COMEDIE EN UN ACTE
Félix GARDAIR et Emilien LIEUTAUD
MARSEILLE Alex. JOUVÈNE, éditeur
B.'SLIOTHKA )
PO
PKBTACB
Ces vers délicals de Félix Gardair, pieusement recueillis par sa mère, so)it publiés par ses amis. C'est éi l'un de ces derniers qu'il appartenait de dire ici. en tète de ce recueil, ce que lut le jciiiw et regretté poète. L'ami qui tient II! plume est à peiiw qualifié : s'il est l'un des plus âgés, il n'est pas le plus ancien. Il n'a connu Félix Gardair que peu d'années avant sa mort. Mais, en écrivant ces lignes, il a le cirur serré par la plus douloureuse émotion, car il va parler d'un de ces êtres d'élection, d'un de ces jeunes bonnnes voués ii une fin prématurée, qu'on reconnail « leur enveloppe fragile, éi leur attitude mélancolique, à leurs sentiments d'uiu' délicatesse exquise.
Félix Gardair est né à Marseille, le j août i8ç2. Il a fait ses études secondaires au pensionnai du Sacré-Cœur de cette ville. Aussitôt après l'obtention de ses premiers grades universitaires, en igog, il coinuience des études de droit pour lesquelles il témoigne d'un goût marqué. Licencié eu droit dès ic)i2, il est. un nunuent. inscrit au barreau
iU la Cour Japptl SAix. prcparc sou doclorai et subit k prtmii-r examen en i<)i}. Il est re^u avee mention. Sa santé ne dn<ait pas lui permettre Je pousser plus avant ses études juriJiqius, non plus qtu la préparation de la licence es lettres à laquelle il s'était adonné pendant un an.
.Ittacbé au Secrétariat de la Chambre de Commerce de .\farsetlle, il se fait apprécier par ses connaissances juridiques et économiques. C'est en ce milieu sélectionné, laborieux et lettré du personnel de la Chambre que l'auteur de ces lignes a connu Félix Gardair, qu'il a jn^é de la solidité de ses connaissances, goûté son tact, sa distinction et T agrément de sa conversation oii se trahissait un poète...
Poète comme Millevoye, il est mort du même mal que lui. El les premières atteintes de ce mal, il les a conlrac tées au cours d'une excursion en Espagne, en juillet et août H)i}. Ses amis qui le plaisantaient à F occasion d'un tel voyage entrepris en pleine canicule, ne se doutaient point qu'il en reviendrait avec le germe tPnn mal implacable
// se soigna à Hyères, sembla aller mieux, puis son étal s'aggrava subitement en juillet i()i). Des ce moment, il cessa tous travaux et mourut quelques mois après, le )0 janvier içi6, en chrétien résigné et plein de foi, assisté par Fun de ses anciens maîtres, ïabbé Gubcrl, pour qui il avait conservé une vive affection.
Ce jeune homme de 2} ans, à l'aube de la vie, semble avoir obéi au secret pressentiment d'une fin prochaine, en rassemblant ses œuvres poétiques éparses en divers recueils et revues. Il avait le dessein de les publier avec une dédicace à sa mère, sous le titre de Prémices, choisi par
Iiii-nicinc et conveuant si bien à l'anivre d'un jeune — ki prémices d'un talent plein de grâce et de fraîcheur.
Les premiers vers de Félix Gardair datent de iço}. Ce poète qui deT.'ait mourir à 2) ans, en a à peine 1 1, que, déjti. il est visité par sa muse, tour à tour enjouée et mélancolique. Ces vers remontant à un âge aussi tendre n'ont pu trouver place dans le recueil que voici. Ce sont les tout premiers élans partis du cmir de notre poète et que la mère de celui-ci garde précieusement. Ils sont Faube d'un jeune talent manifesté par les pièces charmantes qu'on trouvera dans ces pages.
Toutes celles de ces pièces, odes ou sonnets, qui Jurent connues du public eurent un succès mérité. Malgré la plus rare distinction, elles plurent comme si elles avaient été vulgaires...
Poète, Félix Gardair aurait respiré cette rose du succès qut se mêle si bien ii toutes les autres roses de la jeunesse. Assurément, il sentit que sou auvre, dans la suite, lui aurait donné quelque joie. Il dut eu Jaire le sacrifice, comme il ft celui de sa vie, mois avec l'amer chagrin que sa fin ne put servir utilement la cause de la patrie. Et cette obsession se retrouve, combien déchirante ! dans l'une de ses dernières pièces, peut-être la plus belle qu'il ail écrite, dans sa magnifique Prière aux morts :
Moi qui ue ]'uis donner, liclas ! que ma prière
En ces heures d'efforts, Je crois juste, baissant mon regard vers la terre.
De la donner aux morts.
Les amis de Félix Gardair conserveront de lui le plus -fidèle somenir. Avec l'assentiment et la collaboration de
sa tnhe, ils ont voulu reiuîre bomifiii};i' l'i su inciiioiii-. Ils ont voulu aussi marqufr la perte faite par les Lettres, en publiant le présent recueil qui renferme des truvres tfune si dèîiiate inspiration.
Ils ont regretté sa mort, comme on regrette un jeune talent interrompu à la veille de son plein développement, et dont ils jouissaient comme d'une aurore à laquelle on ne reproche pas de se lever trop matin...
Joseph FOURXIUR,
Membre de l'.4cadi mie de Mm aille .
A tua Mère
Voici l'œuvre Je Ion cit/jiit.
Ce fui mon p/aisir Je l'écrire.
Mais mon bonheur, je f<uis le Jire, C'est Je le la Jonner, Maman .'
INTIMITES
C'est ma Jeunesse !
C'est elle qui ma tout liioté ; Ainsi je dois à cette amie D'avoir, dans ma route suivie.
Parfois rencontré la beauté.
je lui dois ma verve légère Comme une brise de printemps.
Et, si je sais être sincère. C'est la faute de mes vingt ans.
C'est la fciute de ma jeunesse Si mon rythme a mal résonné ; Cette cause de ma faiblesse Doit me la faire pardonner.
Vous que le présent récompense, N'essayez pas de me punir; Ayez pitié de l'espérance Et soyez bons pour l'avenir.
Four arrêter la moquerie.
Il faut songer, ô mon lecteur, Que la jeunesse est un malheur Dont notre àme est trop tôt guérie.
Elle m'aura donc tout dicté ; Ce fut ma complice et ma Muse ; C'est là ma faute et mon excuse, "Mon défaut et ma qualité.
26 février 191 3.
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Le Berceau
Pourquoi l'a-t-on fait pâle et frêle ?
Il ne sera jamais le lit.
Éternellement il chancelle, Il restera toujours petit.
Toujours sa robe de baptême Le parera, si vieux soit-il.
Il demeurera fané même, Éternellement puéril.
Il vivra l'existence austère
De ces vieilles bonnes d'entant,
De ces femmes qui sont grand'mères
Sans avoir été des mamans.
Il se souvient d'une heure exquise, Lorsque, luisant et solennel, Dans cette chambre à l'air d'église Il s'élevait comme un autel.
Mais cela grandit Paul ou Jacques !
Et dans quelque grenier malsain, Pauvre autel du Vendredi Saint, Depuis dix ans, il attend Pâques !
Septembre 1910,
La Veilleuse
Dès que notre lampe s'éteint, Comme une étoile moins lointaine, Elle brille jusqu'au matin Dans sa maison de porcelaine.
Douce, elle éclaire le berceau
Où quelque rêve se prépare,
Et, sous sa lumière de phare,
Le berceau blanc semble un vaisseau.
Elle paraît bien humble et sage.
Pourtant, chaque nuit, sans raison, Elle jette sur le plafond Quelque lumineux paysage.
Elle peint en or sur le drap Du long canapé qui sommeille.
Et, s'étonnant de la merveille, Un lourd fauteuil étend les bras.
Mais le jour, dès qu'il se fliufile, Lui communique sa pâleur.
Comme si la faible lueur Souffrait de ne plus être utile.
C'est pourquoi, lorsque le matin La fait paraître plus lointaine Dans sa maison de porcelaine, J'ai pitié d'elle, je l'éteins...
Hiver
Le soir gris de l'hiver épand avec mystère
A travers les rideaux une vague lueur,
tt, donnant aux objets comme un contour sévère,
Une tristesse arrive avec cette pâleur.
Mais la lampe à présent m'apporte sa lumière Et le feu du loyer me donne sa chaleur; Car j'ai pour compagnons, dans les soirs de labeur, La flamme qui me chauffe et celle qui m'éclaire.
La clarté met partout quelques reflets jolis, Vient dorer les feuillets du livre que je lis, Par-dessous l'abat-jour d'où je la vois descendre,
Et, m'arrêtant de lire en écoutant un peu.
J'ai le plaisir léger, pour un moment, d'entendre
Palpiter la pendule et grésiller le feu.
Janvier 191 3.
Blés de Noël
Au pied de la crèche de bois Qui groupe, brillant et fragile, Tout son petit monde immobile, Les troupeaux, les bergers, les rois.
Avec quelques grains de semence, l'ai pieusement rassemblé.
En deux soucoupes de faïence.
Deux minuscules champs de blé.
Devant le naïf paysage.
Avec sa neige de coton.
J'ai voulu voir, suivant l'usage.
Verdir cette étrange moisson.
Elle aura poussé dans ma chambre.
Ayant trouvé spirituel De germer au mois de décembre Et d'être verte à la Noël.
Le soir, ma lampe les éclaire :
Petit mir.icle sans pareil, Sur les blés, cette humble lumière Prend des allures de soleil 1 . . .
Mais déjà quelques teintes jaunes Vrennent affadir leur couleur ; S'ils furent semés en automne.
Ils mourront à la Chandeleur.
Les tiges s'inclinent à peine, Mais non sous le poids de l'été, Car elles n'ont jamais porté Le précieux fardeau des graines.
Ils me doivent ce sort ingrat, Et maintenant je le regrette...
Pauvres petits blés que l'on jette Et que l'on ne moissonne pas !
Janvier 1912.
Ce que nous disent les choses
Tous ces objets inanimés Qui garnissent notre demeure, Far vingt ans .\ peine entamés Le temps qui frappe les effleure.
Autrefois ils nous paraissaient Immenses, lourds et vénérables.
Un pouf nous ensevelissait.
Nous passions debout sous les tables.
Jaloux, ils nous ont vu grandir, Corps mobiles, âmes vivantes.
Maintenant qu'il nous faut vieillir.
Leur être inerte les enchante.
Et chacun de nous le comprend Ce cri des choses qui se vengent, Des choses qui jamais ne changent, A l'homme toujours différent.
Comme elles savent bien s'y prendre Pour dire : « Vivre, c'est déchoir ! » L'horloge nous le fait entendre, Notre glace nous le fait voir.
Et quand la nuit chez nous se glisse.
Nous forçant à nous recueillir.
Ils Ont dans l'ombre, leur complice, L'air de nous regarder vieillir.
Septembre 1910.
Feu de Bois
Tandis que la brise méchante Qui souffle près de la maison De sa voix lugubre me chante Son hymne à la froide saison,
J'aime, à la tin de la journée, Kevoir, sur les clicnèts de fer, Le feu clair de la cheminée Tout doucement vaincre l'hiver.
Petits lutins roux, bleus ou jaunes, Les rtammes au bonnet pointu Semblent hanter, bizarres faunes.
Ces débris d'un arbre abattu.
Le bois gémit sous les morsures, La branche tord son bras puissant, lit la braise sort des blessures Fresqu'aussi rouge que du sang!
Chaque Hamme jaillit vermeille Et vivante de l'arbre mort Qui, dans le foyer, se réveille Four mourir une fois encor...
Oubliant la bise qui gerce Au dehors les doigts étrangers, On écoute le feu qui berce Avec ses murmures légers.
Alors, félicité vieillotte,
Hii tace de son tas de bois.
On a, comme un vieux à bouillotte,
Quelque bon rêve d'autrefois...
Février 19 14.
^mmm^m^mm^m^.mm
Le Calendrier
Ce matin, comme de coutume, J'enlève une feuille, et voici Que je remarque son volume Singulièrement aminci.
Sans attendre les mois d'automne Comme l'arbre, il a, tour A tour, En une chute monotone, Perdu ses feuilles chaque jour.
.Mieux que l'horloge qu'on écoute Et que le soleil qui descend.
Cet objet sait sur notre route Indiquer la fuite du temps.
Bien souvent, sans qu'on le regrette.
On l'a déchiré sous ses doigts Pour trouver la date qui doit Marquer le retour d'une fête.
Il faut se répéter tout bas Quand on a trop d'ardeur à vivre :
Ne lis pas trop vite ce livre Que jamais tu ne reliras !
Car il arrive un certain .îge Où cela doit faire rêver D'arracher soi-même une page Si souvent au calendrier.
Décembre 191 2.
Ce qui change
Pourquoi ces vers qui me ravirent Ht que j'écrivis en tremblant, Lorsque j'ai voulu les relire, N'ont-ils vu qu'un indifférent ?
Qui donc es-tu, chose inconnue Qui me les faisait flamboyer Et qui pare la ciiose nue D'ardentes lueurs de foyer ?
Comme un p.ipillon, tu te poses Sur tous les objets un à un, Et tu prends en partant aux choses Et leur couleur et leur parfum.
Ainsi, livres, mes amis sages, Quand plus tard je vais vous rouvrir.
Je ne verrai plus dans vos pages Germer la fleur de mon plaisir.
Ainsi toutes choses qu'on aime, Comme celles-ci que j'aimais, Parce que l'on n'est plus le même, Pour vous se fanent à jamais.
Ainsi les choses les meilleures Ne sont-elles ce qu'elles sont Que parce que nous les parons D'une richesse intérieure,
Et quand sous nos yeux nous voyons L'objet tout autre, cliose étrange, Ce n'est pas cet objet qui change, Mais c'est nous-mêmes qui changeons.
Septembre 191U.
La Véranda
En face du jardin, tout contre la maison, Petit appartement aux murailles de verre, Ennemi comme toi de l'ombre et du m\stilri-, Je suis ton visiteur dans la belle saison.
J'aime ton air fragile et ton aspect de serre ; La clarté vient ici comme sur le gazon ; Car, sous ta protection délicate et légère, On se met à l'abri, sans se mettre en prison.
J'y demeure longtemps; et combien? je l'ignore, Mais ciiaquc fois, je sais, j'y vais plus tôt encore. Et chaque fois aussi j'en retourne plus tard.
Estimant à son prix cette aimable tutelle
Qui laisse, .\ mon loisir, toujours étant si frcle,
Descendre la lumière et monter le regard.
l>;i mars 191 5.
Lecture
A mon ami Henri C"
Tu lisais un vieux livre à la verve maligne. Et de ton mieux, car seul un ami t'écoutait ; Mon regard, que ta voix laissait libre, suivait Sur un mur le teston d'une branche de vigne.
Plus loin, en plein soleil, si riches de couleur due l'en étais contraint de baisser la paupière, Les feuilles d'un tilleul épuisé de chaleur Semblaient fléchir un peu sous leur poids de lumière.
Et j'éprouvais ainsi deux plaisirs A la t'ois, Car j'étais, grâce à toi, mon ami, dans cette heure Dont le frais souvenir en mon .âme demeure, Le miroir d'un beau jour et l'écho de ta voix.
Septembre 1912,
Le Piano
Dans le salon déserté, l'ombre Insensiblement se glissait.
Je fixais dans la pièce sombre Le piano noir qui se taisait...
Que ruminait-il en silence ?
Quel rêve angoissant l'obsédait ?
Calculait-il le nombre immense De tous les chants que l'on a fait ?
Impatient, attendait-il l'heure Où, par les sens émerveillés, L'âme captive rit ou pleure Au hasard d'un rythme éveillé ?
Ou bien, sous son vernis austère.
D'un dernier rayon décoré, Redisait-il avec mystère Quelque chant de nous ignoré ?
Le soir mauve en son agonie.
En le caressant d'un reflet.
Créait-il une symphonie Dans le coffre de bois muet ?
Peut-être la grâce mystique D'un rayon pâle dans la nuit Allait-elle éveiller en lui Le rythme grave d'un cantique...
Est-ce plutôt un air ancien Qui sur ses cordes vibre et saute ?
Et, pour bien rendre une gavotte, Prend-il des tons de clavecin ?
Comprend-il la mélancolie Des fins de jour, heures de deuil, Qui donne à sa forme jolie L'aspect funèbre d'un cercueil ?
Toi, le confident des tristesses, A qui l'homme dit ses sanglots, Est-ce que ton orgueil se blesse De n'être jamais qu'un écho ?
Mais, dans l'ombre toujours plus dense Qui maintenant m'envahissait, En me n.irguant de son silence, Impénétrable, il se taisait...
NoOl 191 1.
Le Médaillon
Je l'avais découvert un jour, je me rappelle,
Au fond d'un meuble ancien près d'antiques rubans;
11 devait y dormir, certes, depuis des ans
Dans le charmant linceul dune vieille dentelle.
Une marquise dut lui servir de modèle, Car les traits en sont purs, le teint eucor troublant .. Oh ! madame, croyez que je suis trop calant Pour croire un seul instant ce portrait intidcle !
Caprice puéril, qui m'étonne aujourd'hui. Je fixais longuement ce bijou sans ennui. Et je le regardais tous les jours davantage,
Ce médaillon joli, que j'aimais tant à voir ; Il semblait dans ma main un tout petit miroir Qui se serait longtemps souvenu d unejimage.
Mai 191 3.
Le Foyer
A mes amis Robert C" et Jean R"
L'homme qui change si souvent N'a que deux foyers sur la terre :
Dans le premier, il est enfant, Ht dans le second, il est père.
Dans ces deux maisons. Dieu l'aidant.
Il oublie un peu sa misère, htant aimé dans la première, Plus tard, dans la seconde, aimant.
Tant que le premier toit l'abrite.
Il bâtit le nouveau bien vite Dans le lointain de l'avenir^
Et puis, son oeuvre une fois faite, C'est l'ancien foyer qu'il regrette, Embelli par le souvenir...