Jeudi
Éveillé à huit heures. — Lu dans mon lit VOrganisation judiciaire, de Bentham, livre bien fait, le meilleur ouvrage de Tauteur et qui a résisté dans mon esprit à une seconde lecture. — Habillé. — Continué ma lecture. — Les journaux ne sont pas venus aujourd'hui. — Après Bentham, lu Shakespeare jusqu'à l'heure de la toilette. — Avant dîner, reçu une lettre de ... une de ces lettres qui influent sur mon humeur le reste de la journée et qui consolent de l'ennui de vivre. — Dîné. — Sorti après dîner. — Le temps était sec. Beaucoup de vent et un soleil d'hiver. Le froid m'a saisi. — Fait une visite à ces dames D... Elles m'ont donné d'excellent café, et je suis resté à causer chez elles jusqu'à neuf heures. — Rentré. — Soupe . — Pris du grog pour animer mes esprits déjà fort excités. — Raillé ma belle-sœur. — Monté chez moi. Mon feu s'était éteint à m'attendre. — Couché. — Écrit une lettre dans mon lit et ceci enveloppé dans mon manteau. Bonsoir/
Le 25.
Éveillé à huit heures. — Pas levé, écrit et lu dans mon lit* — Envoyé un billet à Alfred B... pour le prier
de me prêter quelques livres dont j'avais besoin. — Pauvre B...! sa femme est extrêmement malade, il la quitte à peine. Est-ce qu'il l'aimerait assez pour que ce lui fût un affreux malheur de la perdre? Quelle vie changée que celle de cet homme ! Il a à peine trente ans et le voilà éteint, calme et serein, cultivant les fleurs, un peu la musique, chérissant la solitude. Quelle série d'idées, quelle réflexion, quelle transformation intérieure l'a conduit au point où il est arrivé ? Est-ce la fatigue? Je crois que la fatigue et l'ennui décident d'à peu près tout dans la vie des hommes, à une certaine période de leur existence, mais on va bien loin encore quand on est lassé !
Levé. — Lu les journaux. — Il y avait la seconde lettre sur l'Espagne, dont la première avait été si remarquable. Aussi intéressante que la première. — Reçu un billet d'Alfred B... en réponse au mien. — Sorti dans le jardin. Un temps gris et couvert, avec disposition à la gelée, que je préférerais de beaucoup aux pluies continuelles qu'il fait ici. — Commencé une Vie de Buffon par Condorcet, — J'ai envie d'étudier un peu Buffon, sous les rapports du style, quoique ce styliste ne m'ait jamais plu. — Mais peut-être ai-je tort? Je me romprai à cette lecture. Il faut cesser d'être exclusif, rude combat que j'ai à me livrer.
Dîné. — Un damné dîner maigre I Nous suivons
rigoureusement ici la règle catholique. — Ai combiné du kirsch-wasser et du curaçao et ai avalé le tout en guise de digestif, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir un furieux mal d'estomac. — Une souffrance vague, la paresse, l'ennui, m'ont fait rester dans le salon. — 11 est venu du monde. — Je me suis couché, à moitié assoupi, à moitié triste, sur le canapé. — La nuit est tombée. — Des fragments de vie écoulée se présentaient à mon esprit. L'âme souffrait plus que le corps. — Après une lutte dont personne n'a pu se douter, j'ai demandé ma lampe et suis monté chez moi. — J'ai écrit une longue lettre à G... pour me soustraire à certaines idées. — Repris et achevé la Vie de Buffon par Condorcet, — Pâteusement écrite, avec abus de mots vagues, abstraits, sans couleur. Nulle recherche des influences de la vie sur le talent. De la critique générale sans profondeur et sans application intelligente. — En somme, une pauvre chose, comme tout ce qu'a fait Condorcet, je crois. — C'était un homme dont toute la valeur personnelle consistait dans un esprit de parti d'une énergie, d'une persistance et d'une abnégation incomparables.
Je n'ai pu veiller, je tombais de sommeil.