‹ Premier livre de lecture des écoles BerlitzChapitre 52 sur 69 · VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE · texte numérisé non relu

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

Morbleu : dis-je un jour à mon domestique, c'est pour la troisième fois que je vous ordonne de m'acheter une brosse. — Quelle tête ! quel animal ! — Il ne répondit pas un mot. Il n'avait rien ropendu la veille à une pareille incartade. — Il est 81 exact! disais-je ; je n'y concevais rien. Allez chercher un

lînge pour nettoyer mes souliers, lui dîs-je en colère Pendant qu'il allait, je me repentais de l'avoir ainsi brusqué. Mon courroux passa tout à fait lorsque je vis le soin avec lequel il tâchait d'ôter la poussière de mes souliers, sans toucher à mes bas : j'appuyai ma main sur lui en signe de réconciliation. — Quoi ! dis-je en moi-même, il y a donc des hommes qui décrottent les souliers des autres pour de l'argent? — Ce mot d'argent fut un trait de lumière qui vint m'éclairer. Je me ressouvins tout -à-coup qu'il y avait longtemps que je n'en avais point donné à mon domestique. — Jeannetti, lui dis-je, en retirant mon pied, avez-vous de l'argent ? — Un demi sourire de justification parut sur ses lèvres, à cette demande. — Non, monsieur, il y a huit jours que je n'ai pas un sou j'ai dépensé tout ce qui m'appartenait pour vos petites emplettes. — Et la brosse? C'est sans doute pour cela? . . — Il sourit encore. — Il aurait pu dire à son maître : Non, je ne suis point une tête vide, un animal, comme vous avez eu la cruauté de le dire à votre fidèle serviteur. Payez-moi 23 livres 10 sous 4 deniers que vous me devez et je vous achèterai votre brosse. — Il se laissa maltraiter injustement plutôt que d'exposer son maître à rougir de sa colère.

Que le ciel le bénisse ! Philosophes ! chrétiens ! avez-vous lu ?

Tiens, Joannetti, lui dis-je, tiens, cours acheter la brosse. — Mais, monsieur, voulez-vous rester ainsi avec un soulier blanc et l'autre noir ?

Va, te dis-je, acheter la brosse ; laisse, laisse cette poussière sur mon soulier. — Il sortit ; je pris le linge, et je nettoyai délicieusement mon soulier gauche, sur lequel je laissai tomber une larme de repentir.

Xavier de Maistre.

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