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Samedy

Éveillé à huit heures. — Lu et écrit dans mon lit jusqu'à onze. — Levé. — Habillé. — Descendu. — Pas de lettres. — Lu les journaux. — Perdu le temps à diverses, choses. — Dîné. —^ Fumé. — Rêvassé une partie de l'après-midi. — A quoi? D'abord à... alpha et oméga de toutes mes pensées. Mais qu'elles meurent à la place où elles naissent, et que le monde, ce troupeau d'esclaves sans cœur, les ignore à jamais! — Triste, — maussade comme le temps; — des pluies éternelles et un vent de résonnances funèbres. — Payé une boîte qu'on est venu m'apporter, une solide boîte pour mes vagabonderies, — Fait ma toilette. — Sorti. — Passé deux heures chez ces dames D... Causé mais sans entrain. — Achevé le soir chez M. D. M. — Pas joué. — Revenu las, et couché.

Aujourd'hui (comme c'était Dimanche), levé à six heures et demie pour la basse messe du matin. — Rêvé à bien des choses pendant qu'on la disait, toutes choses

du passé. — Revenu. — Un temps de pluie comme à l'ordinaire. — Ce maudit temps ne finira donc pas? — Fumé deux cigarettes. — Causé une partie de la matinée avec ma mère, et joué avec un chat, le plus voluptueux animal qui fut jamais. — Achevé et cacheté une lettre commencée. — Dîné. — Après dîner, R... est venu m'ennuyer de ses insignifiances pédantesques. — Fumé. — Descendu le soir dans le salon. — Il est venu du monde. — Causé un peu (comme on cause en province) sans renvoi de la balle, — Ma bellesœur avait les yeux fortement cernés ce soir, ce qui donnait beaucoup d'expression à son regard. — Jusqu'ici je ne l'avais pas vue aussi bien qu'hier. — Resté d'indolence jusqu'au souper dans le salon. — Songé. — Ma santé est excellente. — Raconté des histoires de spectres et d'apparitions après souper. — Remonté chez moi. — Fait causer sur beaucoup de gens du peuple connus dans mon enfance ma vieille Jeanne, une espèce de bonne qui n'a jamais quitté la maison de ma mère. — L'ai renvoyée à minuit et me suis couché.

8o PREMIER MEMORANDUM

Coutances, Samedi 3 Décembre.

La semaine entière s'est passée en dîners. On appelle cela fêtes dans ce pays. J'étais tellement las de ces brouhahas de chaque jour et la tête si lourde chaque soir, que je n'écrivais point et me couchais. D'ailleurs quoi écrire? Si cette vie durait que deviendrait l'Intelligence ? Ce ne serait pa^ même une manière douce et bonne de se faire stupide.

J'ai joué l'Alcibiade tout ce temps. J'ai bu plus que ces Normands grands buveurs. — Ils s'étonnaient qu'un efféminé de ma taille, un damoiseau de Paris, résistât mieux qu'eux aux liqueurs fortes. — Et cela a été cependant. Mais j'ai fini, et je vais revenir à mon système de sobriété pythagorique, — sans grand effort, comme je fais toutes choses. Quand on n'a goût à rien, on laisse aisément tout.

Je suis arrivé aujourd'hui à Coutances pour voir mon frère. — Arrivé à quatre heures de matin par une tempête effroyable. — Nous sommes Sur la côte et nous recevons le vent de première main. — Levé tard. — Habillé. — Sorti. — Allé chez Léon. — L'ai trouvé bien portant et heureux, heureux au delà de toute expression, — renouvelé sur tous les points. L'ai quitté renversé, confondu, mais enchanté pour lui

PREMIER MEMORANDUM 8l

que je ne peux pas ne point aimer, enchanté de le voir dans des dispositions d'âme et d'esprit d'une placidité et d'une suavité si parfaites. — Cela dureratil? Voilà la question qui fait revers. Je souhaite pour Léon qu'il y ait dans la religion et ses pratiques un élément de fixité et de durée pour les âmes comme la sienne, vives et agitées. — Il m'a demandé un livre de prières que je lui achèterai demain. Qu'il prie par moi et pour moi s'il ne prie pas avec moi. J'aime les prières, non que je croie à leur efficacijté, mais parce que prier pour quelqu'un, c'est penser a lui.

La ville est vieille, à petites rues, à maisons basses, le tout enveloppé dans une pluie fine et dense et recouvert d'un ciel sombre et gris m'a paru d'une indicible tristesse. — Et d'ailleurs voyager (et voyager seul comme je fais, sans un être, pas même un chien, qui me suive,) me rappelle la définition de madame de Staël qui disait les voyages le plus triste plaisir de la vie. — N'ai-je pas laissé des morceaux de mon cœur derrière moi ?

— Ai supprimé le déjeuner, — pris seulement un bouillon. — Allé voir ma tante, malade et ennuyée, — rentré. — Lu jusqu'au dîner et pas ressorti de la journée.

— Pensé à... et à mes amis de Paris avec une mélancolie inexprimable. — Th... recevra ma lettre demain,

— une lettre folle et railleuse autant que je suis nerveux et morose, ce soir. — Pour ne pas succomber

SOUS le faix intérieur, continué courageusement de lire, mais l'attention lâche. — Dîné. — Ai mangé une moitié de poulet et du céleri. — Après dîner, repris ma lecture. — L'ai poursuivie dans la soirée. — Puis ai écrit à ma mère sous l'impression de ce jour d'isolement et de souffrance, mais non une lettre intime. — Depuis longtemps, je n'en écris plus les jours où j'aurais le plus besoin de confiance et d'abandon. — Tracé ce mémorandum avec une plume d'auberge, dans une chambre d'auberge, bien nue, auprès d'unfeu qui s'éteint. — Vais cacheter ma lettre, me coucher, et je lirai dans mon lit.

Dimanche. 4 Décembre 1836.

Aujourd'hui mieux qu'hier. — Les nerfs relevés et l'esprit aussi. — Éveillé à neuf heures. — Lu Shakespeare dans morilit. — Levé.— Le coiffeur est venu. — Habillé (avant de m'habiller,j'ai écrit une lettre à madame...). Prêt à midi, — avalé un bouillon debout (mon déjeuner actuelj et sorti. — Le temps est toujours gris, bas et humide, mais il se contient assez (comme ils disent ici), et la pluie ne tombe qu'avec le jour, vers le soir. — Allé voir Léon. — Causé. — Madame ma tante m'a fait dire qu'elle était trop souffrante pour me recevoir. — Fait une visite à un de mes camarades d'enfance marié

et qui m'a présenté à sa femme, — blonde comme du café au lait, pas jolie, mais de cette laideur qui parle aux passions infimes plus que la beauté même. — Rentré. — Ressorti pour une autre visite chez madame P... D... A dû être jolie, celle-là, quoique je l'aie vue assez confusément. — Pèche par le front qui manque d'intelligence, mais c'est peut-être là le front que doit avoir la femme. Je ne crois point, si je me rappelle bien les belles statues grecques, qu'elles aient le front développé. — Suis allé par le Boulevard. — Pas mal comme promenade, mais sans grandeur. — Revenu par la ville, une laide et ignoble ville, de par saint Patrice ! — Acheté du papier à lettres et de la cire. — Ai traversé la cathédrale qu'ils disent un morceau magnifique; c'est possible. Je ne me connais point en architecture. Mon impression brute a été à l'avantage de cette cathédrale, parce qu'elle est vaste et que l'espace est ce qui me touche le plus dans les églises et dans tous les monuments. — Les vêpres finissaient, ce bel office catholique qui évoque en moi par l'heure et par la psalmodie des mondes de souvenirs.

. . . Remember thee I Ay, poor ghost, while memory holds a seat In this distracted globe, remember thee !

Rentré à l'hôtel. — La pluie commençait à tomber.

IfaiïT

une pluie dense, subtile, incessante, lente, raies de petites perles fines, mélancolique parure des jours d'hiver. — Le vent recommence de souffler sa grande plainte, sa sonore lamentation. — Fait du feu, et écrit ceci avant dîner.

Au soir.

Ai reçu avant dîner une visite de F. M. M*a prié à dîner pour Mercredi. — J'irai. — Dîné fort tard. — toujours de l'appétit, — beaucoup plus qu'à Paris; cela tient, je suppose, à la différence de l'air. — Après dîner, tombé en angoisse d'ennui et de désespoir. — Pourquoi? je ne le sais pas; pourquoi cette fièvre puisque la vie est toujours la même? — Rêvassé et bataillé contre moi. — Écrit des lettres, — un courrier énorme! — Travaillé fort avant dans la nuit et jusqu'au matin, je suppose, car j'entends les coqs chanter dans les cours. 11 me prend envie de dormir.

Lundi 5.

Assez bien dormi et sans rêves, du moins pénibles. — Éveillé à huit heures et demie. — Levé. — Cacheté des lettres. — Lu Shakespeare et le commencement du

PREMIER MEMORANDUM 8f

voyage de Quin jusqu'à onze heures. — Le coiffeur est venu . — Habillé. — Sorti . — Porté moi-même mes lettres à la poste. — Acheté un livre de prières pour Léon. — Allé le voir jusqu'à trois heures. — Lu ensemble (c'est lui qui lisait; je ne me sens plus le courage de lire ce que j'ai écrit,) le commencement de Germaine^ cette désolation des désolations. — Nous lirons ainsi tous les jours jusqu'à la consommation de ce triste livre. — Revenu chez moi. — Le temps est à la pluie, mais à la pluie furieuse. G..., un de mes camarades d'école à Caen, est venu me voir. Il vit dans les boues des environs, chez sa mère, une exigeante chienne, je m'imagine. — N'est pas trop malheureux, m'a-t-il dit, et ses joues roses m'ont bien prouvé qu'il ne mentait pas et qu'il ne connaît point l'ennui :

. . . poco spera e nulla chiede !

Vases d'élection que toutes ces coquilles d'huîtres!... Et pourquoi faire le dédaigneux du Bonheur qui suffit à d'autres? Les choses et eux sont en harmonie, ils sont dans l'ordre; nous, nous n'y sommes pas! N'ai-je pas vu dernièrement le cousin de G... heureux aussi de promener tous les jours un chien en laisse? Celui-ci ne dépense-t-il pas son activité dans des occupations semblables? 11 tirote des perdrix, craint les rhumes,

met sa casquette à table, ne boit pas, n'embrasse que ses sœurs, et pour le moment porte le deuil de Charles X.

Après G... M. P... est venu me prier à dîner pour demain. — Il faut bien que je dîne chez lui sous * peine d'impolitesse. J'y dînerai donc. — D'ailleurs il faut que j'étudie la femme de ce sot probable qui l'échappe belle s'il n'est qu'un niais. — Il a fait le sentimental, et moi d'emblée, moi, « indifférent enfant de la terre », j'ai bravement prêché pour mon saint, le sans^émotion, le blank dead. — Dîné. — Pourquoi, depuis que je suis ici, suis-je plus sombre après le dîner qu'auparavant? — Influence de la digestion, j'imagine. — Écrit une immense lettre àGaudin, dans laquelle je lui fais un long portrait de ma belle-sœur, — un long portrait dessiné sans mollir avec la plume de bronze de l'Histoire et assez de verve dans l'expression. — Lui ai demandé s'il va chez la comtesse Abrial, la Dudu de Lord Byron, mais à trente ans.

Ma lettre écrite, relevé mon feu, — tisonné, — bu un verre d'eau et de vin, maudit breuvage, mais je ne veux plus boire d'excitants. — Marché dans ma grande chambre d'auberge. — Pensé à... Moins agité qu'hier soir à la même heure, mais pas tranquille encore. Les spectres de la vie sont les souvenirs. — Écrit un peu du Bruno. — Nulle abondance, nul entrain. Il est vrai que

pour aucune chose, je n'ai d'ardeur en commençant. — Écrit ceci. — Puis in bedl

Mardi — 6.

Une journée dépensée en soins extérieurs. J'étais encore couché que l'on est venu me dire de la part de Léon qu'il sortirait avec moi à dix heures et demie. — Levé, coiffé, — habillé. — A dix heures et demie au séminaire. — Revenu chez moi avec Léon. — Lu ensemble jusqu'à midi. Il m'a quitté. — Porté une lettre à la poste et exploré la ville, dont je n'ai pas été plus content qu'à la première impression. — Rentré. — Fait ma toilette. — Passé jusqu'à l'heure du dîner à lire avec Léon, et lui ai laissé mon manuscrit. — Allé dîner. — Décidément madame P.. . est encore un très souhaitable débris de jolie femme. — La couleur de ses yeux me plaît — bleu de mer — et la force de ses cheveux châtain-clair derrière sa tête. — La bouche est ce qui aurait le plus souffert du soufflet du temps, quoiqu'elle soit jeune encore, mais malgré tout c'est une pâle turquoise fort bonne à mettre à son doigt. — S'intéressant de curiosité pour toutes choses qui tombent dans sa monotone et ennuyeuse vie et en scindent le flot obscur

et lent. — En dehors de tout mouvement d'idées actuel. — Elle n'a pas lu Notre-Dame de Paris, l'opinion de sai société l'en empêchant. — Au bout de tous les actes les plus innocents de la vie, il y a toujours la balise de l'opinion de sa société que l'on ne franchit pas en province, fond de mœurs d'une hypocrisie dont on est puni par un ennui affreux. — Je comprends (quand on a du temps de reste) qu'on vienne en province passer un hiver, ne fût-ce que pour couper avec de l'ironie ces barrières de fil si respectées, ces fétus qu'on prend pour des murs de granit. — Ce fil, comme on le donnerait bientôt à retordre aux maris I Je suis sûr qu'on ferait une belle raffie de toutes ces pauvres créatures qui n'ont que leurs enfants à aimer. Il y a de ces baisers que j'ai vus donner à des enfants qui étaient de terribles actes d'accusation dressés contre les pères. Les garanties de la vertu des femmes en province sont dans le niveau général de la société, — explication des succès de garnison. — Quand il y a un scandale dans une petite ville, qui le cause? Quelque jeune homme revenu des écoles, qui tranche un peu sur le fond commun des habitants de l'endroit et qui cessera d'être redoutable quand il commencera de leur ressembler.

Mais qu'un homme habitué au séjour de Paris ou aux voyages (les voyageurs ont une supériorité nette sur les autres hommes aux yeux des êtres sédentaires

et nerveux comme les femmes) habite six mois une petite ville, qu'il soit un peu et même extrêmement singulier dans ses opinions, mais très convenable dans ses manières (éclairant toujours ses opinions par un côté, jamais par deux, et les laissant insoucieusement tomber, la province n'aimant pas la discussion et voulant s'éviter le dérangement de comprendre), dur jusqu'à la férocité dans ses jugements sur les choses et encore plus sur les personnes, mais froid jusqu'au plus complet dédain (tuant avec la parole comme avec la balle, sans se passionner), grave et intellectuel (il faut cela au xix^ siècle) dans les habitudes de la matinée sur lesquelles on vous fait une réputation, mais homme du monde en mettant son habit, le soir, et faisant la guerre au pédantisme de toutes les sortes, — exprimant des opinions austères en morale avec des paroles légères et railleuses, et des légèretés (ne pas outrer cette nuance) avec un l^angage solennel, — de façon qu'on ne sache jamais où l'on en est quand on écoute, — pas gai, et ne riant jamais que pour se moquer, le rire étant alors une preuve évidente de supériorité; pas mélancolique non plus : un homme mélancolique n'est aimé que d^une femme, — ne faisant jamais comme les autres, parce que les autres manquent presque toujours de distinction et qu'il faut marquer la sienne non pour soi-même, mais contre eux, — se posant

hardiment absurde parce qu'il y a très souvent du génie dans l'absurdité, — poétisant la beauté s'il est laid et l'humiliant s'il est beau, tout ce qu'on possède perdant de sa valeur immédiatement et les thèses égoïstes étant ridicules à soutenir, — bien tourné et ayant du regard (on se fait d'ailleurs du regard comme de la voix (à force de chanter) quand on n'en a pas), et si ces deux qualités ne se rencontrent point, toutefois et dans toute hypothèse , d'une élégance irréprochable et d'une vraie lutte de recherche avec les femmes. Nullement galant (mot qui n'est pas encore démonétisé en province) et traitant les femmes avec ce beau don de familiarité que Grégoire-le-Grand possédait, — attaquant par la vanité habituellement, et par le mépris de l'amour avec les femmes passionnées ou tendres, — tout cela relevé d'une magnifique impudence et appuyé sur une grande bravoure personnelle, et si un pareil homme n'est pas, comme dit Bossuet, un ravageur, ou plutôt une révolution battant monnaie dans toutes les chambres à coucher, j'accepte le nom d'imbécille et me crache moi-même à la figure comme observateur.

Resté la soirée chez Madame P... Elle regarde toujours son mari quand elle avance quelque chose, non par sentiment, mais par peur. — Lui ne se gêne pas et la bourre. — Elle n'a pas l'air malheureux cependant.

mais on pourrait la rendre très malheureuse en lui persuadant qu'elle Test ou doit l'être, et alors... Mais pourquoi ces pensées? — Rentré. Lu quelques papiers envoyés par Léon et un chapitre de Vlmitation qu'il m'avait recommandé de lire. Vlmitation est un livre sans saveur pour moi . — J'en sais plus long sur l'Amour que l'auteur du livre, à ce qu'il me semble. — Rêvassé. — Pas en train de travailler. — Écrit ceci et couché.

Mercredi 7. Au soir.

Levé à neuf heures. — Un temps meilleur que les précédents. — Écrit deux lettres et lu Shakespeare jusqu'à l'arrivée du coiffeur (onze heures). — Coiffé. — Habillé et allé au Séminaire. — Resté jusqu'à trois heures avec Léon, qui (Dieu merci) avance dans sa lecture. Il est profondément entré dans le second volume de Gçrmaine. Revenu, et lu une heure les Considérations sur le dogme générateur de la piété catholique par l'abbé Gerbet, — défense ingénieuse et logique, mais dont il faudrait contester les points de départ, donnés beaucoup plus par l'Histoire que par la raison. Or, c'est par de la raison et du raisonnement que l'auteur voudrait enlever les résistances, et une fois acculé

à l'Histoire, il combat de là, mais n'a plus de retrancKements. — Sorti. — Dîné chez F. M. — un dîner d'hommes. — Quels hommes, bon Dieu! — Me suis ennuyé à avaler ma langue, et, fidèle à mon système de sobriété, n'ai pas bu. — J'ai été fort content de moi, car j'ai aussi peu parlé que possible et par monosyllabes. — Les convives étaient des avocats et des notaires qui ont dégoisé adjudication tout le soir. Du reste pas une idée, pas un mot, pas une accentuation, qui sortît du bourbier du commun. Fatigué d'observer cela^ j'ai clos les yeux à demi (ce qui est le comble de la distraction pour moi) et j'ai pensé à autre chose. — Il y avait là pourtant le phénix du troupeau d'oisons de l'endroit, l'avocat D. D. — Physionomie spirituelle et souffrante physiquement, — mais un ton détestable, et n'a rien dit que l'on pût remarquer. Je ne pense pas que ce soit une tête bien forte, en le mesurant par ses opinions politiques. On m'a assuré qu'il était républicain. Que si c'est un talent de phrase, words, words, words, nous n'en avons pas eu aujourd'hui la moindre révélation. Il m'a adressé la parole une ou deux fois, mais j'avais résolu de fermer cette main trop souvent ouverte et de ne pas jeter la précieuse semence delà pensée aux cailloux du chemin. — Ai conservé sang-froid et empire sur moi-même, si bien qu'ils ne peuvent pas dire qui je suis, si. ce n'est une taille de spectre vêtu

de noir et une figure très dédaigneuse, comme le mari de Marie Stuart dans Walter Scott dont le portrait sévère et gracieux poursuit très souvent mon souvenir. Joué toute la soirée. — Ai perdu, mais peu. — Le jeu est une bonne chose dans le monde de province. C'est un rempart. Il est moins intéressant pour soi que préservant des autres. — La femme de F. M. a presque de ïhabitude^ — elle ne s'étale pas trop mafl dans un fauteuil. Du reste n'a que des cotés physiques sans beauté mais non sans puissance. — Sa sœur est tellement mal de toutes façons, que je n'en parle pas. — Rentré. — Repris ma lecture de tantôt et vais la continuer dans mon lit.

En répondant aux rationalistes, M. Gerbet, (dans son livre du principe générateur) toujours dans l'Histoire au lieu d'être dans la philosophie, se révolte contre l'assertion de M. Damiron que : la première loi de la société (à l'origine des choses) étant d'avoir immédiatement des principes positifs d'action^ il était de la sagesse divine de les lui donner en la constituant^ de les lui donner par grâce prompte et spéciale. C'est pourquoi le rôle dé Révélateur a dû succéder pour Dieu à celui de Créateur^ non qu'à cet effet il ait pris visage et corps ^ etc,^ etc.

M. Gerbet oppose à cela l'Histoire, les traditions, rexpérience. V expérience nous apprend que dans la généralité des hommes (d'abord pourquoi ce mot : généralité?) r intelligence naît à Vaide du langage qui leur est communiqué ^ etc.^ etc, (tout ce qui dérive de cette idée), et que l'hypothèse en question, inconciliable avec les lois expérimentales de l'esprit humain, implique un miracle absurde opéré sans l'intervention d*une cause miraculeuse.

D'abord, la cause, c'est Dieu, que les rationalistes affirment au lieu de le nier. Et quant à l'absurdité du miracle, je vais tâcher de répondre à M. Gerbet pour ma part de rationalisme.

Est-il plus absurde de poser le miracle de l'intervention de Dieu dans la conscience des hommes, à l'origine, quand ils avaient besoin de cette intervention pour exister socialement, que de poser le drame de la Genèse? Dieu, dans le premier comme dans le second cas, n'a-t-il pas parlé une fois pour toutes ? Ne s'est-il pas fait Éducateur dans l'une et dans l'autre hypothèse, non sous même forme, mais d'une certaine manière qu'il n'a plus employée depuis? Quelle différence y a-t-il entre ces deux miracles : je les vois tous deux nécessaires; où donc est l'absurde? L'expli-^ cation d'une origine comme celle de l'homme, c'est-à-dire d'un fort grand mystère, est hasardée dans le système des rationalistes comme des catholiques, mais

PREMIER MEMORANDUM Çf

au même titre, et non de manière à ce que l'un des systèmes injurie l'autre; car tous deux partent de probabilités et d'hypothèses (du moins dans ce cas-ci), et ils brusquent l'explication d'un fait obscurément connu.

Dira-t-on que le langage a fait depuis l'intelligence, et demandera-t-on pourquoi Dieu a agi d'abord d'une manière et à présent d'une autre, puisqu'il est certain que l'homme est le produit (intellectuellement) du langage et de l'éducation?

Mais c'est que justement le miracle était nécessaire et que depuis l'homme n'a plus eu besoin d'éducateur divin puisqu'il avait son père et sa mère. Dans l'hypothèse rationaliste comme dans l'hypothèse théologique. Dieu agissant immédiatement s'est retiré de la scène et n'a plus agi sur l'homme que par l'intermédiaire de l'homme. Pourquoi? Parce que la nature des choses et ses conséquences, la logique de Dieu, le voulaient ainsi. Dieu avait-il besoin d'agir puisque l'homme pouvait le remplacer, et la première société n'était-elle pas en germe toutes les générations de sociétés, soumises aux lois qui avaient régi la première? Dieu n'a créé immédiatement non plus qu'une fois. Opposerat-on a cette création directe, immédiate, le mode de création médiate, la génération de l'homme par l'homme, et l'intelligence comme la vie n'est-*elle pas le flambeau que les hommes se passent de main en

main, selon l'image antique, flambeau que Dieu seul alluma et que, non par rapport aux individus (car on peut se tuer et on se démoralise) mais par rapport au monde. Dieu seul peut souffler !

Jeudi, 8 Décembre.

Éveillé à huit heures et demie. — Une journée d'averses épouvantables, un vrai déluge. — Levé. — Bien portant. — Écrit une lettre. — Fini le livre de Gerbet. — Écrit la note ci-dessus. — Le coiffeur est venu. — Habillé. — Sorti. — Vu Léon. — Restés ensemble jusqu'à trois heures. — Allé chez ma tante. — Point reçu. — Revenu ici. — Lu avant et après dîner un in-S** de 42^ pages. — (Oublié de noter que je suis allé chez un libraire demander des livres). J'ai nominé cinq ou six ouvrages qu'on ne connaissait pas. — Impatienté, j'ai demandé ce qu'on avait de plus nouveau. On m'a offert Simon, ce qui montre où en est la lecture ici.

Moins triste que les jours précédents après le dîner. A... m'a écrit ce matin, mais ce ne peut être l'influence de sa lettre qui ait agi sur mon humeur de ce soir. — Je sentais bien que si je m'étais abandonné à certaines idées toujours promptes à reparaître, j'allais rétomber ! mais j'ai évité la perfide charmeresse en m'occupant. — Écrit une longue lettre à madame K... à qui je l'avais

promis. — Mon flambeau s'éteint et me force à finir la soirée, qui du reste est fort avancée, que je crois.

Vendredy. — 9.

Éveillé à huit heures. — Reçu une lettre de ... sur laquelle je ne comptais pas. — Levé et le cœur léger à cause, sans doute, de cette lettre. — Lu Shakespeare une heure, puis repris Quin. — Le coiffeur est venu. — Habillé. — Sorti.

Allé au Séminaire. — Léon a lu Germaine jusqu'à cinq heures. Il pourra finir l'ouvrage demain. — M'a donné comme souvenir le petit livre de Louis de Blois. — En le quittant, allé chez le libraire chercher les Mémoires du Prince de Canino, Dîné, et pendant et depuis le dîner les ai lus; — un in-8** de 428 pages. — Lucien m'a l'air d'un honnête homme et d'un niais à phrases, républicain incorrigible, ayant, comme tous les publicistes sans valeur, l'enfantillage d'une forme gouvernementale. Il prend la politique dans la métaphysique au lieu de la prendre dans l'Histoire, par conséquent admire Sieyès avec superstition, ce qui ne l'empêche pas d'être à genoux devant les grosses bottes de son frère Napoléon,

çS PREMIER MEMORANDUM

Ces Mémoires ne valent que par l'époque qu'ils retracent et à cause de la haute position de l'auteur. En eux-mêmes, ils n'offrent aucun intérêt. — Par Mahomet, j'en ai la tête lasse et je me couche !

My spirits grew dull, and fain I would beguile The tedious day with sleep . . .

Samedy, lo.

Levé, — rasé, — coiffe et habillé pour dix heures.

— Allé au Séminaire. — Achevé Germaine avec Léon.

— Allé chez ma tante; — pas reçu. — Retourné faire mes adieux à Léon. — Il entre en retraite y comme ils disent, et aujourd'hui passé je ne le verrai plus. — Atteint l'heure du dîner en lisant Notre-Dame-de-Paris (la dernière édition). Je n'aime pas cet ouvrage, quoiqu'il soit la preuve d'un grand talent, talent d'artiste et d'artiste plastique, procédant par masses et par détails crus, sans réflexion, sans finesse, sans philosophie. Des sauvages comprendraient cela comme un tableau de Salvator Rosa. L*un et l'autre sont de l'action.

Une idée m'est venue en lisant ce livre* Madame Dorval

a dû le lire souvent. Elle peint avec l'action de sa pantomime ce que Hugo peint avec Vacûon de son style et de la même manière. Les rapports d'imagination sont frappants.

Dîné. — Après dîner, habillé. — Mis deux cartes chez F. M. — Passé le soir chez madame P... Son mari n'y était pas, par conséquent a eu un peu plus de naturel que s'il y avait été. — Rentré. — Écrit une lettre. — Lu du Quin et écrit ceci en proie à mille distractions... je pense à ...

Dimanche, 11.

Lundi, 12.

Rien noté hier. Je prolongeai ma lecture très avant dans la nuit et j'étais tellement dominé par les idées que cette lecture avait remuées en moi que je me couchai sans jeter ici (plage aride) une écume des rêves qui se brisaient en mon sein comme mille vagues.

Aujourd'hui levé de bonne heure. — Lu jusqu'à l'ar-

rivée du coiffeur. — Coiffé. — Habillé. — Lu encore jusqu'à deux heures, heure du dîner chez madame P.. . où j'étais invité. — Y suis allé. — Quand je suis arrivé, j'ai trouvé la maison sens dessus dessous. Le feu venait d'éclater à l'intérieur; — fort heureusement on s'en est rendu maître en jetant bas un lambris. Madame P... était dans un état d'épouvante et de renversement, les nattes de ses cheveux défaites, les yeux égarés, le teint taché d'ardentes rougeurs sur un fond livide, avec des torsions de bras et des cris perçants. — L'ai étudiée ainsi. C'était de l'eflFroi sans grandeur. — Dîné fort tard à cause de cet événement. — 11 est venu du monde. — Causé et raillé. — Puis retombé dans des silences inexplicables. — Ah ! qui peut répondre à tous les pourquoi ? — Rentré. — Écrit un billet d'adieu à ... — On m'a envoyé mes lettres et mes journaux de Saint-Sauveur. — La comtesse de Saint-F... est morte; deux fiers yeux de moins. Je m'imaginais que Léonore Galigaï devait ressembler à cette femmelà. — Je pars demain et quitte cette infecte et stupide ville qui engendre mépris et ennui. — J'ai une immense lecture à faire (ytlistoire de Sainte Èlysabeth de Hongrie par Montalembert) et je clos ici mon journal.

PREMIER MEMORANDUM lOI

Saint-Sauveur-le- Vicomte. 15 Décembre.

Me voici revenu à Saint-Sauveur. — N'ai rien écrit ces deux jours, la vie n'ayant pas encore repris son cours régulier. Aujourd'hui, jeté le temps aux quatre vents du ciel ! — Levé. — Reçu des lettres. — Lu le journal, — puis la Revue des Deux Mondes du i*''*. — Habillé. — Dîné. — Joué. — Perdu. — Il est venu du monde. — Sorti. — Fait une visite à M. R. . . un brave cœur. — Promené avec lui jusqu'à la montagne de Rauville. — Le temps était froid et sec , mais beau , — le ciel bleu sombre et uni à l'Orient, jaune pâle et semé de nuages noirs au centre et rouge vers les bords, à l'Occident. La lune enveloppée de vapeurs se purifiait en montant dans le ciel. La campagne était pleine de bruits sonores. Un peu de brume aux horizons, les rivières torrentueuses. — Tout en causant avec M. R... j'ai pensé à Guérin; il aurait admiré cette nature et m'en aurait fait jouir davantage. — Rentré. — Du monde dans le salon. — Défendu madame de P... qu'on attaquait injustement. — Fait une visite à ces dames D... — Rentré. — Soupe. — Lourd. — Couché.

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17 Décembre.

Aujourd'hui, éveillé à huit heures et lu dans mon lit jusqu'à onze les Mémoires de mademoiselle Quinault aînée, ouvrage spirituel et amusant. — Levé. — Les journaux sont venus. — Recommencé de lire jusqu'au dîner. — Dîné, — un fâcheux dîner maigre I — Joué quelques parties d'écarté et perdu. Depuis plusieurs jours je suis en veine de malheur. — Monté chez moi. — Travaillé, écrit, rêvassé. — Pensé à l'avenir et au to be qui commence à poindre dans tous mes horizons. — Je vieillis, car les passions intellectuelles (épithète qui n'est que d'une vérité relative) s'emparent de moi. — Lu du Machiavel tout le soir. — Soupe. — Dit mille folies ; mais si l'on avait pu voir le fond de ce rire insensé! — Remonté et mis au lit incontinent. Demain est Dimanche, et contre mes habitudes tardives, je vais à la messe de six heures, avant le jour.

18 Décembre. — Dimanche.

Levé à six heures. — Allé à la messe. — Revenu. — Lu les Mémoires de mademoiselle Quinault tout le matin

jusqu'au dîner. — Dîné. — R. est venu. Ne l'ai pas même écouté me bourdonner ses riens aux oreilles. — Monté chez moi. — Rêvassé au jour tombant et au coin de mon feu, ennuyé et triste. — Lu deux heures.

— Redescendu. — Perdu le temps à diverses choses.

— Pas veillé.

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