A M O C R E U S E II
Encore une fois, que ne vous mettez-vous au théâtre?
Votre idée de Conservatoire est puérile : vous y entrerez très difficilement; puis, ce que vous gagnerez vous permettra au plus d'acheter des bouquets de violettes. Le théâtre, à la bonne heure ! Si vous avez quelque chance de faire fortune, c'est là, uniquement là.
Vous savez que si vous avez du talent, cela sera un accessoire fort généreux de votre
t, c'est la dernière chose qu'on vous demandera. Pourvu que vous ayez la jambe bien tournée et l'œil bien fendu, directeur et public seront satisfaits; or, vous avez cela, et, en plus, uue jolie voix, et
vous êtes musicienne. Venez" ici, je vous fais engager au théâtre. J'ai le directeur dans mon bas, ou peu s'en faut.
Pour ce qui est de vos débuts, ne vous en faites pas un monstre d'avance. C'est une des nombreuses choses de la vie auxquelles il ne faut songer que le lendemain. L'habitude du public vous viendra peu à peu, ma chère, comme, toutes les habitudes. Vous concevez bien que mes conseils et mes exhortations ne vous donneront pas du courage si vous n'en avez pas. Ceci, vous le sentez, est une condition toute physique. Mais, rassurez-vous; tout le monde est ému le premier jour ; les
AMOUREUSE I y
débuts sont toujours pleins de troubles et d'émotions, et le public, je vous jure, le public de province surtout, ne songe pas à se formaliser de voir une jolie fille embarrassée d'être regardée et qui rougit sous son rouge. Mais vous ne voulez pas quitter Par:.- : vous tenez à votre Prosper. Passons.
Je vous envoie une lettre pour M.*'", rue...: vous lui direz qu'il vous fasse e Vaudeville; il sera enchanté de vous recevoir. Puis voir rue — :: j, je crois : en prenant par la rue Montmartre, c'est la sept ou huitième maison à droite ; il y . s portraits au daguer-
réotype à la porte. Vous demanderez M.***. C'est tin charmant garçon qui a été mon amant pendant deux ans.
11 fait des pièces de théâtre.
On l'a joué. Il m'a passionnément aimée ; ceci sans fatuité.- Je l'ai rendu un peu malheureux parfois, en sorte qu'il ne m'aura pas oubliée. Vous lui écrirez qu'il vienne chez vous prendre des nouvelles de Mathilde***. Il viendra, c'est sûr. Songez au théâtre.
Matiiildf..
Dijon, mars 1S4J.
De soir en soir, ie remets
depuis quinze jours, ma chère Louise, pour vous répondre une longue lettre bien bavarde et bien paresseuse en même temps, de ces causeries à bâtons rompus, à branches cassées, dans lesquelles l'esprit se pose sans durée et s'arrête sans choix. Depuis votre dernière lettre, j'ai été occupée d'une façon absolue, excessive.
J'en ai été malade. On a été forcé de faire venir une seconde amoureuse pour me seconder. Chère petite, quelles fatigues le public nous paye en bravos! Vous ne sauriez croire à quel point le théâtre est un maître exigeant, capricieux ; comme il vous envahit la vie ! C'est un amant qui a
bien besoin de faire plaisir quelque peu pour qu'on le supporte. Enfin j'attrape au vol une heure de liberté franche et de flânerie : je viens . à vous. J'ai toujours été égoïste. Bah! c'est toujours quelque chose de bien choisir ses défauts et ses victimes.
Ma chère mignonne, votre lettre est triste et toute vibrante d'une foule d'inquiétudes non avouées, et que j'ai bien comprises. Malheureusement, je ne puis en cela vous venir en aide. Un seul argument peut vous toucher, et celui-là précisément me manque. Ne doutez pas de ma bonne volonté et de mes généreuses pensées à votre
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égard. Croyez à mon impuissance.
Je viens de jouer ces joursci un rôle Jenny-Vertpré dans Madame Pinchon. J'ai été rappelée avec deux autres personnes. C'était la première fois, depuis la Haye, que je revenais ainsi glorieusement devant le public. Eh bien !
aucune jouissance d'amourpropre ne m'a fait battre le cœur. Ce cœur, cet amourpropre sont si complètement usés que rien maintenant ne les active, ne les réveille.
Quand je ne dédaigne pas, je suis indifférente. C'est que, voyez-vous j aucun résultat, de quelque nature que ce soit, ne vaut les peines, les
fatigues, les emplois de force et de pensées qu'on a donnés pour l'obtenir, et ce qu'on a désiré est toujours au-dessus de ce qu'on possède. Aussi, bien pénétrée à présent de cette vérité, je ne cours fougueusement au-devant de rien ici-bas. Si j'ai à portée de ma main des choses désirables et qui tentent quelque partie sensuelle ou très délicate de mon individu, je les prends sans impatience, je les consomme le plus vite possible afin d'être débarrassée de la fantaisie que j'en ai eue. Si, au contraire, ces choses sont éloignées et d'un abord difficile, je fouille mon souvenir, et j'y trouve des joies et des
sensations comme il ne me sera jamais plus possible d'en éprouver, et qui cependant ne valaient pas mes rêves — excepté une époque et un amour que je veux oublier !
— Je ne fais plus de course à l'aventure. Je me suis assise en mon indifférence comme en une stalle commode pour voir la vie.
Je sais bien que tout ce que je vous dis là n'est guère pratique pour vous, ma chère belle. Vos illusions sont encore bleues comme des pervenches ouvertes le matin ; vous faites un poëme intitulé :
« Misère et Amour » , et vous ne vous effra)-ez pas du dernier chapitre, qui est « Misère »