Dimanche
Deux jours de routines vécu, sans plaisir et inutiles à rappeler. — J'ai vu madame F... qui veut me conduire chez madame Ch...fort riche, fort élégante, fort belle, et ce qui m'intéresse davantage encore, fort bien disposée en ma faveur et très curieuse de me connaître. — J'irai, mais je voudrais que ce fût après le premier de l'an. — Hier envoyé des chiffbns en cadeau à la maîtresse de G... chez qui je soupai. C'était sa fête. -;— Aujourd'hui temps perdu pour la tête. — Ai pas ouvert un livre et pas écrit un mot. — Misérable vie ! j'en suis las! Mais qu*être donc et que faire? J'ai mal au cœur de tout, horrible disposition !
Tout est néant dans la vie.
Excepté — d'avoir aimé !
Tout bien réfléchi, c'est encore là la Sagesse.
Dormi jusqu'à onze heures, — j'étais rentré si tard ou plutôt si matin! — Habillé, — coifFé, — avalé un œuf et un bouillon, — puis allé boire du café et lire les journaux à Corazza. — Allé muy lindamente et à pied, ce qui est très fort pour moi, jusqu'au Marais chez madame M... Pas trouvée. — Revenu, toujours à pied. — Alléchez la marchesa. — Causé avec vérité et chaleur. Dîné avec elle et resté jusqu'à huit heures et demie. — Elle soupait chez le général d'Oud... et j'avais ma toilette pour le soir de chez madame L. R. — L'ai trouvée (madame L. R.) armée de doux reproches. — Assez de monde, — entre autres madame Lh... mon ancien caprice, que deux ou trois phrases vulgaires dans sa bouche, ont tué avec impossibilité qu'il renaisse. — Sa fille n'est pas jolie, — je me suis fourré à côté d'elle au thé pour le constater, car elle m'avait paru bien au bal. — Il faut aller au fond de ses impressions si l'on veut les amoindrir et les effacer. — M . N . au nom qui me charme était là. — Elle devrait toujours montrer ses épaules brunes, ardentes, un peu hâves et qui promettent à travers leur morbidezze des voluptés enflammées. —
Ironisé tout le temps. — Je rentre et je me jette au lit fatigué.
Lundi i8, travaillai le jour et allai passer la soirée chez la marchesa. — N'était pas seule. — Rentrai tard et me mis au lit sans avoir le courage de rien noter.
Hier, dîné chez la marchesa et allé avec elle au théâtre Saint- Antoine. — Une bonne soirée et qui m'a fait du bien dans ma disposition d'âme et de corps, car je ne me sens pas bien, même physiquement. — Énervé. — Lu tout le jour du Saint-Simon que j'ai repris. — Ne suis pas sorti. ^— Le temps est humide et sombre. — Un damné temps pour le moral !
Vu G... et M... qui est venue m'apporter une lettre de... — Vais reprendra ma lecture ou quelque autre occupation ; — je crains le far niente dans la solitude, Tout mal vient de ce qu'on est seul.
Hier 21 , allai voir la marchesa le soir et restai avec elle et avec B. . . à dîner. — Je rentrai de bonne heure et
me couchai a comme le plus indifférent enfant de la terre, ^ — Aujourd'hui pas plus mal qu'hier, même mieux, astreint au régime sur lequel j'ai renchéri par la diète. — Écrit un paquet de lettres à ... jusqu'à trois heures. — Allé au bain, que j'ai pris, comme tout bain doit être, chaud et long. — Affaibli, mais une sensation qui ne me déplaît pas trop, celle de l'anéantissement. — Revenu et vais me mettre à lire. Il est près de sept heures et je n'ai pas encore mangé.
Dîné et avec appétit, — G... est venu et M. aussi. — Causé. — Mis au lit après le départ de G... — Fini le dix-huitième volume de Saint-Simon. Toujours aussi content de cet ouvrage.
Bien dormi, grâce à l'opium. -^ Reçu ce matin une lettre de Guérin dont, à mon grand regret, voilà le retour retardé. J'aurais eu un grand plaisir et plus même que du plaisir à le revoir dans les circonstances actuelles qui ne sont pas couleur de rose. Il me parle de ce qu'il appelle son roman, que je trouve doux et heureux et qui ne ressemble guères au mien, lequel a été tout le contraire, avec cette autre différence en plus que sur le sien il peut fonder l'his-
toire d'une vie agréable, d'un avenir dans ses goûts et de la culture de son talent, tandis que moi je suis réservé à l'isolement et à une vie fragmentée de toutes manières. — Je devais aller voir sa promise demain, mais le temps est à la pluie et je suis souffrant. — Donc, non, si le temps continue à être mauvais.
Allé au bain, — Pris un bouillon et revenu chez moi au coin de mon feu à le regarder flamber dans une grande misère d'esprit et de cœur. — J'appelle cela la sensation du néant. — Dieu me damne! je crois qu'elle me devient habituelle ! — Je dîne chez Gaudin.
Au soir.
Dîné férocement chez G... avec des viandes saignantes dignes de la cuisine des Kalmoucks. — Vu boire à ces messieurs ces brûlants alcools que j'aime et auxquels je n'ai pas touché. — Resté peu de temps à causer et chanter. — Plus on est triste, plus le chant s'empare de vous et vous emporte. — La gaîté de l'homme est une ironie. — Ne suis pas allé chez la maîtresse de G... ce soir parce que mes cheveux n'étaient pas bouclés, spirituelle excuse! raison digne d'être donnée à une catin ! — Par conséquent n'ai pas vu cette jolie petite vipère si blanche, si blonde et
d'un si suave sourire qui m'a distillé, avec tant de charme, sa goutte de poison. — Revenu. — Travaillé à ma nouvelle sans titre et relu le commencement de Ryno, que je refonderai. — Il est bonne heure : mais comme il faut tenir à ses résolutions sous peine de se mépriser, je vais me jeter au lit et lire l'histoire de Lingard. Buena noche, — C'est demain Dimanche. 11 y a un an j'étais à Caen auprès d'Aimée. Aujourd'hui seul!
Hier (Noël) — allai au bain, — m'y trouvai mal, — et restai sous l'influence de ce bain toute la journée. — Le temps était doux et bas. — J'allai promener avec la marchesa. — J'aime à avoir cette femme au bras; elle est belle et imposante comme la belle marraine de Chérubin. — Passâmes chez Susse où je vis la Madeleine de Canova en bronze, que je ne connaissais pas. — La beauté est grande, mais c'est surtout la pose qui est géniale. — Sublime ! en vérité ! — Le soir dînai avec les F... chez Rosset et les quittai pour la maîtresse de G... chez qui j'achevai la soirée. — N'écrivis rien.
Aujourd'hui mieux, — beaucoup mieux, quoique jus-
qu'à trois heures j'aie été victime d'un grand abattement. — Mais c'était le moral, le moral, inguérissable maladie! — L. B. est venu. — Cet homme trouve toujours le secret de m'impati enter intérieurement quand il me parle de moi-même. — Je voudrais croire à son amitié. — B. est venu aussi. — Écrit une lettre amère et désespérée à... — Le fait est que ma position s'aggrave et que l'inquiétude me travaille. — Sorti. — Chez le docteur G... — De là au faubourg Saint-Germain. — Les Tuileries charmantes de mystère, de tomber du jour, de feuillages dépouillés et rfe vent sonore. — Commandé un chapeau chez D... — Reçu mon article de la Revue, — assez content de l'impression. — Dîné chez la marchesa, d'où je sors et un peu tard (il est minuit) pour un malade comme moi. Mais qui peut résister à la causerie avec une belle femme, dans la nuit, sur la même causeuse^ aux rayons de la lampe et près d'un brasier qui s'éteint? — Rentré, — écrit un billet et ceci.
Levé vers onze heures, toujours mieux et pas si abattu qu'hier. C'était une affaire de nerfs, je crois,
de tempérament, peut-être de foi«, car il y a tout autant de raisons intellectuelles et sensibles pour que je le sois autant qu'hier, et cependant je ne le suis pas. — L. B. est venu dix minutes. — Déjeuné, par ordre du médecin. — La diète étant, à mon sens fort ignorant et imprudent, le meilleur de tous les régimes. — Écrit une lettre promise hier à la marchesa, — puis coiffé et habillé et sorti.
Un temps doux, doux, — avec un rayon de soleil par-ci par-là. — Allé au cabinet littéraire lire les journaux. — Il paraît que les Canadiens ont été frottés d'importance, mais quoi qu'il en soit, la partie est sérieuse pour les Anglais et le discours de Lord Russell est très significatif. — 11 révèle d'inextricables embarras. — Revenu ici et écrit une lettre à P... pour qu'il m'envoie des livres, de la pâture pour les dents du boa. — Déchiqueter me convient assez. — Penser à revêtir tous mes articles d'une éternelle ironie. C'est encore (et de beaucoup) la meilleure forme que l'esprit puisse prendre dans ce monde de gravité gourmée, mascarade ennuyeuse à mourir de l'élégante société française. J'ai l'horreur et même physique de la gravité du XIX® siècle, un pauvre siècle après tout! à échanger contre le premier venu.
Au soir.
Dîné chez Gaudin. — 11 fallait que ie cher garçon allât à quelque spectacle ce soir (mais pas seul, avec sa beauté, je suppose), pour nous quitter aussi drôlement qu'il nous a quittés. — Descendu à Corazza où j'ai pris du café mais sans alcool. — Attendu L. B. avec qui je devais aller à l'Opéra, mais il n'est pas venu, et je suis descendu à Valentino écouter du Beethoven que je préfère à tous les opéras possibles. Assez de monde, — entre autres la maîtresse du duc de G..-. avec qui j'étais en loge l'autre jour aux Variétés et la jeune fille qui l'accompagne siempre^ — pas jolie, pas remarquablement tournée, mais une courbe gracieuse d'épaule bien tombante : — du reste l'air de ce qu'elle est ; — Élève de l'école militaire des catins. — Je rentre les nerfs bien et la tête saine. J'ai envie de lire dans mon lit l'ouvrage de Michel Chevalier sur l'Amérique. Voyons!...
8 Janvier.
Oh! oh! oh! encore une fière pause. Quel soubresaut il fait, ce char de la v/V, comme dit Pindare. — Les jours en blanc sur ce Mémorandum, pourquoi ne le sont-ils pas de même dans ma mémoire? Du moins ce serait cela de gagné! J'admire dans quel petit cercle se traîne la vie ! comme ce sont les mêmes soins, le même détail de jours, les mêmes douleurs, le même ennui ! L'esprit lui-même, qui devrait modifier de sa variété la monotonie des événements qui se jouent autour de nous et qui nous frappent, l'esprit lui-même n'a qu'un petit nombre d'attitudes bien vite épuisées. — J'ai essayé de beaucoup de choses (car enfin l'homme doit connaître, ne fût-ce que pour connaître) et rien encore ne m'a satisfait et retenu. J'essaierai quand je le pourrai de la vie des voyages, mais j'ai comme le pressentiment du néant de cette vie. Je ne vois encore que la vanité qui dure en nous et dont les jouissances ne tarissent pas. Cela révoltait avant-hier chez la marchesa où je le disais, parce que par vanité encore les hommes sont trop couards pour se juger.
Rien de nouveau en politique : si ce n'est que l'opinion à la Chambre des Pairs s'est prononcée pour
TEspagne. — Thëbaut est revenu, m'a dit G..., mais n'ai rien vu de sa glorieuse personne, glorieuse et triomphante, car il est revenu w'tth Money. — Il est heureux, — moi non, maisà sec. — C'est comme ce poverino de Guérin qui voudrait bien revenir de là-bas où il ne s'amuse guères. — Ici s'amuserait-il davantage? C'est douteux, mais il aurait son Ange et nous bâillerions ensemble, ce qui, du reste, est assez doux en fait de bâilleries.
Pas mieux ni pis, — c'est déjà fort honnête, car depuis quelques jours, j'ai fait assez de folies pour être plus mal. — Levé vers onze heures. — Le lit est ma maîtresse favofite. — Écrit à Aimée L. F. pour réparer de vieux torts de négligence. — Écrit ceci, — vais prendre quelques notes tout en me faisant coiffer, et sortir. — Il fait beau, mais froid, — il gèle.
Au soir.
Allé chez le docteur G... Delà chez G... et remonté le Boulevard ensemble jusqu'à la hauteur de la rue de... qui, par parenthèse, n'était pas chez elle. — Revenu chez la marchesa qui m'a retenu à dîner avec son mari et les habitués. — Resté à causer jusqu'à onze heures. — Descendu lire les journaux à Corazza. — Rien de neuf. — Rentré glacé par un temps de froid
PREMIER MEMORANDUM 23f
atroce. — Ai trouvé une lettre de ... et de suite en ai éprouvé Tinfluence qui est magique, en vérité. — Elle m'envoie les plus charmantes pantoufles qui se puissent imaginer, — arabesques de velours vert, rouge, bleu, blanc et or, sur un fond noir! — un Pacha n'en a pas de plus belles! — Couché, enveloppé dans les pensées de la lettre de... dont je n'ai pas voulu troubler l'harmonieuse influence par le travail.
Vendredy 12.
J'ai passé les trois jours en blanc au travail, sortant le soir chez la maîtresse de G... excepté hier. — Nous dînâmes avec Thébaut chez Véfour, — je ne bus point, mais j'eus le plaisir de voir ces messieurs, Gaud. Théb. et Rouyer se lancer dans de sublimes déraisonnements ' à l'aide des bouteilles. — J'étais assez d'humeur d'aller à quelque bal masqué flnir la nuitée, mais un mal d'estomac de G... fit barre à ce projet. — Je rentrai donc et lus une partie de la nuit dans mon lit.
Aujourd'hui levé à midy. — Lu toujours cet ouvrage sur l'Amérique, excellente relation, mais qui n'est pas plus qu'une relation, — bonne quand les idées de l'auteur n'apparaissent pas. — Pris des notes et vais
m'habiller pour sortir. — Le temps est au soleil et moins froid que les jours précédents.
16 Février.
Les oublierai-je ces jours qui ne sont pas là ? — Souffert, souffert, souffert! Le grand mot, le mot de toutes les pages ! L'éternelle chose ! — Quelle variété dans les mouvements du cœur! — H y a des cœurs comme des esprits, inétendus, étroits, exclusifs; n'ayant qu'un sentiment comme une idée. Il y en a d'autres qui en ont plusieurs qui se croisent et qui se dévorent. Quels les plus à plaindre? Quels les plus à admirer?
Singulière situation d'âme dans un corps malade que celle de tous ces jours I Je ne suis pourtant pas resté à me faire manger tout vif par la douleur, je me suis lancé aux surfaces. — Ai vu et pris du bal masqué plus qu'il ne m'en faut pour tout ce qui nous reste du carnaval. — Soupe en bonne compagnie de débauche à plusieurs reprises et n'ai pas (je le dis à ma confusion) senti la moindre verve en moi. — Toujours ce froid de vieillesse qui m'atteint sitôt! — Cependant il me reste des côtés jeunes aussi, car cette force d'attachement qui ne demande qu'à se prendre en dehors des sens et de
rintelligence à ce pourquoi les sens (du moins dans leur partie la plus grossière) n'ont pas beaucoup palpité et à ce que Tesprit, ce rude despote, a classé inférieur ^ cette force qu'il faut réprimer pour ne pas en être l'esclave, est de la jeunesse, survivant au dégoût, au blasé^ à l'indifférence, à tout ce dont mon âme est pleine ! Moi qui ne rimaille plus ou presque plus, j'ai fait une chanson ces jours-ci : mais non pour Marie Duff ma première flamme y comme disait Byron.
Si j'avais sous ma mantille
Cet œil gris de lin, Cette gracieuse cheville Dans mon svelte brodequin,
Si j'avais ta morbidezze,
Tes cheveux dorés Retombant en double tresse Jusque sur mes reins cambrés!
Si j'avais, ô ma pensée!
Dans mon corset blanc, Ta blonde épaule irisée D'un duvet étincelant.
Et cette enivrante chose,
Et ton plus boau don, Sur laquelle TAmour pose Ses lèvres... et pas de nom!
Enfin si je semblais faite Pour donner la loi, Si j'étais, ô ma Paulette, Aussi charmante que toi,
Je voudrais 'être une Reine Fière comme un paon.
Dont on aurait grande peine A baiser le bout du gant!
Je ne serais pas de celles.
Froides à moitié.
Qui d'abord font les cruelles, Et puis après ont pitié.
Je serais une tigresse
Rebelle aux amours, Cachant la griffe traîtresse Dans ma patte de velours.
Je ferais souffrir aux âmes Mille bons tourments, Et je vengerais les femmes De tous leurs fripons d'amants !
Et sans Téventail qui cache
Deux beaux yeux menteurs, Je rirais sur leur moustache De leur flamme et de leurs pleurs,
Et je passerais ma vie
A les désoler, Et je serais si jolie Qu'il leur faudrait bien m'aimer!
Et puis, si d'aimer l'envie Un jour me prenait, Je n'aurais de fantaisie Qjie pour celui qui dirait :
Si comme toi j'étais faite
a Pour donner la loi, a Je serais une coquette « Plus coquette encor que toi! »
Aime-moi donc, ma Paulette,
O mon blond trésor I Aimer un fat? toi, coquette!
C'est comme t'aimer encor!
Hier j'ai rompu haut et net avec des habitudes qui commençaient à m'entortiller dans leur réseau charmé. Je suis allé passer le soir chez madame L. R. mon amie à présent, mais qui n'a pas encore déposé mille inquiets scrupules aux pieds de l'amitié qui nous unit. Le fera-t-elle plus tard? — Soupe à Corazza parce que je n'avais pas dîné et me suis saturé de lecture jusqu'au jour, ce matin.
Cependant levé de bonne heure pour moi, qui passe en ce moment une partie de mes jours in bed, — Habillé. — Sorti. — Allé chez B... De là chez Guérin qui est revenu et qui demeure chez sa fiancée, nid charmant où le voilà tapi, sans compter et en attendant l'autre. — Resté à causer jusqu'à quatre heures avec ces dames. — La jeune fille est plus châtain foncé que je ne pensais. — Remonté avec Guérin jusqu'au Palais-Royal où j'ai pris des livres. — Entré six minutes chez B... pour lui parler de Gaudin qui revient Lundi
de Normandie. — Devais dîner en cérémonie chez la marchesa, mais en m'habillant, une espèce de pâmoison et des vomissements de bile (je n'avais rien mangé de la journée) m'ont pris tout à coup et j'ai envoyé un billet d'excuses et suis resté.
Ne suis pas plus mal grâce à de l'eau très sucrée, très chaude et que j'avale par torrents. — Écrit ceci et une lettre à madame A. — Vais me mettre au lit et lire jusqu'à extinction de la faculté attentive, laquelle fait souvent plier en retraite le sommeil.
Mars.
Depuis le dernier Mémorandum que s'est-il passé? — Toujours la même chose pour le fond avec seulement un peu de variété pour la forme. — La vie matérielle a crié de toutes parts ; je ne connaissais encore que les réclamations de la vie morale. — Où donc est le pire des deux? — Sans P... chez qui j'allais tous les soirs me décharger de mon fardeau, je serais retourné à l'opium. Elle m'a fait du bien et je sentais (disposition éternelle) que j'allais m'attacher trop sérieusement peut-être. — Maintenant c'est fini; le cruel moment est passé. L'ennui et le vide ont redoublé en dedans de
moi et autour de moi, mais le coup qui m'a frappé ne m'a point abattu. Il était temps. — Qui sait même si celle des deux qui s'est éloignée la première ne reviendra pas.
J'ai été malade et ai passé une nuit au corps de garde pour avoir — singulière aventure ! — écrit des lettres toute une nuit sur le divan de deux catins dont j'ai respecté le sommeil comme si c'eût été celui de l'innocencfe. — On ne le croirait jamais si je le racontais et pourtant cela est la pure vérité. — J'ai traité les agents de police comme des valets de carreau et avais fort envie de les rosser pour leur apprendre la politesse. — N'ai eu qu'à me louer de l'officier commandant le poste et même du poste tout entier.
Aujourd'hui, la tête un peu plus libre que les jours précédents, j'ai pu reprendre le travail et sortir de l'infernal décousu dans lequel je végétais. — Éveillé de bonne heure malgré la nuit, car j'avais pris le thé hier soir chez la fiancée de Guérin et j'avais, en homme qui n'a pas dîné, avalé une pyramide de gâteaux. — Pas malade pourtant malgré cet excès. — Reçu une lettre de Léon. — Écrit à Ernest. — Puis mis à lire et à finir les Mémoires du maréchal de Richelieu jusqu'à trois heures. — Guérin est venu. Causé. — Habillé. — Allés ensemble jusqu'au faubourg Saint-Germain chez K.i« Dîné chez G... Lu les journaux à Gorazza* — Rien de neufk — Gaudin est venu et m'a quitté, si bien que ne
sachant où aller, et luttant ou plutôt ne luttant plus pour retourner chez P.. . j'ai tué le temps au Boulevard sous un clair de lune Élyséen et par un temps d'une fraîcheur un peu froide. — Acheté des violettes, — commencent à sentir bon. — Rentré triste, comme je rentre toujours, — mais davantage, car quelque chose, ces jours-ci, s'est détaché de mon âme. — Va dans un couvent y fais-toi moine! Heureux ceux qui le peuvent comme Léon. — Écrit ceci et vais lire ou écrire, car, je le sens, Richard est redevenu lui-même. — Ainsi, allons !
16 Mars.
Éveillé à neuf heures et lu dans mon lit jusqu'à midi les Mémoires de madame de Motteville, ouvrage écrit avec un grand charme. — Levé, habillé. — Lu jusqu'à quatre heures VHistoire de la Papauté par Ranke, — un Allemand ! un protestant ! deux bonnes raisons pour qu'il me soit antipathique. — Pie V, Sixte V, deux grands hommes ! le premier plus encore que le second. — Moins dur, moins impitoyable que Sixte, dont le caractère est naturellement violent ; — aussi dur, aussi impitoyable, non par caractère, mais par résolution, quand il s'agit de l'Orthodoxie en péril. — Donc plus impersonnel, donc supérieur!
A quatre heures, allé chez le médecin qui m'a fourré au régime. — Toujours souffrant. Quand cela finira-t-il ? — De là chez mon invisible tante. — Delà chez G... — De là dîner. — Après dîner, mille irrésolutions m'ont agité et me suis décidé pour Guérin. — Ai passé la soirée avec son excellente et future famille. — Assez gai d'expression comme lorsque l'intérieur est bien noir. — Je m'aperçois encore de cette espèce de rupture, quoique l'impression en soit vaincue. — Rentré vers minuit. — Fait diverses choses et couché.
Eveillé à dix heures, lu dans mon lit madame de Motteville jusqu'à deux. — Levé, — fait du feu. — Un temps à la pluie, un horrible temps de Mars. — Écrit une demi-douzaine de lettres, une entre autres à Tehaldo^ toute mélancolique à cause de l'absence. Il nous a quittés pour ne plus remêler sa vie à la nôtre. — C'est triste comme toute fin. — Dans dix ans, auparavant peutêtre, il aura femme et enfants au fond de sa province, et nous, que serons-nous devenus? — Les lettres écrites, fini le deuxième volume de l'Histoire de Ranke. — L'esprit sans nerf, et le corps sans énergie. — Ai refusé d'aller à ce bal demain chez madame M... Qu'y ferais-
je dans la situation actuelle de mon âme? Une fête ne me sortirait pas de l'épaisse tristesse qui se redouble chaque jour en moi.
D'ailleurs je dîne demain (Dimanche) avec l'aimable et pur Aristide. Un tête-à-tête long, causeur, les coudes sur la table, et probablement nous irons dépenser notre soirée à quelque spectacle. — J'ai renoncé à toute boisson fermentée et nous ne nous enivrerons que de nous-mêmes et du passé; car le passé tient aussi sa place dans le cœur si noblement misanthrope d'Aristide B... — Je l'aime et lui voudrais un bonheur que probablement sesfacultés délicates n'auront jamais. — Dîné avec appétit et sans mal d'estomac après. — G... et B... sont venus. — Causé de part et d'autre sans entrain. — Eux partis, parcouru la Revue des Deux Mondes, — Il y a une vieille et méchante rabâcheriede Planche sur Hugo. — On n'a pas raison de plus cuistre manière et voilà justement ce qui me fâche I Du reste, rien autre chose. — Écrit ceci en remuant je ne sais quelles sources amères et dormantes : — Je ne veux pas parler mes pensées. — Non ! qu'elles me brisent plutôt ! — Vais me jeter au lit et puisque le sommeil n'est pas à mes ordres, y continuer à lire et à travailler. Mais, hélas! aurai-je l'attention nécessaire? — Toujours elle se détourne et revient aux pentes de ces derniers événements. — Je sais bien que je suis maître de moi
et que je n'agirai pas, mais le regret vit au fond du cœur déchiré et telle est notre impuissance à nous juger, que nous découvrons mille racines qui cherchent à' se rejoindre comme des tronçons saignants, dans des liens brisés.
Éveillé de bonne heure. — Levé aussitôt pour perdre la sensation du réveil que la pensée de... (toujours cette Motm!) rendrait encore plus amère quoique étouffée sous les griffes de la volonté. — Un coup de peigne. — Allé au bain. — Le temps meilleur qu'hier et le soleil derrière de grosses nuées qu'il fendait. — Le bain chaud, long et suivi d'un déjeuner assez copieux arrosé de vin de Bordeaux. — Préoccupé de cette lettre de Guérin. — Pas heureux avec tous les éléments de bonheur! Misère secrète! Car il dit vrai; il n'a pas d'affectation avec moi. — C'est à renier Dieu après cela. — Rencontré L. B. qui m'a chanté son éternel refrain de capricieux et de caprice. — Pourquoi pas ? Une liaison durable et de tous les jours avec lui me met sur les dents. — 11 est le seul des hommes cjue j'aie intimement connus avec lequel il en ait été ainsi; il me fatigue, et voilà justement ce que je ne puis pas lui dire pour m'excuser de ce qu'il prend
pour inconstance d'humeur. Moi inconstant ! Que ne le suis-je ! et oublieux, surtout dans ce moment où je trace ces mots! — Rentré et lu, au coin du feu, cette Motteville si gracieuse et si chaste. — Me plaît ! — A. R. est venu, — m'a ennuyé, — a fait pis encore, m'a lu des vers et à F envers. — Est resté un siècle ; il n'y a rien à gagner dans la conversation filandreuse de cet homme-là. — P... est venu aussi pendant que je m'habillais. — ^ Sorti à six heures, le temps sec, froid et le ciel bleu. — Dîné avec Aristide longtemps, chaudement, remuant mille idées. — Bonne chose que de dîner ainsi. — Allé chez Musard où était Gaudin et un monde fou d'endimanchés, — Acheté un bouquet de violettes chez A... un gros bouquet de violettes que voilà exhalant ses parfums mourants dans cette coupe funèbre, faite d'une tête de morte ! Ainsi la vie y tarit une seconde fois. — 11 n'est.pas tard, — le quart avant minuit, — mais je me couche et lirai plutôt dans mon lit. Je suis las et d'une altération brûlante. Aurais-je un peu de fièvre par hasard ?
Une journée vide ! — Lu jusqu'à midi les Mémoires de la Motteville. — Cette Fronde m'ennuie et ce Parle-
ment me fait mal au cœur ! — Écrit à mademoiselle de G... et à mon débiteur Paquis, dans laquelle lettre j'ai fait une bévue dont je ne me suis aperçu qu'après et lorsque la lettre a été partie. C'est agréable ! — Lu jusqu'à cinq heures sans désemparer. — Un temps à la pluie et à la tristesse. — Souffert. — Dîné chez G... — Allé au café. — De là chez la marchesa qui n'y était pas. Je ne sais pas ce que j'aurais donné ce soir pour ne pas être moi-même. — Rentré et lu tout un in-8**(Ltf Chasse aux fantômes ^ joli titre,) de Frémy. Mais le livre est mauvais quoique écrit avec assez de légèreté, ce qui est un mérite dans ce damné temps d'affectations pédantesques. — Couché.
Une nuit cruelle d'agitations et d'insomnies. — Éveillé fatigué, brisé et l'esprit noir. — Ces nuits me vieillissent de dix ans pendant les deux premières heures du réveil. — Écrit un paquet de lettres dans mon lit. — 11 est une heure et j'attends le coiffeur. — J'ai un rendez-vous avec A. R... que je vois par utilitarisme, car sa conversation n'a pas le moindre intérêt pour moi. — Pas sot pourtant, et excellent garçon, mais ne m'attirant pas comme je le voudrais.
Ai refusé un bal costumé pour Jeudi chez madame T... Décidément je me range. — Mais peut-être irai-je dans cette fournée brûlante de catins qui chauffe sous la musique de Musard. Si je croyais y rencontrer... cette énigme vivante, j'irais peut-être, et cependant il vaut mieux rester, car tout n'est-il pas fini entre nous ? Et pourquoi rappeler le passé à qui l'oublie ? Pourquoi ?. . . Mais non! — non!... je n'irai pas?... — La porte s'ouvre : c'est le coiffeur.
Au soir. Minuit.
Je rentre. — Je ne souffre pas physiquement, du moins ce soir, et j'espère que ma santé va aller mieux. — L'âme moins oppressée aussi. — A trois heures, sorti et allé chez la marchesa. — Les habitués y sont venus et nous ont laissés seuls. — Elle m'a conté sa vie de mouvement et de distractions, mais, hélas ! elle fatigue son cœur et son esprit sans intéresser ni l'un ni l'autre. — J'avais raison ! la satiété et une imagination exigeante l'ont enveloppée dans un manteau de neige pour la froideur et la pureté.
Elle dînait en ville et suis resté à causer d^abandon intime avec elle jusqu'à l'heure où je l'ai mise en voiture. — Ses jugements sur les autres deviennent
aussi plus virils et plus fiers. — Bref, elle s'élève dans réchelle des êtres moraux. — Dîné seul et avec une friandise fille de l'ennui, père de toutes choses, mais supprimé le vin et le café. — Pensé à Guérin dans ces vastes salons de Riche qu'il affectionnait. — Sous l'impression de l'ennui et du mauvais temps, me suis réfugié au Concert écouter encore une fois cette Pastorale de Beethoven qui est, dit-on, l'histoire d'une vie heureuse. — Rien vu qui mérite d'être rappelé. — Revenu et rencontré cette bonne enfant de Cœcilia Metella qui veut à toute force souper avec Guérin, Gaudin et moi. — Nous verrons quand ce pauvre Guérin sera guéri et ferme sur ses jambes de Silène dont il serait si amusant de compromettre l'aplomb encore.
A noter une faiblesse, ne fût-ce que pour la combattre. — Je ne puis plus voir une capote de soie blanche avec un nœud flottant d'une certaine façon sans la pensée de... et je ne sais quelle palpitation. Je suis sûr que je deviens pâle. Je l'ai éprouvé une ou j
deux fois ce soir, croyant que c'était... Ignorance de nous-même I Qui m'eût prédit cela dès le premier jour et même longtemps après, je l'eusse conscien- |
cieusement et fortement traité d'impossible. |
Jeté au lit, — écrit ceci et vais griffonner une lettre à Guérin.
PREMIER MEM.ORANDUM 2^1
22 — au soir.
Hier ne notai rien. J'étais sorti toute la journée et je rentrai très fatigué. — Le matin j'étais allé chez ma tante faire de la politique inutile si ce n'est à briser les résistances de l'esprit et ses dégoûts. — Le soir chez \à fiancée de Guérin, c'est-à-dire jusqu'au dîner. Toujours de plus en plus content de cette famille.
A onze heures et demie il m'arriva une singulière aventure au Boulevard. Je m'en revenais, embossé dans mon manteau. Une femme bien mise (en noir) passa sans me regarder, et après m'avoir devancé revint brusquement sur ses pas et se penchant pour n'être pas vue, mais entendue, me jeta dans la nuit le nom de P... en me reprochant de ne plus la voir. Puis elle se sauva. — Cette femme était petite, mais n'avait pas la taille d'épi mûr de celle dont elle parlait. — Ne la reconnus pas, n'ayant vu aucune femme chez P... Une dévorante envie de la suivre et de lui demander
2f2 PREMIER MEMORANDUM
raison de son espèce de reproche me fit faire quelques pas. — Je m'arrêtai pour dompter le mouvement intérieur qui m'emportait. — Je ne veux pas avoir l'air de tenir à ce qui n'est plus. — Et si mes regrets saignent, que ce soit en silence.
Aujourd'hui lu et écrit dans mon lit jusqu'à une heure. — Levé et habillé. — Allé acheter un camélia pour mademoiselle M. de L. F. que je lui ai envoyé avec le plus séduisant billet. — Du reste, avec cette femme brave, cordiale, gaie et d'une vie éprouvée, je pense tout ce que je dis. — Descendu chezlaGraciosa, — parcouru les journaux et demandé deslivres qui pour la pauvre Graciosa semblent n'exister que dans les bibliothèques de la Lune dont il me serait tombé un catalogue par hasard. — Allé chez Gaudin, et badaude ensemble à regarder les masques au Boulevard (car c'est aujourd'hui la Mi-Carême). — Le temps beau mais froid et pénétrant jusqu'à travers le manteau. — Dîné chez Gaudin et mangé copieusement ce que Louis XVUI appelait si royalement de la Gigue. — Descendu à Corazza où j'ai pris plus de lait que de café, maintenant toujours les rigueurs du régime. — Allé jusqu'au passage Saulnier. G... et moi, chemin que j'ai fait tant de fois. — Raillé, G... et moi, de nos souvenirs; j'ai plus raillé que lui, mais... mais... toujours maisi — On crache à la face de sa douleur comme si cela la diminuait, et puis
pourquoi révéler ses pensées quand on se conçoit à peine soi-même ? — N'est-il pas des deuils que l'on ne doit jamais porffr?
G... m'a quitté, — moi suis rentré et ai trouvé une reconnaissante lettre de mademoiselle M... Fait diverses choses, et écrit ceci dans mon lit. — Je vais lire maintenant. Ils dansent comme des fous, eh bien, quoique je me sente l'esprit misérable, je ne leur envie pas leurs satanés plaisirs, si ce n'est pourtant une griserie. Boire quelque généreux liquide soulèverait le manteau de plomb qui pèse sur mes os, mais au lieu de punch je n'ai que de l'eau tiède devant moi. — Caramba!
Éveillé, les angoisses morales redoublant depuis quelques jours au réveil. — Lu et écrit dans mon lit jusqu'à midi. — Levé. — Habillé. — Allé au Journal de l'Instruction publique, puis au bain que j'ai pris moins chaud qu'à l'ordinaire et dont je me suis trouvé moins bien. — Avalé deux œufs frais et deux verres de Bordeaux. — Passé chez K... — Sa femme est debout à ma grande joie. — Après ce qui s'est passé, il m'est impossible de ne pas m'intéresser à cette créature- là, péris
2f4 PREMIER MEMORANDUM
méable seulement à l'amour. — De là rue de l'Université pour des livres. — De là remonté à l'Instruction publique où je n'ai pas plus trouvé R. que la première fois. — C'est le titre de la comédie qu'on appelle la Suite d'un bal masqué et que les rédacteurs de journaux jouent aussi bien que mademoiselle Mars. — Le fait est qu'il était trois heures et que probablement R... était dans son lit fatigué de sa Mi-Carême.
Rentré chez moi lassé et froid. — Le temps est au soleil de Mars et aux rafales de vent mêlées de neige. — Fait allumer un brasier à brûler tous les hérétiques de la Chrétienté, mais, hélas! on ne les brûle plus, et j'en suis pour mes excellentes intentions, pour mon bois et pour mon charbon. — J'espérais travailler, mais le diable, qui sans doute ne le voulait pas, m'a envoyé L. M. jusqu'au dîner. — Dîné seul vite et bien (lire beaucoup), — Gaudin est venu flâner tout le soir au coin de mon feu, mais l'eau-de-vie, comme autrefois n'a pas flambé. — Quand pourrai-je revenir à cette vie? Couché de très bonne heure, mais lu dans mon lit et d'un trait les deux premiers volumes de Glenarvon.
La nuit meilleure que les précédentes. J'ai rêvé et non plus d'horreurs, mais la mia bella Marchesa, belle
PREMIER MEMORANDUM l^'f
et vêtue de blanc ayec ses grandes et superbes épaules nues, et le reste du rêve n'a pas toujours été un rêve... Mais à présent un souvenir plus récent, une forme plus jeune, une inexplicable chose s'est interposée entre nous, Strangel strangel strangel
Lu dans mon lit le dernier volume de Glenarvon. — Intéressant (pour moi du moins) à cause de ^f/«/ qu'une femme outrée a voulu peindre. — Pas de talent, beaucoup de verbiage, une intrigue vulgaire, mais çà et là quelques retentissements d'une passion blessée, quelques traits vrais et beaux. — C'est indécis quoique chargé, mais enfin ce n'est ni Juan, ni Lovelace, m même Valmont ; c'est à part de ces ressemblances fatales qui se mirent dans toutes les créations des esprits médiocres. Seulement, si c'est Byron, pourquoi ne lui avoir pas donné, à côté de sa pitié, cette suprême ironie qui le distinguait parmi les hommes encore plus que son talent de poète? Quant à la portée mélodramatique du livre, je n'en parle même pas.
Reçu une lettre de ... qui s'afflige de ne pouvoir venir. — ' La vie pour un jour, un seul jour avec cette femme est-elle donc à jamais impossible ? — Je suis plus calme qu'elle, mais je sens que le lien qui nous unit est aussi inutile pour notre bonheur qu'éternel.
Levé, et souffrant. — Fait du feu. — Le soleil brille cependant, mais c'est Mars que cette lueur jaune et
2^6 PREMJER MEMORANDUM
pâle. — Écrit à Guérin, — puis à P... une dernière lettre et it is for ever, for everfarewell! jarewell!
Griffonné ceci sous l'impression de cette lettre que je viens d'écrire. — Il faut que je sorte à mon grand ennui. — J'aimerais mieux rester là que d'être obligé de rentrer ce soir. — Rentrer dans la solitude me rend plus triste que de ne pas la quitter.
Le soir.
Je suis sorti par un temps affreux et n'ai pu aller par cette raison chez madame de F... où je m'étais promis. — Écrit un billet d'excuses. — Rentré immédiatement après le dîner. J'ai lu deux volumes de poésie de Th. Gautier. — A travers mille affectations, il y a parfois du talent, de la chaleur et surtout de la couleur, mais toujours ce maudit système descriptif qui gâte tout, et une imitation de Hugo, leur maître à trêtous et qu'ils n'atteindront pas. — Essayé de travailler, mais l'esprit stérile. — Griffonné cependant ! Mille réalités, pires que des rêves, ont passé dans mon esprit, et que de temps passé dans ces préoccupations douloureuses ! Il est bientôt une heure. — 11 ne pleut plus, mais la nuit est sombre. — Bu un verre d'eau et vais me jeter au lit.
Dimanche soir, 2$.
Une nuit sans rêves. — Éveillé et reçu trois lettres, Tune de mon frèi-e, l'autre de Guérin qui se relève et dont l'imagination se rassereine, la troisième de Thébaut, cynique et très spirituelle. — Resté au lit en proie à mille pensées, dans l'effort et dans l'impossibilité du travail. — Répondu à Léon en me levant, — déjeuné par extraordinaire et travaillé jusqu'à quatre heures sans être troublé par aucun visiteur. — Fait coiffer, — habillé, — sorti. — Allé chez Gaudin qui m'avait prié à dîner. — Allés ensemble chez Véfour,
— dîné bien et gaîment, lui surtout, car moi je ne bois plus et j'ai depuis quelque temps des pensées qui me tournent sur le cœur.
Allé à Corazza. — Gaud... légèrement animé, étincelant! — Monté au Boulevard. — Vu personne. — Rentré de bonne heure. — Le temps remonté, beau, mais toujours froid. — Ai trouvé une lettre de P... qui est venue pour me la remettre elle-même. — Elle m'y parle comme si elle m'aimait; elle m'envie mon bonheur de l'oublier. Il y a de la lassitude dans cette lettre.
— Se repent-elle de la résolution qu'elle a prise?
— «Voyons-nous comme amis», dit-elle. — Non!
2f.8 PREMIER MEMORANDUM
non ! Je vais lui répondre qu'une pareille proposition est un mensonge ou une ironie. — Je clos ici ce Mémorandum.
Hier n'ai rien noté. — Je sortis de bonne heure et passai tout le jour hors de chez moi. — Rentrai deux minutes après dîner et trouvai un billet à la tournureofficier de la marchesa qui m'invite à une griserie pour Jeudi. — J'irai, mais je ne me griserai pas. — Il faut que je sois sage maintenant, et damnation sur cette sagesse! — Allai au spectacle d'ennui et de far niente. — Seul dans une loge, comme je veux être toujours pour jouir du spectacle. — Vis Bocage dans L Interdiction, froide pièce. Bocage est la preuve qu'une volonté tenace ne crée pas le talent. — N'ai remarqué personne que deux femmes à chapeau blanc (catins, je pense, mais jolies,) qui se sont penchées sur le devant de leur loge pour voir jusqu'au fond de la mienne, comme si elles m'avaient connu autrefois, mais le diable m'emporte si je m'en souviens ! — Rentré et trouvé une lettre de P... qui me demande une dernière entrevue. Ai répondu que j'aimais mieux ne pas la donner, mais que si elle l'exigeait je me sacri-
fierais, — Le passé est si près de nous que j'aimerais mieux ne pas la revoir.
Aujourd'hui, je dîne avec V..., un ancien compagnon de collège, et Mœlibée Guérin, le plus dandy des amoureux de la Nature. — Je vais m'habiller.
' Au soir.
Dîné passablement, mais sans boire (moi !). — Allé avec G. . . au concert Valentino . — Vu là quelques lions et entendu la gracieuse symphonie d'Haydn. — Gaudin nous a rejoints. — Revenus assez gaîment sous un ciel de printemps. — Monté au Boulevard et pris une limonade. — Rentré. — O toujours cet home vide et muet! — Fait mille choses. — Lu du Saint-Simon, que je lis quand je ne puis faire autre chose. — Écrivain et penseur du premier ordre sans cesser pour cela d'être grand seigneur.
L'Ironie est un génie qui dispense de tous les autres et même de ce dont tous les autres ne sont pas dispensés, c'est-à-dire de cœur et de bon sens.
26o PREMIER MEMORANDUM
Ne notai rien hier. — Je lus jusqu'à deux heures avec assez d'intérêt, ressentant Tinfluence de ce beau soleil qui se jouait dans ma chambre et qui neutralisait ce réveil navré de tous les jours. — Suis allé voir ma tante. Toujours en prières et par conséquent invisible. — De là chez la marçhesa. — Cest la seule liaison de femme dont je n'aie jamais souffert : ni caprices, du moins douloureux, ni froideurs, ni maussaderies, ni changements dans le fond du cœur quoiqu'il y en ait eu souvent dans la forme, mais une intimité hardie sans exigences quoique très coquette de part et d'autre, voulant, de part et d'autre, être de l'amour, y échouant, mais n'étant ni moins vraie pour cela, ni moins confiante^ au contraire. A tout prendre, pourquoi cela ne m'aurait-il pas suffi ? Pourquoi ? — Je l'aurais moins négligée, elle qui me reçoit toujours la main ouverte avec cette étincelle perlée dans l'œil qui dit si éloquemment : Vous voilà, tant mieux! et ma
vie n'aurait pas été ce qu'elle est depuis quelque temps. — Oh! siempre ta misma cosaf
Sorti avec elle et le vicomte de B... Allé au Palais- Royal et jusque dans la rue Saint-Honoré. B... affectueux pour moi à un point dont je lui sais un gré infini. — ^ Les ai quittés. — Allé chez L. B... Pas trouvé, mais l'ai rencontré sur le trottoir du Louvre, promenade charmante (du côté de la Seine) à quatre heures d'après-midi par un beau soleil. — Causaillé tout en regardant la statue de Philibert Emmanuel qui me paraît (car je ne suis pas juge) un très remarquable morceau.
— Dîné seul. — Ai rencontré D. T. en bonne fortune, mais le diable! je ne la lui aurais pas enviée. Sa femme (pour l'instant) était longue et plate comme l'épée de feu Charlemagne. — Rejoint G... à Corazza.
— Monté ensemble jusque chez Aristide B... que j'ai trouvé et avec qui je suis allé promener et au café de Foy où il a pris du punch devant moi, qui pour ne pas insulter aux choses sacrées en ai avalé ce qu'il faut pour enivrer une abeille. — Causé longtemps. — Il est rentré. — Ai remonté le Boulevard avec le double ennui de la tristesse de l'esprit et de la souffrance du corps,
— Ai trouvé une lettre de P... une lettre furieuse, et dans les expressions insultantes (mais elle n'insulte pas) de laquelle il y a plus d'affection que dans tout ce qu'elle m'a jamais dit : et pourquoi cette colère ? —
262 PREMIEH MEMORANDUM
Je lui ai répondu et montré qu'elle avait tort avec la plus grande douceur et mansuétude. — Sera-ce donc là la dernière parole entre nous ? — Couché dans l'impossibilité de commander à mon attention.
Aujourd'hui temps superbe ! — Écrit ceci et une lettre à G... — Je vais au bain et rentrerai. — C'est ce soir que je dîne chez la marchesa.
Au soir.
Je rentre et il est une heure du matin. — Allé au bain et pris du bouillon et un verre de bordeaux. — Les nerfs écrasés. — Revenu chez moi l'âme à la renverse, — une vraie crise morale. — Aurais tant souhaité de dormir, oui ! même du sommeil sans fin. — Me suis dévoré le cœur jusqu'à quatre heures et demie. — Le coiffeur est venu. — Habillé, — et puis chez la marchesa.
Elle était d'une beauté splendide, grave, pâle, idéale, et que je ne lui connaissais pas; les cheveux en bandeaux et une émeraude sur le front, les épaules découvertes, et noble et belle ainsi à rendre fou Léonard de Vinci, s'il revenait au monde. — Je le lui ai dit. — Madame de Saint-M... était là, sucée, pâle, yeux cernés, moustaches brunes, l'air v/gnff rfJoAtf/j/jor, en tout fuseau
peu souhaitable, malgré la physionomie de ses petites moustaches de velours, — caillette pour l'esprit, — bas-bleu céleste, — jetant le mot, ce que j'abomine, au lieu de le dire lentement. — On a solidement bu. — Je me suis contenu le plus possible, mais la contagion de l'exemple est venue jusqu'à moi. — La marchesa m'a dit, en jouant, de lui écrire des vers sur son album. Voici ce que j'ai écrit :
Vous voulez donc que sur la blanche page, Fruits d'un arbre flétri soient écrits quelques vers ? Oh! pourquoi votre cœur n*a-t-il pas pour image Ces candides feuillets à mes regrets ouverts I J'essaierais d*y tracer peut-être avec délices Le doux mot qu'en raillant vous dites chaque jour, Mais votre cœur, hélas 1 est si plein de caprices,
Que la place y manque à l'amour!
Rentré. — Pas trouvé de lettre de P... — Et que voilà ta suprême parole! — Écrit ceci et couché. — Bonsoir.