‹ Premier memorandumChapitre 11 sur 21 · Mercredy · texte numérisé non relu

Mercredy

Étonnamment bien, vu l'excès de la veille. Pris un bouillon et mangé des oranges, comme désinfectant. — Par Hippocrate ! qui prescrivait l'ivresse une fois par mois, mes nerfs sont remontés.

Ce matin, à propos d'une lettre de ... ai senti un véritable mouvement de rage. Elle me disait n'avoir pas reçu mon paquet. Je suis tombé en frénésie, et puis j'ai vu sous le pli de sa lettre qu'elle l'avait reçu après l'avoir écrite. Un changement subit — de la douleur à la joie — s'est fait en moi avec une telle violence que j'ai été obligé de m'asseoir et que je me suis aperçu que je pleurais. — C'était nerveux sans doute. — Je note cette émotion. Il y avait bien des années que je n'avais éprouvé rien de semblable.

Écrit et lu. — Je vais m'habiller et sortir. — Guérin a pris un logement dans mon hôtel. Maintenant, on nous couvrirait du même manteau, tant nous sommes rapprochés ! — La marchesa ne me répond pas, qu'at-elle donc ?

PREMIER MEMORANDUM I4f

J'ai fait encadrer ma belle gravure de Talma. J'aime à le voir, triste et fier, avec son cou fort et doux, la fatigue du génie et d'une vieillesse anticipée autour des yeux meurtris, et sa main droite jetée à son flanc gauche comme s'il y cachait une blessure (son habituelle pose). — Sa tête me plaît mieux que celle de Napoléon.

Travaillé. — Frédéric B... est venu. Me suis lancé par la conversation. Fait de la politique sociale, puis parlé des relations internationales et sans divagations, la carte de l'Europe sous les yeux. — Bravement parlé de part et d'autre et pendant trois heures. — Habillé. — Dîné. — Allé chez la Graciosa^ qui s'est penchée vers moi pendant que je lui parlais avec une singulière expression. — C'était peut-être le moment dont parle Ninon quelque part?... Qui connaît ces énigmes organisées et moqueuses qu'on appelle les femmes?

Revenu. — Travaillé. — Lu un

volume (le troisième de Dubois) dans mon lit. — Couché. — La pluie tombe à torrent.

Jeudy. 9.

Vendredy. 10.

Reçu une lettre de S... très accentuée de vérité et très éloquente d'indignation contre un jeune officier de Saumur. Me prie d'aller chez Romagnesi m'informer des prétentions de cet officier sur une musique que S... dit être sienne. Je le croirais, mais c'est un fâcheux débat.

Reçu aussi une lettre de ma mère. — Travaillé et' achevé les Mémoires de Dubois, — regrettant qu'ils ne fussent pas plus longs. — Boissière est venu. — Causé. — Me suis animé. — M'a demandé Germaine qu'il ne connaît pas. Lui ai confié le manuscrit, à condition qu'il ne le communiquerait à personne. Je suis las de tous ces ineptes jugements. Publié, qu'ils me jugeaillent, peu m'importe! ils auront acheté le droit de déraisonner sur mon livre.

Énervé, mou, — à cause, je pense, de ma nuit précédente. Je l'ai passée presque toute au travail, et le peu que j'ai dormi a été troublé par mille rêves. Lequel vaut mieux, de la vie ou du rêve? Hélas I je n'en sais rien.

B... parti, habillé. — Allé chez Romagnesi que j'ai vu ainsi que sa femme, grosse mère appétissante

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encore, coquette en diable et observatrice. Elle a dû être jolie à vingt ans. — Ils m'ont paru extrêmement sages dans leur manière de considérer les choses à propos de S... Ils ont là-dessus la même opinion que moi.

Dîné. — Ai remplacé le vin par de l'eau de Seltz. — Pris du café mais sans alcool. — Promené avec G... Rentré. — Écrit une immense lettre à S... dans laquelle je discute minutieusement ce qu'il a à gagner et à perdre en faisant un éclat. — Couché en proie à mille troubles.

Samedy. 11.

Levé vers dix heures. — Travaillé tout le jour. — Pas sorti. — De la pluie. — Le soir, allé au spectacle. La salle pleine. — Pas vu une jolie femme qui m'eût dédommagé de l'insipidité du spectacle et du jeu monotone des acteurs. — On jouait une platitude de Scribe {La Camaraderie). — Rentré tard. — Lu et couché

Dimanche, — mais le 19 Févri«r.

Toute une semaine passée sans rien noter. Je deviens d'une irrégularité et d'une paresse ! Cependant cette semaine n'a pas manqué d'événements extérieurs. Elle ne s'est pas écoulée au travail en face d'une table à écrire, mais beaucoup plus dans le monde ou avec le monde. J'étais inquiet du silence de ... et pour me secouer je sortais de chez moi. Je ne comprends le tête-à-tête avec la douleur et l'inquiétude que sous peine de devenir fou. — Mardi, suis allé chez madame F... Causé avec une Italienne, pâle comme marbre et à cheveux blonds, décolletée avec une bravoure admirable et semblant dire avec une naïveté insouciante que nos femmes ignorent: a Puisque j'ai cela de beau, pourquoi ne le montrerais-je pas? » — Entendu chanter madame de St. V... Une voix de femme qui ne ressemble pas aux autres voix, chose bien rare, et pourtant simple voix de femme. Un timbre inouï et qui serait vraiment phénoménal s'il avait plus d'étendue. — Le lendemain, fait une visite à madame de . . . Point reçu à cause de la mort de sa cousine germaine, madame A. D. V. . . emportée en trente jours, jeune, riche, belle, aimée, probablement heureuse. — Je la connaissais peu, mais

je la voyais beaucoup. Une singulière circonstance m'avait éloigné d'elle quoique je me sentisse à son égard une grande bienveillance à cause d*une ressemblance, soit idéale, soit réelle. La voilà morte! Je n'aime pas à voir mourir les jeunes femmes. Pour les hommes, cela m'est fort indifférent.

Bourdonnel est à Paris, ce dont je suis enchanté, et va y passer l'année. Je l'ai retrouvé mieux et même bien de visage, et gentilhomme jusqu'au bout des doigts. Il est de la plus rigoureuse aristocratie, ce que je ne blâme pas en sentiments et en manières, mais en raison, car cela empêche quelquefois de voir le dessous des choses. A présent que Macbeth ne combat plus entouré de ses nobles, et qu'avant de se battre on ne demande plus à un homme s'il est de bonne race ou manant, il faut faire de même avec les difficultés de la vie telle que le temps et les révolutions nous l'ont faite. Je sais qu'on peut dans son orgueil de patricien considérer de haut la mêlée et vivre à l'écart, sur sa tour, mais on n'apprend pas, et, avant tout, il faut des connaissances non spéculatives, mais pratiques, à l'homme, pour qu'il ait la valeur qu'il peut avoir.

La marchesa m'a écrit à la fin et je l'ai vue hier. Elle a pensé mourir d'une affreuse maladie de soixante jours et doit craindre les suites de la convalescence. A peine si je la reconnus hier, tant elle est changée!

IfO PREMIER MEMORANDUM

Elle a perdu les tons chauds qu'elle avait dans te teint, et a contracté une pâleur lactée. Le pur ovale de son visage n'a point été altéré, et c'est merveille. Ce visage blanc et parfait de forme, encadré sous les ruches d'un bonnet qui ne laissait pas voir de cheveux et un gracieux chapeau lilas (elle rentrait de la promenade), était d'une beauté de souffrance admirable. Mais cette grande et superbe taille brisée, maigrie, courbée, semblait flotter dans les draperies et les fourrures dont elle était enveloppée et comme accablée. Une quinte de toux accompagnait chaque parole, mais cette parole n'était ni plus rare, ni moins vive qu'autrefois. La main avait conservé son geste, et l'énergie morale, ce produit qui s'ignore et brut d'une organisation magnifique et gâtée, survivait noblement au désastre. Il y avait en elle je ne sais quelle grandeur triste; triste quand on songe à ce qu'elle est et à ce qu'elle aurait été, si dès son début dans la vie elle avait trouvé un cœur de chêne qu'elle n'eût pas fatigué et éreinté de son amour.

Levé de bonne heure. — Pris du café. — Écrit des lettres et ceci. — L'esprit ferme et les nerfs moins anéantis que les jours précédents à la même heure. Influence du café, je crois. — Je vais m'habiller et dîne chez Gaudin.

PREMIER MEMORANDUM Ifl

i6 Mars. — Samedy.

L'eanui me repousse aux mêmes choses. Voilà bientôt un mois que je n'ai rien écrit de mon insipide vie.

— Suis sorti et n'ai pas beaucoup travaillé pendant ce temps que voilà passé, Dieu merci 1 — Je me suis occupé des intérêts des autres plus que des miens, ce qui n'est pas digne d'un aussi égoïste personnage que moi.

— Assez souffert au milieu de tout cela^ mais ceci ne manque jamais et c'est la seule chose (la souffrance) sur laquelle je n'aie pas l'avantage d'être blasé.

Hier, j'ai passé une heure et demie avec Hugo et chez lui. — Désirais depuis longtemps le connaître, et ne voulais pas faire vis-à-vis de lui une de ces démarches banales, le supplice des célébrités. Une affaire grave et non personnelle, l'affaire de S..., m'a été l'occasion que je cherchais sans la faire naître. Il m'a paru clair, net, simple, mais sans aucun trait dans la conversation. — Comme nous causions d^affaire, peut-être estce cela qui l'a empêché de montrer un peu du poète; du reste il était bien ainsi, mais pas assez homme du monde dans les manières, n'ayant ni de l'aplomb ni du geste que j'aurais désirés en lui et qui, dès les premières paroles, toujours vulgaires sous leur effacé

ip PREMIER MEMORANDUM

d'élégance, classent un homme et le classent haut. — Sa tête ressemble beaucoup à ses portraits, mais n'en a pas le regard rectangulaire. Le front est la seule chose vraiment belle et poétique qu'il ait. Le teint s'empourpre vaguement, mais uniment partout, et l'embonpoint commence à se montrer. — Il est petit et se pose comme Bonaparte. Ce n'est plus une affectation, mais cela en a été, à l'origine, probablement.

Allé au Concert le soir, mais il y avait une telle foule qu'après avoir fait le tour de la salle, je suis sorti. — • Pris du thé chez Gaudin.

Aujourd'hui, passé mon temps à écrire des lettres. — Ne peux, aller ce soir chez madame ... où cette Piémontaise aux cheveux blonds doit me chercher, si elle me cherche. Mais je le crois. — Écrit un billet pour m'excuser, et un autre, coquet et à moitié tendre à madame de ... dans lequel j'accepte son invitation à dîner Mardi prochain. Demain, je dîne avec Bourdonnel. — Le temps que je n'ai pas mis à ma correspondance, j'ai regardé d'assez beaux camées antiques que l'on m'a apportés ce matin. En acheterai-je quelques-uns? Je suis fort tenté par une pierre gravée sur laquelle est représenté ce fripon de Mercure, le dieu des maquereaux, et je crois, en consultant ma force d'âme, que je ne résisterai pas à la tentation.

Il y aura juste huit jours demain que j'ai rompu

PREMIER MEMORANDUM If^

avec T..* après une amitié de sept ans. C'est la première fois de ma vie que je n'aie pas le moindre tort à me reprocher vis-à-vis de quelqu'un. — Nous voilà brouillés cependant, et depuis ces huit jours, tout n'a-t-il pas marché dans ma vie de la même façon?

Le temps est triste et pluvieux. — Vais essayer de lire jusqu'au dîner.

Au soir.

Dîné. — Au café. — Pas pris d'excitants. — Sorti. — Allé acheter une bague, — une mystérieuse bague verte dont je me suis encapricé ces jours derniers. — Causé un instant avec C. M. au Boulevard. — Rentré. — Lu du Rousseau. Quelle polémique éloquente que la sienne I Mais quelle ignorance du monde, qu'il n'a vu que de derrière la chaise de celui à qui il donnait une assiette.

Couché à minuit.

Lundy 13.

Hier ai reçu un billet de la marchesa qui m'invite à dîner pour aujourd'hui. Y ai répondu. — Habillé.

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lf4 PREMIER MEMORANDUM

— Sorti. — Dîné avec B... et de G. .. chez Véfour; au Concert le soir.

Aujourd'hui, bien portant, mais sans application au travail. — J'ai cette jeune J... dans les yeux: charmante et suppliante gazelle. Je la vois trop. — Je suis bien sûr de ne pas aimer une autre que ... mais la tête n'est-elle pas accessible à l'ivresse?

Lu un projet d'alliance commerciale entre la Suisse, la Belgique et l'Espagne. {Revue des Deux-Mondes^ i«>"Mars 1837). — Ennuyé. — Vais m'habiller et sortir.

— Je voudrais me fuir aujourd'hui.

14 Avril.

J'avais laissé là ce Mémorandum et je ne l'aurais probablement pas repris. Mais G... souhaite que je le continue, et je le ferai si cela peut lui faire plaisir. Quand on intéresse quelqu'un en agissant de la manière la plus insignifiante, voici que cette manière insignifiante signifie et que l'on s'intéresse d'intéresser. Diable de vanité! Pivot sur lequel nous tournons sans

PREMIER MEMORANDUM Iff

nous détacher! C'est toujours elle quand on croit que ce n'est plus elle. Mais assez de réflexions, voyons ! Qu'ai-je fait hier? — Passé ma journée assez sottement, excepté deux heures avec madame de ... qui m'a donné des pastilles et qui rougit si souvent quand je lui parle. La rougeur n'a pas d'âge chez les femmes. — Aujourd'hui, levé à dix heures. — Écrit des lettres jusqu'à deux et en plus déjeuné; car je suis livré depuis quelque temps à toutes les horreurs de I0 vie physique. — Vais essayer de travailler.

Au soir.

Travaillé assez bien jusqu'au dîner, excepté le temps passé aux minauderies avec la petite J... cette grâce blanche. — Dîné. — Au café. — Puis au Boulevard avecG... — Causé avec C. et E... — Revenu. — G... a fait sa toilette et s'en est allé chez Berryer, faire le lévrier de ... Fat à proportions grossissantes, ce soir. Qu'il aille! — Moi j'aime mieux m'entourer d'une robe de chambre et passer la soirée dans la solitude de mon appartement en désordre. Je n'ai plus la curiosité et je n'aurai jamais, pour lui-même du moins y l'intérêt du monde. G..., lui, a tout cela. Le

monde! oh ! on lui demande toujours plus qu'il ne saurait donner.

Travaillé. — Lu du Flassan. — Il est près d'une heure. Je me couche et lis dans mon lit.

Hier, levé à dix heures. — Écrit à ..., puis travaillé. — B... est venu, mais il m'a laissé continuer mon travail, et du moins je n'ai pas répandu mon temps par terre comme un vase plein que l'on renverse, quoique mon temps, vanité à part, ne soit pas une si précieuse liqueur! Travaillé donc jusqu'à cinq heures et demie. — G. et G... sont venus. Causé. Donné*

les meilleurs conseils à G... et dont l'indolent et dé- j

fiant personnage ne profitera pas. — Madame de ... |

veut un Sigisbé à toute force. Je le serais pour un j

hiver, après quoi je romprais si cela m'ennuyait! G... 1

veut aller dans le monde l'hiver prochain; ne lui serait-il pas agréable d'y trouver sa beauté, sa reine? Mais aussi pourquoi est-il amoureux d'un autre côté? Drôle de petit amour, enfant transi et quelquefois fiévreux! Pourrons-nous l'élever et en faire le bel adulte qui soumet tout? It is difficult!

Point dîné, seulement pris du café pour atteindre

PREMIER MEMORANDUM l^J

l'heure d'un petit souper avec C. — Le souper était bon et nous avons passablement bu, mais des vins légers, des vins de femme, qui s'en vont tout en mousse et ne laissent pas de flamme au front ! Excepté une bouteille de vin du Rhin, ce sang profond et pur d'un astre (le soleil) que l'on se coule dans son sang de mortel pour doubler la vie et embraser la pensée! Vin d'homme, il ne doit être touché que par des lèvres viriles et ne circuler que dans de mâles poitrines. Lit digne de ce torrent qui s'épanche du firmament dans les grappes ambrées et qui passe à travers les coupes pour tomber dans l'abyme de nos veines, comme le Rhin à SchafFhouse, cet autre fleuve, mais ni si brûlant ni si beau !

Le souper assez gai. C... toujours d'un ton parfait et étonnant, gracieuse et taquine. Moi, comédien ce soir et de peu d'impression intérieure, mais d'une vie facile et douce avec un degré d'animation très convenable, et G... ah! G... gris et tendre, devenant de plus en plus tendre et de plus en plus gris, soutenant avec des yeux voilés et d'une voix entrecoupée qu'il n'a jamais été si froid et si capable de raisonnements et même de calcul, ce qui ne l'a pas empêché de ne pouvoir compter jusqu'à cinquante francs. Mais le pwôt asaurov n'est point du domaine des ivrognes. — Revenu à minuit chez moi. Mon arithméticien bachique au lieu d'un Bezout

IfS PREMIER MEMORANDUM

avait plus besoin d'une cuvette, mais ce matin il va à merveille, grâce aux nombreuses ablutions de thé. Aujourd'hui, reçu une lettre de ... Écrit ceci et vais lire. Probablement, je ne sortirai pas.

12 Juin.

Nous voici au 12 Juin. — Guérin m'a quitté hier. Je lui ai promis un Journal de mes jours pendant son absence. Je le ferai, quoique j'aie perdu et n'aie pu poursuivre déjà à sa prière l'habitude de noter des jours de plus en plus ennuyés.

Après le départ de G... rendormi. — Levé à neuf heures. — Coiffé. — Habillé. — Un temps superbe mais orageux. — Été chez Ap... à midi jusqu'à une heure. Toujours souffrante, elle est au lit. — Revenu chez moi et descendu avec Bourdonnel jusqu'à la rue de Louvois. — Pris un cabriolet et fait conduire chez la marchesa. — Passé ma journée avec elle. — Parlé du Vicomte de B... de manière à justifier l'estime d'instinct que j'avais pour cet homme. — La marchesa duelliste comme toujours et comme nous disons, mais ayant, au milieu de tout ce qui est vrai et faux en elle, de singu-

lières tristesses, — des tristesses grosses d'avenir. — Après dîner, allés au spectacle tête-à-tête, en avantscène et seuls, chose divine quand on aime, et simplement la plus charmante des humaines quand on n'aime pas et que Ton est avec une femme — distinguée et coquette pour vous.

Suis allé la reconduire. — Fait jeter au Boulevard de Gand. — Vu personne, et pris un bouquet de roses. — Rentré à une heure du matin. Pas lu.

Aujourd'hui, sur pied à neuf heures et demie. — Commencé une longue lettre à ... — Bourdonnel et G. sont venus. — Lu jusqu'à cette heure (quatre heures) la Conquista de Mejico par don Antonio de Solis, — et griffonné ceci.

Repris Antonio de Solis et Byron jusqu'au dîner. — Dîné seul et chez moi. N'ai pas mangé de viande, du poisson. — Coiffé. — Habillé. — Sorti. — Allé à Corazza attendre Gaudin. — Promené en causant au Palais-Royal et au Boulevard. — Allé chez Daune. Fait rougir sa femme, le diable sait pourquoi. — Bu une limonade au Café de Paris en lisant la Chronique. — Rentré. — 11 est une heure. — Las de corps et encore plus d'âme. — Bonsoir.

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13 Juin.

Levé tard. Les nerfs en mauvais état, influence du temps orageux que nous avons dans ce moment. — Fini le courrier et reçu une lettre de Scudo qui m'annonce sa brochure. Quelle juvénilité dans la tête de cet homme, puisqu'il a l'enthousiaème d'un début littéraire, et qu'il met de l'importance à un livre! Bourdonnel est venu. — Causé une heure. — Puis G... puis B... que je taquine en faisant encore plus l'aristocrate que je ne le suis. — Lu à bâtons rompus jusqu'au dîner. — Après dîner, tombé dans la tristesse. — Souffert. — Lu de l'espagnol, — cette sotte histoire de Solis. — Le libraire m'a envoyé des livres, — une brochure politique sur M. deTalleyrand. — L'ai lue attentivement jusqu'à deux heures du matin. Mauvais ouvrage, mais que j'achèverai parce qu'il soutient par l'intérêt qui s'attache à Talleyrand. Rien de neuf. La vie politique que tout le monde sait, et deux ou trois roueries de femme. — N'est amusant que quand il rapporte les calomnies du temps, les calomnies étant une manière de juger un homme, une espèce de large justice, comme disait Bacon. — Couché.

PREMIER MEMORANDUM l6l

15 Juin.

Éveillé à huit heures. — B... et de B... sont venus. Causé du passé, de V. F. notre camarade de collège; et assez de verve de côté et d'autre. — Le temps a filé ainsi. — Me suis levé à une heure. Fait ma toilette. — Supprimé le déjeuner et passé chez la marchesa jusqu'à cinq heures et demie. — Revenu et dîné chez G... fenêtres ouvertes et sous les yeux de très j.olies filles, ma foi ! qui logent en face. — Après dîner descendus chez Obermana. — Avalé la moitié d'un grog à la glace. — Ai été surpris par un horrible spasme d'estomac et suis rentré chez G... sur le point de m'évanouir, — ridicule chose ! Une heure de canapé m'a remis. — Le temps orageux. Un peu de pluie, mais ni plus ni moins que ce qu'il en fallait pour laver le ciel. — La liine s'est levée dans un fond pur et d'un bleu humide, et Gaudin et moi nous sommes promenés au Boulevard dans toute sa gloire. — Une

singulière aventure de femmes! — Rentré fort tard, car Gaudin m'avait quitté. — Mal en train physiquement et de fatigue. — Ne sortirai pas demain.

Accompli les résolutions de la veille. Pas sorti.

— Resté tout le jour dans l'ombre des persiennes. — Travaillé. — Lu. — Noté. — Écrit un monde de lettres.

— Lu la Revue des Deux-Mondes, — Il y a une charmante bluette d'Alfred de Musset: Un caprice. C'est léger et joli comme la chose. — Causé avec G... ce soir. — Repris mes lettres et écrivaillé jusqu'à deux heures du matin.

Samedy. 17.

Levé tard, — les nerfs assez fermes. — Travaillé. — Reçu et relu (car je la connaissais manuscrite) la brochure de Scudo. Bien écrite, si l'on veut, mais d'un style qui ne me plaît pas, imprégné de ce Rousseau que j'abhorre. La pensée en est vraie et paraîtrait plus piquante si la terminologie philosophique actuelle ne la vulgarisait pas.

Écrit à B. . . pour la pétition de G. . . — A trois heures fait ma toilette. — Porté la Revue chez la Graciosa. — Allé chez Gaudin où j'ai dîné. — Après dîner joué de la prunelle à la fenêtre. — Puis entraîné G... au Cirque. — Dans le public (fort nombreux pourtant) il n'y avait pas une femme à regarder, mais j'ai été assez content du physique d'une écuyère aux formes de Diane chasseresse. Du reste, j'ai toujours aimé ces sauteuses-là. Elles m'impressionnent beaucoup plus (physiquement) que les plus belles actrices du monde avec un talent supérieur. — J'excepte madame Damoreau, la plus belle des belles et même des rêvées et pour laquelle... Mais je ne veux pas écrire cette folie-là .

Revenu du Cirque. — Fait un tour au Boulevard» — Rentré. — Couché, et lu dans mon lit.

Levé de bonne heure. — Habillé. — Une pluie pressée et lente. — Monté en voiture- et allé au faubourg Saint-Germain chercher des livres. — Lu en chemin une lettre de G... qui s'ennuie de sa dédaigneuse aimée aux pieds de son amoureuse dédaignée, et ecco la vita! — Pris des livres. — Passé chez Thébaut, qui est le moins chez lui des hommes. — Allé au bain, —

froid et long. — Avalé un verre de madère, vieux comme le diable et bon. — Déjeuné avec appétit chez moi. — B... est venu me demander d'assez sots conseils. 11 paraît qu'il a rencontré une beauté fabuleuse et une innocence, rare comme un mariage d'inclination! Nous la verrons du reste et nous jugerons du coup d'oeil de l'historien. — Allé chez la marchesa. Son mari est revenu. Passé deux heures avec eux et le vicomte de B... — Revenu. — Dîné chez Gaudin tête à tête comme autrefois. — Allés ensemble au café. — De là chez madamexie L. R. — N'y était pas. — Remonté au Boulevard. — Allé chez la maîtresse de Th... Rentré. — Lu et couché.

Aujourd'hui, reçu ces MM. deB. et B. dans mon lit. — Quand ils ont été partis, levé, par conséquent assez tard . — Travaillé sans désemparer jusqu'à sept heures du soir. Toujours de l'Histoire et de la politique, et vais me mettre décidément aux matières de finance. — Sept heures, un coup de peigne, habillé, sorti. — Allé chez Ap... J'espérais la trouver seule, et son frère n'était-il pas là? Resté pourtant d'ennui, d'indolence et de chaleur. — Revenu, un temps divin de beauté

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bleuâtre et serein, rien rencontré. — Rentré. — Écrit diverses choses et couché à deux heures et demie du matin.

Levé à dix heures. — Déjeuné. — Écrit. — Lu et travaillé jusqu'à trois heures. — Habillé. — Sorti. — Allé chez la Denau pour des manchettes, — puis chez la Geslin pour faire mettre du vinaigre dans mon flacon. — De là chez G... où j'ai dîné. — Fait une visite à Sainte-Br... et à Th.... Pris des livres au faubourg Saint-Germain. — Rentré et lu une partie de la nuit.

Oublié de noter que j'ai reçu une lettre de G... — La glace est rompue, l'intrigue nouée, et le pauvre garçon aussi garrotté qu'on peut l'être. Je ne puis lui donner de conseil ; aussi lui mettra-t-elle son brodequin sur le ventre! Je vois là une relation où la femme sera le sultan de l'homme. Quant à G... il ne sait plus un mot de son cœur, car lui que je croyais pris^ ne me dit-il pas : « Je l'aime (l'autre; celle-ci,) et l'aimerai i je crois, furieusement! » — furieusement; à la manière des pigeons! Ma foi! cela me donnerait presque envie de lui souffler son Indienne, et il faut avouer qu'il le mériterait bien un peu.

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