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Préhistoire et Moyen Age

taines d’entre elles, dans leurs périodes les plus brillantes, appartiennent 4 la préhistoire ou a la protohistoire. Peut-étre serait-il plus exact de dire qu elles représentent avec précocité un moment de lhumanité historique, alors que les autres peuples, 4 la méme époque et dans d’autres régions, en sont encore a un stade inférieur de leur développement. I] est trop clair que toutes les cultures ne sont pas dans le méme temps au méme niveau. Mais il faut se garder de méconnaitre les liens étroits qui rattachent les plus douées dentre elles aux usages et a la pensée d'un passé lointain. Elles leur ont donné plus d’éclat, un ordre plus rigoureux, une plus grande perfection technique, mais elles n’en ont pas abandonné les principes. I] en est ainsi des civilisations sumérienne et égéenne. Et cest du fond des temps que [Egypte améne 4a la plus haute conscience et a expression la plus stable un art qui semble commencer avec l’éveil méme de la conscience humaine.

Mais sil est possible de définir ces rapports dans étude de ce qu’on appelle [Orient classique, la tache est beaucoup plus délicate et difficile quand il s'agit d’époques moins reculées. Un grand nombre de couches hétérogénes superposées, pareilles 4 des alluvions successives, recouvrent les vestiges de Phomme ancien. Nous sentons bien qu ‘il ne peut pas étre effacé, et méme qu il vit toujours dans les régiones profondes de la conscience collective ou de la conscience individuelle. Certains plis que ses premiéres expériences ont pu imposer a ses successeurs et qui sont devenus comme des aptitudes permanentes restent plus ou moins évidents 4 travers les acquisitions nouvelles. Mais la plupart de ces témoignages ont été usés ou dispersés, et méme lorsqu’on croit les saisir, il arrive quils sont méconnaissables, ayant été, si on peut dire, “vécus” autrement, si bien que nous prenons |’héritage le plus vétuste pour un signe de jeunesse et que nous nous en étonnons comme d’autant d inventions fraiches.

Il en est ainsi pour les survivances préhistoriques ou protohistoriques dans l'art du moyen age. I] semble d’abord que le moyen Age soit radicalement séparé de la préhistoire par le long développement des grandes cultures méditerranéennes classiques. Mais ces derniéres ne sont pas exemptes de ces apports séculaires qui ont traversé les temps. Surtout elles prennent fin sur un vaste phénoméne de rupture qui met en présence et bientét met aux prises les formes les plus développées de la civilisation et un statut

beaucoup plus ancien de la vie en société. Certes les Barbares avaient une culture, et méme complexe, et méme, dans certains cas, raffinée. Ils n’en étaient pas moins imprégnés de préhistoire, et on peut méme dire quils y retournaient, sous le choc des vastes déplacements ethniques propagés de proche en proche par les vagues de cette immense bousculade asiatique qui faisait tomber successivement lempire chinois et [empire romain. On peut en envisager le résultat comme une chute brusque, comme une effrayante baisse de niveau: ce fut peut-étre surtout une reprise de contact. Mais les migrations des peuples et les invasions ne suffisent pas toujours a expliquer ces sortes de survivances. Elles suivent des voies trés-diverses, elles dessinent des parcours plus ou moins cachés, plus ou moins directs, plus ou moins lents. Elles obéissent 4 une organisation et presque a une technique, comme tout ce qui se passe en histoire. L’ordre des faits n'est pas purement successif. Ils se combinent selon certaines régles, ou plutét chacune des voies ot ils prennent place affecte des caractéres constants. Tantét la survivance procéde par tradition passive, cristallisée, heritage de formes fixes dans des milieux reculés ou conservateurs. La vie de lesprit peut accumuler autour des formes les interprétations les plus capricieuses, les formes elles-mémes n’en sont pas affectées. Tantot elles entrent dans le cycle des métamorphoses, et, au lieu de survivances inertes, nous avons affaire 4 une surprenante vitalité qui modifie inlassablement les thémes sur lesquels elle sexerce, partant d'une méme donnée pour enfanter, sans sépuiser jamais, des figures nouvelles. Tantdt enfin la survivance se manifeste par des réveils, brusques et apparemment fortuits, ou lents et progressifs, aprés un long sommeil. Peut-étre y a-t-il encore d autres modalités. Celles que nous venons d’indiquer sont caractéristiques dans l’étude des survivances préhistoriques au cours du moyen age, et nous les examinerons successivement en les illustrant de quelques exemples.

Une tradition peut étre une force vivante, renouvelée par les besoins spirituels des générations, enrichie par des expériences, modelée par le temps. Elle peut, d’autre part, se présenter comme un dépét ou comme un déchet, que les Ages se transmettent avec inertie. En ce sens l'on peut vraiment dire qu'elle est passive, méme quand la luxuriante vegetation des mythes s’enlace autour d’elle. Nous rencontrons souvent dans histoire de lart des traditions de cette nature, particuliérement dans la transmission des formes de la préhistoire et de l'antiquité au moyen age. Ces formes, définies avec une puissante netteté et comme frappées dans une matiére trés dure, traversent le temps sans en étre affectées. Ce qui

peut changer, cst la maniére dont elles sont lues par les générations, qui versent en elles diverses sortes de contenu, si bien que l'on peut dire, en renversant un vers fameux: la forme demeure et la matiére se perd, — la “matiére,” cest-a-dire ce qui emplit la forme, ou ce qui la revét. En d'autres termes, stabilité morphologique, instabilité sémantique.

De ces traditions passives l'art populaire nous offre plus d'un exemple. On sait que l’on donne ce nom, tout provisoire, 4 un complexe dans lequel entrent, dans une inégale mesure selon les lieux, une dégénérescence de formes trés-évoluées, de formes “savantes,” durcies et simplifiées, peutétre sous l’influence de techniques rudimentaires, et, d’autre part, une série considérable de thémes géométriques auxquels il faut joindre certaines images geométrisées de la vie animale. Toute cette géométrie vient de la préhistoire, remonte au néolithique ou du moins, a l’age du bronze, et cette genéalogie est si fermement établie qu'il n’y a pas lieu d’y insister. En Europe orientale, dans les zones immenses de la vie paysanne, 14 ot les villes sont rares et ne peuvent jouer que trés faiblement leur réle de foyers d'‘invention et de distributrices des échanges, les arts du bois et les arts du tissu conservent avec une intrépide fidélité Vhéritage des ancétres, devenu instinct chez le berger qui, 4 pointe de couteau, décore les quenouilles et les houlettes de chevrons, de dents de scie, de lignes de points, de cercles concentriques ou de spirales. De méme la brodeuse qui enrichit de géométries chatoyantes la chemise des noces ou le tablier. Sans doute cette grande monotonie linéaire adapte ou choisit ses effets: dans les divers cantons de la Roumanie, par exemple, l’on voit varier avec un rare agrément le nombre, la disposition, la couleur de l’ornement géometrique. Mais il reste un fonds invariable, une sorte de trésor millénaire que natteignent pas les remous de la vie historique. L’antique spirale méditerranéenne décore toujours le flanc des jarres en Valachie, dans les iles grecques, en Italie méridionale.

Liart héraldique nous fait connaitre des phénoménes de survivance analogues. II est essentiellement un conservatoire de formes. Jadis elles ont pu étre animées d'une vie abondante et colorée. Devenues des signes distinctifs, dans une espéce d’alphabet hiéroglyphique, elles doivent renoncer a cette aptitude, elles ont perdu le droit d’évoluer. Dans cet univers singulier auquel l’art islamique et l'art roman ont donné les contributions les plus récentes, les bétes de chasse des coffrets et des fresques, les monstres des chapiteaux ont subi un traitement simplificateur qui semble les estamper dans une plaque de métal. Certains thémes découlent d'une tradition protohistorique, par exemple le théme des tétes coupées.*

' Déchelette, Manuel darchéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine, IV, p. 1539,

Avant de donner une figure héraldique, il apparait dans la sculpture en pierre, sur une aire territoriale trés-étendue, de l'empire parthe aux Iles Britanniques, ou certains pignons, au dessus des portes déglises, sont décorés de chefs décapités. La derniére période de lépoque de la Téne nous en offre un temoignage bien connu avec le monument d’Entremont, qui porte sur chacune de ses faces une téte coupée sculptée en hautrelief. On peut la rapprocher de la pierre de Saint-Michel de Valbonne,

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