un prophète. — Vous , M. de Cou-
dorcet , vous expirerez étendu sur le pavé d’un cachot ; vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau, du poison que Le bonheur de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous.
Grand étonnement d’abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et l’on rit de plus belle. M. Cazotte, le conte que vous nous faites ici n’est pas si plaisant que votre Diable amoureux (r). Mais, quel diable vous a mis dans la tête ce Cachot , ce poison , et ces bourreaux ? Qu’est-ce que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la raison? C’est précisément ce que je vous dis; c’est au nom de la philosophie, de l humanité , delà liberté ; c’est sous le règne de la raison qu il vous arrivera de finir ainsi , et ce sera bien le règne delà raison , car alors elle aura des temples, et même il n'y aura plus, dans toute la France , en ce temps-là , que des temples de la raison. — Par ma foi [ dit Chamfort, avec le sourire du sarcasme), vous ne serez pas un des prêtres de ce temps-là. — Je l’espère ; mais vous, M. Chamfort, qui en serez un et très-digne de l’être, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n’en mourrez que quelques (i) Roman de Cazotte,
tnoîs après. On se regarde, et on rît encore. -« Vous , M. Vicq-d’Azyr , vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même , mais après , vous les ferez ouvrirsix fois dans un jour, au milieu d’un accès dégoutté, pour être plus sûr de votre fait, et vous mourrez dans la nuit. Vous, M. de Nicolaï, vous mourrez sur l'échafaud; vous , M. Bailly , sur l'échafaud ; vous , M. de
Malesherbes , sur l'échafaud — Ah! Dieu
soit béni, (dit Roucher) , il paraît que M. n en veut quà 1 académie ; il vient d’en faire une terrible exécution ; et moi grâces au ciel ! — Vous ! vousmourrez aussi sur l’échafaud. -Oh ! c’est une gageure ( s’écrie-t-on de toute part), il a juré de tout exterminer.— Non , ce n’est pas moi qui lai juré.-— Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? Encore... - Point du tout ; je vous 1 ai dit , vous serez alors gouvernés par la seul e philosophie , par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes , auront à tout moment dans la bouche les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes , citeront tout comme vous, les vers de Diderot et delà Pucelle. On se disait à l’oreille : Vous voyez bien qu’il est fou (car il gardait le plus grand sérieux ). Est-ce que vous fie voyez pas qu’il plaisante; et vous savez qu’il
entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries. — Oui, répondit Chamfort , mais son merveilleux n’est pasgai, il est trop patibulaire ; et quand tout cela arrivera-t-il ? — Six ans ne se passeront ^>as que tout ce que je vous dis ne soit accompli.
— Voilà bien des miracles! (et cette fois c’était moi qui parlais), et vous nem’y mettez pour rien. — Vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire; vous serez alors chrétien.
Grandes exclamations. -- x4.h ! (reprit Chamfort), je suis rassuré ; si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien , nous sommes immortels.
— Pour ça , ( dit alors Madame la duchesse de G ram mont ) , nous sommes bien heureuses 9 nous autres femmes , de n’être pour rien dans les révolutions. Quand je dis pour rien , ce n’est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu, mais il est reçu qu’on ne s’en prend pas à nous , et notre sexe... --Votre sexe , Mesdames , ne vous en défendra pas cette fois, et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées tout comme les hommes, sans aucune différence quelconque. --- Mais qu’estce que vous dites donc là , M. Cazotte? c’est la fin du monde que vous nous prêchez. — Je
non sais rien ; mais ce que je sais , c’est que vous , Madame la duchesse , vous serez conduite à 1 échafaud, vous et beaucoup d’autres dames avec vous dans la charrette et les mains liées derrière le dos — Ah ! j’espère que dans ce cas la j aurai du moins un carosse drapé de noir. — Non , madame ; de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette et les mains liées comme vous. — - De plus grandes dames! quoi! les princesses du sang? —De plus grandes dames encore... Ici, un mouvement très-sensible dans toute la compagnie , et la figure du maître se rembrunit. On commençait à trouver que la plaisanterie était forte. Madame de Grammont , pour dissiper le nuage , n’insista pas sur cette dernière réponse, et se contenta de dire, du ton le plus léger: Vous verrez quil ne me laissera seulement pas un confesseur. — fton , madame, vous n’en aurez pas, ni vous, ni personne; le dernier supplicié qui en aura un par grâce , sera
Il s’arrêta un moment. — Eh bien! quel est donc l'heureux mortel qui aura cette prérogative? — C’est la seule qui lui restera; et ce sera le Roi de France.
Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui. Il alla vers M. Cazotte, et lui dit avec un ton pénétré : « Mon cher M.
Cazotte , c’est assez faire durer cette facétie lugubre; vous la poussez trop loin, et jusqu’à compromettre la société où vous êtes et vousmême.» Cazotte ne répondit rien et se disposait à se retirer , quand Madame de Grammont , qui voulait toujours éviter le sérieux et ramener la gaîté , s’avança vers lui «Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous ne nous dites rien delà votre.» Il fut quelque temps en silence et les yeux baissés. — Madame, avez-vous lu le Siège de Jérusalem , dans Josephe? — Oh ! sans doute , qu’est-ce qui n’a pas lu ça ? mais faites comme si je ne l’avais pas lu — Eh bien ! madame, pendant ce siège, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant d’une voix sinistre et tonnante : Malheur à Jérusalem î et le septième jour il cria : Malheur à Jérusalem ! malheur à moi-même! et dans le moment, une pierre énorme lancée par les machines ennemies , l’atteignit et le mit pièces.
Après cette réponse , M. Cazotte fit sa révérence et sortit.