LE ROUGE
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RELATION DE PÉNICAUT. 495
placer tant dans les magazins de l'isle Dauphine que dans ceux de la Mobile.
Quelques jours après son arrivée, M. de Lamothe qui avoit ordre de M. de Crozat de faire des détachemens tant du costé des Espagnols pour y sonder le commerce, que du costé des Illinois pour la découverte des mines, envoya M. de La Jonquière, capitaine du vaisseau, avec M. Durigoüin, directeur, à la Vera-Crux, chez les Espagnols, pour trafiquer des marchandises qu’il avoit amenées de France en eschange de bestiaux dont nous avions besoin, et pour tascher d'ouvrir un commerce libre entre les François et les Espagnols. Mais le gouverneur de la Vera-Crux ne voulut point entendre parler d'aucun commerce ; il luy fit donner seulement quelques vivres et quelques bestiaux, qu'il luy fit porter à la rade, à son bord, avec ordre de mettre à la voile aussitost pour s’en retourner.
Pendant ce temps, M. de Saint-Denis, qui estoit un officier très-brave et homme d'entreprise, tant pour les partis de guerre que pour la descouverte des mines, fut mandé par M. de Lamothe de descendre à la Mobile, où, quand il y fut arrivé, M. de Lamothe l’engagea à aller jusqu'aux Nassitoches, et des Nassitoches, par terre, jusqu’au Mexique, chez les Espagnols, pour ÿ sonder la liberté du commerce de ce costé là. M. de Lamothe fit un traité avec luy, au nom de la Compagnie, de luy fournir pour dix mille livres de marchandises, dont nous chargeasmes cinq canots. — IL prit aussy un passe-port de M. de Lamothe, avec vingt-deux François, du nombre desquels je fus. Après qu’il eut embrassé M. de Lamothe et M. Duclos, nous nous embarquasmes et nous voguasmes jusqu’au Biloxi, où il demeuroit.
49b LES PREMIERS POSTES DE LA LOUISIANE,
Le lendemain que nous y fusmes arrivez, il m'envoya dans un canot, avec deux Sauvages du Biloxi, chercher les Nassitoches chez les Colapissas, afin de les emmener avec leurs familles au Biloxi, pour les conduire ensuite avec luy dans leur première habitation dans la rivière Rouge. C'estoit moy qui les avois conduits, il y avoit cinq ans, de la part de M. de Saint-Denis, chez les Colapissas pour demeurer avec eux. Le soir que j'y arrivay, je fus très-bien receu par les chefs des Colapissas et des Nassitoches, mais le lendemain matin que je partis avec ces derniers et leurs familles, la jalousie ou plustost la rage prit alors aux Colapissas. Voyant que les femmes des Nassitoches quittoient aussi, et s’en alloient avec leurs maris, ils se jetèrent sur ceux-ci à coups de fusils, de flesches et de haches, et en tuèrent dix-sept à costé de moy, sans que je pusse les en empescher. Tout ce que je pus faire fut de sauver le chef, en le cachant derrière moy. Ils prirent plus de cinquante femmes ou filles, le reste, tant hommes que femmes, s’estant enfuis à droite et à gauche dans le bois, où ils purent. Quand la nuit fut venue, ils vinrent me joindre, comme des brebis esgarées, au bord du lac. J’emmenay ce que j'en pus rassembler à M. de Saint-Denis, qui fut fort surpris de ce fascheux événement, se réservant d'en tirer vengeance dans un autre tems et de faire rendre par les Colapissas les femmes et les filles, qu'ils avoient prises aux Nassitoches.
Nous restasmes quelques jours à l'habitation de M. Saint- Denis à attendre le reste des Nassitoches; il en vint bien encore une trentaine. — Enfin, après avoir transporté du Biloxi au bord du Mississipy nos marchandises, que l’on mit
dans nos canots, nous partismes pour aller à la rivière
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rivière
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Rouge. Nous nous arrestasmes, en montant, au Manchacq, où nous tuasmes une quinzaine de bœufs sauvages ; ensuite, le lendemain, nous mismes encore pied à terre pour chasser. Nous tuasmes huit bœufs et autant de chevreuils; de là nous allasmes droit au village des Tonicas, à deux lieues au-dessus de la rivière Rouge, pour y prendre des vivres le plus que nous pusmes. M. de Saint-Denis parla au chef des Tonicas et l'engagea à venir avec nous, en le payant, ainsi que quinze de ses Sauvages, des meilleurs chasseurs, ce qu’il fit avec plaisir. Nous entrasmes donc tous ensemble dans la rivière Rouge, dont l'embouchure tombe à l'est dans le Mississipy et vient du nord-ouest. Au bout de huit lieues que nous y fusmes entrez, nous trouvasmes une rivière qui est à la droite, en montant, qui tombe dans la rivière Rouge; on l'appelle la Fourche des Oüassitas, parce que, avant de tomber dans la rivière Rouge, elle fait une fourche. A quatre lieues de là, en montant, nous trouvasmes une grande prairie à la gauche. Quatre lieues encore plus haut, on trouve une rivière appellée la Saline. On remonte à six lieues plus haut, à la gauche du petit ruisseau, qui vient d'un village à quatre lieues de là. Ce village s'appelle en sauvage, Toux Enongogoulas, ce qui signifie, en françois, la Nation des Pierres. Ce village est basty au pied d’une chaisne de montagnes qui vient du nord au sud. Leurs cabanes sont faites comme celles des Natchez et couvertes de mesme manière. Ils ont une semblable façon de vivre, ayant demeuré fort longtemps avec eux, jusqu'à ce qu'ils furent contraints d’en sortir à cause des guerres qu'ils ont eues les uns contre les autres, ce qui les avoit obligez à se venir refugier dans cet
endroit. Neuf lieues plus haut, à la droite en montant, on Vs 32
rencontre une chuted'eau de la largeur de la rivière. Il fallut, en cet endroit, porter nos marchandises et nos canots par terre jusques par delà cette chute d’eau, et à une lieue plus haut nous en trouvasmes une autre, où il fallut faire la mesme chose. A trois lieues plus haut, tousjours en montant, on trouve une branche de la Rivière Rouge de douze lieues de long, au bout desquelles elle tombe dans un petit lac qui a deux lieues de long sur une demy-lieue de large. À la droite de ce lac, il y a des bords de pierre fort hauts. A quatre lieues de la sortie de ce lac, il y a une montagne de pierres. Deux licues encore plus haut, à la gauche en montant, on trouve un lac de huit lieues de tour cet de deux lieues de traverse, par lequel passe cette branche de la Rivière Rouge. Cinq lieues plus haut, en montant, ün trouve une montagne fort élevée sur le bord de la rivière, appelée l'Écore de la Croix. On prend, une lieue plus haut, une branche de la rivière, à la gauche; nousrencontrasmes en cet endroitle reste des Nassitoches qui s’y estoient venus rendre par terre avant nous. Ils avoient avec eux une nation sauvage de leurs amis, d'environ deux cents hommes, sans leurs femmes et enfans. Ces Sauvages se nomment Doustiany; ils n'avoient pas voulu, après la perte de leurs grains, descendre avec les Nassitoches chez les Colapissas, [ls avoient esté errans de costé et d'autre pendant cinq ans consécutifs, ne vivant que de chasse, de fruits et de pommes de terre. Ils nous suivirent jusqu'au village des Nassitoches, qui est à neuf lieues plus haut dans une isle, que la rivière forme en se séparant en deux branches, elle passe tout à l’entour, Quand M. de Saint-Denis y fut arrivé, il fit assembler les chefs des Doustiany et des Nassitoches et leur dit, en présence
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du chef des Tonicas, qu'il falloit qu'ils ensemençassent leurs terres, et qu'il alloit leur faire distribuer des grains qu'il avoit fait apporter pour cela, parce que doresnavant il y auroit tousjours des François qui demeureroient avec eux, et qu’il en auroit besoin dans la suite pour faire subsister les François qui y resteroient. C'estoit pourquoy il les exhortoit à y travailler incessamment, les advertissant qu'ils n’auroient rien à craindre des autres Sauvages, tant qu'ils demeureroient tous ensemble bien unis. Deux ou trois jours après que nous fusmes reposés, M. de Saint-Denis fit donner quelques haches et pioches aux Doustiany et aux Nassitoches. Ils coupèrent des arbres qu'ils nous apportèrent pour construire deux maisons que nous fismes dans leur village, l'une pour y mettre nos marchandises, et l’autre, qui estoit plus grande, pour nous loger.
Au bout de quelques jours, M. de Saint-Denis résolut d'aller chercher les Espagnol” avec douze François, quinze Tonicas et autant de Nassitoches, qui vinrent avec nous pour nous servir de guides. On laissa au village des Nassitoches pour garder les marchandises dix François, auxquels il dit de n’en point sortir jusqu’à son retour.
Nous allasmes par terre jusqu'aux Assinaïs, parce que la rivière au-dessus des Nassitoches est remplie d'embarras de bois. Après vingt-deux jours de marche, nous arrivasmes aux Assinaïs ; nous avons vescu dans cette route de nostre chasse, en nous arrestant de temps en temps à cet cflet. Nous avions pour marque (?) un espy de bled et un morceau de peau de bœuf. Lorsque les Assinaïs nous aperçurent, ils furent fort surpris; ils n'avoient jamais vu de François, mais seulement quelques Espagnols, qui sont des gueux allant tout nuds et qui son
un mélange de Sauvages et d'Espagnols, quoiqu'il y eust cependant plus de cinq ans qu’ils n’en avoient reçu, depuis qu’ils estoient sortis de leurs villages. [ls chantèrent à M. de Saint-Denis leur calumet de paix, qui dura trois jours. Quand il fut fini, celui-ci leur fit des présens pour les engager à nous servir de guides pour aller chercher les Espagnols. Nous trouvasmes dans leur village une femme nommée Angélique, qui avoit esté baptisée par des prestres espagnols, qui avoient fait une mission dans leur village. Elle parloit leur langue, et comme M. de Saint-Denis la parloit également assez bien, il se servit d’elle pour faire entendre aux chefs des Assinaïs de nous donner des guides en payant. Ils nous donnèrent quatre des leurs, avec lesquels nous partismes. Nous n'avions pas pris grande provision de vivres aux Assinaïs, faute d'y en avoir trouvé. C’est pourquoy il nous fallut vivre encore de chasse pendant toute cette route, mais, malgré la disette et la fatigue, nous surmontions toutes ces peines dans l'espérance d'en estre bien esfrayés par cette descouverte. Nous fismes cent cinquante lieues de chemin en vivant de la sorte, et au bout d’un mois et demi de marche, nous arrivasmes à leur premier village nommé par les Espagnols 1! Presidio «el Porto, etque nous appelasmes le village de la Rivière du Nord, parce qu’il est situé sur le bord de cette rivière. D'abord que nous y fusmes arrivez, un capitaine de cavalerie espagnole vint parler à M. de Saint-Denis, qui luy dit qu’il venoit de la part du gouverneur de la Louisiane pour ouvrir commerce avec les Espagnols, Ce capitaine, qui estoit un homme de bon sens, dit qu’il ne pouvoit pas luy en rendre response qu’il n’eust auparavant envoyé un de ses Cana-
eust ce- , depuis à M. de , Quand ngager à pagnols.
mée Anpagnols, e parloit loit égandre aux 1 payant.
els nous vision de ré. C’est lant toute nous surl'en estre mes cent te, et au es à leur »sidio del du Nord, . D'abord cavalerie dit qu'il bur ouvrir estoit un en rendre ses Cana-
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diens avec une lettre au gouverneur de Caouil pour le sçavoir, et qu’il pourroit demeurer avec ses gens dans le village, jusqu’à ce que la response en fust arrivée. Il fit donner des logemens aux soldats et emmena M. de Saint-Denis loger chez luy, avec Jalot, son valet de chambre, le chirurgien et moy. Nous fusmes bien six semaines sans recevoir de response, parce que le gouverneur de Caouil avoit envoyé au gouverneur de Pavaille (?), une autre petite ville qui est esloignée de trente lieues, pour s’informer et sçavoir en mesme temps son avis là-dessus. Ces deux villes sont à soixante lieues du village de la Rivière du Nord; on bat monnoye dans toutes les deux ; elles peuvent bien avoir chacune trois quarts de lieue de tour.
Le gouverneur de Caouil envoya un officier avec vingt-cinq soldats cavaliers au village où nous estions avec ordre de conduire M. de Saint-Denis à Caouil, où il alla parler au gouverneur. Il n'y eut que Jalot, son valet de chambre, qui l'y accompagna. M. de Saint-Denis en partant nous dit de l'attendre à ce village, où il nous envoyeroit de ses nouvelles et ses ordres. Nous restasmes dans cet endroit pendant un mois. Je fus toujours logé chez le capitaine et nos soldats chez leurs hostes, jusqu'à ce que nous receusmes les ordres de M. de Saint-Denis de nous en retourner aux Nassitoches, parce que le gouverneur de Caouil, après avoir examiné son passeport, résolut de l'envoyer au vice-roy du Mexique, à trois cents lieues du village où nous estions — Ce ne fut cependant que l'année d’ensuite qu'il partit de Caouil pour aller au Mexique. — Pour nous, après avoir
receu nos ordres, il fallut nous résoudre à partir. Ce ne
fut pas sans chagrin que nous quittasmes le village de la
Rivière du Nord. Les Espagnolettes y estoient fort agréables et très faschées de nous voir partir. Avant mon départ, je remerciay fort monsieur le capitaine, chez qui j'avois logé avec M. de Saint-Denis. Il se nommoit don Pedro de Vilesca ; il avoit deux filles : l’aisnée, appelée dona Maria, a esté mariée par la suite avec M. de Saint-Denis, à son retour du Mexique. Je rapporteray son histoire dans son lieu.
Nous partismes donc avec bien du regret et peu de vivres pour le chemin que nous avions à faire. Nous fusmes deux mois à nous rendre au village des Assinaïs, parce qu’il nous falloit arrester souvent pour chasser, n'ayant point autre chose pour vivre.
Estant arrivez dans ce lieu, nous y restasmes quelques jours pour nous y reposer et y prendre des vivres. Quand nous y arrivasmes, il y avoit très peu de Sauvages dans le village ; ils estoient allez en guerre sur une autre nation de Sauvages nommez les Kitaesches (?). Ces Sauvages font la guerre bien différemment que ceux du bord du Mississipy, car ils sont tous à cheval, armez d’un carquois, fait de peau de bœuf et rempli de flesches, qui leur pend en bandoulière derrière le dos ; ils ont un arc et un petit plastron aussi de peau de bœuf, dans le bras gauche, avec lequel ils parent les flesches. Ils n’ont point d’autres mors à leurs brides qu’une corde de crin qui passe dans la bouche du cheval; leurs estriers sont soutenus avec une corde également de crin qui s'attache à une peau de biche pliée en quatre et leur servant de selle. L'estrier n'est qu'une petite planche large de trois pouces et longue de cinq, sur quoy ils mettent le pied pour monter à cheval etipour s’y tenir.
Ils revinrent de la guerre le lendemain du jour que nous
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ouces et lonter à
C nous
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fusmes arrivez à leur village. Ils estoient cent cinqua'.te hommes armez et montez, commeje le viens dedire. Ils se tiennent parfaitement bien à cheval. Ilsamenoient avec eux deux prisonniers de six qu'ils avoientpris; ils en avoient mangé quatreen revenant. On mit ces deux prisonniers sur la place, les mains liées par derrière, au milieu d’une garde de douze Sauvages, de peur qu'ils n’entrassent dans une de leurs cabanes, car la manière de ces Sauvages est telle que, si un prisonnier pouvoit, en s'eschappant, soit par force, suit par adresse, entrer dans une de leurs cabanes, il auroit la vie sauve, et il est réputé estre doresnavant de la nation. — Une heure après on dressa deux cadres dans la prairie qui est au bout du village. Ces cadres ne sont que deux piliers, plantez en terre à quatre pieds l’un de l’autre et hauts de neuf pieds, au dessus desquels il y a une barre qui traverse de l’un à l’autre, à laquelle ils attachèrent les prisonniers avec une corde par les deux poings et suspendus en l'air. En dessous il y avoit un pieu enfoncé en terre, où il y avoit un trou. Par ce trou il passe une corde, qui est attachée aux deux chevilles des pieds de ces pauvres malheureux, qu'ils bandent le plus qu'ils peuvent, afin de les tenir bien estendus en l'air, les pieds ne descendant qu'à quinze pouces de la terre. [ls les tiennent ainsy pendant une demi-heure soir et matin; le matin, le visage tourné du costé du soleil levant et le soir au couchant, sans leur donner à manger le premier jour; encore le font-ils danser malgré luy, et le second jour, au matin, ils le rattachent encore de mesme, le visage tourné du costé du soleil levant. Tous les hommes et les femmes du village s'assemblérent autour des
cadres, où estoient attachés ces pauvres languissants. Chaque
famille alluma son feu, devant lequel ils mirent un pot plein