LA CIVILISATION ARCTIQUE DE L'ÉPOQUE NÉOLITHIQUE EN NORVÈGE
‘ancien âge de la pierre en Norvège est caractérisé d'une part, comme nous l'avons vu précédemment, par des éléments de civilisation provenant de traditions paléolithiques et, de l’autre, par le progrès technique apporté par la civilisation de Nôstvet dans le travail des roches locales. C'est aussi cette civilisation primitive qui a fourni la base de l’évolution locale suivante de l’âge de Ia pierre en Norvège et qui a fait naître une civilisation à physionomie propre qu’on appelle généralement l’âge de la pierre arctique! Cette civilisation, tout en étant ouverte à de multiples impulsions venues de groupes de civilisation d'ordre supérieur de Danemark et d'Europe centrale, a dans l’ensemble conservé des traditions d’une haute antiquité. La méthode
? Oluf Rygh sur le groupe arctique de l’âge de la pierre polie en Norvège (Congrès international; Stockholm 1874, I, 177 ss.); Montelius, ibid., 188 ss. A. W. Brôgger dans Videnskabs-Selskapets Skrifter, I, Hist.-filos. klasse, 1900, no 1, avec résumé en allemand.
Ja plus naturelle à suivre dans notre travail sera donc d’esquisser d’abord ce milieu nordique primitif et, ensuite, de rendre compte des éléments étrangers qui viendront s’y infiltrer et modifier graduellement le caractère de la civilisation norvégienne.
L'industrie lithique continue celle de Nôstvet; dans la période de transition nous rencontrons encore le type de Nôstvet, d’autres haches grossièrement taillées de forme assez indéfinissable, des haches à section circulaire, les types de Sigervoll et de Limhamn; comme formes nouvelles on peut reconnaître des haches allongées ovalaires, qui sont pourtant apparentées aux anciennes. Une forme locale plus récente en Norvège occidentale est le type de Vespestad, haches courtes et relativement épaisses, aux bords fortement bombés. I y a enfin la forme la plus récente de la série, celle qu’on appelle en Norvège la hache de l'Ouest, mais qui est très répandue et se trouve aussi en Suède et en Finlande. Les haches de cette forme sont généralement un peu plus grandes, d’un bon travail régulier, à section rectangulaire et à côtés plats'. Un autre type intéressant fourni par des haches plus étroites, épaisses, à section triangulaire, est assez rare en Norvège, mais plus fréquent en Suède, en Finlande et sur le territoire russe. Toutes les haches de ces types ont des tranchants asymétriques: nous les appelons des haches à tranchant transversal; c’est là un trait caractéristique de l'outillage primitif des peuples chasseurs et qui a disparu de la civilisation mégalithique.
! Un excellent tableau d'ensemble de ces formes a été dressé par M. Helge Gjessing (Rogalands Stenalder, Stavanger 1920, pp. 25—50, fol. 32—101).
On trouve en même temps des ciseaux et des haches à tranchant creux pour des usages plus spéciaux.
Les matériaux pour les haches sont constamment des roches éruptives compactes, comme pour les haches de Nôstvet, et les analyses faites par M. W. C. Brôügger de ces espèces de pierre ont permis d'établir une évolution toute spécialisée de cette industrie!. Nous nommerons en premier lieu une espèce de pierre remarquable et rare, le grorudite, qui ne se trouve que dans les environs immédiats d’Oslo, pierre dure à grains fins, d'une grande résistance et de belle couleur, qui peut ressembler parfois à la néphrite; elle a fourni les matériaux pour des haches qui ont été trouvées dispersées dans presque toutes les régions du sud-est de la Norvège et qui, au surplus, sont d’un type qui remonte sans doute à une phase assez ancienne du néolithique. Les analyses pétrographiques ont donc fourni la preuve de l’existence d’un centre de fabrication d’où s’exportaient des outils achevés à des distances très considérables. C’est ce qui résulte aussi de l'analyse d’autres haches, celles-ci en diabase: dans nombre de cas le type qui revenait toujours, c'était celui d’une diabase particulière qui avait été trouvée dans des localités différentes, ce qui paraît indiquer que la pierre a été extraite en un seul et même endroit et exportée de là dans des contrées plus éloignées. De plus, on a récemment découvert et
? W. C. Brôgger sur les roches utilisées pour la fabrication des haches en pierre sans douille (dans les Siudier over Norges Stenalder de A. W. Brôgger, I, publiées par l’Académie des Sciences d’Oslo, Videnskapsselskapets Skrifter II, 1906, p. 167, avec résumé en allemand).
examiné un centre de cette industrie lithique dans l’île de Bômilô en Hordaland; dans un rayon de 5 km. y sont visibles partout les vestiges de l’activité de l’âge de la pierre: déchets, ébauches demi-achevées en diabase, et tout dernièrement on a découvert aussi un atelier dans la roche vive qui fournissait les matériaux. Voilà des preuves suffisantes de la localisation distincte en ce qui concerne l’industrie lithique de notre époque néolithique; les outils achevés en diabase se trouvent dispersés dans les stations de toute la côte, mais c’est seulement à Bôümlô qu’abondent les traces de la fabrication.
Un autre groupe local très intéressant est formé par les travaux en talc qui prouvent la recherche et la mise en œuvre de roches indigènes pour les divers usages. (Cette pierre, qui était très peu résistante et pouvait être facilement coupée ou perforée, gardait cependant son poids et sa consistance; elle était utilisée pour faire des massues de formes diverses, des armes. pointues ressemblant à la pioche, des massues en forme de croix ou d'étoile. Ces formes ont probablement eu pour modèles en partie les types plus anciens en cornes d’élans, de cerf. Çà et là ces sortes d'armes en pierre sont ornées de dessins décoratifs en simples lignes gravées.
A côté des roches volcaniques, la civilisation de Nôstvet avait continué à utiliser le silex pour toutes sortes de petits outils tranchants, petits couteaux, pointes de forets, etc., chaque petit rognon aigu de silex se prêtant en réalité à merveille aux diverses besognes journalières; ce que lies archéologues nomment ,les déchets“ des stations d’habitation doit être générale-
si
ment considéré comme des outils de fortune sans formes distinctes. Mais la Norvège est pauvre en silex, et on peut y constater l’utilisation graduelle de la pierre locale convenable, notamment du quartz, du cristal de roche et des quartzites fins, se laissant fendre en éclats et en lames à peu près de la même manière que le silex. Un choix plus riche de ces espèces de pierre caractérise nettement la période récente par rapport aux stations de Nôstvet, et montre combien l'utilisation des pierres norvégiennes se perfectionnait. Un autre groupe néolithique d’objets en pierre est plus important encore; il apparaît à tous égards comme une innovation, aussi bien au point de vue de la matière que des formes et de la technique. C’est le groupe des objets en schiste, qui ont de tout temps été considérés comme caractéristiques de l’âge de la pierre ,arctique“.
Les objets en schiste, qui occupent une place si importante dans l’âge de la pierre du nord de la Scandinavie, se divisent essentiellement en deux groupes principaux: d’une part, des couteaux de formes diverses et, de l’autre, des pointes pour flèches et javelots. Les procédés techniques sont commandés par la matière ellemême, le schiste pouvant être tranché en minces plaques égales et ayant une consistance peu résistante en comparaison des roches volcaniques. Des plaques de schiste étaient grattées ou frottées jusqu’à ce qu'on les eût amenées à l’épaisseur voulue, et ensuite coupées à la scie en des bandes plus larges ou plus étroites formant des ébauches de pointes et de couteaux, auxquelles on donnait leur forme définitive par polissage. Les traces d’une taille préparatoire sont visibles çà et là pour des pièces particulièrement grandes, mais habi-
tuellement on employait seulement les procédés dont nous avons parlé tout d’abord, qui étaient évidemment plus apparentés au travail de l’os et de la corne qu’à celui du silex et des roches éruptives. Aussi est-il de toute probabilité que, pour les schistes moins résistants, la technique a été empruntée au travail de los qui avait de vieilles traditions très sûres remontant jusqu’au paléolithique. (On peut en outre constater d’autres points de contact: les pointes de lances et de flèches ont, du moins en partie, les mêmes formes en os et en schiste; un autre trait commun est la tendance à orner ces objets de lignes et de gravures, que nous connaissons déjà pour les objets en os de la période épipaléolithique (l’âge de l’os) de Danemarkt. Il y a tout lieu de présumer que l’industrie du schiste dérive originairement de l’industrie de l’os, même si les objets de schiste ont eu plus tard leur évolution indépendante et ont subi d’autres influences, en particulier celle des types les plus récents des objets de silex’. Pour tout ce qui est essentiel, on peut dire que cette civilisation du schiste s’est développée sur la base de l’épipaléolithique scandinave de date ancienne.
Les diverses pointes de flèche en schiste, pour sagaies et autres armes de capture ,ne montrent pas, naturellement, de formes trés variées. Les pointes sont étroites et élancées ou plus larges, barbelées ou non, mais toutes les variétés tiennent de près les unes aux autres. Par contre, les couteaux de schiste abondent en types
? Voy. Sophus Müller, Oldtidens kunst i Danmark, 1 (Copenhague, 1918).
? Voy. À. W. Brügger, Studier, pp. 69 ss. Cf. Shetelig, Primitive Tider i Norge (Bergen 1922), p. 289, n. 3.
variés et en variétés locales: d’une part couteaux forts, droits, à deux tranchants, en partie sans doute imités des poignards mégalithiques en silex, et d’autre part des types tout autonomes, tels que les élégants couteaux légèrement recourbés, appelés couteaux en forme
de banane, enfin ceux fortement recourbés à un tranchant et à lame courte!; les différentes régions de Norvège et de Suède ont chacune leurs formes distinctes, la mise en œuvre de la pierre schisteuse étant un travail local. Les grandes trouvailles de schiste dans le pays de Trondhjem font penser aux ateliers de diabase de Bômlô: l’industrie du schiste s’est spécialisée de la même manière que celle des roches volcaniques.
Les objets en schiste sont le trait le plus surprenant et le plus caractéristique de l’âge de la pierre en Scandinavie septentrionale, et c’est sur eux que se fondèrent Rygh et Montelius, en 1874, pour détacher le groupe arctique en le considérant comme une civilisation autonome de l'extrême nord de l’Europe. La civilisation arctique fut interprétée alors, et bien plus tard, comme le reste du’n âge de la pierre des Lapons, et tous les faits connus semblaient se prêter merveilleusement à cette explication. Depuis lors, les choses ont changé. Les pointes en schiste ,arctiques“ se trouvent aujourd’hui sur toutes les côtes de la Norvège, ainsi qu'en Suède méridionale jusqu'aux stations de l’âge de la pierre dans l’île de Gotland; or, ces régions ne correspondent en aucune manière au domaine naturel
! La place nous manque pour décrire ces types en détail. On en trouvera un riche tableau dans Brügger, Den arktiske Stenalder, et pour la Suède dans Montelius, Minnen, I, fig. 493—551.
des Lapons. Mais cela n'exclut pas la possibilité qu’une population laponne primitive ait employé des formes semblables d'objets en schiste, ou qu’elle les ait empruntées aux peuples de l’âge de la pierre nordicoscandinave; on n’est pas en droit de le nier, mais ce qu’il y a de certain, c'est que l’aire d’extension des objets de schiste ne peut être considérée comme correspondant nettement au domaine des Lapons. Ces derniers n’ont pas eu en somme grande importance pendant les plus anciennes périodes de la civilisation scandinave.
Après qu'on s’est vu forcé d'abandonner la théorie laponne, comme l'avait fait O. Rygh dès 1895, on a cherché à expliquer notre âge arctique de la pierre par une immigration orientale venue de Finlande et des pays baltiques; en effet, il a existé dans l’est, à l’âge de la pierre, une civilisation toute primitive se rapprochant beaucoup de la civilisation correspondante de Suède et de Norvège. On a aussi des preuves qu'il y a eu des relations certaines entre la côte ouest de la Norvège. et des pays aussi éloignés que ceux qui sont à l’est de la Baltique; des objets de parure en ambre, d’origine prussienne, trouvés en Norvège depuis le Nordfjord environ jusqu’au fjord de Trondhjem et qui ont dû arriver par importation à travers la Suède, sont décisifs à cet égard.
L'ambre était dans ces temps anciens une matière fort coûteuse, et ces parures préparées sur les côtes à ambre du Jutland ou de la Prusse fournissent souvent des renseignements précieux sur les routes de commerce et les relations entre les différents pays à l’âge de la pierre. Dans le sud de la Norvège, à Jæren
près de Stavanger, on a trouvé des parures en ambre
importées de Jutland, et dans la partie nord-ouest de la côte on trouve, comme nous venons de le dire, de l'ambre de Prusse qui a dû venir des pays baltiques, par terre à travers la Suède. La trouvaille la plus intéressante a été faite à Linnesôy (en Stoksund, dans le pays au nord de Trondhjem); elle comprend une figurine d'animal sculptée en ronde bosse et quatre pendeloques, le tout en ambre; dans un marais de Bergsôy (Herôy en Môre) on en a trouvé ensemble six autres en forme de croissant, également prussiennes sans aucun doute, et on a découvert plusieurs fois séparément des parures semblables dans la même région. Quelques parures en schiste de forme finnoise trouvées en Norvège viennent s’y joindre; enfin, on a constaté des influences distinctes venues de l’est et sensibles dans l’art de l’âge de la pierre scandinave. Nous allons étudier bientôt d’une manière suivie l’art de notre âge de la pierre; ici nous nous bornerons à relever ce fait que nous trouvons, à plusieurs égards, des preuves manifestes de l’existence de relations entre le domaine arctique et les pays baltiques. Mais nous sommes bien loin de pouvoir en conclure à l’origine orientale de toute la culture arctique. Il y a des formes apparentées dans les deux domaines, telles que des pointes en schiste et des hachettes simples à tranchant transversal en roches volcaniques; en général, le milieu dans cette civilisation montre à peu près les mêmes caractères dans la péninsule scandinave qu’à l'est de la Baltique. Mais en Norvège et en Suède les types sont plutôt d’un développement supérieur à celui de la Finlande et des régions limitrophes; d’ailleurs, les pays baltiques ne pouvaient guère exercer
une influence importante sur la Scandinavie en fait de technique ou d'outillage, mais bien en fait d’art, comme en témoignent les parures et les ambres de Prusse. La seule interprétation vraisemblable de tous ces faits, c'est que l’âge arctique de la pierre en Scandinavie et la civilisation, qui y tient de près, des pays baltiques procèdent l’un et l’autre d’une évolution parallèle, qu'ils ont été en contact sur quelques points, et qu'ils se sont développés sur une base commune, Ia civilisation épipaléolithique, ,l’âge de los“, lequel à son tour repose sur les traditions du paléolithique de l’Europe occidentale. Cette manière de voir rend intelligibles les ressemblances et les différences entre les âges de ja pierre scandinave et baltique et, d'autre part, elle offre une base plus large à l’idée que nous pouvons nous faire de tout ce groupe de formes néolithiques de l’Europe septentrionale.
L'âge ,arctique“ est donc un phénomène bien plus complexe qu’on ne l’imaginait au temps où l’on ne prenait en considération que les instruments de schiste. Il comporte en effet bien d’autres éléments: d’abord les objets en os, des types vénérables comme les harpons, les flèches pour oiseaux à tranchant de silex, les pointes pour javelots, les pointes en os de même forme que celles en schiste, les hameçons en os de types anciens et récents; puis les outils à tranchant en roches volcaniques qui l’emportèrent à la période de Nôstvet, les ciseaux et les haches que nous avons décrits, et enfin les massues en talc. Enfin il faut faire la place de l'influence qu'ont exercée, d’une manière qui varie suivant les régions, la civilisation mégalithique de la Scandinavie méridionale et les formes du néoli-
thique de l’Europe centrale dont nous traiterons spécialement au chapitre suivant. Mais en dépit de toutes les variétés locales on peut dire que, dans l’ensemble, l’âge ,arctique“ de Norvège et de Suède, de Finlande, de la Baltique et de la Russie septentrionale tient sa place naturelle dans l’histoire de la civilisation européenne: c'est dans ces domaines que les traditions du paléolithique, de l’âge de l’os dans le nord et le long de la Baltique se conservent, bien mieux qu’en Europe occidentale et centrale. Dans cette civilisation, les armes et les outils ont gardé des traits d’un temps plus ancien, et la chasse, la pêche, la manière de vivre et de gagner sa vie devaient être restées très archaïques aussi. Maint vestige de cet âge lointain s’est maintenu dans le nord jusqu’à l’époque actuelle.
Nous allons illustrer ce que nous venons de dire de cette civilisation arctique de Norvège, en parlant brièvement de quelques trouvailles faites dans des fouilles méthodiques. Nous commencerons par celle de Viste (près de Stavanger)!, station de caverne à couches archéologiques considérables, composées surtout de débris de repas, coquilles d’huître, moules, escargots, ossements d'animaux, d'oiseaux, de poissons. Les habitants de la caverne ont été purement chasseurs ayant le chien pour seul animal domestique. Parmi les antiquités on remarque des haches polies en diabase, d’un type à section cylindrique qui se rapproche surtout de celui de Sigervoll; cela permet d’assigner comme date de la station la période de Nôstvet, c’està-dire la première phase du néolithique, date qui cadre
1 À. W. Brôgger sur la trouvaille faite à Viste dans Sfavanger Museums Aarshefte, 1907, Il; avec résumé en allemand.
avec les conditions géologiques de la station. Des tessons de vases d’argile accusent également une période postérieure à l’âge de l’os. Mais à côté on trouve le veieil outillage des civilisations de los: une hache en corne de cerf, des harpons, des flèches pour oiseaux à tranchants de silex, des hameçons sans barbelures du type de Maglemose, enfin des éclats et rognons de silex en quantité médiocre et sans formes caractéristiques. Aucun exemple ne pourrait mieux que celui-ci mettre en lumière la manière dont apparaît la civilisation de Nôstvet, apportant de nouveaux outils plus vigoureux en roches volcaniques — dans le cas présent des haches polies en diabase — maïs sans faire disparaître l'outillage antérieur d’armes en os, héritage de temps plus anciens.
Examinons une seconde découverte, la station de chasse de Ruskenesset!, qui remonte à l’extrême fin de l’âge de la pierre ou peut-être plutôt à l’époque de transition entre les âges de la pierre et du bronze; cette station est contemporaine des cistes en dalles de la Scandinavie méridionale. Sous la roche de Ruskenésset des couches considérables de charbon et de restes de repas s'étaient accumulées, mais l’endroit n'était habité que pendant le printemps et au commencement de l'été par des chasseurs de cerf et de phoque qui avaient leur domicile fixe ailleurs. Du reste, la chasse et la pêche n'étaient plus déjà les seules industries: on a trouvé à Ruskenesset des ossements d’animaux domestiques et des empreintes de grains d'orge sur les vases d'argile. Ces industries nouvelles, l'élevage
1? Voy. Aug. Brinkmann et Haakon Shetelig, Ruskenesset (dans Norske Oldf., III; 1920).
et l’agriculture, nous amènent naturellement à une époque bien postérieure à celle de la trouvaille faite à Viste; la date est d’ailleurs fixée par la découverte, dans la couche de déchets qui est sous la roche, de poignards en silex, de parures et d'armes en os de formes caractéristiques et, ce qui n’est pas d'importance moindre, de petits fragments de bronze. Mais l’outillage comprend en même temps des types aussi archaïques que des harpons de différentes formes et des hameçons simples sans barbelures. D’autres hameçons étaient d’un type à barbelures plus récent et plus développé, et on y a découvert encore des pointes en schiste, de simples haches de charpentier en roches dures, des pointes de flèches en quartz et en silex, des pierres à feu en silex, etc. Tout cela nous offre l’image vivante d'une civilisation étrangement mêlée, caractéristique de la phase la plus récente de l’âge de la pierre norvégien, et qui graduellement, sous l'influence exercée par d’autres civilisations, a acquis des notions aussi importantes que celles de l’élevage et de l’agriculture et a adopté, sous beaucoup de rapports, des types plus perfectionnés d’outils et d'armes (il faut noter ici l’invention significative et si compliquée du briquet en silex et en pyrite); même, elle connaît le bronze, mais, en même temps, elle maintient ses formes locales ,arctiques“ et, pour les instruments de capture et de pêche, elle garde des types qui remontent aux plus anciennes civilisations de chasseurs.
Ce caractère fortement conservateur de la civilisation norvégienne subsiste d’ailleurs bien longtemps après âge de la pierre. Sur la côte du Finmark on a étudié des stations d’habitation laponnes qui appartiennent à
l'époque des vikings, mais dont l'outillage est encore à base d'os et qui possèdent une série de formes héritées de l’âge de la pierre, comme des pointes de harpon de type ancien et des hameçons offrant les mêmes variétés qu'à Ruskenesset!. Des éléments provenant de l’âge de la pierre norvégien ont donc ici survécu jusqu'aux temps historiques, tandis que d’autres éléments révèlent des traces de contact avec la civilisation de l’âge du fer norvégien datant de l’époque des grandes invasions (Ve au VIe siècle) et avec le second âge du fer de l’Europe orientale. Il est intéressant de comparer ces trouvailles laponnes aux découvertes faites en Norvège. Là aussi, la chasse et la pêche ont souvent gardé des formes archaïques jusque dans les temps modernes: il existe une description faite en Rogaland au XVIIIe siècle d’une méthode pour prendre les oiseaux d’eau, méthode fort barbare et pouvant bien remonter à l’âge de la pierre; à Skogsvaag, tout près de Bergen, on se servait encore, il y a une trentaine d’années, de l'arc et de la flèche pour tuer les baleines, et en Môüre des personnes encore vivantes se souviennent d’avoir assisté à une chasse au phoque faite de la manière la plus primitive, celle qui consiste à pousser les animaux vers la terre à coups de pierre pour les abattre ensuite à coups de bâton. Ce sont là des exemples isolés, et en pareils cas les anciens modes de chasse se rattachent fréquemment à des conditions locales déterminées: voilà précisément pourquoi ils peuvent reposer sur des traditions de date très ancienne. Citons un autre trait qui, quoiqueinsignifiant
? ©. Solberg, Eisenzeitfunde aus Ostfinmarken (Videnskaps- Selskapets Skrifter, II. 1909, n° 7).
en lui-même, nous fait entrevoir la ténacité de Ja tradition dans les petites inventions utiles de la vie quotidienne: les chasseurs néolithiques de Ruskenesset couvraient les braises de leur bûcher de fougères fraiches pour empêcher le feu de s’éteindre tout à fait; ceux qui courent les grandes forêts de la Norvège font encore aujourd’hui de même.
Enfin, un phénomène important et très captivant de l’âge de Ia pierre arctique de la Scandinavie septentrionale, c’est son art naturaliste que nous connaissons avant tout par les gravures et les peintures rupestres de Norvège et de Suède. C'est un art qui, semble-t-il, tire son origine de traditions paléolithiques et qui est, en tout cas par sa nature, très caractéristique de la civilisation des peuples chasseurs. On ne possède pas encore, il est vrai, un très grand nombre de ces œuvres d'art rupestres; nous ne pouvons citer que seize gravures et quatre peintures en Norvège, trois gravures en Suède et une peinture en Finlande: c’est bien peu auprès des richesses de la France en fait de souvenirs de l’art de l’époque glaciaire. Cependant, ce sont là de nos plus remarquables antiquités, et l'avenir nous réserve certainement bien d’autres découvertes. Ce n’est en effet que depuis vingt ans que nous connaissons ces images et que nous commençons à en comprendre l'importance pour l’histoire de la civilisation norvégienne primitive!.
De même que l’art paléolithique en général, nos gravures consistent, dans la grande majorité des cas,
? Nous devons surtout nos connaissances des gravures aux excellentes recherches de l’archéologue suédois G. Hallstrôm (Stockholm); voy. en outre Shetelig, Prim. Tider, avec citations bibliographiques, p. 126.
4 — Kulturforskning. A. V.
en figurations animales et spécialement en images de cervidés: cerf, élan, renne; on ne rencontre que rarement d’autres espèces, ours, oiseau d’eau, poisson, baleine. Les images sont en presque totalité gravées sur les rochers naturels, toujours dessinées au contour par des traits profondément incisés et généralement exécutées par piquetage selon une technique bien connue; deux ou trois fois les traits sont exécutés par grattage du rocher et, une fois (à Hell), taillés à l’aide d’un instrument tranchant, mais en cette localité la roche est une argilite peu résistante. La gravure de Leiknes, dont les traits sont exécutés par grattage, porte aussi des traces de couleur rouge aux contours, combinaison de gravure et de peinture qui a pu être employée dans d’autres cas également. En règle générale, la couleur s’est effacée sans laisser de traces, les images ayant été depuis de longs âges exposées aux intempéries. Il est d'autant plus singulier que quelques peintures exécutées sur rochers en plein air aient pu être conservées; deux d’entre elles, tout comme Îles gravures, représentent des animaux tracés au contour en rouge ou rouge noir, tandis que les deux autres ont un tout autre caractère avec leurs figurations humaines fortement schématisées; nous en reparlerons par la suite.
Parmi les gravures rupestres de l’âge de la pierre norvégien une série de figurations animales d’une excellente exécution naturaliste grandeur naturelle ou même plus grandes que nature est très connue. L’exemple classique et souvent cité est le renne mâle de Bôla en Stod (du pays au nord de Trondhjem), long de 1" 80, haut de 1” 36, dessiné par des lignes très vigoureuses, larges d'environ deux centimètres et profondes de près
d'un centimètre là où elles sont le moins frustes; le renne est dessiné de profil, comme s’il allait descendre le long du ruisseau. Un autre exemple remarquable, sinon aussi brillant, de l’art rupestre est fourni par la gravure de Hell en Stjordal, où sur une paroi rocheuse verticale apparaît la figuration de deux rennes mâles adultes, représentés grandeur naturelle, l’un derrière l'autre; le premier marchant plus bas, comme si tous deux étaient en train de descendre la côte de la montagne. Un peu au-dessous sur cette même paroi se tiennent deux animaux plus petits, gravés eux aussi très bien et très nettement. Tous les animaux de la gravure présentent une particularité très intéressante, qui consiste en un système de triangles gravés sur les flancs des représentations d’animaux. De semblables groupes de lignes conventionnelles tracées sur les figures ont été trouvés dans les gravures paléolithiques françaises et ont pour la plupart une remarquable analogie avec ceux de Hell. On y trouve des motifs géométriques qui se composent tantôt de lignes chaotiques incompréhensibles, tantôt d’une suite de losanges remplis de stries serrées. Une autre de ces gravures et l’une des plus célèbres est celle de Bardal en Beitstaden, à une dizaine de kilomètres de Steinkjær près du fjord de Trondhjem. C’est un groupe de grands élans malheureusement très endommagés par l'usure, partiellement inachevés peut-être, avec diverses figures esquissées les unes par-dessus les autres, comme il arrive souvent dans les œuvres d’art paléolithiques. L’impression de
! Il y en a des exemples bien connus; nous renvoyons aux gravures représentant l’une un cheval dans la caverne des Combarelles, et l’autre un bouquetin à La Mouthe.
beauté que produit cette gravure est encore affaiblie par les grandes et nombreuses gravures rupestres de l’âge du bronze qui sont venues plus tard se superposer sur toute l'étendue de la montagne où les élans sont placés. Malgré tout, la gravure compte parmi les meilleures de notre âge de la pierre: chaque ligne définit une forme avec une précision incomparable.
Dans la même catégorie se rangent encore des gravures qui sont, dans l’extrême nord, des réminiscences de l’art paléolithique d'Europe. Les plus caractéristiques sont les gravures rupestres du Fykanvatn, un peu au nord du cercle polaire: vingt-quatre figures au total, toutes de grandeur naturelle ou plus grandes que nature et qui comptent parmi les meilleures des figurations animales de l’âge de la pierre; quelques-unes sont excellentes au point de vue artistique. La plus grande représente un renne, long de près de quatre mètres; vient ensuite un faon de renne qui est peutêtre ce que l’art primitif a produit de plus fin et de plus expressif. La plupart des figures sont des rennes; une seule d’entre elles peut être un élan; ajoutons-y, comme une rareté unique, la gravure d’un ours et, enfin, celle d’un gros poisson, vraisemblablement un flétan, long de près de deux mètres, qui est à rapprocher d’une gravure d’Aamôy près de Stavanger.
On peut suivre les gravures rupestres encore plus au nord jusqu'à Sagelven dans le Sagfjord, jusqu’à Leiknes en Tysfjord, jusqu'à Sletjord en Ofoten et jusqu'à Balsfjord, c’est-à-dire au delà de 69 degrés lat, n.
On en connaît également un petit nombre dans la partie sud-est de la Norvège. Ainsi, on a trouvé sur
l'Ekeberg près d'Oslo six à sept figures gravées, probablement des élans ou peut-être des cerfs beaucoup plus petits que nature. Une figure isolée d’élan sur lAaskollen en Eiker, aux environs de Drammen, est à peu près de grandeur naturelle; elle est bien caractérisée, quoique assez mal réussie comme gravure. A Gjeithus en Modum on a signalé un groupe de deux élans, représentés peut-être pendant l’accouplement; dans une localité avoisinante on a trouvé l’image d’un élan isolé. Les gravures rupestres de l’est du pays n’ont pas la valeur artistique de celles des districts septentrionaux dont nous venons de parler: les graveurs ne savent plus indiquer d’un trait frappant un mouvement fugitif de l’animal, et le niveau s’abaisse de plus en plus. En même temps, des traits nouveaux viennent s'ajouter: on fait aux animaux deux oreilles et quatre jambes, tandis que, pour les gravures précédentes, on s'était contenté de la représentation en profil absolu; de plus, sur les flancs des animaux on trace des lignes destinées sans doute à figurer les organes intérieurs. IH y a donc là un travail plus réfléchi: nous assistons à une tentative pour tout présenter distinctement, même des choses qui ne se voient pas chez l’animal vivant. Voilà le premier pas qui mène au delà de l’art purement primitif et le premier stade où se fait sentir la réflexion.
En dernier lieu, notre art lithique comprend un groupe de gravures rupestres d’un caractère tout étranger; ces gravures consistent en une réunion de toutes petites figures animales dessinées d’une manière tout à fait conventionnelle et figée, sans animation ni traits caractéristiques, au point qu’il est souvent malaisé de
distinguer l'espèce qu’elles sont censées représenter. Les gravures de Bogge en Romsdal, de Vingen en Nordfjord et de Glôüsa en Jemtland sont des exemples typiques de ce style; c'est ce groupe qui ressemble d’une façon si surprenante aux gravures rupestres russes et sibériennes!. Ce qui paraît le plus probable, c’est que nous avons ici un groupe qui doit son existence en Scandinavie à des emprunts faits à une civilisation orientale, baltique, et qui n’est donc pas le résultat d’une dégénérescence du naturalisme primitif dans les figurations animales de la Scandinavie propre. Il en est de même, probablement, d’une suite de figures peintes qui se trouvent dans la caverne de Solsem à Leka en Namdal, où les peintures placées dans le fond obscur de la caverne sont exclusivement des figurations humaines très schématiques. Ces figures pourraient avoir un sens magique et représenter une danse religieuse ou quelque autre cérémonie semblable rattachée à cette sombre caverne; on a constaté des cas analogues pour certaines images paléolithiques. Les fouilles exécutées dans la caverne ont donné la certitude que les peintures mentionnées remontent à l’époque néolithique. Du même caractère sont deux images humaines peintes sur un roc de Lund en Telemark.
Ces figures schématiques, nous l’avons dit, doivent être plutôt regardées comme un élément étranger dans l'art de notre âge de la pierre, comme étant d’origine baltique et non pas comme dérivant directement des gravures rupestres fortement naturalistes dont nous nous sommes occupés en premier lieu. Nous avons, par ailleurs, la preuve qu'il y a eu à travers la Suède
! À. W. Brôgger, Den arkt. Stenalder, p. 109.
des relations entre la Norvège et la civilisation de l’âge de la pierre de Finlande, ou même avec des civilisations plus orientales encore. Une série de découvertes de parures en ambre faites sur la côte du Nordfjord jusqu’au pays de Trondhjem est à cet égard une preuve irréfutable; nous les avons citées précédemment. C'est de l’ambre prussien importé sans aucun doute en Norvège des pays baltiques. Nous rappelons, ici encore, la figurine en ambre trouvée à Linnesôy au nord de Trondhjem, pièce typique pour l’art de l’âge de la pierre baltique. D’autres petites sculptures en os et en pierre trouvées en Norvège accusent décidément une influence artistique de même provenance; une figurine d'oiseau en os provenant de la caverne de Solsem a un aspect identique à celui des figures animales de l’âge de la pierre en Europe orientale, mais elle a sans doute été exécutée en Norvège. C’est dans la même catégorie qu'il faut classer une pierre sculptée avec des têtes d’animaux, une tête en pierre d'homme adulte et quelques autres sculptures ; en outre, nous possédons des parures en schiste d’origine nettement baltique. Il est significatif que ces influences baltiques en Norvège soient restreintes à l’art et aux parures et qu'elles ne s’exercent pas dans la technique et l'outillage, le nord de la Norvège et de la Suède étant sous ce rapport à un état de développement plus avancé que ses voisins de l’est.
Au surplus, ces influences orientales doivent être rapportées à une phase relativement tardive de l’époque néolithique et ne jettent guère de lumière sur l'origine des grandes figurations animales naturalistes. En fait, il n'y a que l'art de l’époque glaciaire dans
l’ouest de l’Europe qui soit comparable à celui des gravures rupestres de notre âge de la pierre. Cette remarque s'applique aux images considérées dans leur ensemble, à leurs caractères, à leur qualité, aussi bien qu'à des détails précis que l’art paléolithique a en commum avec le plus ancien art scandinave. Dans les deux groupes de gravures les pieds des animaux sont souvent laissés inachevés, de sorte que les lignes des jambes ne paraissent pas terminées, et des dessins incomplets sont particulièrement fréquents: seule une partie de l’animal est exécutée, ce qui donne à la gravure l'air d’une esquisse faite à moitié, ou bien plusieurs figures sont tracées sans plan arrêté, au-dessus et au dedans les unes des autres. Dans les groupes à plusieurs figures nous ne pouvons que rarement surprendre un rapport voulu entre des images isolées; les seuls indices qu'on en pourrait découvrir, c'est que dans quelques gravures deux rennes ou deux élans se suivent de près ayant l'air de s'accompagner, et que dans une seule deux élans sont représentés, à ce qu'on suppose, pendant l’accouplement. L'un et l’autre de ces cas ont leurs pendants dans l’art paléolithique. Il en est de même des dessins géométriques associés aux images d'animaux. Ce sont des lignes en zigzag, des gravures en losanges, des triangles juxtaposés et des combinaisons linéaires plus irrégulières. Comme on ne saurait qualifier ces lignes d’ornementales, l’idée s’impose qu'on leur a attribué un sens caché ayant trait aux figures animales; il n’en est pas autrement des lignes similaires tracées sur les flancs des animaux. Toutes ces données semblent indiquer une proche parenté entre l’art de l’époque glaciaire en Europe
occidentale et l’art de l’âge de la pierre nordique. Ces deux arts ont un fond commun; ils se distinguent l’un et l’autre par leur naturalisme et par leur manière vivante et frappante de caractériser les animaux. En présence des meilleures gravures rupestres du nord on a de la peine à imaginer que cet art soit né spontanément et se soit développé indépendamment de celui du paléolithique. Il paraîtrait inconcevable qu’un art aussi homogène se soit formé de toutes pièces deux fois au cours de l’âge de la pierre européen.
Mais voici une question non moins difficile à résoudre: comment en expliquer l’origine? Tout d’abord on est porté à la chercher à travers le haut âge de la pierre nordique, la civilisation de Maglemose, qui descend du paléolithique!. Malheureusement, le groupe de Maglemose est très pauvre en objets d’os à figurations animales; on ne peut guère citer que deux pièces isolées: une hache en corne d’Ystad en Scanie et une pendeloque en os trouvée à Jæren près de Stavanger”. Au reste, la civilisation de Maglemose, tout en révélant décidément un penchant à tracer des figures sur toutes sortes d'objets en os, préférait presque toujours
! Cette idée a été développée par plusieurs savants. M. Sarauw a rapproché la hache en os d’Ystad des gravures sur os et cornes de renne du Magdalénien (Aarb. f. n. Oldk. 1903, p. 213; cf. Montelius, Les temps préhistoriques, Paris, 1895; p. 35—36). MM. Brôgger et Hallstrôm ont supposé la même source (Naturen 1906, p. 356; Fornvännen 1908, p. 78). M. Th. Petersen se prononce dans le même sens, d’une manière claire et saisissante (Naturen 1922, pp. 88 ss). M.G. Ekholm est d’une opinion contraire (Ymer 1916, p. 305).
? Illustration de la pendeloque dans Shetelig, Prim. Tider, p.
146; elle était associée à un harpon en os à grosses barbelures.
des dessins géométriques, des angles, des zigzags, des losanges et, en général, des motifs que les gravures rupestres nous ont fait connaître et qui se retrouvent également dans l’art paléolithique. En effet, on a l’impression d’une évolution toute logique. Vers la fin de l'époque du renne, l’art était en décadence en Europe occidentale, et dans la civilisation de Maglemose au nord la dégénérescence a avancé d’un pas jusqu’à réduire l’art presque exclusivement aux dessins géométriques. On ne concevra donc pas aisément comment l'art a pu refleurir dans quelques gravures d'animaux norvégiennes et suédoises. Il faut croire que les traditions de l’art paléolithique ont pu se maintenir et ont fourni la source d’un nouvel épanouissement de ja peinture naturaliste en Scandinavie, quoique le rapport de cause à effet sur se point soit aujourd’hui pour nous tout à fait obscur.
Suggérons une possibilité, puisque nous voulons essayer de nous rendre compte de la remarquable persistance d’une tradition antique dans l’âge de la pierre norvégien. L'art de l’époque glaciaire n'était guère l'art pour l’art: il a dû obéir à des motifs magiques ou religieux. L'art paléolithique a probablement figuré des animaux en tant que totem, qu'esprit tutélaire de la tribu ou du clan. De plus, il est surprenant que le gibier utile y occupe une place aussi prépondérante; cela nous fait penser à quelque forme primitive de magie: les figures de gibier sont destinées à provoquer la richesse en gibier. Il est avéré que l’art paléolithique, du moins dans une large mesure, se rattache à des conceptions de ce genre! Les gravures
? Voir Déchelette, Manuel, I, 268 ss.
SI
rupestres de chez nous se rattachent certainement aux mêmes idées: elles ont dû procéder de la magie primitive de peuplades pour qui la chasse était l'affaire capitale. La croyance aux figures magiques a donc pu survivre aux périodes antiques après un intervalle de décadence dans l’art.
Néanmoins, s’il y a eu pendant une longue période une solution de continuité dans la tradition artistique, on ne s'explique guère que l’art de l’âge de la pierre norvégien ait pu non seulement hériter d’une remarquable tradition naturaliste, mais encore conserver les caractères particuliers de la technique et les traits secondaires tels que les dessins de Ilosanges et d’angles combinés avec des figures d'animaux. Il est bien vrai que des croyances traditionnelles de magie expliqueraient une renaissance de la coutume de tracer des figures d'animaux sur les parois rocheuses, mais cela ne rend pas suffisamment compte de la parfaite conformité entre les meilleures images norvégiennes et celles du paléolithique. Il ne suffit pas non plus de renvoyer à un art analogue chez des peuples modernes non civilisés; c'est là un phénomène parallèle, mais nullement identique à celui que présentent les gravures rupestres de l’âge de la pierre primitif en Europe. L'art des Esquimaux ou des Boschimans est de la même nature, au point de vue psychologique, que celui du paléolithique, mais il se présente sous des formes nettement distinctes. En ce qui concerne les grandes gravures naturalistes, il n’y a qu’une seule interprétation logiquement satisfaisante, c’est que l’art a été implanté dans le nord pendant qu'il était encore vivant en Europe occidentale, c’est-à-dire durant la dernière péri-
ode de la civilisation paléolithique. Il se peut que la Norvège ait été colonisée jusque vers la fin de lépoque glaciaire, comme nous l’avons dit précédemment, et il ne serait pas étonnant que, dans notre pays également, on pût trouver des spécimens d’art lithique antérieurs à tous ceux que nous connaissons déjà.