Mardy
Levé à neuf heures. — Déjeuné. — Travaillé avec inten$ité tout le jour, excepté pendant le temps que les B... sont venus. — Ce soir, habillé et passé la soirée chez madame de L. R. C'était son jour de réception.
Il y avait asse2 de monde et des visages neufs. Mais je n'ai vu que madame L... belle, belle! — Ce caprice, car de l'amour je ne peux en avoir que pour une seule, devient d'une singulière véhémence. Du reste, elle le sait. Elle part pour Enghien, où elle va passer un mois, j'irai. — Ayons-la, pour n'y plus penser après. Ah ! tout cela n'arriverait pas si ... (que j'aime comme la seule à jamais aimée) était là pour m'empêcher de regarder tout ce qui ne serait pas elle. La tête et le cœur sont des abîmes.
Passé au Boulevard à minuit un quart. Acheté des roses. -— Causé avec CM. — Rentré et lu une heure pour calmer et discipliner mes pensées. — Pas dîné, donc la tête très nette et les nerfs fermes.
I" Juillet.
Trois jours sans noter. — Travaillé tous les jours, excepté les soirs. — J'ai passé l'un au Concert avec Aristide. — Le second chez la marchesa et le troisième chez la maîtresse de Th... Je crois qu'avec ma spirituelle et rusée marchesa j'avance : la curiosité sera ce par quoi elle périra comme Eve, comme toutes. .
2 Août.
O oubli ! ô indifférence ! ô paresse I ô mes trois grands dieux! Encore un mois qui s'est placé, le doigt sur la lèvre, comme l'Harpocrate antique, entre un Mémorandum inachevé et celui-ci que je recommence, et pourquoi le recommencè-je? L'idée m'en est venue ce soir, cette nuit plutôt car il est une heure. 11 fait un tempsbrûlant, une nuit lourde. — Je me suis longtemps promené au Boulevard. Ai rencontré M. F. et M. de Villemur avec qui j'ai fait connaissance: physionomie franche et forte, belle tête de soldat. — Suis rentré avec une gerbe d'œillets blancs couverts encore de leur rosée, et belle comme une femme.
lyO PREMIER MEMORANDUM
Levé à neuf heures. Écrit une lettre. — Déjeuné. — Lu les mémoires de Torcy. — B... est venu. Causé gaîment de nos embarras financiers et de la nécessité où nous sommes de promettre notre chair au premier Shylock que Dieu ou le diable jettera dans notre chemin. — Repris de Torcy. — Habillé. — Supprimé le dîner. — Allé chez G... et chez la marchesaà cause de cette fille que je voudrais placer chez elle. — Descendu le Boulevard avec la marchesa et Bonchamp et remarqués pour nos tournures à tous les trois. — Il est certain que nous ne ressemblions guères à tous ceux qui se promenaient là.
Descendu au Palais-Royal. — Pris à Corazza du café, du kirsch et de l'eau glacée, le tout mêlé et remué vigoureusement. — De là revenu au Boulevard et la suite écrite plus haut.
G... ne m'a pas écrit depuis qu'il a quitté*** Le temps s'écoule cependant et que de choses il a entraînées avec lui sans que la trace en soit ici demeurée. Au moins en rappellerai-je quelques fragments épars et qui surnagent, mais la trame des pensées frémissantes de chaque jour, rien ne saurait la faire reparaître. Les lendemains l'ont usée coup sur coup.
Je me révoltais contre l'isolement et j'ai vu du monde. Qu*est-il resté de cela? Rien de plus, si ce n'est que j'ai conquis un ou deux salons pour cet hiver.
PREMIER MEMORANDUM IJl
J'irai par Brezé chez M. de Fitz-James. — L'ai retrouvé (Brezé) doux, facile, affectueux et prêtre, — prêtre dans toute l'étendue du mot, ne parlant que de sa soutane comme une femme de sa jupe, ayant la coquetterie de sa foi et nous choyant un peu, moi et Bourdonnel, pour avoir le plaisir de nous convertir ou du moins de nous sermonner. Ainsi soit-il puisque cela l'amuse et que cela ne nous ennuie pas plus qu'autre chose ! Amère disposition que celle-là, n'être pas plus intéressé qu'ennuyé par les choses les plus opposées. Et c'est ce qui fait que la conversion^ le changement de vie comme ils disent, est impossible. — Saturés de raisonnements de toutes sortes, nous admettons les leurs au même titre que tous les autres. Us sont bons, les points de départ admis. Le système est même d'une immense étendue et répond à toutes les objections. Mais quand bien même il serait la vérité, pourquoi restons nous si indifférents en face d'elle ? La vérité n'entraîne donc pas ? On peut la voir et ne pas l'aimer de cet amour qui règne sur toute la vie ! Ah ! c'est là qu'est le mal, c'est là que se trouve l'abîme. On convient de tout et on n'adhère pas. Malebranche s'est trompé.
J'ai vu la comtesse d'A... et ai déjeuné chez elle avec une foule d'aristocratie de province et du faubourg Saint-Germain. — Y ai remarqué madame C...
chez laquelle il faut que j'aille cet hiver; un de ces fiers colosses comme je les aime, les cheveux plaqués aux tempes, l'œil plein d'une flamme noire, la bouche malade d'ardeur, les lèvres roulées et à moitié entr'ouvertes, — un automne fécond, riche, plein de folles ivresses, des mamelles de Bacchante et un torse à la Rubens. — Elle est de race d'actrice, m'a-t-on dit, et en effet on dirait qu'elle a été sculptée pour le Théâtre. — Me plaît plus que madame de Glass. . . jeune, mince, élancée, flexible et grande. La tête jolie si la bouche n'était pas trop grande, mais pleine d'expression romanesque; blonde d'ailleurs avec un teint de brune, velouté et chaud, singulier contraste, et une couronne de tresses sur la tête, sans une seule boucle. Coiffure pleine de noblesse et de simplicité et qui va merveilleusement à l'ovale allongé de son visage.
Qu'ai-je vu encore? Voyons! Ah! la fiancée, défiancée ou plutôt infiancée de G... jolie, mignonne, blanche, grande, mince, le buste long et les mains longues, — deux charmes pour moi, — et d'épaisses boucles blondes à l'anglaise tombant sur les joues, comme deux bouquets renversés. — Parle assez, n'est pas timide, et a un accent dont rien des accents d'Europe ne peut donner l'idée. — Plus singulier qu'agréable, mais pas désagréable non plus.
Es todo! — (Aujourd'hui 4 août.) Je sors de chez madame F... où j'ai pris le thé. — Vu Cornélie B... qui promettait d'être si belle et qui n'a tenu que la moitié de ses promesses. — Madame de St. V. était là et j'ai été frappé pour la première fois de la beauté de couleur de ses yeux et de l'énergie fière de son profil.
— Excepté le temps passé chez madame F... et une visite du quinteux L. B., travaillé avec assez de suite,
— ainsi qu'hier, jour que je ne notai pas de peur de remuer toute la lie du fond de mon cœur.
Je rentre las — et je clos la veillée.
8 Août.
Travaillé tous ces jours. — Vie monotone, d'un cours lent, l'attente du soir sur le canapé au milieu des livres entr'ouverts. — Une visite à peu près chaque jour chez la marchesa, — assez de charme pour mes indolences non pareilles, si la réalité n'était dure, la réalité prosaïque et sèche. — Embarras d'argent. Sotte chose que cela !
J'entrerai au journal L'Europe le mois prochain, à ce qu'il paraît, et j'y serais entré ce mois-ci n'était que leur budget se trouvait dépassé. — J'ai vu le marquis
de Jouffroy et lui ai livré un article sur la brochure de Scudo, diablement superficielle quand on l'examine d'un peu près. — Cette tête Italienne qui touche à tout et qui s'émerveille d'avoir tout touché ne sera jamais celle d'un publiciste. Drôle d'imagination, du reste, sur laquelle toute idée fait l'effet d'un mirage. C'est un homme qui s'enchante perpétuellement de sa voix. Je doute fort qu'il soit très satisfait de la petite discussion que je livre à ses raisonnements hasardés. Cependant je l'ai loué à la Philinte.
Hier travaillé comme les autres jours. — Je crois que je me froidis intérieurement; ce serait tant mieux; la poésie des passions ne me touche guères plus. — Tout en m'occupant d'études positives, je rumine encore un de ces mélancoliques récits dont une fois entre autres il faut que j'écume mon imagination. Cela prendra-t-il corps? Je l'écrirais sous le nom de Ryno. — C'est un nom qui se trouve dans Ossian et qui me charmait (non Ossian, mais Ryno,) dans mon enfance.
— A propos, la marchesa a lu le manuscrit de Germaine,
— En a été bouleversée. — J'ai une lettre écrite par elle à ce sujet, — curieuse!
B... vint me voir deux heures. — Causé avec assez d'animation. Oh! la causerie, la causerie, quelle syrène! Comme elle vous fait échouer au néant, car de ces heures si doucement passées que reste-t-il que du
PREMIER MEMORANDUM lyy
temps perdu? — B... part pour Rouen, c'est-à-dire pour le château de Bellefosse aux environs. — 11 n'y a que moi seul qui reste à Paris, d'où jamais la campagne ne m'a paru aussi belle parce que je ne peux y aller.
Après le départ de B... refourré au travail jusqu'à sept heures. — Supprimé le dîner, aussi l'esprit léger et les nerfs en bon état. — A sept heures, coiflFé, habillé, sorti. — Au faubourg Saint-Germain chez le libraire. — En passant vu Théb... mais pas madame H... aux yeux de turquoise sur de la nacre et à l'air si mollement catin. — Passé à Corazza. — Pris du café et du kirsch dans de Teau glacée. — Monté au Boulevard. — Comme je regardais fort attentivement des jeunes filles à travers les rideaux d'un magasin, une voix a dit dans mon oreille : « Que faites-vous donc /j, ma biches » — Comme je ne suis la biche de personne, je me suis très majestueusement retourné pour voir d'où venait l'expression caressante. Mais quelle confusion, non pour moi , mais pour elle ! — « Ah ! monsieur y je vous demande pardon ^ » a-t-elle dit en se cachant la figure de son mouchoir et en faisant mine de beaucoup rire, ce qui est le comble de l'embarras chez les femmes. — Puis elle s'est sauvée. — Ne l'ai pas suivie, dégoûté de ce manque d'aplomb et de grâce. — Belle femme du reste, et bien mise, mais un //o«, je crois.
Resté longtemps au Boulevard à attendre Th... qui n'est pas venu. — Je me suis appuyé sur la rampe de Tortoni et suis demeuré là avec une patience de Turc. M. de B... est venu se placer à côté de moi et nous avons causé. — Il attendait sa maîtresse, que creo,
— Du moins il m'a parlé d'un souper au Café de Paris à minuit. — La marchesa est passée au bras du baron.
— Incessu patuit dea, — L'ai saluée. — M. de B... m'a demandé qui elle était et m'a paru sous le coup de l'impression de sa beauté. — Rentré vers minuit. — Lu un in-8'^ tout entier, — Le Roi Jacques II à Saint-Germain de Capefigue, ouvrage détestable. — Pourquoi pas de l'Histoire tout simplement?
9 Août.
Levé vers neuf heures. '— Le réveil moins douloureux, mais pas bon encore. Maudit moment, dans ma vie ! — Reçu une longue lettre de G. . . Pauvre timide ! il n'en est encore qu'aux préliminaires. — 11 a peut-être raison, du reste, car à part la vanité, c'est ce qu'il y a de meilleur chez les femmes. Elles ne varient que dans la manière de succomber ; une fois vaincues, elles se ressemblent. — Lu Torcy et travaillé jusqu'à deux heures. — Habillé, sorti, remonté par une lettre de
... reçue en m'habillant. — Allé chez la marchesa. — Nous sommes sortis ensemble et avons fait un tour aux Tuileries. — Presque personne, un temps aux yeux gris (Shakespeare), une brume de nuages toute chaude de soleil. — Rencontré X... un diamant sur le front, et nous avons échangé un incomparable regard.
Mis la marchesa en voiture. — Allé chez L. B. -^ Pas trouvé. — Allé chez la Denau où j'ai choisi une cravate. — Dîné chez G... — Bu du Champagne après à Corazza une partie du soir avec ces messieurs. -^ Très excité mais non gris. Puis un bout de Concert chez Musard. — Rentré.
Levé. — Habillé. — Allé au bain. — Vu Th... au faubourg Saint-Germain. — Allé chez L. B... Changement dans nos habitudes, nous dînons ensemble demain! — Rentré et déjeuné voracement et avec l'appétit qu'un long bain développe toujours. — B... est venu et ne part pas comme il l'espérait. — Quand nous"* sommes ensemble, nous nous moquons toujours de quelqu'un, fût-ce même d'un ami. (Réformer cela.) — Nos aimables natures s'aiguillonnent l'une par l'autre et nous passerions sur le ventre à notre mère pour attraper un bon mot. — Rappelé celui de Tibère aux
Troyens. — Tibère! quel homme! Cest le seul homme d'esprit de toute l'Antiquité qui se connaît en calembours et en batteries de mots, quolibets et autres, mais ne se doute pas de ce que nous modernes et Français entendons par esprit. — Bourd. . . parti, essayé de travailler, mais lourd comme un plomb et fait la siesta sur le canapé. — Habillé. — Coiffé. — Sorti avec G... — Allé à Corazza et de là nous asseoir sous les arbres du Palais-Royal. — Causé longtemps, la lune se levant et la soirée belle. — Monté au Boulevard.
— Allé chez la marchesa à qui j'ai laissé une lettre, ne l'ayant pas trouvée, mais rencontrée une heure après et par hasard avec le vicomte de B... Causé un instant.
— Pris (pour tout dîner) une tranche de melon glacé chez Tortoni. — Rentré. — Essayé des vêtements, — et écrit ceci.
Hier (11) n'ai rien noté. — Je vis la marchesa une heure dans la journée, dînai avec L. B... et le soir
Aujourd'hui levé à neuf heures, dispos, souple et l'esprit sans sombre, mais une chienne de créancière m'a demandé impudemment de l'argent, ce qui m'a
jeté dans une furieuse colère. — C'était deux mois d'arriéré d'hôtel, chétive somme surtout pour moi qui ai beaucoup dépensé ici depuis sept mois. — Je paierai dans quelques jours et quitterai l'hôtel à cause du procédé.
Aujourd'hui rien lu, rien écrit, rien fait. — Dîné avec G. — Allé chez la marchesa, — sortie. — Promené avec G... aux Champs-Elysées et aux Tuileries. — Allé seul au Boulevard et resté longtemps appuyé sur la rampe de Tortoni à regarder vaguement toute cette foule dans un état d'ennui et de brisement physique indescriptibles. — Quand m'engourdirai-je tout à fait? On se croit mort, on n'est qu'assoupi et la première chose vous réveille ! . .