Lundi
N'ai rien écrit hier. — Je rentrai fort tard, souffrant de la poitrine, et je me couchai. — J'étais allé au concert. — Y avais trouvé B... avec madame G... sa cousine. — Un monde fou, mais pas d'aristocratie.
Aujourd'hui, levé à une heure. — Travaillé. — Lu Bulwer (England and the English), Pas content de l'ouvrage. Ennuyeux et radical. — Habillé, et attends Th. pour dîner.
Au soir.
Oublié de noter que j'ai reçu ce matin une lettre de ma mère. Me parle de sa belle-fille, qu'elle dit bonne et d'esprit. Nous verrons bien. Oublié aussi de noter une visite du docteur Marty.
J'avais l'intention de faire des visites. Ai renoncé à mon projet à cause du froid. Thébaut venu. — Achevé d'habiller. — Sorti. — Dîné chez C. — Au café. — Été assez sobres pour des gaillards comme nous. — Monté au Boulevard. — Redescendu à cause du froid. — Mal en train. — Rentré.
Cest aujourd'hui (cette nuit même) que se marie monsieur mon frère. Dans quelques heures la cérémonie va se faire, et deux vies ne seront plus que... deux. Hélas! toujours deux! L'unité est-elle donc impossible? Je n'ai pas voulu assister à la triste bouffonnerie, cependant il y aura là de bonnes figures à étudier. Le marié avec son enthousiasme légal, — la mariée avec sa confusion un peu hypocrite, — et les parents contemplant, l'œil humide, le tableau du bonheur conjugal. — Par une pareille nuit, l'église sera froide. Est-ce un présage ?
Si je me mariais, moi, quel air aurais-je? Quelque amour qu'on ait pour sa femme, à vingt-six ans passés, peut-on avoir l'air heureux? On a plutôt l'air triste quand le cœur est heureux à cet âge. La crainte de tout perdre n'est-elle pas au fond (mais seulement au fond) de nos joies. Oh ! je ne veux point y penser.
4 Octobre 1836.
Souffrant extrêmement dès le réveil. La poitrine enflammée et douloureuse, la tête lourde, les nerfs abîmés. — Levé tard, vers onze heures; la pensée aussi mal que le corps. — Lu le journal. Rien que des sot-
tises ! — Écrit une lettre à Léon. — Lu Bulwer. Toujours mécontent. A part les grands poètes, je ne crois pas que les Anglais puissent faire un bon livre et en aient un. Le subtil génie de la prose leur échappe. — D'un autre côté, le livre de Bulwer est une étude sociale. C'est un livre de nuances. Il fallait à l'auteur plus de finesse d'aperçus qu'il n'en a pour le bien faire, et peutêtre une autre position dans le monde pour bien observer.
11 y a dans Don Juan, malgré la verve malicieuse de l'auteur et par conséquent un peu exagératrice, et dans quelques pages des Mémoires de Lord Byron, plus de vérités saisies, plus d'intuition des défauts très per^ sonnets de la société Anglaise, que dans tout Bulwer qui l'a fait poser devant lui.
Reçu une lettre de madame de F... Me dit avoir déterré une position avantageuse pour ma protégée Maria. Mais celle-ci est malade, et c'est ainsi que tout va de travers dans ce meilleur des mondes possibles. — Réponds à la gracieuse missive par un billet plus gracieux encore. — Repris Bulwer. Lu jusqu'au tomber du jour. — Il fait un temps affreux : un ciel bas, noir, du vent, de la pluie, des rafales, du froid; un temps fécond en mauvaises pensées. — Pas sorti. — Renvoyé le coiffeur. — Rêvassé de ce mariage. Je ne sais pas pourquoi j'y pense ainsi. Puis à ... puis
à ... Sur quelle diable de montagne russe glisse la pensée ! Impossible de V enrayer quand elle a pris certaines directions. — Allumé la bougie. Lu Bulwer jusqu'à l'ipécacuanha.
Il dit que le ridicule en France s'attache aux manières, et en Angleterre aux émotions. Qu'on ne supporterait pas dans ce dernier pays la chevalerie de Chateaubriand, la grande idole de Jagrenat de nos plus spirituels badauds de France ; que Lord Byron fut mortellement déconsidéré par son départ pour la Grèce aux yeux des Ladies. — Au fait, ce petit enfantillage militaire était assez ridicule. Mais l'amour de l'antithèse égare l'insulaire. Nous ne pardonnons guères plus aux émotions qu'aux manières inélégantes. (Voiries chagrins de madame de Staël a propos du dénigrement et de l'enthousiasme.) La faveur actuelle de Chateaubriand est bien plutôt une moutonnerie ou un parti pris politique qu'un engouement. — Envoyé chercher à dîner.
Au soir.
Dîné voracement. — Mis en colère parce que le libraire n'avait ni les livres ni les journaux que je lui ai demandés. — Repris ma lecture, quand H... la maîtresse de ... est arrivée chez moi à ma très grande
surprise. Elle veut renouer avec ... qui ne l'aime plus. C'est une femme qui croit à la puissance des coquetteries, caresses et autres choses qu'on pourrait appeler du fameux mot de Buffon à propos du style ou du geste (lequel des deux?): le corps qui parle au corps, — Ne lui ai pas donné grande espérance. Quand on a affaire à un homme faible et sensuel, on le grise encore une ou deux fois, mais c'est tout; — à un homme fort, du moment que le plaisir n'est pas intellectualisé par le sentiment ou l'imagination, on s'avilit à pure perte : les ivresses décolorées et rares que l'on essaie de provoquer sont impossibles.
Causé jusqu'à neuf heures et demie. — H... partie, lu encore Bulwer. 11 faut que je finisse le volume et que je le rende avant mon départ pour la Normandie. Or je désire partir Samedy. — Rallumé le feu. — Bu de l'eau. — Lu les douze premiers chapitres du quatrième volume de Pausanias. — Ennuyé jusqu'à la rage comprimée. Écrit ceci, et vais dormir si je puis. Fera-t-il assez beau pour que ma fragilité puisse sortir demain?
5 Octobre 1836.
Levé souffrant, mais moins qu'hier et aussi tard. — Tbéb... est venu comme je sortais du lit. — Pris de-
vant lui un bain de pieds brûlant et fortement sinapisé.
— C'eût été un excellent exercice pour un Spartiate.
— Lu les journaux, — puis Pausanias, — puis Bulwer tout le jour. — Mon Dieu! comment s'y prennent les gens qui ont de l'intérêt pour ce qu'ils font? — Coiifé.
— Essayé des vêtements neufs. Allaient bien. Le culte de la forme se soutient toujours en moi, ce qui prouve que le diable, si vieux qu'il puisse être, ne devient point ermite, et que les proverbes en ont menti !
Car vieux, je le suis, à croire que ce qu'ils appellent mon âme fut forgée le premier jour de la création.
Sorti. Dîné avec Gaudin chez C. — Au café. — Ohermana était magnifiquement pâle ce soir, et des yeux cernés comme si elle se les fût noircis et peints à la manière Turque et qui donne tant d'expression au regard. J'ai le plaisir le plus désintéressé à regarder cette femme. — C'est l'impression pure de la beauté, non de la beauté parfaite, car je sais les défauts é^Obermana^ mais de la beauté néanmoins : la beauté n'excluant pas l'imperfection ou les imperfections, mais les noyant dans un ensemble harmonieux.
Monté au Boulevard seul. Un temps sale et humide,
— Fait une visite à ... Personne! — Revenu. — Rencontré F. B. Promené ensemble. Parlé Histoire et de ses travaux actuels. Passé beaucoup de temps à bavarder. -^ Allé chez XdiGraciosa^ pauvre penchée qui se re-
1>REMIER MEMORANDUM 49
dresse. Très changée. — Rentré. — La coupe de l'ennui déborde ce soir! — Pas un jour impuni! pas un malheureux jour!
6 Octobre 1836.
xMieux aujourd'hui que les jours précédents quoique je n'aie pas fermé l'œil de la nuit. — Levé de bonne heure. — Reçu une lettre qui me force à partir Samedy matin. — Écrit un billet à Th... —Habillé. -—Prêt à sortir à une heure, pas auparavant, parce que ces messieurs G ... et T. . . sont venus. — Allé déjeuner au Palais-Royal . — Un temps superbe et chaud, dilatant de souffles printaniers. Cette saison a des caprices charmants et cruels. — Déjeuné. — Monté jusque chez ... — Me suis senti une envie irrésistible de dormir et j'ai dormi une demi-heure chez G... — Lu ensemble de beaux vers (JLa Mort de Socrate, divin poème, niveau très élevé, que l'auteur n'a pas repris). — Allé chez la Geslin. Fait mes emplettes. — Retenu une place à la diligence. — Passé, d'habitude, chez la Graciosa, Pas trouvée. — Rejoint Gaudin chez moi. Dîné. Pris du café et du kirsch-wasser, puis au concert. — J'ai donc échappé par la musique et quelques beaux vers, à cette vie matérielle qui m'a pressé aujourd'hui de toutes parts.
— Très content du Concert. — Remarqué une femme digne du pinceau de Murillo pour le genre de beauté.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que c'est beau d*être beau ! — Moins impressionné pourtant par cette femme que mon ami M. de G...
Il m'est arrivé une plaisante aventure en allant à ce Concert. Une femme (entretenue sans doute), bien mise, brune, jolie hardiment, des yeux noirs, mince (trop mince même), est passée près de moi. L'ai regardée, mais sans affectation. Alors elle a rebroussé chemin, m'a suivi, et me joignant bientôt m'a dit bonjour en me tendant la main avec une grâce, un aplomb et une désinvolture parfaite. M'a saisi le bras. J'ai cru pendant tous ces préambules qu'elle me prenait pour un autre et je l'ai laissée s'enferrer, mais point! Elle ne confondait mon moi avec celui de personne. M'a dit m'avoir rencontré là et là (elle a cité juste) et brief m'a engagé à aller la voir. M'a dit son nom et son adresse. — N'est-ce pas singulier ? Non qu'une femme raccroche un homme dans la rue, mais qu'il y ait quelque chose de personnel à cela, lorsqu'on n'a jamais parlé à cette femme et qu'on ne l'a pas même remarquée ?
Revenu du concert par le Boulevard. — Soirée fraîche. — La pluie est tombée au moment où je quittais G... — Jeté dans un cabriolet. — Rentré. —
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PREMIER MEMORANDUM fl
Causé avec ... — Écrit ceci. — Appris que madame de L. R. ne peut me recevoir demain. Vais lui écrire pour lui soupirer mes adieux.
7 Octobre 1836.
Levé bien portant. — Lu les journaux. — Écrit à madame de L. R. — Pris un bain de pieds. — Déjeuné. — Écrit à T... pour mon poignard. — Soldé des notes.
— Que tous les diables d'enfer emportent les commissions ! Reçu une visite de L. S. — Appris que Gr... a menti par peur et que lui, L. S., m'avait dit vrai. La bêtise et la lâcheté combinées ne peuvent guères aller plus loin. — Habillé. — Sorti. — Acheté un tablier pour A... et un bonnet de voyage pour ma Seigneurie. — Allé chez madame F... — L'ai trouvée. — Puis chez la marchesa, — Je croyais qu'elle me boudait, mais non ! Les persiennes étaient fermées, et l'on m'a répondu qu'elle ne revenait de Nogent qu'à la fin du mois. — Revenu. — Dîné. — Allé au concert avec G... et de G... — Une cohue indigne et un mauvais choix de musique. Dandies, furieux^ lions y abondaient, ndais n'ai pas revu la jeune femme d'hier.
— Rentré, — et dans les angoisses de l'emballage jusqu'à ce moment. — Il est trois heures du matin.
lU
p PREMIER MEMORANDUM
J'aime mieux ne pas me coucher que d'être agité sans dormir comme je le serais si je me jetais sur mon lit. On me réveillera demain à quatre heures et demie. Mais je ne dormirai pas.
Je quitte donc Paris, et pour combien de temps ? Le moins longtemps possible. Les conditions nécessaires à une existence, même de quelques mois, en province, me manquent trop. Cependant... mais non! tout est irréparable. — Paris ou les longs voyages, voilà ce qu'il faut à un homme aussi ennuyé et aussi vieux que moi. — Cette vie de Paris convient si bien à l'ennui des passions trompées. — On marche si nonchalamment sur le sol que tout ce fusain ne garde pas votre trace. Des relations qui se nouent et se dénouent comme une jarretière (emblème souvent!), un désaimer facile, des détachements pleins de grâce qui allègent la vie, un scepticisme charmant, et puis cette profonde indifférence qui est l'amabilité suprême, — car les êtres passionnés tourmentent la vie de tout le monde, les indifférents, au contraire! — Quelques mensonges sans importance et sans effort, phraséologie en harmonica à l'usage des gens civilisés, et ils sont aimables comme cette madame de Vernon (dans Delphine), l'idéal de la femme des sociétés perfectionnées, la figure la plus fine qui ait jamais été tracée de main de femme ou d'homme, et qui était autrement
PREMIER MEMORANDUM f^
difficile à attraper qu'une physionomie passionnée, primitive, forte, saisissable en gros et surtout par le mouvement. Je ne crois pas que les littératures du monde moderne aient produit rien de plus achevé.
J'ai rencontré aujourd'hui un homme qui resssemblait tellement à ... qu'on aurait dit une vision. Je ne puis rendre l'impression de cette ressemblance. C'était ... c'était fou. Si je le rencontrais souvent dans le monde j'en serais fâché, car je lui ferais des avances singulières et comme je n'en veux faire à qui que ce soit. La mort, sans doute, qui frappe toutes choses d'une grande manière, la mort a donné à cette ressemblance le pouvoir qu'elle a eu momentanément sur moi. Si ... avait vécu, qu'aurait-elle produit? Cependant les ressemblances me dominent toujours, je ne sais pourquoi ; il ne faut qu'un trait, un mot prononcé comme Vautre le prononçait, une analogie quelconque pour que je la démêle sur-le-champ et que mon intuition me mate aussitôt. Je le disais un jour à ... qui s'en fâcha, ne comprenant pas ce panthéisme de sympathies mystérieuses. Plus une femme a de cœur, moins elle a d'étendue d'esprit. Madame de L. R. me niait cela aussi l'autre jour, ou sans le nier, le ravalait. « Je serais très peu flattée de cela, » disait-elle. Mais pourquoi non ? Qui donc est. vous en vous, madame, pour que votre vanité dise : « Je ne veux pas que vous aimiez cela en
d'autres qu'en moi, quoique cela ne soit pas différent?... » Enfin, l'influence en question est tellement grande sur moi qu'un nom me rend plus bienveillant, et il y a des personnes pour qui je ferais beaucoup de choses parce qu'elles portent un certain nom, et sans autre raison que celle-là.
Et maintenant je ferme ce livre que je ne r'ouvrirai qu'à Caen. — La pluie tombe à torrents. — Regardé à travers mes vitres ; pas une étoile I et le jour ne paraît point encore. Ces départs sont tristes. Je désirerais rouler maintenant.
A Caen, ii Octobre 1836.
Je suis depuis deux jours à Caen. Ces deux jours, je les ai passés sans les noter, mon Journal étant resté derrière moi avec une partie de mes bagages. — Je l'aurais eu, que j'eusse voulu oublier encore de les noter. — Ils ont été trop pleins de choses irrévélables.
Levé vers onze heures. — Je me lève tard parce que je lis étant couché, ce qui vaut mieux que l'agitation de la pensée, cause ordinaire d'insomnie. — Habillé.
PREMIER MEMORANDUM ff
— Descendu. — Déjeuné avec des huîtres. — Lu la dernière brochure de M. de Bonald, que je ne connaissais pas. — Écrit une longue lettre à G... — Lu les journaux. — Repris mon volume jusqu'au dîner. — Dîné. — Causerie du dessert avec Aimée *. — Fini le volume tie de Bonald. — Lu de l'Anglais. — La soirée s'est écoulée ainsi. — Un temps de pluie et de vent ce soir, mais ces deux jours précédents il a fait très beau. Cependant je ne suis pas sorti encore.
12 Octobre 1836.
Une nuit pleine de rêves pénibles. — Levé souffrant à onze heures. — Feuilleté la Correspondance de Byron. — Habillé. — Descendu. — Déjeuné. — Les nerfs en mauvais état, par conséquent Thumeur sombre. — Lu jusqu'à trois heures avec une telle voracité que j'ai avalé un volume in-8*» de 368 pages.
— Les journaux sont venus. — Ils ne contenaient rien d'intéressant. — L'Espagne patauge toujours dans les mêmes horreurs. — Couché une demi-heure à cause d'une douleur au flanc. — Relevé et repris ma lecture. — Je lis avec acharnement ici. -^ Le passé m'y
• Mademoiselle Aimée Le Foulon, qui me louait une chambre pendant mes dernières années de Droit.
Ifer.:
parle avec trop de violence pour que je m'abandonne aux impressions des lieux qui m'entourent. Je plonge ma tête dans la pensée d'autrui pour éviter la mienne, encore ne l'évitai-je pas toujours ! — Dîné. — Causé une heure avec Aimée, mais n'étais pas en train de glisser sur cette molle pente de la causerie ; — il m'aurait fallu une idée qui se fût emparée dé moi et m'eût secoué, chose dont j'ai besoin. — Je suis inerte. — Cela vient peut-être de ce que, depuis mon arrivée, je n'ai pris aucun excitant. — Je ne puis plus vivre seulement de ma propre vie, quand une passion ne me lance pas. Cela est triste, si jeune! mais cela tient à la vie que j'ai menée : Old mortality.
Je viens de lire un volume encore, mais in-i8. — La soirée n'est pas avancée. Je travaillerais, si je n'avais pas l'esprit trop abattu pour écrire. — Qu'un peu de musique me ferait de bien, et j'en manque! — Le temps est à la pluie. L'indolence me possède toujours et je ne suis pas sorti. — Ne sais même pas quand je sortirai. — Cette ville m'écrase! Je n'aime que les campagnes de ce pays-ci.
Proverbe Écossais : // ne faut pas donner à un fou un bâton pointu.
PREMIER MEMORANDUM fy
13 Octobre 1836.
Levé à neuf heures. — Moins souffrant qu'hier, mais pas bien encore. — Descendu. — Déjeuné. — Lu jusqu'à trois heures, sans m'interrompre que pour changer d'attitude, de mon lit à mon fauteuiL — Les journaux, — aussi insipides qu'à l'ordinaire. — Reçu une lettre de Gaudin. — M'apprend que Th.. . m'apportera l'eau Addisson demandée et les autres objets. — Repris ma lecture jusqu'au dîner. — Dîné. — Causé l'heure d'après en buvant de l'eau de vie dans de l'eau pour me remonter. — Pas sorti. — Un temps capricieux et froid. — Ma vie est d'une monotonie dont j'ai bientôt assez. — Griff^onné une lettre à mon frère Ernest. — Recommencé de lire et écrit ceci dans mon lit, appuyé sur le coude, à la manière Antique. 11 est tard. Différentes pensées me dominent. Une suffirait.
Caeii. — 31 Octobre 1836.
Je n'ai rien noté ces jours-ci. Je les ai passés en lectures à peu près continuelles excepté depuis l'arrivée
de Th... Sorti avant-hier avec lui pour la première fois. — Souffrant et triste. — Hier mieux, et même tout à fait bien. — Sommes allés à Lucque (Luc) au bord de la mer. — Nous étions six. — Promené longtemps sur les grèves. — Le temps était de la plus éblouissante pureté. — Mes nerfs se sont retrempés à ce souffle marin, plein de sels pénétrants, qui nous frappait la figure alors que nous fendions l'espace, en tilbury découvert lancé au galop. — La mer était d'une sérénité charmante, bleu pâle, sans vagues, sans frange d'écume au bord, se divisant -par lames légèrement soulevées. — Je l'ai vue rarement aussi calme. — Deux voiles filaient à l'horizon, sous le soleil, gracieux triangle de lin. — L'air, ce spectacle, l'immense étendue de la côte, le bruit du flux, tous ces accidents bien-aimés m'ont causé l'impression la plus vive, une de ces impressions que la Nature nous donne et que les Beaux-Arts sont impuissants à produire... Si ce n'est pourtant une musique forte comme, par exemple, l'entrée de clairons dans l'ouverture de Guillaume Tell. — Bu l'eau salée dans le creux de ma main comme une libation de reconnaissance après tout ce temps passé en exil de l'Océan, père des choses, et de ses rivages !
Dîné. — Un fougueux repas de garçons, avec ac^ compagnement de vins et d'alcools. Bu prodigieuse*
PREMIER MEMORANDUM fÇ
ment et resté froid et sombre au milieu de toutes ces têtes qui sautaient comme des poudrières. — Fumé, pour ma part, quatre cigarettes, — Revenus fort tard. — Un temps acéré de froid, mais une lune fabuleuse de clartés vives. — Le paysage superbe à quelques endroits. Hérissé de clochers Normands (Moyen Age) déliés et fins comme des aiguilles. — Fait le chemin à bride abattue. Rentrés à Caen vers onze heures. Allés au café Tison, beau nom pour un café, cet incendiaire quartier général de la jeunesse. — Joué au billard, déraisonné, ,et avalé trois bols de punch au kirschwasser. — Retourné vers une heure chez un de nos convives, le docteur A... — Trouvé sa sœur, délicieuse brune, au teint bistré avec des couleurs (par moments) frêles de fraîcheur comme une rose du Bengale, qui avait la patience de nous attendre.' — Rebu du kirsch. En ai absorbé incalculablement. Pas gris pourtant. Resté là jusqu'à deux heures du matin, et pas couché avant trois.
Aujourd'hui, les nerfs sens dessus dessous, mais la vie a été plus haut que les nerfs, elle a battu son plein^ comme la mer faisait hier devant moi, et l'intensité des sentiments a vaincu les sensations douloureuses. — J'ai passé une partie du jour avec*., et nous n'eussions pas même regardé les Mondes quand Dieu les aurait mis à nos pieds ! — Les autres femmes, que sont-elles
6o PREMIER MEMORANDUM
en comparaison de celle-là ? Ce qu'est la plus pâle des primevères à la plus brillante des étoiles. O Étoile de ma vie, lève-toi toujours dans mon cœur! Et maintenant, pas un mot de plus ! Je ne veux plus écrire aujourd'hui une pensée qui ne soit pas elle et qui fasse ombre sur son souvenir.
26 Octobre j8$6.
Je suis à Saint-Sauveur depuis deux jours. — J'ai été encore mieux reçu de mes parents que je ne m'y attendais, quoique je m'attendisse à l'être bien. — Impression des lieux, nulle. — La patrie, ce sont les habitudes, et les miennes ne sont pas ici, n'y ont jamais été. — Mes malles n'étant pas ouvertes, je n'ai pas écrit.
Aujourd'hui, éveillé à sept heures. — Levé. — Fait la barbe. — Ouvert mes malles. — Rangé. — Tisonné.
— Rêvassé. — Enfin, usé du temps. — Commencé une longue lettre à Guérin. — Achevé de m'habiller.
— Dîné. — Causé à bâtons rompus. — Monté chez moi au crépuscule. — Achevé ma lettre. — Descendu.
— M. R... était au salon. — Causé. — Ai manqué de sang-froid à cause du mouvement des idées qui m'en-
traîne toujours. — Quand donc ne ferai -je que ce que je voudrai, chose plus difficile pour moi que de faire ce que je veux? — Soupe. — Causé encore. — Dit des folies. — Remonté chez moi, — et vais me coucher et lire Gœthe.
28 Octobre. Au soir.
Rien écrit hier, sans intérêt et par pafesse. — Aujourd'hui éveillé à sept heures. Levé à huit et demie. — Pas de lettres, pas de journaux. Ignorance complète de ce qui se passe à Paris.
Le temps a cessé d'être beau. La pluie est tombée, et le vent du Nord siffle et flagelle. Les nuages sont lourds, et la bourgade inondée a un aspect désolé. — Déjeuné. — Monté chez moi. — Fait du feu et lu le premier volume des Mémoires de Gœthe. C'est un Allemand malgré tout son génie, que cet homme. — Il était devenu d'airain, une espèce de Talleyrand poète pour la sécheresse du cœur, sur ses vieux jours, ai-je lu quelque part ; mais il a commencé par l'amour Allemand, l'amour contemplatif, l'amour à la Werther qui s'ébahit d'aise à regarder une Lolotte beurrant des confitures à des marmots d'enfants ! — Je ne suis guères
touché de cette naïveté dans un grand homme. — Il y a des gens qui pleureraient d'attendrissement à cela, mais pas moi, et pourtant j'ai su aimer et être jeune aussi !
Ces Mémoires (jusqu'ici du moins) manquent de ce qu'en France nous entendons par esprit. Des réflexions assez fines y circulent de temps en temps sur l'appréciation des facultés. — Par-ci, par-là, quelques mots sur les Beaux-Arts et la Nature. — Du reste, rien qui sente Ven-train du génie. — Remarqué une fort belle comparaison sur les amours qui finissent : — C'est une bombe tirée la nuit: elle trace une parabole étincelante et se confond avec les astres comme un astre de plus, mais elle s'éteint et ne s'éteint que pour en tombant éclater. — Ainsi, quand un amour finit, il brise en s'éteignant. Cela est très beau, très vrai, et d'analogie très complète, et je ne me rappelle que l'idée, relevée sans doute par le style dans l'original.
J'ai été une partie du jour obsédé de mille pensées troublantes, — J'ai pu à peine les dompter, et long^ temps elles m'ont dominé par la volupté et la douleur ^ ces deux belles filles qu'il faudrait sculpter dos à dos et nouer dans la même ceinture. — j'ai désiré et souffert. — Pensé à... Pensé à l'avenir, le long avenir, — puis à cet hiver avenir encore. ->— Pourrotis^nous réaliser nos projets?... — Ici, j'ai vécu avec elU;, Est-ce pour cela que j'y suis poursuivi de soiivetiits?
Dîné. — Ma vie n*est qu'un mensonge. J'ai été gai ce soir. — Il est venu des hommes. Joué jusqu'à neuf heures et gagné. Des jeu)^ magnifiques à prouver la vérité des proverbes, si j'en avais la superstition. — Encore une forte tête superstitieuse, Goethe I II croyait à tous les présages et aux plus mystérieuses communications. (V. le i^r vol. de ses Mémoires,) — A neuf heures, repris une longue lettre à A... commencée. — Lui parle de ma vie ici, de M... plus jolie que jamais, mais naturelle avec moi, ce qui prouve la finale de l'Oubli, mélancolique et rieur enfant de la Légèreté du cœur humain. Tant mieux! du reste; elle sera moins jnalheureuse.
Écrit ceci, — et vais me coucher et lire un peu. Il est minuit et demi.
Interrompu, et repris le 5 Novembre.
Je ne marche que par saccades dans ce Journal. Depuis le 28, ma vie s'est singulièrement dissipée. — Visites, dîners, jeu, et au milieu de tout cela le vide du cœur et de la pensée, enfin l'existence de province. Le soir arrivait, et dans le néant de chaque jour je n'avais pas le courage de le noter.
Cependant j'ai lu et écrit, mais seulement des lettres. — G... devient d'un laconisme ennuyeux, et de Guérin fait pis: il ne répond pas. G... ne me mande rien de nouveau, si ce n'est l'arrivée de la sœur de B... et la rencontre dans le même logement de la vicomtesse A... au cou superbe de grosseur, de force sculptée et de blancheur bleuâtre. Nous irons chez elle probablement.
J'ai fini les Mémoires de Goethe. — Beaucoup moins intéressants que je ne croyais. — Le voyage d'Italie qui les termine est beaucoup mieux, mais Goethe y parle trop (du moins pour moi) des objets d'art, qui le préoccupaient beaucoup dans sa jeunesse. J'aurais mieux aimé des impressions d'un autre genre^ mais ces diables d'Allemands vivent d'une vie admirative, et je ne comprends pas que la Critique (à part les sciences) puisse exister dans ce pays-là. On y a trop le besoin d'admirer.
Mes parents sont toujours pleins de bonté douce et d'attentions. Rien ne trouble et ne troublera, j'espère, notre harmonie. — J'avais cru trouver ma mère plus changée. Au physique, elle ne l'est presque pas, si ce n'est du front, qui a un peu vieilli.
Je vais m'habilier pour dîner. — Me suis habillé. — Lu Y Histoire de la Révolution française par M. de Cony. — Ailé dîner chez ma tante. — Bu d'excellent bor-
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deaux, qui n'a pas noyé l'ennui. — Revenu chez madame de.,. Causé avec beaucoup d'impétuosité. — Dit mille bouffonneries. — Soupe. — Écrit ceci, et vais me coucher et lire dans mon lit.
7 Novembre.
Lu hier toute la journée. — Habillé le soir. — «Descendu au salon. — Un peu souffrant et d'une grande indolence. — A cause de cela, rien noté.
Aujourd'hui, éveillé à huit heures. — Pris un bain de pieds. — Lettres et journaux. — Cette folie de Louis Bonaparte est pitoyable. Ce sont là des conjurés de collège auxquels il faudrait donner le fouet... — J'aurais cru Paretto et Fialin de P... compromis dans cette échauffourée, mais ils auront trouvé cela trop bête, car j'ai vainement cherché leurs noms.
Lu Cooper dans mon lit jusqu'à onze heures. — Levé. — Habillé. — Lu encore. — Dîné. — Pas content de mon appétit, qui est toujours vorace et que je dois mater si je ne veux point gagner ce malséant embonpoint dont j'ai toujours eu horreur. — Bu de la liqueur après dîner et fumé une cigarette. — Allumé du feu et repris Cooper. — Nul intérêt dans cette lecture et à peine de l'attention. — Le souvenir de ...
me dominait entièrement et remuait en moi des flots de tristesse. — A quatre heures, R... m'a apporté une lettre qui était d'Elle. — Toujours la même, toujours ! Je n'ose penser à ce que deviendrait ma vie si ce dernier cœur allait changer aussi^ mais je ne crains pas... Non ! je ne crains pas... car si je craignais, je... Je ne le dirai point devant vous, chastes Étoiles I
Resté sous le poids de cette lettre jusqu'à l'heure où je suis descendu au salon. — M. de Saint-Q. est venu m'ofFrir son tilbury pour demain. — Accepté. — Je vais à Sainte-Colombe. La marquise d'H... y sera. — La connais seulement par ouï-dire, à travers les malveillances de province qui, comme certains cristaux colorés, décomposeraient la lumière. — N'en veux rien penser avant de l'avoir vue. — Reçu ma cargaison de liqueurs et le manuscrit de Germaine que je ferai lire à Léon. — Fait une visite à ma tante, la mère des sept douleurs à l'en croire. — Cette femme a la fureur d'être malheureuse. — Je me suis plongé dans une excellente bergère devant un grand feu et l'ai écoutée patiemment gémir comme une Élégie, dans un état qui tenait de l'ennui et de la résignation, silencieux, les yeux à moitié clos et la main jouant avec le gland de mon bonnet de velours noir. — Rentré. — Soupe. — Pris une espèce de grog composé de sucre, d'eau-de-vie et d'eau chaude, un puissant digestif.
j'en réponds ! — Monté chez moi. — Feuilleté certains papiers avec une inexprimable tristesse. — Aujourd'hui a été un jour fatal pour ce diable de sentiment qui amollit et par conséquent ne vaut rien. — Fini Cooper. — Vais me coucher, et de peur de cette grande souffrance trop connue et redoutée, l'oisiveté dans l'insomnie, je lirai probablement encore, jusqu'à l'arrivée du frère de la Mort, qui sans les songes dont il est rempli serait aussi beau que sa sœur Éternelle. — Il pleut au dehors et mon foyer s'éteint. Felicissima Notteî
10 Novembre.
Passé les jours précédents à Sainte-Colombe. — Vu la marquise d'H..., une inconsîstent woman! — Nul débris de Beauté: un œil flétri, un teint plaqué de blanc et de rouge, du bavardage sans esprit et des manières pleines de prétention. — Absence complète d'aristocratie enfin. — Je crois avoir déplu considérablement à la dame, car elle ne m'a pas prié d'aller chez elle à Paris, chose dont je ne me pendrai pas, connaissant comme je le fais le salon de cette catin dévote et carliste. — Elle a vu dès les premiers moments que
je ne grossirais pas le nombre de ses courtisans, et j'ai imprégné le peu de paroles adressées à elle d'une forte dose d'ironie, reprenant en sous-œuvre ce quMle disait et l'exagérant jusqu'à l'absurde. — Après le thé, assisté à des conversations littéraires vraiment curieuses. De la critique comme celle du marquis et de la bégueule de VÈcole des Femmes. — Que ce pauvre Guérin aurait souffert en écoutant cela! Moi je riais, mais ce rire était triste. On jaugeait les bêtises. — Revenu ennuyé et avec des torrents de mépris pour tout ce que j'ai vu et entendu.
N. B. Ce qui me frappe le plus en province, c^est le faux.
Aujourd'hui, réveillé souffrant après une nuit agitée. Une torpeur plutôt qu'une douleur de tête, et des déchirements dans la poitrime. — Lu les journaux. Rien de neuf, si ce n'est le succès de Gomez et de Las Carlistas en Espagne, et l'arrivée du danseur Guerra à Paris, baladins parfumés et baladins sanglants. — Repris V Histoire de la Révolution par M. de Cony. Mauvais livre, sans style, où respire l'esprit de parti le plus outrecuidant et où l'on vomit l'injure contre le duc d'Orléans, afin d'en éclabousser son fils. Mais vaine tentative ! Cet homme sans passions n'appartient qu'à l'Histoire des temps futurs, qui rendra justice à sa prodigieuse intelligence.
Levé vers midy. — Habillé. — Joué avec les chats et les ai observés jouer. — Commencé une lettre. — Dîné, — assez bien. — Pris du vin de Malaga et du kirsch-wasser. — Sorti dix minutes dans le jardin. — Les objets extérieurs, mais surtout une pierre et un poirier qui n'ont pas changé depuis mon enfance, m'ont rappelé les jours passés. — Je m'étonnais de n'être pas ému de souvenirs qui auraient ému un autre que moi. Je ne l'ai été en remontant ainsi la chaîne de mes jours qu'en arrivant à l'époque de mon amour pour... Mais aussi c'a été la vie pour moi et une affreuse, délicieuse et profonde vie, profonde comme les mers ! — Elle m'a fait homme. — Tordre le cœur épuise les larmes de l'enfant. — Les meilleures épées (celles qui flamboient aux mains des archanges) sont tordues. Il en est ainsi de nos âmes. Quoique je devienne maintenant, je porterai les marques de cette vie passée. A moins de m'anéantir. Dieu lui-même ne pourrait pas l'effacer. —
Donné des manchettes à blanchir. — Reçu une visite de Saint-Q. — Ennuyé doublement par moi et par les autres. — Monté chez moi. — Rêvassé. — Plein de pensées qui cherchaient à déborder et que j'ai retenues, mais douloureusement, comme on retient son haleine dans son sein. — Oh ! dès demain je balaierai mon esprit de ce limon du fond des eaux, en me jetant
yO PREMIER MEMORANDUM
à quelque idée qui soit le soufifle de toute cette écume que je veux répandre et sécher sur les grèves d'une imagination devenue aride. — Traduire, penser, étudier, attirent l'attention et la maintiennent. C'est excellent pour le tous-les-jours. — Mais quand on a de certaines facultés, un esprit violent^ ce fragment de poète que je sens en moi, il faut parfois autre chose qu'une étude sévère. Il faut se jeter en dehors pour s'affaiblir. 11 faut ouvrir les veines à cette imagination torturante et la plonger, comme Sénèque, dans le bain chaud où elle finira par mourir.
Écrit à Th... — puis à G... — puis à Léon. — Pensé à ... et aussi à Paris et à notre vie écoulée et qui ne recommencera plus, du moins dans les mêmes termes. H... est venu et m'a demandé un avis comme à un avocat. Fort heureusement, le point de Droit n'était pas difficile. M'en suis débarrassé honorablement et sans embrasser ma cliente, une jeune fille pourtant. — Soupe. — Causé au coin du feu avec ma grand'mère. — Souffrant toujours. Écrit ceci, et je prends l'envie de dormir.
Lu. — Écrit. — Travaillé toute la journée d'hier. —
Le soir très souffrant et couché sans avoir écrit de mon Journal. — Pas sorti que dans le jardin.
J'ai commencé un conte (Bruno), C'est une soupape à certaines idées qui m'obsèdent. J'en écrirai un bout chaque soir. — Aujourd'hui levé toujours souffrant, après une nuit pleine d'affreux rêves. Le temps qu'il dure, le rêve est une réalité ; et après qu'il est évanoui, le souvenir n'en fait-il pas une réalité encore ?
Habillé. — Lu les journaux. — Il y avait dans les Débats une lettre sur l'Espagne infiniment remarquable. — De qui est-elle ? Je ne sais. Elle est signée A. G. — Sorti dans le jardin. Un temps meilleur qu'hier. La terre est mouillée des pluies tombées, mais du moins le soleil a brillé jusqu'à une heure d'après midi, — Rentré à cause du froid après ma promenade. — Lu et corrigé le manuscrit que je dois envoyer à Léon, afin qu'il ne se crève pas trop les yeux dans un pareil griffonnage. — Écrit ceci, et vais dîner, ce qui peut passer pour un déjeuner dans les habitudes de Paris.
Au soir.
Dîné. — N*ai mangé que des huîtres de rocher. — Lu jusqu'au jour tombant» — Pas sorti. — Rêvassé. — Réfléchi sut ma vie ici. Il me serait impossible de
la faire durer longtemps, malgré l'amabilité vraie de mon père et de ma mère. — J'ai besoin de Paris, peutêtre parce que je ne suis pas heureux. — En province, il faut vouloir le mouvement; à Paris, il vient vous trouver, ce qui arrange fort un caractère aussi indolent que le mien. — Souffert de l'estomac et des nerfs. — Pris de l'éther dans de l'eau sucrée. — Continué V Histoire de la Révolution. — Ma mère m'a envoyé chercher pour jouer. — Perdu. — Soupe. — Causé au dessert, mais non longtemps. — Remonté chez moi. — Écrit ceci, et vais me jeter au lit et lire.
Interruption du Journal pendant quelques jours. — Ma belle-sœur est arrivée, et depuis ce jour j'ai dissipé mon temps sans en rien retenir. A peine si j'ai lu. — J'ai usé la vie à dire des balivernes comme une femme et avec des femmes. Combien vit-on dans la vie ?
Mais à présent ;> retourne en grondant à mon antre. Les premières politesses sont faites, et je ne suis pas assez intéressé par ce que je vois et j'entends pour sacrifier à cela mon besoin d'être seul et de travail.
Hier, Dimanche. — Fait éveiller pour aller à la messe de six heures. La nuit dure encore à cette heure dans la saison où nous sommes et j'aime cette messe dans l'obscurité. On voit le jour blanchir peu à peu les vitraux de l'église ; l'autel seul est éclairé par les cierges, le reste est dans l'ombre. A peine si l'on distingue les femmes d'ici, le capuchon de leurs mantelets sur leurs têtes. Tout cela a un caractère mélancolique qui me touche. C'est aussi une impression d'enfance. — Lu hier la Revue des Deux^Mondes. Il y avait une lettre de madame G. Sand. — Pleine de verve de style à certains endroits, mais d'un républicanisme de mauvaise tête, à la Rousseau, et d'expressions analogues, ce que j'ai en détestation et en dégoût.