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UN REMPLAGE FLAMBOYANT (SAINTES, ABSIDE

4 se dégager, — mais qui ne se dégageront, il est vrai, que beaucoup plus tard. Pour Camille Enlart, le style curvilinéaire anglais présente, dés le XIIle siécle, tous les caractéres de Yart flamboyant, et cest la guerre de Cent Ans qui, d’Angleterre, l'a fait passer en France ou il sépanouit tardivement. Ainsi la méthode comparative, toujours si féconde, affronte la méthode de lévolution interne qui répond, avec non moins de raisons, a un autre besoin de la recherche. Mais il est sir que l’art curvilinéaire a précédé l'art flamboyant et quil en fut, sinon la source unique, du moins la source principale.

Lui-méme, dow vient-il? A-t-il inventé ex nihilo ses étonnantes variations sur la contre-courbe, ces fugues savantes ot léquilibre, sans cesse compromis, se rétablit toujours en amorcant une instabilité nouvelle? Dans le décor monumental, il semble que oui, mais dans le décor des petits objets, n’est-il pas, comme Déchelette * le soupconnait déja, un réveil de formes beaucoup plus anciennes? Le soufflet et surtout la mouchette, cette sorte de feuille qui ondule comme la flamme, ne tirent-ils pas leur origine du décor dit en vessie de poisson qui appartient au répertoire de l'art scandinave et de lart irlandais? C’est a la période de la Téne que remontent les disques trouves dans la Tamise a la hauteur de Battersea, sur lesquels un mince dessin linéaire, élégant et maigre, prélude a accolade. Tout l’Occident, 4 la méme époque, a connu des combinaisons de ce genre, ot les vides intercalaires, ces “négatifs” de l’ornement, qui séparent des palmettes d'origine méditerranéenne, acquiérent une valeur positive et enfantent des thémes ornementaux, principe qui joue avec une déconcertante activité dans le monde des courbes et des contrecourbes. Ainsi naquit un des éléments majeurs de l'art curvilinéaire et de l'art flamboyant, le triangle curviligne, qui apparait dés lépoque néolithique sur les poteries de Butmir (Bosnie), engendré par les vides entre des spirales. Dailleurs il ne suffit pas d’interpréter uniquement la littéralité des signes, il faut tenir compte de leur couleur, de leur mouvement, de cette luxuriance enchevétrée qui caractérise notre art flamboyant et qui se retrouve, a l'époque de la Téne et aux premiers siécles de l’ére chrétienne dans la grammaire décorative des Iles Britanniques.

I] serait intéressant de chercher a retrouver quelques jalons entre les formes curvilinéaires les plus récentes de la Téne et le décor architectural anglais du XIIIe et du XIVe siécles. Nous aurions ainsi des indices du parcours de ces formes jusqu’a leur transposition dans ordre monumental.

* Déchelette, IV, 1527, montre toute limportance du motif en S et du triscéle dans la genése des formes “flamboyantes,” sans négliger les autres motifs curvilignes. V. la fibule d’Aesica et surtout l’anse du vase de Trawsfyinnyd, ibid., fig. 702.

C’est probablement en Irlande et en Northumbrie qu’on aurait chance de les découvrir, dans les pierres sculptées ou gravées antérieures aux high crosses, dans les évangéliaires et dans les oeuvres dorfévrerie, comme le pied du calice d’Ardagh (VIIIe siécle). L’étui de la cloche de saint Patrick (1091-1109) porte a sa partie supérieure de riches combinaisons de courbes, notamment des accolades bien définies. Nouvel exemple de linfluence exercée par l’orfévrerie et par les manuscrits sur la décoration

6. DECOR CURVILINEAIRE DE LA TENE: PLAQUE RECOUVERTE D’UNE FEUILLE D'OR (AUVERS, SEINE-ET-OISE)

monumentale, exemple analogue a ceux qui sont si remarquables dans la genése de la sculpture romane, au moment ou, tentant de restaurer l'art de la pierre, elle prend comme modeéles ceux que lui proposent des techniques plus évoluées. Une autre question se pose: pourquoi le phénomene se produit-il en Angleterre, et non en Gaule, ot l'art de la Téne a pourtant produit de beaux objets, ot le curvilinéaire est maitre de ses principes essentiels, comme le prouvent les phaléres de la Marne, le casque de Berru (méme département), le magnifique bassin de bronze battu des Saulces- Champenoise (Ardennes), décoré d'une composition de lobes de palmettes, ou plutét de mouchettes? II faut faire intervenir sans doute les aptitudes particuliéres aux milieux, qui expliqueraient une désuctude plus rapide et plus compléte en Gaule, une imprégnation plus profonde et par

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47. DECOR CURVILINEAIRE DE LA TENE: BASSIN DE BRONZE BATTU (LES SAULCES CHAMPENOISE, ARDENNES), D’APRES DECHELETTE

conséquent plus durable dans |’Angleterre septentrionale et en Irlande. Quoi quil en soit, il est clair que la protohistoire intéresse ici directement le moyen age et l’évolution de son art.

Nous navons voulu montrer dans cette esquisse qu'un certain nombre d’exemples, qui posent encore bien des questions, ou plutét donner les grandes lignes d'un programme de recherches. La facon dont nous les avons présentés, dans des catégories dont nous ne nous dissimulons pas la valeur toute provisoire, pourra paraitre un jeu intellectuel: mais nous sommes profondément convaincu que les faits, en histoire de l'art ne se groupent pas dans le temps comme une séquence monotone, comme un chapelet d’éléments identiques, différenciés uniquement par l'inégalité des intervalles qui les séparent, mais qu ils sont organisés selon un certain ordre de rapports, comme dans l’économie interne d’un étre vivant. Ainsi lhistoire des formes se rattache plus étroitement 4 lhistoire de Phomme méme. Traditions passives, métamorphoses, réveils, avec leurs interférences selon les ages et selon les lieux, nous aident 4 comprendre comment le plus lointain passé, avec une vitalité tantét ralentie, tantét intense et continue, tantot explosive, ondule a travers l’évolution.

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