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Au soir

Réveillé à six heures par Gaudin, que voici revenu de province. — Levé à huit. — Lu le journal. — Reçu des lettres. Une, entre autres, de mademoiselle de la L. (la femme sous peu de jours de mon frère). Timide, incorrecte, d'une écriture de pensionnaire. C'est une femme à former, mais qui prendra cette charge d^âme? — Déjeuné. Lourd. Le temps chaud. Je me suis couché et ai fait la sieste. Réveillé. Bu de l'eau

de Cologne dans de l'eau sucrée pour remonter mes esprits. Travaillé. Pris des notes. Marqué des lectures. Le besoin des connaissances positives, du réalisme dans les aperçus de l'esprit, se fait de jour en jour sentir en moi davantage. — Guérin est venu. — Gaudin sorti est rentré. — Causé à bâtons rompus. — Habillé.

— Sortis. — Traverséles Tuileries dans une heuredhine. Le soleil se couchait et diffondait ses longues gerbes d'or pur à travers les massifs éblouissants dans leur base de clairière, et sombres et mélancoliques à leur sommet. Cela nous a pénétrés comme la vraie beauté.

— Dîné au restaurant italien. Bu du bordeaux, bon, mais trop vert. Les adolescences ne valent pas plus en fait de vin qu'en fait de jeunes filles. Manquent également de saveur. Allés au café, puis remontés au Boulevard. Nous nous y sommes assis. — Pris une paire de gants chez la Geslin. Revenu seul. Une lune albâtréenne et un ciel de taffetas bleu. — Travaillé. — Pris des notes.

— Puis pensé à... J'espère que j'aurai une lettre d'Elle demain. Sans cela, gare l'humeur! — La nuit commence d'être avancée. Vais-je dormir ou travailler encore? Ou... ou... Ma foi! je ne sais. Oh! le moi, le moi, pourquoi faut-il que nous en ayons un?

Jupiter fit, en nous créant, .

Une froide plaisanterie 1

27 Septembre.

Éveillé à 8 heures. — Levé. — Lu les journaux. — Reçu des lettres et en ai écrit. — J'en ai reçu de... comme j'y comptais, par conséquent assez bien tout le jour. — Non plus amusé qu'à l'ordinaire, mais sans ces mortels découragements contre lesquels il faut faire de la force à froid et à calcul. — Appris par ces lettres qu'un ancien lien va se dissoudre. — Je n'ai pourtant rien à me reprocher à ce que je crois, et s'il se dissout, qui l'aura dissous? Pas moi, du moins volontairement, car mon caractère calme et inflexible sur les points qu'o» a voulu emporter d'assaut n'a pas peu contribué sans doute à ce détachement de ma personne, peutêtre peu aimable aussi. — Quoi qu'il en soit, et des brisures du cœur, s'il y a quelque chose chez moi qui ait porté ce nom pour une autre que pour... On soufflette son passé, on renie ce qu'on aimait, on change! O frailty^ thy name is,,, woman!

Déjeuné. — Essayé d'une sieste, mais des pensées violentes m'ont empêché de dormir. — Travaillé, puis fait coiffer, puis causé avec mon visiteur quotidien et bienvenu, Guérin. — Dit... quoi? des riens. Mais avec les esprits qui nous plaisent, les riens ne sont plus rien.

C'est la vie allégée alors; c'est la pensée détendue comme un arc au repos, — dans les bruyères. — Habillé. Sorti. N'ai rencontré personne. — Pris G... au Palais- Royal. — Dîné chez Copenet. — Q... et de G... y étaient. — Le dîner a été gai. — Nous avons rejoint ces messieurs qui nous ont devancés au café. — Promené au Boulevard. Une soirée chaude comme en été. — Passé chez la Graciosa en revenant. L'ai trouvée. Ai pris une nouvelle brochure pour cette nuit. — Écrit une lettre et fermé ce Journal pour lire la brochure en question.

Peut-être n'y a-t-il qu'une mère malheureuse et coupable qui puisse aimer passionnément son enfant. C'est la première fois que manquer à ses devoirs produise quelque chose de plus sublime que ces devoirs mêmes.

29 nu soir.

Encore un jour tombé dans le gouffre sans qu'il ait retenti là ! - — Je ne veux pas même me rappeler ce que

j'ai fait hier. Pourtant il y a eu des fragments de cette journée qui n'ont pas été perdus puisqu'ils ont été consacrés à la seule personne (une femme, bien entendu,) que malgré toutes les distractions, l'étude, les soucieuses pensées, le monde, les irrégularités de la vie, le boire aux torrents les moins purs, l'ennui, enfin tout ce qui influe sur l'âme d'un homme, je n'ai pas désappris à aimer.

Levé tard. Trop dormi. Un sommeil lourd et fiévreux, — mais du moins sans rêves. — Lu les journaux. Rien, toujours rien, dans cette misérable politique expectante, que les paniques des gouvernants. — Madame Malibran est morte à Londres en huit jours. Voilà tous les journaux tournés à l'élégie et aux plus prétentieuses apothéoses. Quelle pitié! — F... en avait été amoureux fou et bien d'autres, mais moi je n'ai jamais compris l'amour pour une histrionne que dans le temps où je prenais la rage de la coucherie pour de l'amour. — Je ne l'aurai point entendue chanter, mais après Talma, que je n'ai point vu, qu'est-ce que le reste m'importe! Tout n'est-il pas irréparable?

Déjeuné, — et réduit mon déjeuner de moitié. Un progrès, car depuis cette sacrée maladie je dévorais comme un jaguar. — Il faut que je songe à redevenir de bonne compagnie et sociable. — Travaillé. — Lu. — Pris des notes, — pas mal, — je pensais à ce que

PREMIER MEMORANDUM 3f

je faisais. J'avais la force de l'esprit sans laquelle on ne fait que de belles choses manquées peut-être. J'étais attentif. — Vers trois heures, coiffé, bouclé, habillé, ganté, fait une visite à madame de L. R. Juré comme un corsaire in petto de ne pas la trouver chez elle. Il me semblait qu'un peu de causerie aurait détendu agréablement mes esprits.

Allé en voiture. Revenu à pied et par le plus long. — Un état vague de pensée côtoyant l'ennui de fort près. — Le temps s'est passé ainsi, je ne sais trop comment. Pris Gaudin pour le dîner. Dîné chez Cop... seuls. Trouvé le poète G... au café, où nous avons avalé du curaçao épais comme de l'huile de baleine, mais un peu meilleur, je m'imagine. — Passé la soirée chez la maîtresse de ... Elle était en négligé et pas jolie ainsi I Les femmes devraient être toujours habillées, plus ou moins. Quand elles déposent les habits du combat, elles cessent d'être ces fair warriors dont parle Shakespeare, — Cependant, je n'ai jamais vu .>. plus belle qu'avec ses papillotes. Que de fois je l'ai priée de les garder jusqu'au soir! Mais l'exception est rare (rara avis in terris !\ — Rentré. Écrivaillé pour surmonter mes pensées ; du quinquina pour la fièvre ! — Il est une heure de matin. Je viens de regarder le ciel qui est calme, plus calme que moi. — Vais-je me coucher?

Quand tu me reverras au milieu du monde, ne me regarde plus et écoute-moi moins encore. Ce n'est pas ainsi que j'étais autrefois, ce n'est pas ainsi que tu m'as aimé. Le monde ne m'a appris qu'à être un esprit léger et frivole. Pour vivre avec ses favoris et à l'abri des coups trop tôt reçus, il m'a fallu railler sur tout et mentir avec grâce, il m'a fallu me croiser quatre griffes de lion sur le sein.

Quand tu me reverras seul, ne cherche point dans l'amer dédain du sourire les vestiges d'un changement qui ne menace pas ton amour. Je serai heureux auprès de toi, — heureux d'un bonheur comme tu sais le donner, quoique je l'aie reçu avec plus d'ivresse. Ce n'est ni ta faute, ni la mienne, si les jours passés ne sont plus. En s'en allant, ils ont emporté toutes les joies, n'en laissant qu'une, mais la rendant amère, celle-là, — que ni le temps, ni le monde, ne pourrait à présent nous ravir.

O Clary I toi qui m'es restée quand l'oubli entraînait tous ceux que j'aimais loin de moi, si tu ne me retrouves plus tel que j'étais, pleure sur moi, pleure sur nous deux, mais ne pleure pas sur notre amour, puisqu'il habite encore ce cœur déchiré et froidi. Quand la mort nous aura frappés, il pourra disparaître comme nos poussières, mais il ne cessera pas de subsister. Dussions-nous ne pas nous revoir, ce qui fut moi te restera fidèle, et si c'est un rêve, je veux rêver que nous nous aimerons.

30 Septembre.

Il est minuit et un quart; je rentre par un temps clair et glacé. Une belle nuit, mais froide comme celle en marbre de Michel-Ange. Les domestiques sont couchés. — Pas de feu. — Je suis transi.

Mem. Si je rentre demain tard, ne pas oublier un manteau.

Aujourd'hui, levé souffrant, mais la souffrance a fui dans les deux heures qui ont suivi le réveil. — Lu les journaux.. — Gr... ne m'a pas répondu. La proposition

que je lui fais de nous battre s'il s'est trouvé insulté, ne l'a pas trouvé pressé d'accepter. Honnête homme! la vie lui est douce et il tient à sa panse. Ce qu'il y a de plus plat dans la conduite de Gr... c'est qu'il s'obstine à m'envoyer un journal dont je ne veux pas et que j'ai refusé formellement. Mais, à présent, qu'il fasse, qu'il accomplisse la loi de sa nature, qu'il soit lâche autant qu'il lui est donné de l'être, je m'en soucie comme d'un cigare, — comme d'une papillote, destination dernière de cette feuille stupide, sédiment de bêtise et de servilité.

Déjeuné. — Reçu une lettre de Léon. Il me donne les plus pitoyables raisons pour justifier son entrée au Séminaire avant mon départ pour Saint-Sauveur, — des raisons qui ne sont pas des raisons. — Travaillé jusqu'à l'heure où Th... est venu. Causé. Reçu une visite de l'abbé Marty. Parlé espagnol, qu'il m'apprend, incorrectement, mais entendu Marty le parler avec cet amour de la langue maternelle dans laquelle l'homme a tout son esprit et tout son souffle. — La langue est dans le sein de nos mères, nous la suçons avec le lait. Celle prise ailleurs qu'à cette source sacrée n'est qu'une gaucherie, que certaines personnes qui sont toutes grâces rendent piquante en la parlant de travers* — G... est venu, puis reparti. — Repris mon travail jusqu'à l'heure de dîner. — Habillé. — Sorti en voiture.

— Dîné chez C. . . avec Gaudin. — Allé au café. — Bu du kermès, feuilles de roses, parfum, nectar d'odalisques, par-dessus les alcools brûlants. — Cassé un verre sans confusion. Maladroit, mais en apparence d'aplomb imperturbable toujours. — Passé la soirée au Concert. Il y avait longtemps que je n'avais entendu de musique; cela m'a paru bon. Beaucoup de monde se ruait là, mais n'ai vu personne qu'on pût honorer de ce regard attentif qui naît devant la beauté dans nos sceptiques yeux. — Revenu par le Boulevard. — Rencontré CM. — Bavardé. — Pris un cabriolet et rentré. — Bonne nuit.

I" Octobre 1836.

Une nuit de fièvre et d'agitations. — Levé de bonne heure. — Lu le journal. — Reçu une lettre de cette malheureuse Maria qui va un peu mieux et qui me remercie de l'argent que je lui ai envoyé. — Déjeuné légèrement. — Avais froid. Le temps est digne du mois de Janvier dans ses plus mauvais jours. — Ai fait allumer du feu. — Travaillé. Pris des notes historiques et politiques. — Rompant ainsi une chaîne d'idées entraînantes et qui ne demandaient qu'à m'agitef si je n'avais pas résisté, — m'agiter et non m'abattré, ce qui est tout différent.

Lu Pausanias, — douteux comme toujours, mais cependant soumis à l'opinion de son temps et se taisant par cela même sur bien des choses. Parle avec assez de dédain des femmes. Les trouve plus déréglées dans leurs désirs que les hommes (ce qui est vrai) à propos du collier d'Éryphile pour lequel Callirhoé, fille d'Achelous, fit tuer Alcméon. — Innocente fantaisie I — Guérin est venu. Pendant qu'il a été là, coiffé et habillé presque. — Quand il a été parti, lu une thèse en chirurgie assez bien faite. J'aime ces matières-là. Elles attirent irrésistiblement mon esprit. Les sciences dans lesquelles on n'est pas versé et qu'on pénètre seulement par échappées^ sont les plus beaux poèmes possibles pour l'imagination des hommes. — J'écris imagination parce qu'elles ne sont que des réalités entrevues.

A cinq heures et demie, monté en voiture. Un temps gris, pluvieux, spleenétique, — Allé dîner. Ces messieurs (G... et Q....) sont venus. Dîné longtemps et copieusement, et couronné le tout d'une bouteille de Grave et des plus joyeux propos, avec une légère nuance libertine qui est à la conversation d'un dîner de garçons ce que le rouge est à une femme : — mis en petite quantité, il anime les yeux et fait très bien; en trop grande, il rend affreuse et ignoble. — Au café, G. .. seulement et moi. Resté longtemps à cause de la pluie. Mauvaise saison ! on ne peut encore aller dans le monde

comme en hiver et l'on reste sous le poids de ses soirées, — lourdes à porter quand on ne peut promener et que les spectacles sont détestables en acteurs comme en pièces. — Ai dit à G... aujourd'hui qu'il était bien heureux (toute idée d'am.our à part) de voir chaque jour une jeune fille, — étrangère (c'est je ne sais quel gracieux mystère de plus), — de la voir dans tous les détails du foyer domestique, innocente, confiante, gaie, sereine, flexible, d'une puberté incertaine encore, bonne comme une enfant qui sera femme, douée de mille charmes doux, suaves et pâles ; que c'était une vertu d'harmonie pour la turbulence intérieure, comme une pa\x profitable aux facultés, le dictame des inquiétudes et des ennuis de la vie. — Oui ! l'intelligence doit gagner à cela. Elle gagne en calme, et le calme, c'est la Force. Par exemple, gare l'Amour! car s'il s'en mêle, tout est fini.

Allé chez la Geslin; pris des gants. Convoité un magnifique flacon de cristal ciselé à bouchon d'or pur dont ma fatuité s'arrangerait et peut-être s'arrangera. Les caprices dans mon âme sont aussi nombreux que les plis sur la mer, un jour d^ ouragan, — Fait un véritable cours d'éventails. Peut-être en donnerai-je un à ma belle-sœur, symbole de la fraîcheur de mes sentiments pour elle. — Tué le temps dans ces graves élucubrations, — Revenu. — Pris une Revue. — Lu au coin

du feu un article de M. de Carné sur l'Espagne, bien jugée, je crois, et avec connaissances réfléchies des pentes certaines de l'esprit européen, qui n'est pas où le fourrent nos politiques de moralité et de progrès^ dans leur sacré et sot verbiage que Dieu confonde à jamais ! — Rêvassé, — puis griffonné ceci et me voici, — griffonnant encore à deux heures et demie du matin 1 — J'entends le vent et la pluie à mes vitres, a fous tous les deux comme quand ils luttent ensemble à qui sera le plus puissant. » Une nuit triste, triste, — les patrouilles, à de longs intervalles, passent sous ma fenêtre, et jusqu'au pas résonnant et lent des chevaux me paraît mélancolique. — Je suis toujours seul à ces heures, et cela ne vaut rien, mais qu'y faire ? Avec »»^ autre, neserais-je.pas seul encore? N'ai-je pas mon pic au dedans que j'habite, mon pic qui fut un volcan et qui s'est changé en glacier? — « Ftf dans un couvent^ fais-toi moine I » Mais non! quoi qu'il en puisse coûter, ne donnons jamais démission de nous-même. Le cri d'Hamlet est d'un être faible ; car cet homme incroyable n'a rien de fort, pas même l'esprit, et pourtant (sorcellerie de Shakespeare!) n'est-il pas puissant sur nous comme s'il était fort?

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