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PASSAGE CHOISEUL, 23-3I M DCCCC

13 Août 1836. A Paris.

^ E m'en vais recommencer un Journal. Cela durera le temps qu'il plaira à Dieu, c'est-àdire à l'ennui, qui est bien le dieu de ma vie. ^ Quand je serai las de me regarder, je fermerai ce livre et tout sera dit. Pourquoi ne se débarrasse-t-on pas t^ aussi facilement de soi-même, cet inexorable quelque ^ chose qui est malgré lui-même, car le suicide nous ^^ en débarrasse-t-il entièrement? Qui le sait? Le sommeil ^ sans rkjes que souhaitait Byron n'était pas une réponse à l'angoissée question de Shakespeare. La lâcheté humaine s'est accroupie derrière Dieu.

Depuis mon dernier Journal que j'écrivais en voyageant, il y a un an à pareille heure, qu'est-ce que j'ai fait et que suis-je devenu? Si j'avais écrit l'emploi de mes jours et les deux ou trois derniers événements qui sont déjà un passé furieusement enfoncé dans le gouffre des choses, et ce que ces événements ont produit en moi ou m'ont arraché, ce serait une assez longue et triste histoire dont je ne conseillerais la lecture à personne, pas même à moi maintenant. Il est des ruines que personne ne voit achever de tomber, des chutes silencieuses. Ce n'est que longtemps après qu'on s'aperçoit qu*il n'y a plus rien où il y avait une existence et que le vide a englouti les atomes du dernier débris!

Mais je mets le silence, cette singerie impuissante de l'oubli, entre moi et le passé de ces derniers temps, et je me prends d'aujourd'hui même. et du pied de la date de ce Journal.

Éveillé à 8 heures* — Lu le journal. — Pas de lettres. — Levé. — Cacheté une lettre à A.», que j'avais écrite hier, la nuit, de peur de l'avoir à écrire aujour^ d'hui qui est le 13 du mois. Je suis superstitieux en diable et ne veux pas me brouiller avec elle* Ce jour pouvait influer sur nos sentiments à l'un et à l'autre, et d'une manière funeste ; et quoique je n'en fusse nullement certain, j'ai pourtant sacrifié à mon doute. Té

voilà bien, nature humaine ! Oh ! comme je te reconnais là. C'était L. B. qui me demandait dernièrement si je croyais aux Nombres de Pythagore. Je n'y crois pas plus que je les nie. Il y croyait bien, lui, et il était Pythagore ! Si c'était en lui superstition, qu'est-ce donc que la superstition? Les êtres les moins véritablement superstitieux que j'aie connus, dans toutes les classes de la société, étaient les plus foncièrement médiocres, mais tout ce qui est distingué ou qui a seulement des côtés distingués ne peut s'en défendre. En tout état de cause, être superstitieux montre que l'on est capable de profondeur d'impression.

Lu. — Déjeuné. — Habillé. — Sorti. ^- Passé chez Th. .. pour mon poignard, auquel il fait faire une gaine en cuivre afin que la lame ne me blesse pas en le portant. Elle traverse un fourreau de maroquin si épais qu'il soit. — Pas trouvé Th... — Allé à l'Institut. — Lu d'Ossat jusqu'à quatre heures. Homme fin comme martre et doux comme une hermine, physionomie spirituelle, modeste, et ne manquant pas de fermeté, — voulant patiemment et toujours, et ayant la foi au succès comme tous les forts et les heureux de ce monde. On est étonné du nombre d'efforts, de démarches, de lettres que l'on trouve dans sa correspon* dance pour amener des changements sans brusquerie dans l'esprit et les résolutions des hommes avec qui il

PEEMIER MEMORANDUM

avait à traiter. C'est un serpent de velours qui baise continuellement les pieds du Pape et les lui lie torpeusèment^ sans avoir l'air de bouger. 11 me confirme dans l'idée que l'on obtient tout ce que l'on veut des hommes par la persistance sans colère et par l'idée fixe, éternellement reproduite et presque toujours dans les mêmes termes et avec le même accent.

Rentré. — Une chaleur tuante, resté donc tué dans mon fauteuil; plutôt couché qu'assis. — Pensé à... du fond de mon indolence. — Écouté des harpistes de rue qui sont venues chanter sous ma fenêtre ; leur ai jeté quelque argent. — Dîné avec Gaudin, mon commensal ordinaire. — Pris du café et du curaçao de Hollande. — Si j'étais poète, je ferais une ode à l'alcool, ce feu de Prométhée qui nous coule la vie dans notre misérable et flasque argile. Oui ! je ferais une ode, de par Dieu! si la Muse, cette double femme, deux fois trompeuse, ne m'avait abandonné. — Promené dix minutes sous les platanes du Palais-Royal. Revu X... d'un éclat et d'un animé de poses presque extraordinaires. It is not dream and not reality, mais je sortirai de cette position bicéphale. Je le veux froidement comme je veux tout quand je me mêle de vouloir, ce qui devient de plus en plus rare. — De là au Boulevard.

— Dit bonjour à C. M. Il m'a semblé qu'elle était triste.

— Rentré. — Persiflé un peu Marco Bartholoméo,

au demeurant le meilleur fils du monde, — Bu je ne sais combien de verres d'eau sucrée et d'eau de Cologne. — Assez content de ma digestion. — Regardé par ma fenêtre, écrit ceci et vais me coucher.

14 Août.

Aujourd'hui Dimanche. — Journée vide. — Écrit ce matin à ma grand'mère. — Reçu une lettre d'Ernest annonçant l'époque de son mariage. C'est le i®' Octobre que la singulière cérémonie s'accomplit. — Reçu du monde toute la journée. — Dans les intervalles des visites, pris une note dans de Pradt et lu Pausanias. — Dîné avec de Guérin. — Trouvé Th. et sa maîtresse au Palais-Royal. Assis près d'eux et dit toutes sortes de folies et de fatuités. — Achevé le soir au café. — Rentré. — La digestion sans trop de souffrances, mais ennuyé, et sans savoir à quoi briser mes pensées. — Je vais essayer du sommeil. — Je dîne en ville demain, à ce que je crois, et un dîner d'hommes où il fera furieusement chaud par cet énervant temps d'orage. — J'aimerais mieux avoir toute autre perspective que celle-là.

Mémo. — Pensé à écrire à X... demain. J'ai déjà trop tardé.

17 Août.

Je n'ai rien écrit ces deux jours. Les visites, la paresse, mille raisons de cette force m'en ont empêché. On arrive au soir brisé de fatigue et l'on n'a pas le courage de se replier sur tous ces tiéants qui ont fait un jour. —

Éveillé à huit heures , les nerfs douloureux. — Lu le journal. — Reçu une lettre de... par conséquent en bonne humeur le reste du jour. Il n'y a pas d'influence meilleure et plus directe que celle-là sur ma damnée et incorrigiblement impressionnable personne. — Quand donc serai-je usé tout à fait? — Ce que je sens pour elle est d'une virilité d'affection, d'une profondeur et d'un désillusionnement tels que tous les niais à enthousiasme, ces amoureux qui ont toujours seize ans, me nieraient cet amour intuable, mais du moins dompté.

Levé. — Allé au bain. — Les nerfs mieux après le bain. L'eau était froide. — Lu une Revue. — Étudié Pausanias, dont je ne suis pas plus content qu'à Pordinaire. Je n'ai pas noté encore dans ces deux énormes volumes une seule réflexion morale. Les détails qu'il donne sur les objets d'art dont il parle manquent de pittoresque. Il ne décrit ni ne peint. Il dit : « Tai vu une statue de Jupiter », et presque jamais il ne dit comment cette

Statue était faite. Voilà pourquoi son livre est plutôt un livre d'antiquaire que d'artiste. — Ce qui me plaît le plus en Pausanias, ce sont certaines traditions populaires et le scepticisme avec lequel il les reproduit. Il avait trop vu pour n'être pas sceptique. Les voyages et l'observation extérieure doivent entraîner toujours l'esprit du côté du doute, et cela naturellement et sans système. — Après Pausanias, lu Pulci (Morgante maggiore) en comparant la traduction de Lord Byron avec le texte. Assez exacte, mais non mot à mot, comme il s'en vantait. Encore une aberration de cet esprit irrégulier (le moins critique des hommes), qui n'a jamais su juger ni lui-même, ni les autres. Il mettait fort haut cette traduction et le poème lui-même, et l'une et l'autre me semblent médiocres. — Écrit enfin cette lettre à X... le premier anneau forgé de la chaîne. -^ Habillé. — Dîné. — Au café. — Vu Y... languissante, pâle, en vêtements blancs, très souhaitable, ma foi ! et qui m'a fait dire comme le cheval de Job : « Allons ! » — Fait une visite à Guérin. Promené avec lui sur le Boulevard. — Rentré. — Lu à bâtons rompus, écrit ceci et couché.

Nada,

La journée d'hier s'est écoulée dans la vie matérielle jusqu'au cou. Déjeuné avec Th... et soupe le soir chez Véfour. Dans l'intervalle, rien fait. — Pensé assommer un conducteur de cabriolet insolent. — Gorgé de thé au café Corazza une partie de la nuit. — Ce matin, pas trop mal levé. — La tête sans la lourdeur d'usage. — Lu les journaux. — Déjeuné. — Écrit; — une vraie avalanche de lettres ! — Aristide Boissière est venu. Causé. N'étais pas en train d'abord, et puis me suis échauffé par le frottement si bien que je me suis retrouvé conversationniste, — Repris mes intarissables griffonnages. — Lu jusqu'au dîner. — Habillé. — Dîne. — Au café. — Puis chez Guérin. — Acheté un bouquet de roses et d'œillets au Boulevard. — Parlé de mon voyageenTouraine. Je pars Lundi avec Gaudin. Guérin m'a prédit que je m'ennuierais au milieu et malgré les merveilles du pays. Il a peut-être raison. Où diable est-ce qu'on ne s'ennuie pas? Surtout quand on est moi? Il faut que je recommence quelque travail autre que ces desséchantes études politiques, que ces notes prises ici et là; toutes choses qui vous laissent assez de pensée

libre et désoccupée pour vous tourmenter et vous ronger. — J'ai certain germe de nouvelle en tête, et de comédie. — Écrire, je l'ai toujours éprouvé, est un apaisement de soi-même. — Rentré. — Écrit à ... et ceci, et ajouté au Mémorandum pour demain : Penser à acheter les tasses à thé de madame ...

Samedy. — 20 Août.

Éveillé à huit heures, fort bien portant, plein de vie, de force et de souplesse, sans m'apercevoir que j'ai ces maudits nerfs. — Lu les journaux. — Reçu et écrit des lettres. — Apolline me donne rendez-vous demain de midi à trois heures. « Vous m'oublierez^ » m'écrit-elle. En vérité!... Croit-elle donc être de la nature de ce Lara qu'on voyait une fois et qu'on ne pouvait oublier? Elle, on l'oublie jusqu'à ce qu'on la revoie, et on la revoit pour l'oublier encore! Le souvenir est l'ancre du cœur; les ancres sont de fer, recourbées, et mordent le sable. Ce qui est mou, léger, rond, n'enfonce pas, et les nids d'alcyon flottent gracieusement sur la mer qui ne s'en soucie. Telles beaucoup de femmes. Telle Apolline. De loisir, d'ennui, de coquetterie, pour ne pas avoir un peignoir qui sent bon pour rien, elle a pris un amant, et elle en est lasse, il la fatigue, et cette

lO PREMIER MEMORANDUM

chétive liaison meurt de langueur, de je ne sais quel marasme, mais sans crachements de sang. C'est de l'épuisement d'être faible,' et pas un iota de plus. Pour la sortir de cette atonie, il faudrait la hacher par morceaux et la jeter dans la cuve bouillante de Médée, ce symbole des hommes forts qui donnent aux femmes d'immenses intérêts jusque-là inconnus, la mort et la vie! Si elle avait eu de la racç^ peut-être eussé-je essayé, mais elle est incorrigiblement bourgeoise. Je ne perdrai pas mon temps à cela.

Lu Pausanias tout le jour. — Marco est revenu d'Angers, abattu, coulé à fond, foudroyé, sombré! C'est un cœur de colombe amoureuse dans une organisation de colle à bouche, que cet homme. Et puis des résolutions de premier mouvement, la précipitation qui se jette aux extrêmes, les dépits, les petites fiertés, les repentirs, les peurs de l'action commencée, le manque d'étendue dans l'esprit, il a tout ce qu'il faut pour ne jamais mûrir comme caractère et habileté dans les problèmes moraux qui s'agitent au fond de la vie et la constituent.

Habillé. — Dîné. — Ce soir, allé au spectacle. Vu jouer Gabrielle de Vergy et deux pièces de Molière. Très mécontent des acteurs. Rien n'a racheté la fatigue de quatre heures de spectacle dans une salle chaude et malsainement odorante. — Plus choqué que jamais

des efforts que font les acteurs pour trahir la pensée qu'ils doivent cacher, comme si ce n'était pas très facile et très naturel de se trahir et qu'il fût besoin d'affecter qu'un secret échappe! — D'ailleurs, cela n'est pas vrai que les sentiments se trahissent aussi grossièrement. Un pli de lèvre, un silence, un arrêt de physionomie les révèlent aussi bien que tous ces soulèvements de sein et ces nappes de frémissement qui s'étendent sur toute la surface du corps. — J'ose affirmer qu'il n'y a pas de femme si novice qu'elle soit, mariée depuis huit jours, amoureuse, infidèle, folle de crainte et ayant pour mari Barbe-Bleue lui-même, qui soit assez bête pour se montrer à son mari comme l'actrice (la petite Noblet, la tragédienne juchée sur les pointes de mademoiselle Taglioni,) qui jouait Gabrielle l'a fait ce soir. On croit qu'il faut tout outrer pour qu'on saisisse mieux et plus vite. Mais ce procédé ne ressemble-t-il pas au masque des anciens et à leur porte-voix? — Je prends l'envie de dormir et vais me coucher.

N. B. Les femmes d'un certain âge peuvent aimer les jeunes gens d'un caractère mou, mais les jeunes filles préféreront les caractères énergiques. Est-ce une preuve de ce qu'à vieillir les femmes se dépravent, ou de ce que les difficultés de la vie étant presque toutes résolues pour elles, ces difficultés qui se hérissent

devant les jeunes filles, les femmes d'un certain âge n'ont plus besoin que de la jeunesse?

18 Septembre.

Quelle lacune! Du 20 août au 18 septembre! Il y aura après-demain un mois que je n'aurai touché à ce journal.

La cause de cette longue interruption est dans mon voyage en Touraine et dans la maladie qui l'a suivi, et dont je ne suis pas remis encore. J'ai tant souffert que sans la pensée de... la seule personne au monde dont l'affliction puisse tout sur moi, j'aurais avalé de l'opium de manière à ne plus me réveiller.

Ce voyage de Touraine ne m'a nullement intéressé; mais qui peut intéresser un damné esprit comme le mien ? Le pays ne m'a pas enchanté (excepté la route de Blois à Tours), les villes encore moins, et d'antiquités, j'en ai plus vu que je ne puis prendre plaisir à regarder. Je n'ai point de passion pour le Moyen Age comme mon ami Trebutien, et je donnerais toutes les cathédrales du monde et les monuments les plus vantés pour une tresse de cheveux de Diane de Poitiers, ou encore mieux de cette Florentine, maîtresse de

Léonard de Vinci, dont le portrait est au Musée et que je ne puis regarder sans tressaillement. Je n'ai trouvé d'impressivement beau que Notre-Dame-de- Cléry, et je n'ai ouvert les yeux que sur la place où le Balafré (duc dé Guise) tomba assassiné à coups de dague, entre trois portes, au château de Blois. J'ai mis ma main sur le mur où heurta son orgueilleuse tête en tombant, et franchement le souvenir de cette scène tragique a élevé mes esprits et ranimé la partie éthérée de mon être. — J'ai vu prodigieusement de femmes, toutes laides et communes, excepté deux, deux filles du peuple. Une surtout... à Chambord... une tête digne des pinceaux de Raphaël et plus idéalement modeste encore. L'autre n'était qu'une fille de la terre, avec des dents blanches sous de longs anneaux noirs tombant aux joues brunes et des yeux hardis. Un délicieux modèle de courtisane, et qui serait affolante avec une bande en velours écarlate sur le front, à la Grecque, et ses larges épaules roulées dans une mantille. Elle sucerait l'or, le sang, la vie ! Elle serait un fléau, un de ces beaux fléaux de Dieu, un de ces Attilas femelles qui ravagent le monde sans épée... Est-ce que quelque honnête vaurien ne la tentera pas comme le diable fit Jésus sur la montagne, et ne l'emmènera pas à Paris, la patrie de tout ce qui est beau ? En vérité, il y aurait plaisir à laver, peigner, parfumer

ce bel animal, à le dresser, à lui apprendre son métier de femme et à l'initier à la vie des sensations pour laquelle elle fut créée (à moins que la Providence n'y voie goutte) de toute éternité.

Je suis sorti aujourd'hui pour la première fois, me traînant à peine. Le bain que j'ai pris ce matin était trop chaud et m'a affaibli, moi si faible déjà. — Rencontré aux Tuileries M. de F... Causé. — Été chez la Gradosa. — N'y était pas. — Au Palais-Royal, vu L. S. qui m'a appris que Grunn, sans motif et sans me prévenir, a donné mes entrées à la Porte-Saint-Martin. Je tiens fort peu à ce Théâtre où je ne vais point, mais Grunn a manqué de procédé et je lui prépare une éclatante leçon.

Dîné avec Guérin chez Copenet(restaurateur, cour des Fontaines). — Au café après. — Rien pris. — Monté jusqu'au Boulevard ; personne ! — Un soir d'averses, de froid, de nuages noirs, — de l'hiver, sans transition d'automne. Je n'ai jamais vu Paris si triste.— Souffrant au flanc et fatigué, je me suis fait charrier chez moi en voiture. — Écrit à Ernest. — Relu un Journal écrit de l'an dernier à l'endroit de madame P. . . trop dur pour elle. On en ferait une très vive et jolie maîtresse. — Plutôt ardente que tendre, plutôt vaniteuse et coquette que dévouée*. —

* Quand les liaisons ne doivent pas durer, cela vaut mieux. Les femmes tendres sont mortellement fatigantes quand on cesse de les aimer.

PREMIER MEMORANDUM If

Le moment est bon pour qui veut le saisir. La pauvre femme est broyée sous l'ennui que lui cause son chaste époux, — Remonté le torrent de sensations passées. — Écrit ceci. — Il est deux heures du matin. Je vais dormir.

19 Septembre.

Éveillé assez tard, mais la poitrine échauffée et en assez mauvais état. — Toujours souffrant. L'anéantissement des jours précédents valait mieux que ce vague malaise et les noires idées qu'il engendre. — Déjeuné. — Lu les journaux. — Ai voulu me secouer par le travail. — Fini le livre de Bory de Saint-Vincent sur l'Espagne, — un livre substantiel, savant, méthodique, bien fait et écrit avec une rare élégance. J'en ai été plus content que je n'ai l'habitude de l'être des livres que je lis. Du reste, je savais l'auteur un homme distingué (de mœurs bizarres et de hardiesses que le troupeau bêlant des honnêtes gens appelle des vices) et écrivain habile. — Il y a bien des années que je lus son article Feu, du Dictionnaire des Sciences naturelles, et si mon impression dit vrai, cela est, de style, de la plus grande et de la plus rare beauté. — Guérin est venu. Causé de la poésie des langues, qui est tout autre

l6 PREMIER MEMORANDUM

chose que la poésie des poètes. — Travaillé jusqu'au jour tombant au Droit Romain, que je n'aime et n'estime que sous le point de vue historique. — Du reste, les Romains avaient compris ceci : c'est qu'il importe peu qu'une législation quelconque ait une valeur philosophique et de raison. Les Allemands, et nos spiritualistes modernes avec leur Allemanderie, ont voulu faire de la législation d'après les notions du juste et de l'injuste les plus éthérées, les plus platoniques. C'est une vertueuse niaiserie. — Le Droit politique, c'est la force assez intelligente pour se faire accepter, et rien de plus. Avec les belles maximes connues sur le développement complet (impossible d'abord) des facultés de l'individu, on énerve la puissance et l'action des Gouvernements. — Feuilleté la Correspondance de Lord Byron. — Dîné. — Assez bien. — Mes esprits s'étaient par degrés remontés.

Guérin est revenu. Lui ai lu dans Volupté deux pages superbes et vraies, sans mollesse et traînerie, comme souvent il arrive à l'auteur d'en écrire, et que j'avais marquées. — Lu encore, je ne sais plus trop quoi. — Puis écrit mille bouffonneries à A... sur les événements actuels ou près d'éclore. — Dans cette farce de la vie, rire et railler est encore la plus sage sagesse. — Griffonné un billet à L. S. — Noté l'emploi de cette journée qui ressemble à bien d'autres du côté de

l'ennui, cette anticipation de la vieillesse, -^ et vais me coucher aussi las qu'on peut l'être de soi-même, cherchant la diversion du sommeil.

•* 21 Septembre, — au matin.

Hier le 20. J'étais tellement fatigué et consumai une si grande partie de ma nuit à écrire des lettres, que je n'écrivis pas de Journal. Ce matin, je vais remplir les vides d'hier.

Levé tard. — Madame de La Renaudière, qui est revenue d'Auvergne m'envoya son domestique pour savoir comment j'étais. Je suis très content qu'elle soit revenue, el j'irai flâner chez elle un de ces matins. Nous mettrons face à face nos deux mauvaises santés. — Je lui ai écrit un billet, dans lequel j'ai été de la plus grande vérité et naturel, pour la remercier de l'intérêt qu'elle me porte et dont je suis plus touché que probablement elle ne le croit. — Écrit une longue lettre à ma mère, qui me mande que décidément Léon entre au Séminaire avant mon voyage de Saint-Sauveur. Ainsi je l'aurai prié en vain d'attendre quelques jours; il a tout méprisé de mes supplications et il n'a pas voulu retarder d'une heure le moment enivrant où il va s'affubler de la chape de plomb du Dante.

l8 PREMIER MEMORANDUM

Egli aveaa cappe con cappacci bassi Diaanzi agli occhî, £sitte délia taglia Che per li monachi in Cologna fiassi.

Di faor dorate son, si ch*egli abbaglia, Ma dentro tutte piombe e gravi tanto

Pourtant il y a toute une vie entre nous deux, et une vie d'enfance et de jeunesse, la plus belle, dit-on, et le lien le plus fort ! — L'oubli est plus fort encore, que je. sache. Les sentiments se chassent les uns les autres et le creux de la main de l'homme est plus vaste que son cœur. Quand nous reverrons -nous maintenant, mon frère et moi ? Ces jours qu'il n'a pas voulu me donner étaient peut-être les derniers que nous eussions passés ensemble. Nos destinées sont si opposées et la vie nous cache tant d'inattendu ! Moi, je respire les longs voyages. Sitôt que je pourrai allonger la chaîne que la nécessité me rive aux pieds, je le ferai. Je me dévore de rester en place. Lui, une fois prêtre, que deviendrat-il ? Et quand je songe qu'il a pu se dire tout cela, et que tout cela n'a pas pesé un grain de poussière dans ses résolutions, je reste frappé au fond du cœur de la légèreté de l'homme que je connaissais pourtant, mais dont je n'aurais pas cru que Léon m'aurait fourni une preuve nouvelle et amère. Je l'ai prié à plusieurs

jj

reprises, et il ne m'a pas même répondu. Je suis resté seul et inentendu comme Roland à Roncevaux. O fragiles amitiés de la terre ! nous avons tous un Roncevaux dans notre vie, tôt ou tard. Nous appelons les absents, nous sonnons de notre cor d'ivoire et en vaini Ce cor qu'ils connaissaient si bien et qui avait pour eux, disaient-ils, de si poignants appels, cette voix amie qu'ils proclamaient irrésistible et qui les eût ramenés du bout du monde, ils l'entendent qui demande, qui crie, qui meurt d'appeler, et ils ne viennent pas! Nous teignons l'ivoire de notre cor inutile de la pourpre du sang de notre cœur déchiré. Ce sang dont nous comptons les gouttes, ils ignorent que ce sont eux qui le font couler. Comme Roland, nous ne sonnons plus bientôt à ces vides échos qui nous raillent, nous nous préparons à mourir seuls; comme Roland, la rage d'être abandonnés ne nous fait pas fendre les rocs de nos épées, mais nous devenons rocs nous-mêmes en attendant que la mort nous ait broyés, sans nous rendre ni plus insensibles ni plus froids!... Le coiffeur est venu. — Puis Guérin, Guérin qui m'a apporté les Mémoires de Goethe que je désirais depuis si longtemps. Il était impossible de me faire un cadeau qui me fût plus agréable, surtout dans le moment actuel. — Causé. — Noir au fond de l'âme et cherchant à donner le change à mes pensées. — C'est pour

Wlhki^.

cela que je me suis habillé et que je suis sorti. — Traversé les Tuileries avec une lenteur un peu tremblante et m'accoutumant difficilement à remarcher. Il faisait frais-froid. — Regretté de n'être pas embossado di mia cappa, — Allé chez la Graciosa qui devient invisible. Elle n'y était pas. — Dit un bonjour à la vieille grand'-mère de ce pauvre Fleury. Je ne monte jamais cet escalier sans que le passé me revienne trop. Dîné chez C... à la même table que G... et Q... mais pas avec eux. — Ce Quemper me plaît. Il est homme du monde, sans grande ambition d'être dans la conversation, mais étant; il a une parole correcte, châtiée, de bon aloi, et une physionomie fine, piquante et un peu lasse. — Parle peut-être un peu trop bas, ce qui est une ruse (ou y ressemble) d'homme d'esprit qui veut se faire écouter, et ce qui dénote une galanterie très respectueuse avec les femmes, trop respectueuse même. — Au café. — Pris du café et du kirsch-wasser. — Obermana était là comme toujours, mais moins bien qu'à l'ordinaire. — Monté au Boulevard. Pas grand'chose en fait d^Amàidées personnes. — Pris une Revue en revenant. — L'ai lue. — Pas très content des Amitiés littéraires ée G. Planche. Le titre était bien, alléchant en diable, mais il fallait ne pas tant faire le vieux juge et dire des malices un peu plus gaies. — L'article sur cette nonchalante et souffrante madame de La Fayette,

qui disait : Cest assez d'être^ n'est pas ce que je croyais, quoique bien. — Écrit une lettre à ma future bellesœur, la plus édulcorée lettre qui fut jamais, sucre, miel et lait. J'admire cette puissance un peu fourbe du langage qui est donnée à rindiflPérence, et dont elle se voile et dont elle se sert au point de se faire prendre pour le plus aimable intérêt. Prends-toi à cela, pauvre mouche aux ailes luisantes ! Du reste, quoique j'aie écrit en homme civilisé, ne sentant rien et jouant à s'y méprendre le sentir^ je n'ai aucune prévention contre cette jeune fille qui peut être bien, — mais une enfant, je crois. Du reste, quelle femme est davantage? — Mon feu s'est éteint. — J'ai pris froid. — Couché.

Au soir.

Aujourd'hui, éveillé, habillé et devant mon feu à huit heures et demie. — Reçu une lettre de Maria, malade et qui demande un médecin. Je lui enverrai Thébaut. — Écrit un billet à Ap. pour lui annoncer ma visite demain. — Si je ne suis pas trop las, je passerai aussi chez la marchesa qui doit être revenue du i*^^ Septembre, mais qui ne m'a pas donné de ses nouvelles. Elle m'écrivait beaucoup autrefois; aujourd'hui, elle

joue une indifFérence complète. Où diable en suis-je avec cette femme-là? — Je n'en sais rien et ne désire pas beaucoup le savoir mieux. — Elle est belle dans toute l'étendue de ce mot, — d'une beauté qui commence à se flétrir, mais qui a encore des jours magnifiques. Elle est spirituelle, habile, railleuse, pleine d'aristocratie avec un hein^ à la Bonaparte au bout de ses phrases, une observatrice presque, enfin c'est une femme hors du commun de toutes les manières. Eh bien, même physiquement (cette grande et presque seule manière dont nous plaisent les femmes), elle ne m'a jamais beaucoup attiré, quoique pour une raison ou pour une autre elle m'ait recherché beaucoup. — Où est le temps où nous passions trois heures tête-àtête dans la même loge, n'écoutant pas un mot du spectacle ? J'aime son chez elle. Il y règne une liberté charmante et de bon ton, et elle a une grâce moitié coquette, moitié militaire, à faire les honneurs de son salon, dont V électricité ne manque jamais d'agir sur mon esprit, cette chose ennuyée et si souvent silencieuse, mais pas là! — Elle aura ramené ses filles. L'aînée (c'est singulier, elle porte le même nom que ma belle-sœur!), cette Clarisse en cheveux noirs, plus passionnée que l'autre Clarisse, aussi fausse mais d'une autre fausseté, qui ne se mettra pas tant à genoux et qui parlera pour moins dé quatre pages, devra être

embellie, grandie et plus rêveuse depuis son absence.

— Allons ! décidément, j'irai demain.

Lu les journaux. — Déjeuné. — Écrivaillé. — Guérin est venu à son heure ordinaire. — Mis au balcon avec lui et contemplé la beauté automnale du temps.

— J'avais une envie féminine de sortir, mais je m'étais promis de rester hermétiquement barricadé chez moi aujourd'hui, et je n'aime pas à manquer à mes résolutions. — On se fait des habitudes lâches si vite ! — Aussi suis-je resté, m'en fiant à mon chien d'orgueil pour me payer du supplice de la contrariété. — J'ai donné à relier mes Mmo/Vfj de Goethe, que j'emporterai et lirai pendant mon voyage en Normandie. — Travaillé jusqu'au dîner, au Droit Romain. — Le tailleur est venu (mais trop tard) pour m'essayer des vêtements. L'ai renvoyé. —Dîné copieusement et sans mal d'estomac après. — Lu une Revue en dînant. — Pris une note sur V Histoire de la Philosophie de W. Ritter. — Griffonné une lettre à ... puis lu Machiavel tout le soir jusqu'à cette heure, minuit, ce rheure des apparitions et des songes, » Pensé beaucoup à ce diable de mariage et sans raison, du moiçs dont je puisse me rendre compte. — Mémorandum, Demander au libraire les Lettres sur l* Italie du Président de Brosses; — Good nighti

22 Septembre.

Je suis las de toujours noter le dégoût et l'ennui à chaque page et à chaque jour ! Mais c'est la vie comme elle est faite pour nous, radieuses intelligences, fiers et tristes, oh ! tristes esprits ! — Levé à huit heures. — Baigné mes mains dans de l'eau de senteur. — Pourquoi ne peut-on ainsi baigner sa pensée? — Lu les journaux. — Déjeuné. — Commencé la jolie comédie de CUzia, de Machiavel. La fable en est Grecque, mais les mœurs en sont profondément Italiennes. Les détails sont charmants de style et d'un immense esprit. — Guérin est venu. — J'ai fait ma toilette pour sortir. Essayé les vêtements d'hier et les ai renvoyés. — Pendant que je m'habillais, Guérin m'a lu le Journal de sa sœur, cette Pythonisse de la solitude, à laquelle je trouve trop de Dieu dans le sein. Si cette fille-là avait souffert de passions réelles, si elle s'était ouvert l'intelligence par le monde comme elle l'a fait par les choses, que ne serait-elle pas, tandis' qu'elle n'est qu'une admirable dévote, un fleuve dévoré par la terre à l'endroit même d'où il jaillit. C'est un parti si mélancoliquement pris que cette existence! Cela fait mal parce qu'on sent que l'âme était là et que cette jeu-

PREMIER MEMORANDUM 2f

nesse qui décline et se resserre et se confine aux soins obscurs et vulgaires qu'un divin langage relève en vain, « rCa pas lancé une seule fols ses coursiers », faute d'espace devant soi. — O pieds du crucifix, si l'on savait ce qu'elle répand de sentiments, de larmes, de cœur, de vie sur vos blessures, que de profanes et coupables poitrines, vides ou déchirées par l'abandon, seraient jalouses, — jalouses de vous!

Sorti. — Un beau soleil, et pâle comme les femmes

belles. Allé chez L. S. — Mis une carte chez la Gra-

ciosa^ malade et plus traînante encore qu'elle ne traîne habituellement. — Pris une voiture. Allé chez A... Y suis resté longtemps. — Causé avec elle de sa vie intime qu'elle me livre maintenant parce que je l'ai pénétrée. — Resté si tard que je n'ai pu aller chez la marchesa. Je serais tombé au milieu de son dîner. Revenu par les Champs Élysées. La soirée m'a.semblé triste, mais était-ce moi qui étais triste, ou le temps? — Dîné chez C... — G... et Q... étaient là. Q... a bien parlé, été amusant; décidément très agréable à rencontrer. — Au café. En ai pris, ainsi que du kirschwasser, liqueur virginale, forte, sauvage, courageuse et blanche comme Diane, et dont je suis excessivement l'Endymion. — Comme Diane aussi, ne nous vient-elle pas des forêts? — Promené au Boulevard. Acheté des fleurs que j'ai données à... Rencontré B... (Marco).

Parlé peinture. A mon avis, il humilie trop Martyn devant le Poussin. Ai dit mes raisons, que je donne comme opinions personnelles, mais non comme vérité. On ne me reprochera pas le dogmatisme en fait d'Arts. En ceci, je suis de mon siècle, individuel et sceptique. — Revenu. — Fait allumer du feu et écrit à Grùnn une lettre qui pourra bien ne pas plaire à son obèse personne, mais tant pis! — Tout manque de procédé sera à jamais fustigé d'importance par moi, qui me soucie fort peu des résultats qu'une leçon donnée peut avoir.

Reçu le plus suave billet de madame de L. R... en réponse au mien. — Me prie de dîner Samedy ou Mardy à mon choix. — Irai-je? — C'est singulier, je ne puis souffrir dîner en ville avec des femmes. Je ne dîne bien qu'en dîner de garçons ou seul ; car je deviens un animal diablement égoïste et solitaire. Et puis, même quand je vais dans le monde, j'ai comme un regret au moment où j'y suis et où j'y cause le plus, de ma chambre en désordre, de ma table couverte de paperasses et de mes livres épars. — C'est le monde, je crois, qui m'a donné l'amour de la solitude tant détestée autrefois, — intolérable même. A Caen, je ne pouvais rester seul, cela me tuait, et comme (la première année) je ne connaissais personne, je passais mes soirées à rôder dans les rues, le plus souvent avec ce pauvre H...d

que j'aimais mieux que rien, tout imbécille bavard et ennuyeux qu'il était! — Écrit ceci. — Regardé au balcon le ciel qui n'a pas un nuage et que la lune^ cachée par les maisons, blanchit avec mystère audessus de ma tête. — Pensé à... à cause d'elle d'abord, puis à cause de cette nuit qui m'en rappelle d'autres, écoulées sous un ciel semblable, roulé insoucieusement dans mon manteau. — Aujourd'hui, jour pour jour (22 septembre), il y a un an, je passai une partie de la journée les jambes croisées à la Turque, sur un tapis, aux pieds de madame deP... qui brodait, et m'écoutait, et rougissait sous la peau brune de sa joue, jolie comme cela et Orientale aussi au point d'interrompre les indolences d'un Pacha. Que fait-elle maintenant, avec ses yeux étranges? Un Génie lui dira-t-il dans son sommeil que je viens d'écrire la première lettre de son nom et que son souvenir m'est tombé ... où? Eh bien, oà, diable! et d'o« m'est-il tombé? Pauvres machines que nous sommes et dont le mécanisme nous est inconnu! Philosophie, tu me fais bailler! je me couche. — Bu plusieurs verres d'eau et de vin. Il est deux heures du matin. Bonjour !

2$. Dimanche.

Pas écrit ces deux jours, par lassitude, paresse, que sais-je? Tout s'explique par le peu d'intçrêt de ma vie. — Dîné hier chez madame de L. R. Un dîner à huis clos fort agréable. — Le mari a été d'une bonté jusqu'à me proposer sa bibliothèque, dont je profiterai, car elle est fort riche en documents sur l'Histoire de l'Église, que je veux traiter tôt ou tard. La dame a été encore plus bienveillante qu'elle ne l'est toujours, le tout assaisonné d'un petit air maternel qui est fort drôle et qui lui sied à ravir. Je suis rentré à onze heures. — Ai lu dans mon lit. — Un peu souffrant et fatigué.

Ce matin, levé à neuf heures. Lu le journal. La presse me dégoûte. Je voudrais qu'on la sabrât et nos constitutionsaussi, ces causes journalières de déboires. — Je suis radical, mais non démocratique. — La démocratie est la souveraineté de l'ignoble. — On peut m'en croire, moi qui l'ai aimée et dont l'amour a été tué par le dégoût.

Déjeuné. — Écrit des lettres, — un abatis ! — Répondu à Grûnn qui m'a donné des explications sur les faits tronqués par L. S. On n'a pas d'idée combien l'étourderie est fille de Tégoïsme. L. S., dans ceci, s'est conduit comme un enfant passionné, — en véritable étourdi I Dit à Grùnn que, moi, j'étais pleinement satisfait de ses explications, mais que si lui trouvait les expressions de ma lettre (peu suaves, à la vérité,) trop dures, j'étais prêt à lui faire raison comme il sied à un gentilhomme. — J'attends saréponse, mais qu'il se hâte. Je voudrais partir le plus tôt possible, car je séjournerai à Caen.

Reçu du monde. Aristide F... puis Guérin.Guérin s'en est allé au Musée. Resté seul. Pas en train de travailler. Ennui vague, attention distraite, prostration nerveuse. — Fait coiffer. — Habillé. — Mis un temps à cela qu'une femme aurait trouvé long. — La sensation du Dimanche est toujours triste pour moi. La vie passée, la vie passée, cette terrible impossibilité de l'oubli, rend ce jour-là amèrement douloureux. On dirait l'anniversaire de l'abandon. Mais c'est dans l'abandon que l'on connaît sa force, et la Force n'est-elle pas quelque chose qui vaut bien encore la peine de vivre?

Sorti enfin. — Temps doux et gris. Automnal. — Allé chez la Graciosa, — Monté jusqu'au Boulevard. — N'ai rencontré personne. Pas étonnant, les femmes qui

sortent le Dimanche sont sans valeur, aristocratiquement parlant. — Dîné seul chez C. . . Mangé énormément, sans angoisse d*estomac après. — Allé au Café. — B... (Marco) et Somegod (Guérin) y sont venus. — Parlé de la littérature ancienne. — B... nous a quittés. — Allésj G... et moi, jusqu'à l'Opéra. — Rôdé au Boulevard de Gand, en dégoisant notre saoul des anciens et des modernes. Rentrés au café pour y lire un article, ayant toison et bêlement, du journal des Débats, sur ce demi-quart d'idées qu'on appelle de Lécluze et qu'on vante comme un homme d'esprit. — Les livres de cet homme-là sont aussi ennuyeux et fadasses qu'il est possible que livres soient. Ce qui n'est, morbleu! pas peu dire. — Rentré. Bu de l'eau et écrit ceci. — Je vais essaver de travailler.

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