‹ Préhistoire de la NorvégeChapitre 4 sur 19 · PLU · texte numérisé non relu

PLU

Pie,

Valdres, musée de l’Université n° 922, et l’autre de Etne, Hordaland, musée de Bergen, n° 2049.

Fibule en argent doré, Ve siècle, trouvée à Norheim, commune de Hedrum, Vestfold, musée de l’Université no 19858. Ornement en or, orné de filigranes, époque des vikings. Trouvé à Nedrebôü, commune de Bokn, Ryfylke. Musée de Stavanger.

Fibule en argent doré avec des pierres incrustées, VIe siècle, trouvée à Dalum, commune de Sparbuen, Nordtrôndelag. Musée de l'Université, Oslo, n° 4816.

Décoration sculptée sur bois, d’env. 800. Tombeau de Oseberg. Musée de l’Université, Oslo.

Tête d’animal décorative, en bois. IXe siècle. Tombeau de Oseberg. Musée de l'Université, Oslo.

55e de l’archéologie de notre pays peut paraître au premier abord une tâche assez ingrate. Nos matériaux et nos instruments de travail sont relativement pauvres, et pour les âges les plus anciens, nous nous trouvons en présence d’une civilisation primitive et simple qui n'est remplacée que très tard, et lentement, par une civilisation plus riche et plus avancée. L’archéologie de la Norvège ne saurait être aussi attrayante que l'étude de léclosion précoce de la civilisation et des arts dans les pays méridionaux, et de leur antique histoire. En effet, la Norvège est située dans une zone septentrionale, et elle a un climat rude; c’est un pays pauvre par lui-même, un pays de hautes montagnes, couvert de forêts. Encore aujourd’hui, il n’y a guère de peuple en Europe qui ait à surmonter d’aussi sérieuses difficultés pour créer une société civilisée, et les obstacles naturels ont eu une action plus grande encore à une date ancienne et dans des conditions plus rudes. Or c'est précisément cet état de choses qui donne aux recherches sur les plus anciennes périodes de la civilisation norvégienne leur importance particulière.

Notre pays est, et a toujours été le poste avancé de la civilisation européenne vers le nord. La Norvège

s'étend sur plus de 15 degrés de latitude (de 57° 58’ à 71° 11’ de lat. nord), elle a 1800 km. de long de Lindesnes à Vardô, et elle comprend toutes les zones climatériques, depuis le climat doux des côtes de la mer du Nord, jusqu’à celui, à demi arctique, du Finmark. C'est un pays démesurément allongé, à la population clairsemée, dominé par une nature puissante et sauvage: toutes circonstances qui permettent à la Norvège d'offrir des problèmes originaux et importants à l’étude des civilisations. Chez nous, plus que partout ailleurs, les recherches comparatives ont donné des résultats intéressants pour l’histoire des mœurs, notre pays se trouvant être le dernier dans la série des peuples civilisés de l’Europe entre la Méditerranée et l'Océan glacial. Nous aurons à déterminer quels sont les rapports entre les traits de civilisation qui nous sont communs avec les autres pays d'Europe, et ceux qui proviennent des conditions locales de notre patrie. Nous participons à l’œuvre civilisatrice commune à toute l’Europe, et d'autre part, nous sommes en relations avec la civilisation arctique primitive dont l'étude est l’une des premières grandes tâches inscrites au programme de notre Institut. (Cette situation complexe de la Norvège a influé sur son histoire où les périodes brillantes alternent avec les périodes de décadence ou d'inertie. Nous pouvons dire que notre pays a apporté des contributions importantes au patrimoine commun de la civilisation universelle, — ainsi, certaines œuvres modernes de science et de littérature, notre sculpture médiévale qui n’est peut-être pas connue comme elle le mérite, notre littérature et notre poésie anciennes, l'art décoratif de l’époque des vikings. Néanmoins, il faut convenir que, d’une façon générale, la Norvège

n'a jamais été un pays dirigeant; nous avons beau conserver encore notre physionomie propre due à notre situation géographique, et à notre mentalité, c’est toujours aux impulsions émanant des peuples du midi que nous avons dû de pouvoir participer à la grande évolution de la civilisation européenne. |

D'ailleurs, la Norvège est un élément naturel du grand groupe de la civilisation scandinave. Les peuples du nord constituent, encore aujourd’hui, et sur des points essentiels, une unité vis-à-vis des autres pays. Malgré les immenses distances et la diversité des conditions géographiques, tout le nord a, pratiquement, une langue commune depuis le Slesvig jusqu’au Finmark, depuis la côte de la mer du Nord jusqu'aux cantons suédois de la Finlande, et ces pays sont intimement unis les uns aux autres par des liens d’histoire et de civilisation. L’empreinte nordique est plus apparente, et peut-être particulièrement sensible pour des étrangers lorsqu'on considère la Scandinavie comme une unité. En effet, dans les études historiques, l’un des pays du nord ne peut être isolé des autres; cela est vrai pour l’histoire politique, aussi bien que pour lhistoire des mœurs et pour l’archéologie. Nous aurons par la suite très fréquemment l’occasion de constater, d’une part le rapport étroit qui existe entre les périodes de la civilisation ancienne de la Norvège et celles du Danemark et de la Suède, et d’autre part, l’action de chaque pays dans l’évolution générale, en dépit des variations qui ont pu se produire à diverses époques.

Dans l’antiquité également, la civilisation scandinave doit être considérée comme formant un ensemble en face du reste de l’Europe. Sur ce point, le savant suédois

Oscar Montelius a été l’initiateur et le pionnier de la méthode comparative générale. Il a mis en lumière la suite continue et organique qui existe dans l’évolution du vieux monde tout entier, aussi bien en ce qui concerne la civilisation des peuples préhistoriques , barbares“ qu'en ce qui touche celle des plus anciennes nations historiques. Dès les temps les plus reculés, l'Europe a formé une immense société organique de peuples qui ont évolué parallèlement, quoique certains peuples ou groupes de peuples fussent les dirigeants.

Les niveaux de civilisation qu’a pu atteindre chaque peuple pendant une période donnée présentent de fortes dissemblances, et l'influence de chaque civilisation n’a pas été constamment la même. Si l’on passe brusquement de l'étude du château royal de Mycènes à celle de l’âge du bronze danois, ou si l’on considère les cantons paysans norvégiens par rapport à la Rome impériale, on se rend compte de l’abîime profond qui les sépare. Cependant les exemples montrent qu’il y a un fond d'unité dans le développement de la civilisation; les âges du bronze de Grèce et de Danemark sont synchroniques et ont une base commune, et il en est de même pour l’âge du fer de l’époque romaine dans les régions nordiques et au bord de la Méditerranée, on peut en conclure que tous les groupes de peuples de notre partie du monde ont eu un patrimoine commun de civilisation. Ces résultats ont ouvert de nouvelles perspectives dans l’étude de l’Europe de l’antiquité en général et spécialement du nord préhistorique.

C’est envisager un autre aspect du même problème que de mesurer la distance qui sépare les peuples dirigeants des autres plus barbares et de préciser les

rapports de l'Orient et des pays de la Méditerranée avec l’Europe centrale, occidentale et septentrionale. II est hors de doute que pendant toute l'antiquité, les progrès sont dûs à des impulsions venues du sud et on pourra étudier avec fruit l'influence exercée par une civilisation d'ordre supérieur loin de son berceau, dans un milieu plus simple et plus pauvre! Il s’agit de la différence entre les sphères centrales, proprement créatrices, et les domaines extérieurs qui, à beaucoup d’égards ont été essentiellement réceptifs. [ci se posent divers problèmes fort importants, entre autres la question de savoir si les régions les plus éloignées ont marché de pair avec les régions centrales, ou s’il faut admettre des retards importants dans le progrès de la civilisation. C'est à l’archéologue danois M. Sophus Müller que revient surtout le mérite d’avoir mis ces problèmes en discussion; il a essayé de démontrer l’action de certaines lois qui régissent la transmission d’une civilisation d’un peuple à l’autre, et il a prouvé d’une façon définitive l'importance de cet ordre de faits, bien que ses conclusions, en partie trop absolues, ne puissent être maintenues sans réserves”. Evidemment, des questions de ce genre ne peuvent être résolues au moyen d’une formule générale, mais elles doivent être traitées séparément selon le temps et le lieu, pour chaque cas spécial. Il apparaîtra alors que les communications et les rap-

! Une petite étude très captivante à ce sujet est celle de M. Bror Schnittger qui offre quelques aperçus sur les relations de notre civilisation avec les pays de la Méditerranée orientale pendant le premier âge du bronze (Ord och Bild, 28° année, Stockholm 1919, pp. 65 ss.).

? Voir notamment: Sophus Müller, Urgeschichte Europas (Strasbourg 1905).

ports entre civilisations étaient conditionnés par des variations diverses, par des mouvements populaires, par la guerre, la paix, et la répartition du pouvoir, par la formation ou la dissolution d'Etats. L'une des tâches de l’archéologie est précisément de relever la trace des nombreuses complications qui, de ce chef, ont agi sur l'Europe préhistorique.

Nous nous proposons de décrire dans la suite de cet ouvrage la civilisation préhistorique de la Norvège, en l’envisageant sous les divers points de vue que nous venons d'indiquer. Il faudra tenir compte des traits caractéristiques qu’impriment à la manière de vivre des habitants les conditions naturelles du pays, mais il n’en importera pas moins d'envisager l’évolution norvégienne comme l'élément d’un ensemble plus vaste, comme une partie de l’histoire de Ia civilisation de l’Europe tout entière. En bien des points, notre exposé peut se baser maintenant sur des résultats acquis à l’archéologie, mais trop souvent nous nous heurtons à des énigmes dont le mot n’a pas encore été trouvé. En ce cas, nous considérons comme une partie de notre tâche, et non la moindre, d'indiquer les problèmes dont nous nous

attachons toujours à trouver la solution.

! Parmi les exposés antérieurs d'archéologie générale de la Norvège, on doit citer: l’Atlas d’antiquités norvégiennes d'O. Rygh avec texte norvégien et français (Christiania 1885), le Norges Oldtid de G. Gustafson édité par les soins du musée populaire norvégien (Christiania 1906). Une bibliographie complète par W. P. Sommerfeldt pour la littérature archéologique norvégienne de 1814 à 1913 est imprimée dans la revue Oldtiden V (1915). Une étude historique sur l'archéologie norvégienne par Helge Gjessing a été publiée dans la revue historique de Norvège (Norsk Historisk Tidsskrift) 1920 (La science historique norvégienne en cinquante ans).

LA PREMIÈRE IMMIGRATION EN NORVÈGE, ET LE PREMIER ÂGE DE LA PIERRE DANS LE NORD

L’ÂGE DE L’OS ET LES STATIONS À SILEX. L’ÉTAPE DE LA CIVILISATION DE NÔSTVET.

L première question qui se pose à l'esprit est de savoir quand et comment le pays a été peuplé; c'est une énigme qui n’a pas encore été résolue. — C’est là, comme on le pense bien, un problème qui a toujours attiré nos historiens et nos archéologues. Dès le moyen âge, les auteurs successifs ont émis à son propos bien des hypothèses savantes, et il a occupé une place considérable dans la littérature et la science du XIXe siècle. La première colonisation du pays a été racontée sous forme poétique par notre chantre national Henrik Wergeland, et étudiée à grand renfort d’érudition par des historiens comme R. Keyser et P. À. Munch!. Mais ces théories vieillies n’ont plus

? Wergeland dans son histoire de Norvège (Pour le peuple VII, Œuvres complètes 1923, IV, 1, p. 381); Munch dans son histoire

du peuple norvégien, Det norske Folks Historie I, 1, p. 3. (Christiania 1852).

d'intérêt actuellement; elles étaient fondées sur des traditions littéraires et des méditations historiques. Nous savons aujourd’hui que les périodes les plus anciennes de la civilisation du nord ne peuvent être étudiées à fond qu'après des recherches archéologiques et géologiques. Nous n'en sommes plus à discuter les hypothèses relatives aux immigrations demi-historiques; la première question que nous nous posons à l’heure actuelle, c’est de savoir si la présence de l’homme en Scandinavie peut être attestée vers la dernière époque glaciaire, ou peut-être à une date encore plus ancienne.

Il va de soi que les pays du nord n’ont pu conserver de traces d’une population primitive remontant jusqu'aux anciennes périodes paléolithiques de l’Europe occidentale. Théoriquement, il est fort possible et peut-être vraisemblable que l’homme ait pénétré dans l’Europe du nord à un stade éolithique grâce aux conditions naturelles favorables de l’époque tertiaire, et que le nord ait été peuplé pendant la grande époque interglaciaire, — cette très longue période où les formes de la plus ancienne civilisation paléolithique se développent en France dans des conditions climatériques qui, du moins à certaines époques, étaient meilleures que celles de l’époque actuelle. Vinrent ensuite des temps plus durs, quand toute l’Europe septentrionale fut de nouveau enterrée sous des masses de glace qui durent effacer tous les vestiges possibles d’une habitation plus ancienne. La grande époque glaciaire met une limite bien marquée aux recherches sur la population et la civilisation des plus anciens temps du nord. Il s’ensuit de là que la nouvelle immigration a dû venir du midi dès que les contrées septentrionales

furent rendues de nouveau habitables par l’adoucissement du climat.

Durant la dernière phase de l’époque glaciaire, la phase géologique appelée dans le nord le stade de Mecklembourg, le stade de Würm des Alpes, les côtes ouest du Jutland et de la Norvège ont été exemptes de glace et accessibles: c’est dire qu’il est théoriquement possible que les plus récents peuples paléolithiques de l'Europe occidentale se soient répandus en Scandinavie à la dernière époque interglaciaire et que, ayant survécu au retrait final des glaces, ils aient continué à vivre sur les côtes non glacées le long de la mer du Nord. Mais nous n’avons jusqu’à présent aucune preuve certaine de l'existence d’une population paléolithique dans le nord. La théorie basée sur les outils amygdaloïdes en silex, dans lesquels on a voulu voir des paléolithes nordiques et qu’a étudiés en dernier lieu Oscar Montelius peu avant sa mort, est généralement controversée et soulève des objections fort graves. Les gros silex à forme d'amande n'ont donc provisoirement que peu de force probante pour la question qui nous occupe. Cependant, comme nous l'avons dit, on ne saurait nier la possibilité d’une habitation aussi ancienne dans le nord; de futures trouvailles pourront — cela est arrivé souvent déjà — nous ménager des surprises, et nous verrons par la suite

1 Montelius, Paleolithic Implements dans The Antiquaries Journal, I (London 1921). C. A. Nordman dans Finskt Museum, XXVII—XXVIII (1910—1921). A. Bjôrn, Etudes sur lâge de la pierre, sur les trouvailles norvégiennes d’objets prétendus solutréens, dans Videnskapsselskapets Skrifter, 1 (Hist.-filos. klassé; 1924, no 5).

2 — Kulturforskning. A. V.

qu’on ne peut guère interpréter certains traits de la civilisation de l’âge de la pierre norvégien qu’en supposant des traditions héritées directement d’une population paléolithique.

Les plus anciennes découvertes absolument certaines et datant de l’époque postglaciaire du nord consistent en trois armes pareilles à des haches et fabriquées en corne de renne; elles ont été trouvées en Danemark. Ce sont des armes d’attaque au manche en corne de renne, d'un demi-mètre environ de longueur; deux d’entre elles sont munies de trous pour l'insertion d’une lame ou d’une pointe en silex, le manche en bois de renne de la troisième se termine par une branche taillée en pointe. On a trouvé une autre arme similaire en Brandebourg, près de Berlin. Un morceau coupé d’une corne de renne, provenant des environs de Viborg, et une simple pointe en silex trouvée dans le même dépôt géologique que celui de l'une des haches en corne de renne précitée, fournissent également des preuves de la coexistence en Danemark de l’homme et du renne, dans des conditions demi-arctiques et à une période voisine de la dernière glaciation. Ceci vient à l'appui d’une thèse souvent proposée théoriquement, et d’après laquelle de primitifs chasseurs de renne venus de la partie occidentale de l’Europe centrale auraient poursuivi leur gibier vers le nord, au fur et à mesure que ces contrées de notre partie du monde devenaient accessibles après la fin de l’époque glaciaire.

Il est donc tout naturel que la civilisation du premier âge de la pierre dans le nord dont nous avons une connaissance approfondie, montre une parenté très

étroite avec le plus récent paléolithique. Cette civilisation, nous avons appris à la connaître avant tout par les grandes trouvailles danoïses faites à Maglemose et à Sværdborg!. C’est très nettement une civilisation de peuple chasseur: le chien en est le seul animal domestique, et les restes de repas de ces stations d'habitation indiquent qu’on s’y nourrissait principalement du produit de la chasse. Quant à l'outillage, la matière était fournie, presque pour tout ce dont on avait besoin et notamment pour la chasse et la pêche, par des os, des cornes de cerf et d’élan; ces matériaux étaient utilisés avec une habileté et une sûreté qui témoignent d’une vieille tradition. On a signalé aussi des détails techniques, qui se retrouvent identiquement dans le Magdalénien français et qui montrent d’où provient cette civilisation de l’Europe septentrionale. Dans ces mêmes endroits nous retrouvons également les types les plus importants d'armes de chasse et de capture, harpons à diverses sortes de barbelures, pointes en corne lisses et rondes pour flèches ou javelots, toutes formes aussi caractéristiques de la civilisation paléolithique tardive que de la civilisation la plus ancienne du nord. D’autres formes caractéristiques sont des haches faites d’une lame de silex enfoncée dans un manche en bois de cerf, des haches faites d’os d’élan, des massues en os, des poignards faits d’omoplates

? Georg F. L. Sarauw, Aarb. f. n. Oldk., 1903 (sur une station d'habitation de l’âge de la pierre), Prähist. Zeitschr., 1911, 1914, et Congrès préhistorique de France; session de Périgueux, 1905, p. 244 ss. — K. Friis Johansen dans Aarb. f. n. Oldk., 1919 (sur une station d'habitation du premier âge de la pierre dans le marais de Sværdborg).

d'urus, des couteaux fabriqués avec des dents de sanglier, des hameçons, des poinçons, des épingles en os, etc. Parmi les formes typiques, mentionnons finalement quelques outils assez grands, plats, en os, appelés généralement dans l'archéologie nordique ,netstikker“ et qui ont peut-être aussi leurs devanciers paléolithiques !.

En comparaison de ce riche mobilier d’objets en os intéressants et perfectionnés, le travail de la pierre est singulièrement imparfait. Les stations d’habitation témoignent de la consommation d’une masse de silex, mais il n’y a que peu de pièces façonnées en outils distincts; la plupart sont des pièces tranchantes ramassées au hasard, fendues pour l’usage sans doute, mais insuffisamment formées. Ces lames de silex primitives pouvaient servir de tranchants pour haches en corne, de couteaux et de racloirs, ou de grattoirs et de pointes de flèches, chacune étant utilisée d’après sa forme et sa taille. (Ce sont des outils de fortune, tels qu'on les connaît à l’âge de la pierre dans le monde entier?. Parmi les formes plus distinctes nous relevons d’abord quelques toutes petites pointes en silex façonnées, qui correspondent parfaitement à l’industrie microlithique de l'Europe occidentale, puis de petits grattoirs discoïdes, des grattoirs carénés, plus un petit nombre de haches en silex primitives, de tranchets et de pics, de forme pourtant peu typique.

Ce sont avant tout les objets d’os qui caractérisent cette civilisation et qui en déterminent la place par

! Voir D. René de Saint-Périer dans L’Anthropologie, XXXIV (1924), p. 7, fig. 3.

? Voy. par exemple Capitan (Congrès international, 1900; Paris). Ernst Klein, Sfenäldersliv (Stockholm, 1920), pp. 84,103.

rapport à l’ensemble du développement européen. C’est évidemment une civilisation qui tient de très près à l’âge paléolithique récent de l’époque de la Madeleine, qui en Europe occidentale se continue par la période azilienne, civilisation paléolithique à l’époque néolithique. Ce premier âge de la pierre du nord forme un parfait parallèle à la civilisation française du Mas-d’Azil; ces deux phases, prises dans l’ensemble, doivent être synchroniques. Cela a été mis en doute, parce que des intermédiaires directs n’ont pas encore été trouvés et que certains des types du nord ne sont pas identiques aux types français. Le groupe français appartient à l'ouest de l’Europe et s'étend vers le nord jusqu'aux îles Orcades, comme nous le savons par les trouvailles faites à Oban et à Oronsay', tandis qu’en Scandinavie nous avons affaire à un groupe nordico-baltique. Il paraît cependant indubitable que les deux groupes ont une même origine et sont coordonnés. (Cette opinion est confirmée par ce que nous apprennent les débris de squelettes des stations danoïses: ils appartiennent à un type paléolithique de grande stature qui rappelle de près la race de Cro-Magnon.

La civilisation de cet ancien âge nordique de la pierre, qu'après la trouvaille faite à Maglemose on désigne généralement par le nom de cette localité, s’est répandue sur tout le Danemark, sur une grande partie du nord de l’Allemagne, sur les pays baltiques et sur la Russie. En effet, les conditions géographiques des pays du nord étaient alors favorables à la diffusion de cette civilisation jusque dans la péninsule scan-

1? Joseph Anderson, Proceedings Soc. Ant. Scot., XXIX, 2115ss., XXXII, 298 ss. Henderson Bishop, ibid., XLVIII, 52 ss.

dinave, car les îles danoises étaient soudées au Jutland et à la Scanie. Dans le midi de la Suède, de nombreuses trouvailles semblables ont été faites, et on peut en suivre de plus éparses vers le nord le long des vieilles côtes de la Baltique, qui était alors un immense lac; en Norvège également on a fait des trouvailles certaines d’objets caractéristiques en os datant de la même période!. C’est l’âge de l’os du nord, la civilisation épipaléolithique, comme l’a nommé M. Knut Stjerna; elle a prédominé en Europe d’assez bonne heure pendant l’époque postglaciaire, antérieurement à la période caractérisée par les kjôkkenmüddings en Danemark. |

En Norvège, cette période est représentée non seulement par des trouvailles dispersées d’objets en os comme des pointes en os (harpons, netstikke et autres objets analogues), mais avant tout par une série notable de trouvailles d'habitations qu’on appelle généralement des stations à silex et qui n’ont été faites, en réalité, que dans le courant des dix à quinze dernières années *. Ces stations ne se trouvent que sur la côte, de Bergen environ jusqu’à l'embouchure du fjord de Trondhjem, et spécialement sur la côte de Môre. Ce sont des habitations situées en rase campagne, généralement dans des vallons abrités, et, sans aucun doute, à proximité des lignes de rivage d'alors, mais aujourd’hui émergées à une hauteur considérable au-dessus de la mer. Ces stations ont un mobilier maigre et uniforme, tous les

1 Voir Sune Lindqvist, sur l’âge de l'os nordique et les races de l’âge de la pierre (Rig, 1918; Stockholm).

? M. le conservateur A. Nummedal a plus qu'aucun autre le mérite d’avoir découvert et étudié les stations à silex.

Fo

débris organiques ayant été lavés et enlevés par les pluies et les eaux à tel point qu’il n'y subsiste jamais une véritable couche archéologique. Les silex sont les seuls restes laissés par l’homme; les outils en os et en corne ont disparu, ainsi que les débris de repas et les autres matières organiques, et, seule, l’industrie de silex pourra dès lors servir à caractériser la civilisation représentée par ces trouvailles. Heureusement, il y a là des quantités de silex taillé; les pièces peuvent être recueillies par milliers et révèlent un matériel de qualité particulière, très homogène, fait de silex presque toujours clairs, gris blanc ou gris, d'assez grosse taille, et nettement de la même espèce que ceux qu’on peut trouver encore dans les dépôts glaciaires appartenant aux mêmes régions que les stations à silex. C’est le silex local du gisement secondaire qu’on a recherché et utilisé.

I a été assez malaisé de définir le caractère des stations à silex, et la question est encore aujourd’hui en discussion, toujours est-il que ces trouvailles nous révèlent un état très ancien. La majeure partie des silex ne sont que des morceaux informes de tranchets, des disques et des lames de silex sans forme définie, mais ayant néanmoins servi d'outils de fortune. Les outils distinctement formés sont relativement rares et peu nombreux dans ces trouvailles, comme c’est le cas également pour celles du groupe de Maglemose en Danemark; il y a des stations à silex où les trouvailles consistent entièrement et exclusivement en toutes sortes de pièces de silex tranchantes, sans outils véritables et distincts. Nous sommes en présence d’une industrie tout homogène et très primitive. Le polissage du silex

est complètement inconnu; tous les outils sont exécutés exclusivement par éclatement. Les éclats sont en assez. grand nombre; la population a dû être très habile à fabriquer un outil qui est le plus simple qu’on puisse faire en silex: c’est un long éclat à bords à peu près parallèles, fendu d’un seul coup, aux extrémités aiguës et pouvant servir à des usages variés. Les éclats sont généralement, dans les stations à silex, longs et forts, mais souvent assez inégaux. Pour l’outillage tranchant, nous avons en outre deux types primitifs, les tranchets et les pics; ce sont généralement de petits exemplaires, aux formes irregulières et accidentelles, sans doute destinés principalement à l’aiguisage des outils en os et en corne de cerf. Les types réellement caractéristiques dans les stations à silex sont tout autres: des silex microlithiques taillés en petits éclats ou en pointes de silex, des pointes de flèches à un tranchant, de petits grattoirs discoïdes en silex, des grattoirs carénés, des burins pour le travail de l'os et quelques autres formes analogues; tout cela nous ramène à une date très reculée de l’âge de la pierre. L'industrie microlithique est caractéristique en somme de l’époque néolithique la plus ancienne, et d’autres formes, comme les grattoirs carénés et les burins, sont purement paléolithiques et semblent être antérieures à tout ce que nous connaissons en fait de trouvailles scandinaves 1.

Il faut nécessairement suppléer à cette industrie de silex en supposant une assez grande quantité d'outils et d'armes en os et en corne de cerf, de harpons, de pointes en os, de haches en corne, etc., qui ont été

? Voir Th. Petersen dans Naturen 1922, p. 106.

détruits dans ces stations exposées aux intempéries, mais qui ont constitué en réalité la partie la plus importante de l'outillage de la civilisation des stations à silex. Le travail du silex, à lui seul, si primitif soit-il, se rattache sans aucun doute tant au groupe danois de Maglemose, qu'aux formes purement paléolithiques de l’âge du renne en France, et nous pouvons donc en conclure que la civilisation des stations à silex a eu essentiellement le même caractère que ces deux autres groupes.

Nous nous trouvons donc ici devant la plus ancienne période de civilisation représentée amplement en Norvège. Au point de vue archéologique la civilisation des stations à silex peut être définie comme parallèle à l’Azilien francais, cette civilisation paléolithique à l’époque néolithique qui partout en Europe prélude au vrai néolithique, et nous pouvons dire que, selon toute probabilité, ce furent les descendants de chasseurs paléolithiques du renne en Europe occidentale qui peuplèrent alors les côtes norvégiennes de la mer du Nord. Mais ce n’est pas chose facile que de déterminer d’une façon absolue l’âge des stations à silex: on ne saurait y parvenir à l’aide des conditions archéologiques seules, on n’y arrivera qu’en s'appuyant sur des recherches géologiques. Ce qui nous ferait trancher la question, ce serait la connaissance de la flore et de la faune contemporaines, mais les trouvailles n'ont pas fourni de débris organiques et ne nous renseignent donc point à ce sujet. Or, d’autres circonstances géologiques ont de l'importance: d’abord le fait que les parties de la côte où se trouvent les stations à silex étaient une terre accessible et libérée de la glace durant

la plus récente époque glaciaire du nord; et il n’y a plus que là que cette vieille côte existe encore, car, plus au sud, aussi bien en Norvège qu’en Jutland, l'antique ligne côtière scandinave de l’époque glaciaire est maintenant abaissée et disparue dans la mer. Les conditions naturelles ne marquent donc pas de limite précise pour l’âge des stations à silex, qui peuvent être sans aucun doute très anciennes, et on a essayé de les dater d’après leur situation actuelle. Le peuple de ces stations a vécu jadis près du rivage et en partie tout au bord de la mer, de sorte que les silex ont été roulés par les vagues, tandis qu'aujourd'hui les stations sont situées à une certaine hauteur au-dessus de la mer qui correspond à l’exhaussement de la côte! Nous ne pouvons ici entrer dans le détail, mais on arrivera certainement par cette voie à démontrer que les stations à silex sont de beaucoup antérieures à la période des kjôkkenmüddings en Danemark et remontent à une date assez reculée, celle de la fonte des glaces de la Scandinavie intérieure, ou même à une époque encore plus ancienne.

Bien entendu, ces stations ne sont pas toutes de la même époque; elles sont très nombreuses et se répartissent certainement sur une très longue période, mais nous pouvons donc établir, d’une part, que ce groupe de civilisation nous ramène à ce que nous connaissons de plus ancien en fait d’habitation dans le nord et, d'autre part, que ce groupe est dans le rapport le plus étroit avec le paléolithique récent de l’Europe occidentale.

1 L'étude la plus récente sur cette question est celle de M. Nummedal (Norsk geologisk Tidsskrift, VII, 89 ss., avec résumé en anglais).

Cette civilisation, c’est le préliminaire de la civilisation néolithique en Norvège, comme dans la Scandinavie en général, dans le nord de l’Europe orientale, dans l’Azilien français et dans le premier âge de la pierre écossais. Pendant les périodes néolithiques suivantes l’état de choses, on le sait, a été fort variable dans les divers domaines, mais, en ce qui concerne la Norvège, il est certain que les éléments de civilisation paléolithique, héritage incontestable des plus anciennes époques de la colonisation du pays, ont eu une importance durable et fondamentale pour toutes les phases suivantes de l’âge de la pierre. Nous y retrouvons les mêmes formes caractéristiques de harpons, de pointes en os pour sagaies et autres armes de jet, de flèches en os, à tranchants de silex, pour la chasse aux oiseaux; ces armes ont été trouvées séparément le long des cours d'eaux et des rivières, souvenirs de la chasse et de Ia pêche des temps anciens, et pour une partie d’entre elles les conditions géologiques de gisement étaient telles que les pièces peuvent être attribuées à une phase plus avancée du second âge de la pierre!. Des harpons et des pointes en os de même forme antique apparaissent dans des stations d’habitation jusqu’à la fin de l’âge de la pierre, par exemple sous les roches de Ruskenesset’. A l'encontre de ce qui est le cas pour les kjükkemôüddings, le Campignien français et la région des mégalithes de date récente en Europe occi-

1 À. W. Brôgger, sur la découverte d’une flèche en os à tranchants de silex, datant du second âge de la pierre (Norsk geologisk Tidsskrift I, no 12, 1909).

? Brinkmann et Shetelig, Ruskenesset (station de chasse de l’âge de la pierre; Norske Oldfund, INT; Kristiania 1920).

dentale et en Scandinavie méridionale, nous pouvons constater l'existence de traditions paléolithiques à travers tout le second âge de la pierre en Norvège, et les formes des engins de pêche et de capture, distinctes et héritées des temps les plus reculés, montrent aussi que la manière de vivre et de se nourrir dans notre pays est restée sous beaucoup de rapports et pendant longtemps empreinte de vieilles habitudes primitives. C'est en s’aidant des mêmes faits qu’on peut arriver à la pleine compréhension de tout le groupe dit arctique du second âge de la pierre en Europe septentrionale et, de même, il nous faut avoir recours aux traditions paléolithiques pour comprendre l’art naturaliste des oravures et des peintures rupestres de l’âge de la pierre en Norvège et en Suède; nous reviendrons plus loin sur ce sujet.

Cet aspect primitif et ce caractère conservateur qui distinguent toute notre époque néolithique sont dus naturellement, en premier lieu, à la situation géographique de notre pays, qui s’est trouvé en dehors des grands courants du néolithique européen et aussi, dans une large mesure, aux conditions naturelles du pays même. Mais d’autres circonstances ont contribué à imprimer à notre âge de la pierre son aspect particulier; elles ont agi surtout sur le développement matériel de la civilisation, sur l'outillage, qui dépend toujours forcément des matières premières accessibles. Sur ce point, l’âge de la pierre norvégien arctique, qui a essentiellement le même caractère que la civilisation correspondante en Suède et en Finlande, affecte des formes toutes différentes de l’âge de la pierre de la Scandinavie méridionale.

La Norvège n’a pas l’abondance naturelle de silex qui, en Danemark et en Scanie, a été la base d’une évolution toujours plus riche de la technique et des formes de l'outillage, évolution qui s'annonce déjà dans la période des kjükkenmôüddings et sert vraiment d’introduction au néolithique. En Norvège, au contraire, le silex est rare, seulement déposé secondairement dans les couches de graviers de l’époque glaciaire, et de qualité médiocre, suffisant à l’industrie si imparfaite des stations à silex, mais incapable de satisfaire aux exigences d’une évolution plus avancée de l'outillage. Cependant, le besoin de meilleurs outils tranchants s’est fait sentir, et spécialement, on peut le croire, le besoin de remplacer la hache en corne à tranchant de silex par des outils plus vigoureux; c’est ainsi qu’on a été amené à faire le très important progrès qui consiste à se servir des roches éruptives utilisables du pays. Ce fut là, en effet, un progrès technique incontestable: pour notre plus ancien âge de la pierre le silex était le seul élément de l’industrie lithique, tandis qu'à la période suivante (période de Nôstvet), on se sert surtout des roches dures à grains fins.

Cette phase de la civilisation de notre âge de la pierre — on lui a donné le nom de civilisation de Nôstvet après la trouvaille faite près d’Oslo — est maintenant connue presque partout en Norvège et dans la plupart des cantons suédois. C’est une civilisation primitive qui a sa physionomie propre, et qui marque une étape déterminée du premier âge de la pierre dans la péninsule scandinave. Elle a ses formes particulières d'outillage, sa technique spéciale dans le travail de Ia pierre, et elle se caractérise avant tout par l’utilisation

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presque exclusive des roches éruptives compactes pour la fabrication des haches et des outils analogues. Le type principal est la hache de Nôstvet proprement dite, de forme ovalaire, allongée, épaisse, tenant de la pioche et avec tranchant court, souvent fortement convexe; mais il y a des variantes de ce type, entre autres les haches plus larges et plus plates du type de Limhamn dont le nom vient d’une trouvaille faite en Scanie, et les haches particulièrement allongées à talon pointu du type de Sigervoll, caractéristique de l’ouest de la Norvège. Plus rares sont les véritables tranchets en roches de même nature; çà et là on constate la coexistence de bons tranchets en silex et de haches de Nôstvet.

On a fait remarquer souvent que les formes de ce groupe étaient de la même famille que des outils danois contemporains, datant de la période des kjôkkenmüddings et du Campignien de l’Europe occidentale. Le trait le plus caractéristique du groupe de Nôstvet, c’est son matériel: les roches dures y tiennent lieu du silex. Les pierres sont généralement des roches schisteuses dures et des roches cristallines, comme les porphyres quartzeux et de syénite et la diabase compacte; ce sont toujours des roches particulièrement compactes à grains fins, susceptibles d’être fendues à peu près comme le silex, mais plus résistantes et exigeant un travail plus considérable, ce qui est rendu manifeste par ce fait que les marteaux en pierre dont on se servait pour la taille sont souvent d'un poids surprenant et fendus ou brisés par l'usure. Les outils étaient façonnés par une taille grossière, et très souvent par la taille uniquement, bien que de cette manière les roches ne pussent fournir un tranchant de la dureté et de la finesse du silex. Aussi

en vint-on bientôt à polir la pierre afin de rendre le tranchant plus parfait et plus durable; le polissage de ces matières a donc commencé pas mal plus tôt que celui du silex. Enfin apparaît une troisième technique de l’industrie lithique, le ,prikhugning“, sorte de piquetage de la surface, après la taille, au moyen d’une pierre dure aux bords aigus qui abat les angles les plus saillants. Cette technique a produit aussi un type nouveau et plus régulier de haches à section circulaire (les »trindükser“), type d’ailleurs tout cosmopolite et fort répandu. On prenait les matériaux pour la fabrication des outils d’abord dans les dépôts glaciaires, qui offraient un riche choix de pierres utilisables, mais de bonne heure on apprit aussi à extraire la pierre de la roche vive, procédé sur lequel nous reviendrons par la suite.

La période de Nôstvet a donc réalisé un progrès marqué dans la technique, mais elle n’a pas introduit de modifications essentielles dans la manière de vivre. Les habitations ont en somme les mêmes caractères que celles des stations à silex de la période précédente. Elles sont situées en rase campagne le long des vieilles lignes de rivage et, de nos jours, à une certaine hauteur au-dessus du niveau de la mer, ce qui permet de fixer la date géologique de la période de Nôstvet et d’affirmer qu'elle est en somme, en Norvège, contemporaine des kjôkkenmüddings de Danemark qui correspondent au Campignien de l’Europe occidentale; toutefois il est possible que cette période norvégienne ait duré un peu plus longtemps que les deux autres. La population vivait encore exclusivement de chasse et de pêche; les habitations ne sont plus d’ailleurs uniquement cantonnées

sur le littoral, mais elles pénètrent dans l’intérieur du pays en suivant les rivières et les lacs.

On a beaucoup discuté le problème de l’origine de la civilisation de Nôstvet. Selon la théorie de la première heure proposée par M. A. W. Brügger!, ce groupe dériverait de la civilisation à outillage de silex des kjôkkenmôüddings danois; plus tard on a cru plutôt à une évolution parallèle et de même origine dans l’un et l’autre domaine’. La dernière étude faite sur cette question apporte des arguments en faveur de l’autonomie complète de la civilisation de Nôstvet et de son évolution indépendante sur le sol de la Norvège grâce aux possibilités de développement qui existaient dans la civilisation des stations à silex’. La coexistence des deux groupes, que nous avons déjà constatée, ne prouve naturellement pas qu'ils soient identiques, ni que l’un dérive directement de l’autre. Cette théorie nouvelle est peut-être la plus vraisemblable; rappelons à ce sujet que les stations à silex de Norvège, ainsi que la civilisation épipaléolithique de Danemark, nous ont fait connaître des pics qui ont bien pu servir de modèle à la hache de Nôstvet, au cas où on aurait eu besoin d'outils plus vigoureux à tranchant; rappelons encore le fait que, dans l’ensemble de la civilisation norvégienne, on ne trouve pas trace d’une influence de la civilisation des Kkjôkkenmôüddings. En Scandinavie méridionale,

A. W. Brôgger sur la hache de Nôstvet, dans Norges geolog. Undersogelse, n° 42.

? C. A. Nordman sur les haches en pierre des kjükkenmôüddings (Aarb. f. n. Oldk.; 1918).

# A. Bjôrn sur les formes en silex de la civilisation de Nôstvet (Bergens Mus. Aarb. 1922— 1923).

cette civilisation marque une interruption dans toutes les traditions anciennes; là où régnaient la culture des kjôkkenmôüddings dans le nord et le Campignien en Europe occidentale, les anciens types, tels que harpons, pointes en os, flèches et silex microlithiques, hérités des temps paléolithiques, disparaissent. La conclusion qui s'impose, c'est qu’il y a eu invasion d’une nouvelle civilisation à base tout à fait différente. Rien ne fait croire qu'il y ait eu une pareille solution de continuité en Norvège, ni en somme dans les régions scandinaves septentrionales: nous y constatons l’usage des harpons et autres types anciens jusqu’à la fin de l’âge de la pierre. Nous pouvons observer la même chose pour d’autres pays où le Campignien n’a pas pénétré, pour la Suisse par exemple: ces pays ont également conservé les formes paléolithiques en pleine période néolithique. Nous avons donc des raisons sérieuses pour supposer que la civilisation de Nôstvet résulte d’une évolution indigène et qu’elle est indépendante de celle des Kjôkkenmôüddings danois, tout en étant un phénomène de même origine et parallèle. Nous sommes ici en présence d’une question de portée considérable non seulement pour les études de typologie et de technique, mais encore pour notre compréhension de toute la marche ultérieure de l’évolution pendant le néolithique norvégien, et des problèmes anthropologiques qui s’y rattachent.

Nous ne pouvons encore résoudre la question définitivement, mais nous n’en apprécions pas moins la place significative occupée par le groupe de Nôstvet dans l’histoire de notre plus ancienne civilisation. C’est une période qui amène avec elle un progrès technique durable et d’importance fondamentale. La civilisation

3 — Kulturforskning. A. V.

antérieure des stations à silex ne connaissait que le silex comme matériel lithique; or, les gisements de silex étant malheureusement en Norvège pauvres, fortuits et localement circonscrits, le peuple de l’âge de la pierre dans notre pays dut travailler avec un approvisionnement précaire des seules matières lithiques qu’il s’entendait à mettre en œuvre. Les hommes de la civilisation de Nôstvet qui savent extraire les roches éruptives, placent par là tout l'outillage sur une base plus large. C’est donc à cette période qu’on doit la découverte de sources nouvelles de matières premières pour outils et la reprise du travail plus difficile des roches éruptives qui, contrairement au silex, abondent partout dans le pays. Cette utilisation de ressources nouvelles a été un progrès énorme pour l’époque et a eu la plus grande importance pour de longs âges à venir. Le groupe de Nôstvet peut à cet égard être mis en parallèle avec l’intense mise en œuvre du silex qui marque le début de l’époque néolithique dans les pays du silex, la France, la Belgique, l’Angleterre, le Danemark. Bien entendu, la Norvège n’est pas le seul pays qui utilise les roches autres que le silex; ce procédé se retrouve un peu partout où le silex fait défaut, dans les Balkans, en Italie, en Angleterre, en Irlande. Une industrie plus large constitue en général une caractéristique commune du néolithique européen, et elle est accompagnée d’une technique plus souple qui peut s'adapter au travail des diverses espèces de pierres. Le groupe de Nôstvet tient sa place organique dans l’ensemble de l'evolution européenne.

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