AVANT-PROPOS
Le siège d'Orléans en 4429 et ses émouvants épisodes ; le formidable blocus entrepris et poursuivi par l'Angleterre , pour réduire par la famine ce dernier boulevart de la nationalité française ; l'héroïque résistance des assiégés; la merveilleuse intervention enfin de la vierge de Domremy : tous ces faits mémorables, dont quelques-uns sont sans exemple dans l'histoire, s'appuient sur un tel ensemble de témoignages, que l'authenticité n'en peut même être suspectée.
Cette lutte patriotique et glorieuse, soutenue au seuil des graves modifications que les découvertes modernes imprimaient à l'art de la guerre, mérite donc, à bien des titres, d'être étudiée en ses moindres détails.
Or, quelque lumière que les travaux d'auteurs éminents aient projetée sur les lignes principales de ce grand événement historique, personne n'ignore que des faits d'un réel intérêt sont, aujourd'hui encore, enveloppés d'obscurités et d'incertitudes.
En ce qui concerne, par exemple, la première expédition de la Pucelle, pour ravitailler la généreuse cité qu'elle avait, disait-elle, mission spéciale d'afl'ranchir, un grave dissentiment se manifeste, tout d'abord, sur un point essentiel.
L'investissement d'Orléans était-il hermétiquement accompli ? n'était-il achevé qu'aux trois quarts encore, quand, le 27 avril, Jeanne, avec un petit corps d'armée, partit de Blois pour secourir la ville?
Sur cette question, qui touche de si près au caractère providentiel de sa mission libératrice, les appréciations sont loin d'être d'accord.
Un ingénieur honorable et distingué, M. Jollois, dans son Histoire du siège d'Orléans, a soutenu formellement, et plusieurs, sur l'autorité de son nom, ont redit après lui que toutes les avenues de la place n'étaient pas encore entièrement interceptées au moment oii survint la Pucelle, et que, dans une longueur de près d'une lieue, au nord-est, aucun obstacle n'existait qui pût empêcher l'entrée des munitions et des vivres.
Quelques autres historiens maintiennent énergiquement le contraire.
Ils se demandent, non sans raison, comment les généraux de Charles VII pouvaient trouver tant d'obstacles au ravitaillement de la place (1); pourquoi tant de cris de détresse appelaient la Pucelle, comme l'unique et dernier espoir de salut ; à quel titre une si vive explosion de reconnaissance et de joie saluait
(1) « Le roy assembla ses capitaines pour adviser par quelle manière on pourrait mener à ceux d'Orléans des blez et autres vivres. Nulz d'iceux n'osa entreprendre la charge, pour le doubte desditz Anglois qui estoient d'un costé et d'autres, à bien grand nombre en leurs bastilles. » (Perceval de Cagny. — Chronigue du duo d'Alençon.)
son entrée dans les murs ; si toute la dificulté se réduisait à pénétrer dans une ville, assiégée sans doute, mais en laquelle une large brèche de quatre kilomètres, attenant à la forêt, laissait si facile encore l'introduction des convois et des vivres.
La récente découverte, au centre de cette lacune apparente, d'un ouvrage militaire signalé en 1857 à la Société archéologique de l'Orléanais, doit, semble-t-il, modifier, au moins, l'état de la question. Le remarquable rapport présenté à la Société archéologique par M. A. Gollin, aujourd'hui inspecteur général des ponts et chaussées, au nom de la commission chargée de visiter cette redoute, a victorieusement combatiu l'opinion de M. Jollois et corroboré la thèse du complet investissement, par des considérations de la plus haute gravité.
Une seconde question qui, par bien des liens, se rattache à la première, soulève d'égales divergences.
Fidèle à son système de l'inachèvement du blocus, M. Jollois, et d'après lui encore de graves historiens modernes , veulent que le convoi de ravitaillement amené de Blois par la Pucelle ait pénétré dans la ville par la voie de terre, à travers les forteresses d'investissement.
Une étude attentive des témoignages contemporains et des lieux, appuyée de quelques textes jusqu'à présent inédits, me semblent démontrer, au contraire, que le convoi du 27 avril, arrivé de Blois aux îles de Chécy, descendit, iiar bateaux, des îles de Chécy aux fossés de la porte de Bourgogne,
Sur plusieurs points, non moins dignes d'intérêt, régnent de semblables incertitudes.
Quelle était la force numérique du petit corps d'armée qui escortait le convoi de ravitaillement ?
Quel rang, quelle autorité Jeanne d'Arc avait-elle en celte expédition, la première à laquelle elle ait pris part?
Un plan fut-il arrêté, dès le départ, pour le trajet du convoi, et ce plan, quel était-il ?
Pourquoi, malgré les instances de Jeanne, voulut-on marcher par la rive gauche?
Pourquoi l'escorte, au lieu d'entrer avec Jeanne à Orléans, retourna-t-elle à Blois? etc., etc.
Sur ces questions et quelques autres encore, les interprétations diffèrent.
'' Je n'ai pas la présomptueuse pensée d'apporter des solutions certaines et incontestées à ces problèmes historiques sur lesquels sont divisés mes éminents prédécesseurs ; je viens seulement offrir à leur appréciation l'humble tribut de mes laborieuses études.
Un invincible attrait, né de circonstances personnelles et d'un culte d'admiration et de gratitude pour l'incomparable enfant en qui semble se personnifier l'idéale figure du génie de la France, m'a soutenu dans de longues investigations sur le siège d'Orléans et la mystérieuse intervention de la Pucelle.
J'ai, de plus, passé ma vie aux lieux oîi se sont accomplis ces grands faits historiques; et peut-être me sera-t-il permis de dire que l'examen attentif et journalier des localités a parfois, pour les plus modestes
observateurs, des révélations que les plus savantes théories ne suppléent pas toujours.
Je dois beaucoup, c'est un devoir et un bonheur pour moi de le reconnaître, aux savants historiens mes modèles et mes maîtres en ces études; c'est d'eux surtout que j'ai appris à demander aux documents originaux et contemporains l'exacte révélation du passé (I).
Je n'ai pas à justifier ici les nouvelles appréciations que je soumets, sans réserve, à la critique du lecteur.
A elles de se détendre, si elles [méritent d'être défendues.
Je dois me borner à dire à quelles sources j'ai puisé les éléments do mes convictions et quel degré de confiance ils m'ont respectivement paru mériter (2).
Les'^faits relatifs au siése et à la délivrance d'Orléans sont consignés, pour la plupart, dans les documents officiels; beaucoup ont été recueillis dans les chroniques et écrit-s du temps.
D0CU3IENTS AUTHENTIQUES.
Trois sources officielles possèdent à cet égard une autorité que rien ne saurait surpasser : les Comptes de
(1) Les excellents ouvrages de MM. Quicherat, Yallet ûe Viriville, Wallon, Desjardins, Manlellier, etc., que j'ai consultés avec tant de fruit, n'ont pas besoin de mes éloges.
(2) Pour moins interrompre la suite du récit, j'ai souvent reporté aux notes la discussion des questions controversées.
ville d'Orléans: les Documents de Vancien duché conservés aux archives du Loiret, enfin les Procès-verbaux judiciaires de la condamnation et de la réhabilitation de la Pucelle.
i° Les Comptes de ville. — De la fin du xiv' siècle, jusque vers le milieu du xvi% la gestion des affaires et des revenus d'Orléans était confiée à douze notables bourgeois portant le nom de procureurs de la ville, que, tous les deux ans, les habitants, réunis en la place des halles, nommaient par une élection à deux degrés.
Ces douze magistrats, dès leur entrée en charge, choisissaient l'un d'eux, qui prenait le titre de receveur des deniers communs, pour percevoir les revenus et acquitter les dépenses.
Nulle somme, si minime qu'elle fût, n'était payée qu'après vérification et sur mandement écrit des procureurs, autorisé par le bailli ou son prévôt, contresigné par le notaire de la ville. Les comptes bisannuels de gestion étaient rendus avec les mêmes formalités.
Les états de recettes et les mandements de dépenses étaient ensuite transcrits sur un registre de parchemin, qui portait le nom du receveur.
Dans un sentiment d'indépendance et de fierté municipale, la ville d'Orléans attachait un grand prix à se garder et à se défendre elle-même; elle consacrait chaque année les trois quarts de ses revenus à l'entretien de ses remparts et de son armement; l'autre quart appartenait aux dépenses de commune.
De là, pour chaque gestion bisannuelle, deux sortes
de registres : les comptes de commune et ceux de forteresse.
Un grand nombre de ces registres, heureusement conservés, source inépuisable des plus précieux renseignements, constituent l'inappréciable trésor des archives municipales d'Orléans. Plusieurs, et notamment les comptes de commune de 1429 et ^430, ont mallieureusement disparu. C'est, pour l'histoire de la cité, une perte irréparable. Elle est toutefois un peu atténuée par la conservation d'un certain nombre de mandements originaux de paiement de ces mêmes années, inscrits sur feuilles volantes de parchemin et contresignés de Jehan Cailly, notaire de la ville.
Il serait superflu de faire remarquer l'irrécusable authenticité des faits puisés à cette source officielle.
Je suis heureux d'acquitter, à cette occasion, une dette de reconnaissance envers l'un des plus laborieux et plus érudits explorateurs de ces documents historiques, le vénérable abbé Dubois, théologal de l'Eglise d'Orléans, mort en 1854, dans un âge avancé.
Doué d'une rare aptitude au travail, l'abbé Dubois consacra la meilleure partie de sa vie à rechercher avec un zèle infatigable, dans nos registres de comptes de ville et dans les archives de nos principaux étabhssements religieux et civils, des détails authentiques sur l'Orléanais et spécialement sur les mémorables événements du xv" siècle. Les faits multiphés qu^il y avait recueillis, et ses savantes dissertations sur le siège de 1429, dont il préparait une histoire complète que la
mort ne lui a pas permis d'achever, sont déposés en ses manuscrits, conservés à la bibliothèque publique de la ville.
2* Archives départementales du Loiret. — Le riche dépôt de ces archives départementales contient de nombreux et intéressants documents sur les hommes, les choses, les établissements publics et la topO{;raphie locale <le l'ancien duché d'Orléans dont, à l'époque du siège, le duc Charles était seigneur apanagiste.
J'ai beaucoup puisé à cette source certaine et féconde; mais je manquerais au premier et au plus cher de mes devoirs, si je ne disais que le talent, le désintéressement et l'inépuisable obligeance de notre savant archiviste M. Maupré, mon collègue et ami, ont, en toutes circonstances, guidé et faciUté mes recherches.
3" Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, publiés, pour la première fois, d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale, par M. Jules Quicherat. — Cinq vol. in-8o.— ^ 841-1 849.
Il n'y a plus d'éloges à faire de cette magistrale publication.
En révélant au grand jour les procès-verbaux authentiques, officiels, de l'inique procès et du jugement réparateur que Jeanne d'Arc illumine, les uns comme les autres, de l'incomparable éclat de sa personnalité, M. Quicherat a élevé à la mémoire de la Pucelle un monument digne d'elle, et mis en lumière les plus
précieux détails sur notre siège d'Orléans. Je ne saurais assez dire combien je dois à M. Quicherat; je n'ai pu m'acquitter envers lui qu'en puisant dans son savant recueil la plupart de mes citations, et m'appuyant, en toutes circonstances, de sa haute autorité.