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Dimanche

N'ai rien noté. — Rentré de soirée assez tard, fatigué et dans une de ces dispositions dans lesquelles il est impossible de se rendre compte de quoi que ce soit. — Qu'avais-je vu? des jeunes gens stupides et sans les grâces élégantes plus belles et plus charmantes que l'esprit, — des femmes peu jolies, excepté M. N. qui quoique non jolie aussi me plaît enfin! — Il y a de Vénergie dans la manière dont elle est brune, et puis elle ferme à moitié ses yeux noirs, passionnés en diable... Bref, elle induit en tentation.

Aujourd'hui, lu dans mon lit. — Levé, — habillé, — déjeuné. — B... est revenu et est resté à causer chez moi, — puis Bod... puis M. de F... Dépensé ainsi le temps jusqu'à cinq heures. — L. B avec qui je dînais est venu me chercher. — Dîné. — Allés au Gymnase. — Vu Bouffé plus admirable que jamais dans une mauvaise pièce: Le Rêve d'un savant; — Son entrée en scène est tout ce que j'ai vu de plus saisissant sans horreur. C'est vraiment magnifique. — Du moins ému, mais fatigué de la fin du spectacle, je rentre par un temps de pluie glacée et un mal de tête brûlant. — Vais essayer de dormir.

Hier 14, rien noté. — Je rentrai tard d'une soirée assez animée vers la fin, le monde parti, chez madame de F... qui voulait par parenthèse me faire admirer une Romaine, une blonde fille du Tibre, laquelle ne m'a pas plu avec toute sa fauve blonderie et qui a chanté simplement (chose remarquable) un morceau d'Othello assez doux. — En rentrant je trouvai des lettres de... et je me plongeai voluptueusement dans leur lecture sans pouvoir m'occuper d'autre chose après !

Aujourd'hui, levé et habillé de bonne heure. — B... est venu comme je finissais ma toilette. — Causé, mais moi pas en train, — j'avais dépensé toute ma flamme hier, et j'en étais à l'atonie. — Sorti, — déjeuné chez C... — Pris du café à Corazza et lu les journaux. — Allé chez la H... perdre mon temps, — de là chez le libraire pour des livres. — Passé à L'Europe, — Pas vu M. de Jouffroy, convalescent. — Revenu chez G... puis chez moi d'où je ne suis pas ressorti. — Le temps est beau, mais le vent est froid.

Est-ce irréflexion ou égoïsme qui a déterminé le singulier procédé de...? Je veux penser que c'est irréflexion. J'ai été blessé, — et Dieu me damne! je crois que je le suis encore. Le fait est que je ne m'attendais pas à cela d'un ami. — J'ai tort peut-être, mais je n'eusse pas agi ainsi. — O misanthropie, serais-tu la sagesse, à condition toutefois d'être silencieuse? et Hamlet a-t-il raison? « Va dans un couvent y fais-toi moine! U homme ne me charme pas ni la femme non plus. » Ah ! la femme... j'ai depuis deux jours des raisons pour en bien penser.

Mangé une salade pour tout dîner. — Préoccupé de cette chose. Trop sans doute. — Écrit des lettres avec la furia que j'y mets quand j'ai laissé s'accumuler les réponses à faire. — Puis lu, — puis commencé une Nouvelle dont je ne sais pas encore le nom. — Je

veux y montrer l'amour dans les âmes vieillies, le manque d'ivresse, la froideur des sens et cependant une passion souveraine, empoisonnée; l'agonie, sans doute, de la faculté d'aimer, mais une agonie éternelle. — Tai mes modèles. — Écrit ceci et me jette au lit. Cood night.

Il ne faut qu'un atome pour troubler le lac le plus pur, et il est des âmes comme ces lacs, troublées par un grain de poussière, — quoique moins pures et plus profondes. A part l'ironie de nos lèvres bientôt effacée, à part le cercle de l'atome qui tombe sur la surface unie et qui bientôt est évanoui, les hommes jureraient qu'ils n'ont rien troublé du lac où leur pied fit rouler l'atome du cœur que leurs procédés vulgaires ont froissé, — et pourtant l'atome n'est pas encore au fond du gouffre. Il tourbillonnera longtemps avant de l'atteindre, et la mémoire, ce gouffre dans lequel il n'est pas de fond où puisse se perdre un blessant souvenir, ne le rejetera point à l'oubli.

C'est une fièvre intermittente que mes notes sur ce Journal. Elles y sont tracées d'un jour l'un. —

Hier je travaillai assez intensément tout le jour. — Le soir j'allai causer chez Apolline. — Soupai à Corazza parce que je n'avais pas dîné et revins me mettre au lit pour dormir — ce qui ne manque jamais après le souper — de ce sommeil provoqué par la congestion cérébrale et qui ressemble à une attaque momentanée d'apoplexie.

Levé de bonne heure, et travaillé attentivement jusqu'à cinq heures et demie, au coin du feu, n'ayant pris qu'un bouillon sans pain. — Dîné avec appétit. — Ai vu G... quelques minutes... — L. B. ce soir. — Causé assez gaîment quoique le fond de mon âme soit en ce moment plus noir que l'enfer. — L. M. est venu et est resté jusqu'à cette heure. — Le temps est tout à fait d'hiver, froid et humide. — Voudrais qu'il fût plus laid encore pour m'éviter de sortir demain comme je l'ai sottement promis à L. B. — Ma santé est depuis quelque temps excellente quoique je sois surchargé d'embarras de toute nature et dont je ne vois plus le bout. -=- C'est égal, je ne ployerai pas sous cette bourrasque d'adversité. — Je clos le Mémorandum pour faire mon courrier de demain et lire.

Hier, Nada^ selon la coutume du moment qui me fait

. PREMIER MEMORANDUM 2If

sauter à pieds joints par dessus un jour. — Je passai mon temps avec L. B. en affaires. — Le soir allai au Concert de l'Allemand Strauss. — Pas enchanté! Un monde du diable et un tas d'hommes de mauvais ton. — Remarqué la mise de la danseuse Dolorès Serrai qui se promenait là. — Blonde noire et velours noir avec une capote de satin rose. — Elle a les prunelles les plus larges et les plus mates que j'aie vues, recevant la lumière et ne la donnant pas !

Aujourd'hui levé et habillé de bonne heure. — A dix heures chez A. de Ber... où j'ai déjeuné. — Sa femme est laide, mais ne manque pas d'expression et aime et respecte la raillerie, comme toute femme. — C'est le sceptre des rois du monde et leur épée. — Voyez sourire une femme à une moquerie bien dite, c'est une écharpe qu'elle offre à genoux au vainqueur^ à celui qui l'a dite, cette moquerie. — Madame de B... nous a quittés, et quoique je sois fort indifférent pour cette femme, j'ai filé aussi, tant une femme, je ne sais pourquoi, projette autour d'elle le vague et inexplicable intérêt de sa présence ! — Si elle fût restée, je serais resté.

Allé passer deux heures et demie chez la bella marcJiesa, — mise comme j'aime, satin et velours noir, — spirituelle et presque tendre, ce qui vaut mieux. — M'a deviné pour une certaine chose et je le lui ai avoué

quand elle me l'a dit. — Rentré chez moi dans une disposition souffrante de corps et encore plus d'àme. — Remué des papiers. — Allé chez G... où j'ai dîné tristement, obsédé de mille amertumes. — Sorti et allé au café avec B... qui a fait tout son possible pour me sortir de mon 'noir. — Promené au Boulevard. — Rentré. Fait ma correspondance et vais me coucher, ne me sentant pas bien.

7 Décembre.

J'avais abandonné ce Journal. Ma vie a été tellement occupée et tracassée depuis que j'écrivis le dernier Mémorandum dans une situation d'esprit si violente et si malheureuse! — Hélas! les choses ont peu changé. Le besoin d'une position me poursuit. Je cherche à la prendre et puis elle glisse au moment où on croit la tenir. — C'est le diable!

Au milieu de mille ennuyeuses démarches et intrigailleries, j'ai travaillé. — Fini deux longs articles, dont l'un (sur l'exécrable livre d'Alletz) doit paraître incessamment, sans nom d'auteur bien entendu. L'autre, que la coterie Thiers semblait imposer à la Revue des deux Mondes, a été refusé par le directeur de cette Revue. —

De là, grande colère de M. P... l'ami de Thiers, et de L. B. qui avait voulu travailler à ce long article que j'eusse fait aussi bien tout seul. — Le fait est que le refus, qu'on ne devait pas même envisager comme possible, a été vexant. Mais j'ai été le plus calme des vexés, quoique je sentisse bien l'ennui de tout cela.

Du reste, la vie extérieure assez régulière, du moins pour moi. — Peu de visites, si ce n'est à la marchesa avec laquelle je suis allé au spectacle une ou deux fois. — Mais auprès d'elle je n'éprouve plusV immatériel plalsiT de voir bien jouer. — Pour cela il faut que je sois seul dans une loge. Sinon et surtout s'il y a une femme, je suis occupé à cacher mes impressions, ce qui gâte tout mon plaisir. — Je suis allé aussi entendre Duprez à l'Opéra, que mon incompréhensible paresse m'avait jusqu'alors empêché d'entendre. Il est laid, petit, ignoble, mais quel instrument il a dans la poitrine ! — Je l'aime mieux que Nourrit et comme timbre et comme méthode. Il m'a ébranlé, mais sans me jeter dans des accès de larmes réprimées comme cette madame Bordogni que je n'ai entendue qu'une fois (au Conservatoire). — Je n'ai jamais eu dans ma vie de sensation comme celle-là, produite par quelque chose qui ne soit pas la réalité.

Inspiré un caprice à une enfant de dix-sept ans, blonde et mince, jolie et pourtant qui ne me plaît

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pas ! — Ce serait toute une longue histoire à raconter, je ne veux point l'écrire. — Chose singulière ! madame de F... est venue chez moi me demander, comme une grâce, de ne pas m'occuper de madame de Saint-V. .. — Je ne sais pourquoi ; elle m'a dit que je connaîtrais sa raison plus tard, mais la chose ne m'en a pas moins paru étrange. — J'ai promis d'autant plus que je n'ai aucun projet sur quelque femme que ce soit, et (en aurais-je) aucun sur madame de Saint-V... en particulier, laquelle a de beaux yeux, il est vrai, mais n'est pas une femme qui me fasse envie du tout. Je suppose qu'il y a li-dessous quelque inimitié et commérage de femme. Toujours est-il que je m'en soucie comme d'une chanson I — Jamais mon âme, si âme j'ai, n'a été dans une indifférence si philosophique! Je suis vieux, vieux, vieux... Le maudit refrain!

Levé à dix heures aujourd'hui et reçu une bonn^ lettre de. . . toute ma vie, le reste n'est qu'apparences et mensonges! Elle me parle d'Olympiade F.... qu'elle a revue et de qui les circonstances l'ont rapprochée. — Tant mieux ! — Quels que soient les changements que le temps amène, je ne puis me détacher du souvenir de cette femme et je suis bien aise que... la revoie de temps en temps. — Pourquoi ne puis-je la rencontrer seulement une heure, fût-ce dans un bal, quoique ce fût là que j'aimerais le moins à lui parler du passé?

PREMIER MEMORANDUM 2IQ

Il fait un vrai temps de Décembre, bas, triste, froid, avec une vapeur bleue qui n'est pas du brouillard. — C'est bien l'hiver de Paris» — Que les plaines de Caen doivent être touchantes de ce temps'là ! On n'y voit presque plus quoiqu'il ne soit que midy. — Je vais m'habiller et sortir. — Je dîne ce soir chez la marchesa et malheureusement pas seul, je suppose, d'après l'o^ciel de l'invitation.

Au soir.

Les habitués étaient chez la marchesa, plus une demoiselle de M. .. qui s'appelle Thérèse et n'est pas jolie comme Thérèse Guiccioli. — Le dîner bon, — ai beaucoup mangé sans rien leur dire, tout en écoutant les récits incommensurables et parfois assez amusants de B... J'ai eu froid jusqu'au café, et j'ai cherché pour me réchauffer une bouteille de fiers et chaleureux esprits, mais j'ai été désappointé, — il n'y avait que liqueurs sucrées et fines, bonnes pour des palais de femme. — En somme peu intéressé et mal en train.

Avant dîner allé chez L.'B... Parlé d'affaires. — Réussirons-nous ? — Demain cela pourrait se décider. — De là chez Malitourne que j'ai vu trop peu de temps (il allait sortir) pour en porter un jugement. — Je

rentre et vais lire dans mon lit jusqu^à l'arrivée du sommeil.

Ces jours-ci passés moitié au travail, moitié en soins ennuyeux et qui n'aboutissent pas. — Ce projet de journal se réalisera-t-il? Pourrai-je trouver position solide, c'est-à-dire some money quelque part cet hiver? — Je ne me rebuterai pas quoique j'aie été blessé et dégoûté plus d'une fois. Les hommes sont encore plus bêtes que je ne croyais. — Jusqu'à L. B... qui vaut mieux que les autres et dont le courage hausse et baisse comme l'amour du joueur pour Angélique avec non pas les coups de fortune, mais les chances: — pauvres nerfs ! — Je dompte les miens à repousser les influences contradictoires qu'il exercerait sur moi si je n'écoutais que mon intérêt en péril comme le sien.

Dimanche, fait des visites toute la journée. — Vu entre autres la fiancée de Guérin, dont (de la jeune fille) l'accent me pénètre très vivement. — Doux et étrange! T- La veille j'étais allé chez madame de L. R. et de là une heure au bal chez madame M... — Cent cinquante personnes! — Rien vu de bien remarquable. — L. M.

voulait me faire admirer une assez belle femme, fort bien mise, qu'il dit un précipice de glace et de neige.

— Je l'ai regardée assez longtemps sans que la tête me tournât, sans éprouver le moindre vertige. — Je ne ferai point le saut (ou le sot) dans cet abîme de froid condensé. — Pourquoi les femmes font-elles tant abus de cette tnâle coiffure, le turban, avec lequel elles se rêvent un air oriental fort ridicule?

Dimanche, passé ma soirée chez... Cette jeune fille aux cils dorés s'inclinerait-elle de notre côté? Hein! hein! ma fatuité commence de le croire. Dans tous les cas, je ne veux pas la voir souvent, quoique je soisbien sûr que je ne puis l'aimer. — Il n'en est qu'une dont le seul souvenir est plus fort que les réalités les plus charmantes.

Aujourd'hui, levé à neuf heures, — rangé une foule de papiers qui m'ont rfprécipité dans le passé. — Brûlé les lettres de mon frère sur ses bonheurs à Thorigny dans le temps de son amour pour Élysabeth de V... 11 ne faut jamais relire ces lettres-là.. — Lu le pitoyable ouvrage de Billiard qu'il appelle un Essai d'oiganisation démocratique , et moi de désorganisation publique. — Vu L. B... et fait un vrai cours de journaux.

— A cinq heures allé chez la marchesa, — nerveuse, agitée, taquine, irrégulière, mais après tout aimable! — Dit toujours que je ressemble à Jean Sbogar, ce qui ne

me plaît pas trop. — Tous ces brigands sont de mauvais ton, et un gentleman ne doit pas avoir un air de sac et de corde. — Mais la marchesa raille parfois! — M'a prié à dîner, et ai refusé, de caprice, le diable sait pourquoi ! si ce n'est par ce qu'il aurait fallu la quitter de bonne heure à cause de mon rendez-vous avec A. R. — Dîné gloutonnement au café Riche. — Pensé à G. .. qui aimait les salles vastes, retirées, silencieuses de ce restaurant. — Quand y dînerons-nous /»«>«^? — Allé à Corazza et remonté chez moi. — A. R.* est venu comme il me l'avait promis. — Pris du thé et causé, — moi, c'està-dire, car lui c'est une lenteur d'esprit vraiment curieuse, — moi donc avec une impétuosité foudroyante. — A. R. parti, repris le Billiard qui m'a ennuyé, — puis de l'Italien, — puis ai refondu le commencement de cette nouvelle laissée là mais que je veux finir. — Écrit ceci et vais me coucher, mon feu s'éteint et il est deux heures du matin.

Deux jours sans noter, mais l'affaire marche et tout ira bien si le journal en question peut être fondé. — Travaillé, mais sorti une partie du jour. — L'action ex-

térieure secoue mes pensées et dans ce moment doit m'être bonne, car si je m'abandonnais à ce qu'elles ont de sombre, d'inspiré par la réalité, je tomberais peut-être dans le découragement, malgré la force de mon espérance.

Aujourd'hui, levé vers dix heures. — Habillé et sorti presque immédiatement pour les journaux que je dois lire tous et tous les matins. — C'est la pêche aux idées politiques. — Déjeuné avec des œufs et du chocolat à Corazza, témoin Gaudin que j'ai accompagné jusqu'au rond-point des Champs-Elysées, moitiépour lui et moitié pour le beau soleil. — Un temps superbe, seulement froid, et la promenade jolie avec foule de femmes en mante de satin et en fourrures. — Les femmes roulées dans les peaux de bête m'ont toujours plu. — Tant à^ apprivoisé sous toison farouche est un contraste gracieux. — AlléchezL. B. — Parlé politique, journaux, droit public. — Resté jusqu'au soir et revenu chez moi pour ma toilette. — Trouvé un billet de la mia marchesa, coquet et parfumé comme elle. — M'invitait à dîner, mais comme elle n'était pas seule et que j'avais résolu d'aller à Valentino questa sera et que j'avais soif de musique, j'ai envoyé le plus touchant non que cruelle ait écrit ou dit d'un air tendre. — Dîné très sobrement et seul, — puis allé au Concert où les femmes n'étaient ni belles, ni bien mises. — Aridité! —

Us ont donné deux symphonies d'Haydn pleines de charme. — Revenu par le Boulevard sous une lune perçante. — Je rentre et vais lire dans mon lit une heure ou deux. — Je n'ai pas sommeil et il faut jeter le sarment sur la flamme.

Mem. — Penser à me r^fourrer à l'Allemand, — non pour les livres mais pour les relations de journaux et par suite d'affaires.

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