PRÉMIÈRE DÉCOUVERTE DU MISSISSIPI PAR LE LAC PONTCHARTRAIN
Natif de La Rochelle, je n'avois pas plus de quinze ans, que j'avois la passion très forte de voyager, ce qui, trois ans plus tard, m'engagea, pour satisfaire mon envie, à entrer au service de Sa Majesté sur le bord de M. le Comte de Surgère. Ce fut en l’année 1698, au mois d'Octobre, que nous partismes de La Rochelle avec deux vaisseaux nommez le Marin, commandé par M. le Comte de Surgère, et le vaisseau /a Renommée', commandé par M. d'Iberville.
1, Voir dans le quatrième volume les relations des trois navigations de d'Iberville, — 11 y a ici une erreur.
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Nostre navigation fut fort heureuse, ayant tousjours eu les vents favorables, qui nous ont conduits jusqu'au cap Saint- Domingue, où nous restasmes onze jours pour nous rafraischir ; nous en partismes le jour de la Saint-Thomas pour continuer nostre voyage. Dieu nous donna un aussy beau temps en sortant du cap de Saint-Domingue que nous en avions eu auparavant, et nous arrivasmes à la province de la Loüisiane le jour des Rois de l'année suivante 169. (?
Les premières terres que nous découvrismes en y arrivant, ce furent deux isles, à l'une desquelles M. le Comte de Surgère, qui l’aperceut le premier, donna son nom. Cette isle contient cinq lieues de long et un quart de lieue de large. Nous moüillasmes dans une rade, qui est entre cette isle et une autre qui fut nommée l'Isle aux Chats, à cause de la grande quantité de chats que nous y trouvasines. Elle a pareillement sept lieues de long et un quart de lieue de large; elle est esloïgnée d’une lieue de l’isle Surgère à l’ouest. Nous débarquasmes à l'isle Surgère, où nous tuasmes une quantité prodigieuse d'oyes sauvages qu'on appelle des outardes dans le pays, et qui sont une fois plus grosses que les oyes de France. Nous y prismes aussy une telle abondance de poisson et d’huistres à cscaille, que l'équipage des deux vaisseaux s'en trouva incommodé pour en avoir trop mangé. Nous n'aperceusmes dans ces deux isles aucun vestige ny marque que jamais homme y eust esté ; nous y trouvasmes de l’eau douce assez bonne à boire, quoyque ces deux isles soyent esloignées de la terre ferme de cinq lieues. Nous nous embarquasmes soixante hommes dans des chaloupes, pour y aller du costé de l'Est et de l'Ouest, parce que toute la coste de la Floride est ainsy située. Nous trouvasmes une baye environ de
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deux lieues de tour, esloignée de l'isle Surgère de cinq lieues.
Dans le fond de cette baye, il y a une terre haute, où M. d'Iberville prit le dessein de faire bastir un fort, auquel nous travaillasmes sans relasche jusqu'à ce qu'il fust achevé. Devant l'embouchure de cette baye, il y a une isle d'environ une lieue de long et d'un demi-quart de lieue de large, esloignée d'un quart de lieue de la terre ferme, que l'on a appelée jusqu'à présent l'Isle aux Chevreuils, pour la grande quantité de chevreuils que l’on y trouve.
En travaillant à nostre fort, nous fusmes bien huit jours sans voir aucun Sauvage du païs. Une partie de nos gens allèrent dans les bois pour chasser aux chevreuils. Le bruit de leurs coups de fusil s'estant fait entendre à quelques Sauvages qui existoient dans les bois les surprit extrêmement. [ls résolurent entre eux de s'approcher pour voir ce que ce pouvoit çstre, et y ayant aperceu quelques-uns de nos François, qui abattoient des bois aux environs de nostre fort pour se faire des maisons, ils les examinèrent long-temps, cachez qu'ils estoient derrière des arbres, estant fort surpris de la couleur de nostre visage et de nos habillemens.
Quelques-uns de nos soldats, les ayant veus, leur firent signe de la main d'approcher, et de ne point avoir peur ; ils leur parlèrent en langue iroquoise, parce que la plus grande partie de nos soldats estoient Canadiens de nation, et avoient fréquenté les Iroquois. Après qu'ils leur eurent parlé longtemps, ils les approchèrent. Lorsqu'ils les eurent un peu rassurés, ils en menèrent quelques-uns à M. d'Iberville, qui les receut fort bien, leur faisant donner à boire et à manger. Mais soit que nos vivres ne fussent pas de leur goust,
soit que la crainte dont ils estoient saisis à nostre aspect en fust
la cause, ils ne voulurent pas en manger ny mesme y toucher. Ils n'estoient occupez que de nous regarder, estonnés qu'ils estoient de voir des gens, dont la peau estoit blanche avec de grandes barbes, et d’autres sans cheveux, comme il y en avoit parmi nous, ce qui nous rendoit fort dissemblables à eux qui ont la peau fort basanée et une grande chevelure noire qu'ils ont fort soin de conserver. La nation de ces Sauvages se nommoit Biloxi; c’est pourquoy M. d’Iberville donna le nom de Biloxi au fort que nous avons basti dans cet endroit. Ils restèrent deux jours avec nous. M. d’Iberville leur fit plusieurs petits présens, comme d’alènes, de petits miroirs, de bagues, de peignes, de couteaux et de vermillon, Il leur fit connoistre le différent usage de ces choses, qu'ils portèrent à leur village à leur Chef.
Aussitost le bruit se répandit chez les nations des Sauvages, leurs voisins, de l’arrivée des François, et au bout de huit jours, ils vinrent, avec les Chefs de plusieurs villages, chanter leur calumet de paix, qui est la manière de toutes ces nations envers les personnes qu'ils n'ont jamais veues, dont ils veulent s’attirer l'amitié et avoir la paix. Ce calumet est un baston ou canne creuse, long d'environ une aulne, garny tout autour de plumes de perroquets, d’oyseaux de proye et d’aigles. Toutes ces plumes attachées ensemble autour de ce baston ressemblent à peu près à plusieurs éventails des dames de France qui seroient joints ensemble ; il y a au bout de ce baston une pipe qu'ils appellent calumet.
Les chefs de ces Sauvages qui estoient cinq nations différentes, et nommées les Pascagoulas, les Capinans, les Chicachas, les Passacolas et les Biloxi, vinrent en cérémonie à nostre fort, en chantant, présenter le calumet à M. d’Iberville, nostre
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commandant, qui fuma dans ce calumet, à la manière des Sauvages. Ils frottèrent ensuite de terre blanche, par honneur, le visage de M. d’Iberville, de messieurs ses frères et de plusieurs autres officiers. La feste du calumet dura trois jours, pendant laquelle ils chantèrent et dansèrent trois fois le jour. Ils plantèrent, le troisième jour, un poteau devant la place de nostre fort, à l'entour duquel ils dansèrent, après avoir esté chercher M. d'Iberville. En cette cérémonie un Sauvage luy ayant présenté le dos, il monta sur ses espaules ; un autre luy soutenoit les deux pieds. Ils le portèrent ainsi jusqu’à la place du poteau en cadence, au son de leur chichicois. Les chichicois sont des calebasses, grosses comme les deux poings, remplies de petits cailloux, et qui font un assez mauvais petit bruit, quand les Sauvages les remuent. Ils ont aussy un autre instrument fait d’un pot de terre, en façon de marmite, dans lequel il y a un peu d'eau et couvert d'une peau de chevreuil bien bandée sur l'embouchure du pot, comme un tambour, qu'ils battent avec deux baguettes, ce qui rend autant de bruit que nos tambours. Quand ils furent ainsi arrivez devant le poteau, ils posèrent M. d'Iberville à terre sur une peau de chevreuil, où ils le firent asseoir, et un de leurs chefs, s’estant placé derrière luy, mit les mains sur ses espaules, en le berçant comme un enfant qu’on voudroit endormir. Ils avoient estalé par terre plus de trois cents peaux de chevreuils, sur lesquelles se placèrent les otliciers et les soldats. Quard tout le monde futassis sur ces peaux, les Sauvages, avec leurs arcs et leurs carquois, qu'ils portent en bandoulière derrière le dos, qui sont faits de peaux de loutre ou de renards, et un casse-teste de bois, qu'ils ont à la main droite, vinrent en frapper le poteau, où ils disent à chaque coup ce qu’ils ont fait
de belles actions de guerre, et mesme plus. Il est permis à tout
le monde, tant hommes que femmes, de faire la mesme chose et de se démentir alors les uns les autres.
Les François allèrent ensuite au magazin du Roy par ordre de M. d'Iberville; ils en apportèrent des cousteaux, des rassades, du vermillon, des fusils, du plomb, de la poudre, des miroirs, des pcignes, des chaudières, des capotes et des chemises, des mitasses, des bagues et autres semblables bagatelles. Les braguets sont faits de cinq quarts d’une estofle coupée en deux sur la longueur, qu'ils mettent devant eux et qui, passant entre les cuisses, couvre leur nudité. Les mitasses sont faites chacune d’une demi-aulne d’estoffe, coupée en eux, cousue comme un bas, dans quoy ils passent leurs jambes. On leur donna aussy des haches et des pioches. Après quoy M. d'Iberville s'en retourna dans sa chambre, laissant la place du fort aux Sauvages, qui s’y partagèrent ce qu'on leur avoit donné, le regardant avec estonnement, ne comprenant pas à quoy pouvoient servir la pluspart de toutes ces choses. Nous cusmes un plaisir sensible à voir l'embarras où ils estoient.
On le fut dire à M. d'Iberville qui revint dans la place du fort avec les autres officiers et qui ne put s’empescher d'en rire. Il ordonna qu'on leur monstrast à quoy chaque chose servoit. On leur mit leurs chemises, leurs braguets et leurs chapeaux ; on cousit leurs mitasses, qu’on leur mit aux jambes, parce que nos Canadiens, dont j'ay desjà parlé, estoient au fait de ces sortes de choses. On mettoit de la poudre dans le bassinet des fusils, qu'on leur avoit donnés; on leur faisoit bander le chien et ensuite tirer; mais quand ils voyoient prendre la poudre, ils ouvroient les bras, laissant tomber le
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RELATION DE PÉNICAUT. 381 fusil à terre, en reculant de la peur qu'ils en avoient. M. d’Iberville ordonna aux François de tirer devant eux au blanc, ce qui les rassura, et, comme il s'en trouve toujours quelques-uns plus hardis que les autres, un des Sauvages, s’approchant de nous, fit signe de la main de charger un de leurs fusils, indiquant qu’il vouloit tirer. Le François qui le chargea, soit par malice, soit autrement, luy ayant mis une trop forte charge de poudre, le Sauvage en voulant tirer, au lieu de se pencher en devant, comme on doit faire ordinairement, s’estant au contraire penché en arrière, le coup de fusil le fit tomber à la renverse, le Sauvage d'un costé, le fusil de l’autre. Cet accident fut cause qu'ils furent plus de quinze jours, sans vouloir toucher de fusil.
On leur emmancha leurs haches et leurs pioches et on leur montra la manière de s’en servir; ils nous tesmoignèrent par signes que cela leur faisoit beaucoup de plaisir. Cependant dès ce temps-là. ils avoient des canots, avec lesquels ils alloient d’un endroit à l’autre sur la rivière. Pour les fabriquer, ils allumoient du feu au pied d’un arbre que l’on nomme Cypre, iusqu'à ce que, le feu l'ayant consumé par le pied, l'arbre tomboit par terre. Alors ils allumoient du feu dessus l'arbre, à la longueur qu'ils vouloient faire leur canot. Quand l'arbre estoit bruslé à l'espaisseur qu'ils vouloient pour la profondeur du canot, ils esteignoient le feu avec de la terre grasse, puis ils grattoient l'arbre avec de grosses coquilles de palourdes qui sont espaisses d'un doigt, ensuiteils le lavoientavec de l'eau, de sorte qu’ils le rendoient aussy poli que nous eussions pu faire avec nos outils. Ces canots peuvent avoir vingtcinq pieds de long; ils en font de toutes longueurs, les uns
plus petits que les autres. C’est avec quoy ils vont avec leur
famille à la chasse, à la pesche, en guerre eten tout autre endroit où ils ont affaire.
Lorsque nostre fort fut achevé, M. d'Iberville s'en retourna en France, laissant au fort du Biloxi M. Sauvole pour commandant, avec M. de Boisbriand, major, M. de Bienville, son frère, plusieurs autres officiers, et le R. P. Duru, jésuite, pour nostre aumosnier.
Nous nous préparasmes , après le départ de M. d'Iberville, à faire des courses dans le pays, à droite et à gauche, pour descouvrir le fleuve de Mississipi. Nous prismes des Sauvages avec nous pour nous guider, et allasmes le long de la coste à l'Est, où nous trouvasmes une baye fort piate, qui se nomme la baye des Pascagoulas à cause que dans l'enfoncement de cette baye, il y tombe une rivière, au bord de laquelle les Pascagoulas, une nation sauvage, se sont establis à vingt lieues en dedans des terres, et c’est de cette nation
que cette baye et la rivière a pris son nom. Cette baye n'est
esloignée du fort de Biloxi que de cinq lieues à l'Est; elle a une lieue de traverse et trois de tour. À l'embouchure de cette baye, il y a une isle, qui en est esloignée d’environ une lieue, nommée l'Isle Ronde, à cause de sa rondeur, mais stérile et point habitée. Nous poursuivismes le long de la grande terre, tousjours à l'Est, et trouvasmes, à une lieue de là, une petite rivière qu'on appelle encore aujourd’huy la rivière aux Poissons, à cause de la grande quantité qui s'y en trouve. À une lieue plus loin, l’on trouve la Pointe aux Chesnes, lieu recommandable pour la chasse et la grande quantité de faisans, d'outardes, de canards et de sarcelles qu’on y trouve, moitié plus gros que ceux de France. En continuant nostre route à l’Est, à trois lieues de là, l’on
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RELATION DE PÉNICAUT. 383
rencontre une rivière nommée d’Erbane, esloignée de Biloxi de dix lieues. Elle fut nommée d'Erbane du nom d'un de nos François, qui s’y perdit; on la nomme encore aujourd'huy ainsi. A trois lieues plus loin, il y a une pointe nommée la Pointe aux Huistres pour la grande abondance qui s'y en trouve. Cette pointe est vis-à-vis d’une isle esloignée d'une lieue. Nous traversasmes pour aller à cette isle, où nous prismes terre. Nous fusmes extrêmement elfrayés, en y abordant, d'y trouver un nombre si prodigieux d’'ossements de morts qu'ils formoient une montagne, tant il y en avoit. Nous sceusmes depuis que c’estoit une nation nombreuse, qui estant poursuivie et s'estant retirée dans le pays, y estoient presque tous morts de maladie, ct comme la manière des Sauvages est de ramasser ensemble tous les os des morts, ils les avoient portés dans cet endroit. Cette nation se nommoit Movila, dont il reste encore un petit nombre. Cette isle est remplie de deux sortes de bois, de cèdre et de pins, dont l'odeur est fort douce.
M. de Bienville, frère de M. d'Iberville qui nous commandoit, la nomma l'Isle Massacre, par rapport à tous ces ossements. Elle a sept lieues de long et un quart de lieue de large. De là, en costoyant l’isle pour nous en retourner, nous passasmes un trajet de mer, environ d’une demi-lieue, au bout duquel est une autre isle, appelée l'Isle à la Corne, parce qu’un de nos François y perdit sa corne à poudre. Cette isle est esloignée de la terre ferme de trois lieues et a sept
lieues de long, comme l'Isle Massacre, et a la mesme largeur.
Elle est fort stérile et porte les mesmes bois que l’autre. Quand nous fusmes au bout, nous cinglasmes pendant trois quarts de lieue qu'il y a à passer jusqu’à l'Isle Surgère, où
nous fismes grande chasse. Après quoy nous traversasmes jusqu'à nostre fort, pour nous reposer quelques jours. Au bout de quinze jours que nous fusmes reposez au Biloxi, nous en partismes pour chercher un passage pour aller à la descouverte du fleuve Mississipi à l'Ouest de nostre fort. Toute la coste est fort plate de ce costé-là jusqu’à cinq lieues au large.
Nous trouvasmes une baye d’une lieuede large et de quatre lieues de circonférence, formant un demi-cercle; nous la nommasmes la baye Saint-Louis, parce que ce fut le jour de Saint-Louis que nous y arrivasmes. Cette baye est esloignée du fort de Biloxi de huit lieues à l'Ouest. Nous y mismes pied à terre, et nous y trouvasmes une si grande quantité de chasse de toute espèce d'animaux, que nous tuasmes plus de cinquante bestes fauves. Nous en partismes au bout de trois jours, et à trois lieues de là nous trouvasmes un ruisseau, où le flux de la mer remonte. Les Sauvages, qui nous guidoient, nous firent entendre que ce ruisseau alloit à un grand lac; mais, comme nous n'entendions pas leur langage, nous leur fismes signe de la main que nous voulions passer outre. A deux lieues de là, nous trouvasmes, à un quart de lieue du bord de la mer, une passe ou petite isle, que l’on appelle la Passe aux Hérons, à cause de la grande quantité qui s'y en trouve. Nous laissasmes la mer à la gauche, et à trois lieues avant dans les terres, nous abordasmes une isle, que nous nommasmes l'Isle aux pois, parce qu'on y en oublia un sac. Nous en partismes, contre nostre ordinaire, une heure avant le jour pour éviter la piqueure d'une infinité de petites mouches ou cousins, que les Sauvages appellent imaringouins et qui piquent jusqu’au sang.
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RELATION DE PÉNICAUT. 385
Le ruisseau que nous avions rencontré correspond à cet endroit, et, à quatre lieues plus loin, nous trouvasmes un grand lac, appelé le lac de Ponchartrain par M. de Bienville. Ce lac a vingt lieues de tour et sept de large. Son embouchure, à l'entrée du lac, a un quart de lieuc de large, de la droite à la gauche; les deux costés de cette entrée sont garnis de coquilles, en si grande quantité, qu'elles en forment des élévations, ce qui luy fait donner le nom de la Pointe aux Coquilles. Lorsqu'on est entré dans ce canal en voguant dessus, à une licue et demie depuis son entrée l'on trouve, à la gauche, une pointe qui se nomme la Pointe aux Herbes, où l'on met les chaloupes à couvert, parce que cela n'est pas profond, et que, dans le temps des vents, il se perd tousjours quelques canots. A six lieues plus loin, il y tombe une petite rivière, que l’on nomme en sauvage Choupicatcha, les François la nomment aujourd'huy la rivière d'Orléans, parce que depuis, comme nous le ferons voir en sa place, on a basti près de cette rivière, à une lieue de ce lac, la ville de la Nouvelle-Orléans. A cinq lieues plus loin, en tournant tousjours à la gauche sur le lac, on trouve une eau dormante, que les Sauvages appellent Bayouque. C'est un esgout des eaux qui tombent des terres hautes : nous campasmes proche cet endroit, parce que les Sauvages, qui nous guidoient, nous ürent entendre que nous irions par là au fleuve de Mississipi. Le lendemain matin, ayant laissé nostre chaloupe dans cette baye, nous en partismes à pied pour nous rendre sur le bord de ce fleuve. Nous traversasmes, pendant trois quarts de lieue, un bois rempli de cyprès. Ce sont des arbres qui ne viennent que dans des pays bas et marescageux, sont d’une
hauteur prodigieuse et rapportent pour fruit une espèce ‘; 25
d'olive. Après ce bois, nous passasmes dans de grands roseaux ou cannes, qui portent de la graine, à peu près comme de l’avoine, dont les Sauvages font du pain qui est assés agréable au goust. Ils en font aussy de la soupe qu'ils appellent sagamité, Après avoir traversé ces cannes pendant un quart de lieüie, nous arrivasmes au bord du Mississipi, ce qui nous resjoüit fort. Nous regardasmes avec admiration la beauté de ce fleuve, qui avoit au moins une demi-lieue de large dans l'endroit où nous le vismes, qui est à quarante lieues de son embouchure à la mer. Son eau cst blanche, très bonne à boire, et fort légère. Il est bordé en cet endroit de ces cannes, desquelles nous venons de parler. Le pays qui borde ce fleuve nous parut partout ailleurs couvert de toute sorte de bois, autant que nous le pouvions descouvrir, comme chesnes, fresnes, ormeaux et autres, dont nous ne sçavons pas les noms. Nous couchasmes, cette nuit, sur le bord de ce fleuve, sous des arbres, sur lesquels les poulets d'Inde, qui sont en très grand nombre, venoient se percher, à la brune, pour y passer la nuit. Nous en tuasmes tant que nous voulusmes au clair de la lune, sans qu’ils se fussent espouvantez de nos coups de fusil. Je puis dire avec vérité que je n'en ay jamais veu de si gros en France, puisqu'ils pesoient presque trente livres, prests à mettre à la broche. Le lendemain nous retournasmes à nos chaloupes, où nous réjouismes beaucoup ceux qui estoient restés pour les garder, quand nous leur apprismes que nous avions couché sur le bord du fleuve du Mississipi. — Nous continuasmes ensuite nostre chemin sur le lac de Pontchartrain pour en faire le tour, et nous vinsmes coucher à cinq lieues plus loin, sur le bord d’un manchaque, ce qui signifie en françois un destroit,
ands près i est qu'ils dant Pis ce jon la uc de arante inche, ndroit ce pays rert de ouvrir, ous ne , sur le poulets bercher, ant que fussent vérité isqu'ils broche.
bü nous garder, sur le ensuite faire le , sur le
estroit,
par où passe un ruisseau qui vient du fleuve de Mississipi. On va, par cette rivière, à un autre lac, qui est à deux lieues de là, que l'on nomme aujourd'huy le Lac de Maurepas. Ce lac a bien dix lieues de tour et deux lieues de traverse. Le lendemain nous continuasmes nostre route tousjours sur Île canal de Pontchartrain, et nous trouvasmes, à une lieuc de là, une autre rivière, que les Sauvages qui nous guidoient appeloient Tandgepao, ce qui signifie en sauvage Bled blanc. L'eau en est fort agréable à boire. Trois lieues plus loin, sur le mesme canal, on trouve une bayouque ou eau dormante, appelée Castimbayouque, ce qui signifie lieu d'espaces. Le lendemain nous en partismes et arrivasmes à cinq licues de là, à une rivière qui tombe dans le lac que les Sauvages nomment ‘lulcascha, ce qui signifie en françois Rivière aux pierres. Nous y trouvasmes de ces coquilles ou palourdes, dont j'ay parlé cy-devant, avec quoy les Sauvages grattent leurs canots, quand ils sont bruslés. L'on trouve dans ces palourdes des perles. Nous en donnasmes deux douzaines à M. de Bienville, qui estoit avec nous. Cette rivière n'est esloignée de la Pointe aux coquilles que de trois lieues. Nous quittasmes en cet endroit le lac de Pontchartrain, et nous prismes nostre chemin sur cette rivière, qui nous con duisit, à une demi-lieue de là, à une autre de ses branches, qui va tomber à l'Isle aux pois, qui n'en est qu'à trois lieues. Nous y couchasmes à cause de la commodité de la rivière, dont l’eau est fort bonne et d’un grand secours pour tous les François qui passent dans ces endroits, parce que l’eau du lac de Pontchartrain est gastée par le flux de la mer, qui entre dedans. Le lendemain nous partismes de l'Isle aux
pois ct nous passasmes par de petits rigolets, qui vont abou-
tir à la mer, à trois lieues, près la baye de Saint-Louis. Nous fusmes coucher à l'entrée de la baye, auprès d'une fontaine d'eau douce qui tombe des montagnes; on la nomme aujourd'huy la Belle Fontaine, Nous chassasmes quelques jours sur la coste de cette baye; nous chargeasmes nos chaloupes de bœufs sauvages et de chevreuils, que nous y avions tués et que nous portasmes le lendemain à nostre fort, En arrivant, nous fismes un détail à M. de Sauvole, le commandant, de la descouverte du Mississipi, que nous avions trouvé incomparablement beau, tant par sa largeur que par les charmes de ses bords. M. de Bienville luy fit présent des perles, que nous avions trouvées dans ces palourdes. M. de Sauvole nous dit qu'il en feroit présent à M. d'Iberville. Nous n'avons sceu depuis jamais ce qu'elles sont devenues, ni si elles estoient fines ou non.
Quelques jours après, les Sauvages qui nous avoicent guidés firent entendre à M. de Sauvole qu'ils vouloient s'en retourner à leurs villages, et qu'ils souhaitoient que nous allassions avec eux. M. de Sauvole leur fit entendre que cela luy feroit plaisir. Nous partismes donc dix François avec une chaloupe et nous fusmes coucher, sortant de notre fort, à l'entrée de leur rivière, nommée, comme eux, Pascagoulas, qui est dans le fond de la baye du mesme nom. Nous remontasmes cette rivière vingt lieues depuis son embouchure à la mer, et nous arrivasmes le troisième jour à leur village. Comme c'estoit vers la fin d’Aoust ct qu’il faisoit fort chaud, tous les Sauvages y estoient nuds comme la main, les hommes et les garçons; les femmes et les filles avoient seulement un peu de mousse qui leur passoit entre les jambes et
couvroit leur nudité, estans au reste du corps toutes nus.
, Nous ntaine lujour« urs sur 1pes de tués ct rivant, ant, de incomharmes les, que Sauvole ous n'a-
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avoient ent s'en ue nous que cela is avec btre fort, agoulas, ous rebouchure village.
soit fort nain, Îles nt seuleimbes et
es nues.
RELATION DE PÉNICAUT, 380
Cette mousse est une herbe très fine et longue d'une demiauine, que les François qui sont dans le pays nomment par dérision Barbe à Espagnole, et que les Espagnols en revanche appellent Perruque à la Françoise, Nous fusmes parfaitement bien receus de leur grand chef et de tous les Sauvages du village. [ls nous donnérent à boire et à manger, entre autres choses, du bœuf, de l'ours et du chevreuil et de toutes sortes de fruits en abondance, comme pesches, prunes, melons d'eau, citrouilles, et tout cela d'un goust exquis. Les citrouilles sont bien meiileures qu'en France; elles se cuisent sans au, ct le jus qui en sort est comme du sirop, tant il est sucré. A l'esgard des melons d'eau, ils sont à peu près comme en France. Les pesches y sont meilleures et plus grosses, mais les prunes n'y sont pas si bonnes; il y en a de deux sortes, de blanches et de rouges. Ils nous servirent aussy de leur sagamité, qui est une espèce de bouillie faite avec du bled de Turquie et des haricots qui sont comme en France. Leur pain est de bled de Turquie et d’une graine qui sort des cannes. Ils ont des plats faits de bois et d’autres de terre; ils ne laissent pas, quoique de la mair des Sauvages, d'estre fort bien faits. Les femmes des Sauvages font aussy de grands pots de terre, semblables à peu près à de grandes chaudières qui tiennent environ quarante pintes, dans quoy elles font cuire leur sagamité pour deux ou trois familles. C’est la ma-
nière dont ils s’arrangent entre eux pour n'avoir pas la peine
de faire tous les jours la mesme chose, chacun la faisant à
son tour pour leurs cabanes. Ces pots sont de terre grasse et d'une figure ronde, à peu près comme des moulins à vent.
Les couvertures des toits sont la plus part d’escorces d'arbres;
il y en a d’autres qui sont faites d’un feuillage, que l’on ap-
pelle en ce pays du latanier, qui est un arbre particulier du pays. Une remarque que j'ay faite sur les Sauvages, c’est que quelque abondance qu'ils +yent de vivres, ils n’en font jamais d’excès, car ils n'en prennent qu’autant qu’ils en ont besoin; mais fort malproprement, ne mangeant la plus part qu'avec les doigts, quoyqu'ils ayent des cuillères, qui sont de corne de bœuf. Leur viande est ordinairement fumée ou autrement boucanée, comme ils disent en ce pays-là. Ils ont cependant une espèce de gril, sur quoy ils la mettent, mais peu de feu dessous, ne la faisant presque que sécher, la fumée y contribuant autant que la chaleur du feu. Le chef ordonne à ses Sauvages de faire des danses le soir. Cette danse a lieu au son de leur petit tambour et de leur chichicois; elle se fait en rond, au nombre de vingt ou trente, sans qu'ils se tiennent. Le maistre à danser est à leur teste. Sur un coup de sifflet, ils rompent leur cercle et se meslent entre eux, tousjours en observant la cadence. Puis, sur un second coup de sifflet, ils se remettent à leur rang en rond avec une justesse estonnante. [ls ont encore d’autres danses, dont je parleray dans la suite plus amplement.
Nous couchasmes chés le grand chef sur.des lits de cannes, qui sont plates et bandées,comme des lits de sangles, entrelacées les unes dans les autres et couvertes de peaux de bœufs, Le lendemain matin, nous allasmes nous promener dans leur campagne, où ils sèment leur bled. Les femmes y estoient avec leurs hommes à travailler. Les Sauvages ont des bastons plats et crochus, qui leur servent à piocher la terre, car ils ne sçavent ce que c’est que de labourer, comme on fait en France. [ls grattent le sol avec ces bastons crochus et en déracinent les cannes et les mauvaises herbes qu'ils laissent sur la terre
lier du est que ont jaen ont us part ai sont fumée là. Ils jettent, sécher, eu. Le e soir.
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Puis, ang en
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RELATION DE PÉNICAUT. 391
au soleil pendant quinze jours ou un mois. Ensuite ils y mettent le feu, et quand elles sont réduites en cendres, ilsont un baston, gros comme le bras, pointu par un des bouts, avec lequel ils font un trou dans la terre, de trois pieds en trois pieds ; ils mettent dans chaque trou sept ou huit grains de bled et le recouvrent de terre, c'est ainsy qu'ils sèment leurs bleds et leurs fesves. Quand le bled a un pied de haut, ils ont grand soin, comme en France, d'esviter les mauvaises herbes, qui viennent dedans, ce qu'ils réitèrent deux ou trois fois l’année. Ils se servent encore aujourd'huy de leurs pioches de bois, quoy que nous leur en ayons donné de fer, parce qu'ils les trouvent plus légères.
Nous restasmes quelques jours à ce village, et ensuite nous retournasmes à nostre fort.