‹ Première formation d'une chaine de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le Golfe du Mexique (1683-1724) [microforme] (volume 2)Chapitre 139 sur 267 · DEMANDE DES OUVRIERS DE TOUTE SORTE · texte numérisé non relu

DEMANDE DES OUVRIERS DE TOUTE SORTE

Lettre de Lamothe Cadillac à M. de La Touche, Premier commis de la Marine.

31 Aoust 170

Monsieur,

Je rends un compte exact au Ministre de tout ce qui regarde le poste du Détroit. Je vous en aurois parcillement informé

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si je n'eusse cru tomber dans des répétitions superflues, estant très persuadé qu'il vous renvoye toutes les affaires de cette colonie.

Vous verrez par la lettre, que j'ay l'honneur de luy escrire, l'estat de cet establissement, les empeschemens qu'on y apporte et les moyens que je prends pour les surmonter.

Il y a grande apparence que les Révérends Pères Jésuites ont demandé à la Cour la préférence pour desservir les Missions de ce poste, ct on a eu des raisons sans doute pour la leur accorder. Cependant, quoyque les Sauvages soyent icy establis en nombre suflisant pour y avoir au moins deux Missionnaires, on n'a pu venir à bout d’en faire venir aucun, bien que la chose soit réglée, comme vous le verrez par la copie de ce règlement du 25 Septembre 1702, que j'envoye à M. de Pontchartrein.

Les envoyés de la colonie, qui auront passé l’année précédente en France, vous auront dit sans doute les mesures, qu'avoient prises Messieurs les Directeurs de la Compagnie de la colonie pour engager ces pères à venir s’establir en ce lieu, en leur donnant huit cents livres à chacun par an (outre la gratification qu’ils ont du Roi), et en leur faisant porter, à ses frais et despens, les choses nécessaires pour leur subsistance et des hardes pour leur usage.

M. le chevalier de Callières en avoit pris aussi avec leur

ipérieur de Québec (s'ils en ont un) et moy, mais tout cela n'a fait que de l’eau toute claire, et le Révérend P. Marest, à qui la Compagnie a envoyé un canot exprès, a trouvé des raisons pour se dispenser de venir dans la Mission, qu’on luy a destinée.

Vous pouvez voir par les conseils tenus dans ce fort et par

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les copies des lettres que j'envoye à M. de Pontchartrain, quel est le génie de ce pays, et si ces Révérends Pères reconnoissent d'autre supérieur qu’eux-mesmes. Je prendray soin de garder les originaux de ces lettres, dans le cas qu'on ait envie de les voir. Je les montray l’année dernière à M. le Gouverneur général qui ne parut pas satisfait de leur conduite, et ce fut sur cela qu'il fit ce règlement qui leur a esté signifié; mais ils n’y ont eu aucun esgard et n’en ont fait aucun compte.

Peut-on croire que j'aye voulu, sans de fortes raisons, chagriner quelques Jésuites, ny que je me sois mis en teste d’attaquer cette formidable Société ? Je n’ay pas vescu jusqu’à présent que je ne sçache parfaitement combien il est dangereux de les rencontrer sur ses pas. Il est vray que j'ay attaqué non pas inconsidérément, mais bien plutostanimé du zèle du service du Roy, toute la Société seulement qui est dans ce pays, et j'ay toujours esté si bien fondé dans tous les différends que j'ay eus avec elle, pendant que j’ay -u l'honneur de commander à Missilimakinak {dont tous les autres postes esloignés dépendoient pour lors), et depuis, que je me suis engagé de mettre toutes mes raisons par escrit, si elle y vouloit mettre les siennes, à quoy celle n'a jamais voulu entendre pour en éviter la décision.

N’ay-je pas eu raison d'exposer dans mon projet qu'il

falloit laisser travailler toutes sortes d'ouvriers dans la vigne du Scigneur ? On diroit que les âmes des Sauvages sont le domaine des Jésuites. Si cela estoit vray, ils devroient du moins le cultiver, et non pas le laisser en proye au loup ravissant. Quel prétexte peuvent-ils prendre pour se dispenser de venir faire leurs fonctions dans les missions de ce poste ? Le service de Dieu peut s’y trouver comme ailleurs, celuy du

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LE DÉTROIT PONTCHARTRAiN. 359

Roy s’y rencontre puisqu'il le veut, et il est de leur devoir de donner ces marques d’obéissance à l'autorité d'un Gouverneur général. — Mais voicy la thèse des missionnaires de la Société de ce pays : il faut que la volonté du Roy dans les ordres qu’il donne se rapporte et soit conforme à la volonté de Dieu, et c’est sur ce fondement principal qu'ils ont tous écrit, qu'ils crient tant encore contre la traite de l’eau-de-vie, sur quoy on les a satisfaits. -— En voicy un trait du P. de Carheil dans son sermon du 25 Mars 1697. « Il n'y a, dit-il, ny puissance divine, ny humaine, qui puisse permettre la traite de cette boisson », d’où il s'ensuit que ce Père passe hardiment sur toutes les raisons d'Estat et qu'il ne voudroit pas mesme se soumettre à la décision du Pape.

Je fais assez mon possible pour les rendre de mes amis, voulant estre véritablement le leur; mais, si j’ose le dire, toute impiété à part, il vaudroit mieux pescher contre Dieu que contre eux, parce que d’un costé on en reçoit son pardon, et de l’autre, l’offense, mesme prétendue, n’est jamais remise dans ce monde et ne le seroit peut-estre jamais dans l’autre, si leur crédit y estoit aussi grand qu'il est dans ce pays.

Je pense que, s’ils sont si peu empressés pour desservir les missions de ce poste, c'est qu'ils n'aiment nullement la proximité des Establissemens François. Ils en exposent bien des fausses raisons, qui en supposent des vraies qu’ils ne disent pas; mais du moins, s'ils ne veulent pas servir au Détroit, pourquoy s'opposent-ils que d’autres missionnaires en prennent possession ? Le retardement, qu'ils apportent à faire ce mouvement, n’est fondé que sur l'espérance inutile et perdue de faire revenir les Sauvages, où ils estoient aupara-

vant, par les terreurs paniques qu’ils taschent de jeter dans

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