‹ Première formation d'une chaine de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le Golfe du Mexique (1683-1724) [microforme] (volume 2)Chapitre 188 sur 267 · FORT BATI AUX ALIBAMONS ET LEUR PAIX AVEC LES FRANÇOIS · texte numérisé non relu

FORT BATI AUX ALIBAMONS ET LEUR PAIX AVEC LES FRANÇOIS

Vers le commencement de cette année, au mois de Février, M. de Lamothe chargea M. de La Jonquière, qui s’en retour-

noit en France, de plusieurs paquets de lettres pour M. de Crozat; le sieur de Valigny s’en retourna avec luy.

Au mois d'Avril, la frégate nommée la Dauphine, commandée par M. le capitaine Bellanger, arriva icy, elle estoit chargée de marchandises et de munitions de guerre et de bouche, que M. Durigoüin fit transporter tant dans les magazins de la Mobile que dans ceux de l’isle Dauphine.

MM. de La Loire, deux frères, estoient arrivés sur le vaisseau; ils venoient de la part de M. de Crozat pour estre commis à la garde des marchandises. Quelques jours après, le capitaine Pellanger s’en retourna en France sur sa frégate.

Après le départ du capitaine Bellanger, M. de Lamothe envoya MM. de La Loire aux Natchez, avec douze personnes dans deux canots, pour les y conduire avec leurs effets, parce qu'on avoit résolu d'y establir un bureau pour le commerce.

J’estois dans ce tems-là encore aux Nassitoches à attendre M. de Saint-Denis, mais voyant que nous allions manquer de vivres, je descendis avec six de mes camarades dans un canot pour en aller acheter aux Natchez, où je trouvay MM. de La Loire, qui nous firent connoistre qu'ils estoient envoyez de la part de M. de Crozat pour y tenir le bureau de commerce,

Je trouvay chez les Natchez des esclaves, qui estoient de la nation des Chorouachas. [ls avoient esté pris par un fort parti de Chicachas, d'Yasous et de Natchez, qui avoient esté dans le village des Chaouachas, sous prétexte d’y chanter leur calumet de paix; mais ces traistres, au contraire, y estoient allez en guerre, et ils tuèrent le Grand Chef d’abord avec

plusieurs personnes de sa famille; ils prirent onze personnes

prisonnières, parmy lesquelles estoit la femme du Grand Chef

qu'ils amenèrent aux Natchez.

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Je fis ce que je pus pour tascher de les retirer, mais je n’en pus jamais rien obtenir. Je fus estonné d'y trouver trois Anglois, qui y estoient venus pour acheter des esclaves. — C'estoient eux qui avoient excité ces nations à la guerre les unes contre les autres, afin que par ce moyen ils peussent trouver bon nombre d'esclaves à acheter pour emmener à la Caroline.

Dans ce mesme tems, M. de La Loire receut un ordre de M. de Lamothe d’arrester un mylord anglois, nommé master You, qui estoit entré dans la Louisiane pour suborner les Sauvages des environs du Mississipy. Il estoit avec deux Anglois alors aux Natchez. C'est pourquoy, après avoir renvoyé le canot que j’avois fait charger de farine pour porter à nos gens qui estoient aux Nassitoches, je restay avec deux François de ceux qui estoient venus avec moy des Nassitoches pour seconder M. de La Loire dans l’ordre qu’il avoit receu. Nous n’osasmes pas arrester ce mylord dans le village des Natchez, parce qu'ils s'y seroient opposez, mais ne doutant pas qu’il ne redescendist le fleuve, nous résolusmes de le descendre avant luy et de l’attendre sur le chemin. Cependant, avant de partir, M. de La Loire voulut le voir pour tascher de descouvrir son dessein, et l'ayant abordé en le saluant, 1l luy demanda s'il venoit faire quelques emplettes aux Natchez. Ce mylord luy respondit franchement qu’il estoit venu avec d’autres Anglois pour chercher chez les Sauvages des pelleteries achetées, qu'il iroit ensuite par le bas du fleuve passer chez les Calopissas, et de là chez les Chactas, où il avoit un magazin, dans lequel il y avoit beaucoup de marchandises de pelleteries, et que de là, par terre, il s’en retourneroit à la Caroline avec d’autres Anglois, qui com-

merçoient aussy dans d’autres villages des Sauvages. Après que M. de La Loire l’eut quitté et qu'il nous fut venu trouver, je luy conseillay de le laisser partir devant pour ne point donner de méfiance de nous à ce mylord, et que quand il auroit une journée devant, j'estois seur de l’attraper et de le joindre. — M. de La Loire me crut. — Nous le laissasmes partir un jour d'avance. — Le lendemain nous descendismes avec deux canots, douze hommes que nous estions pour le joindre, — Nous sceusmes par des chasseurs, en descendant le fleuve, qu'il estoit au village des Tonicas, où on luy chanta un calumet, ce qui nous obligea de descendre plus bas et de l’attendre au Manchac, où nous trouvasmes la nation des Sauvages, nommez les Tinssas, qui avoient abandonné leur habitation, à cause des guerres que les Oumas leur faisoient continuellement. Nous les engageasmes à venir avec nous à la Mobile, où on leur donneroit des terres pour y demeurer, ce qu’ils acceptèrent. Nous mismes pied à terre proche de l’endroit, où ces Sauvages estoient arrestez ; nous les avertismes de nous esveiller, quand ils verroient passer un canot où il y auroit un Anglois, ce qu’ils ne manquèrent pas de faire. Aussitost qu'il fut passé, leur chef nous montra les présens qu'il leur avoit faits, et nous dit qu'il avoit passé de l’autre costé du fleuve, où il avoit mis pied à terre pour y passer la nuit. Nous nous embarquasmes, et nous fismes entrer dans nos canots les deux chefs des Sauvages Tinssas pour nous y conduire. Nous traversasmes le fleuve, et nous allasmes où il estoit; nous le trouvasmes qui dessinoit. Il fut fort surpris de nous voir venir à luy, le fusil bandé, et encore bien davantage, quand M. de La Loire luy dit qu'il avoit ordre de le conduire à la Mobile. {1 fit response que nous

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n'avions point de guerre et qu'on n'avoit rien à luy dire, et que, si l’on vouloit qu’il marchast, il falloit le prendre comme prisonnier de guerre. M. de La Loire, qui avoit ordre de l’arrester à quelque prix que ce fust, luy dit qu'il l’arrestoit de la part du Roy, et en mesme temps se saisit de luy. Il voulut faire quelque résistance, mais ce fut en vain. Nous le fismes embarquer sur-le-champ dans un de nos canots; les quinze Sauvages Chactas qu'il avoit avec luy nous suivirent. La nation des Tinssas descendit le fleuve en mesme tems, à qui l’on donna toutes les marchandises qui se trouvèrent dans le canot de l’Anglois. Nous le conduisismes sans nous arrester jusqu’à la Mobile, où nous le remismes à M. de Bienville, parce que M. de Lamothe n'y estoit pas et qu'il estoit parti pour monter aux Illinois. — M. de Bienville fit donner aux Tinssas l'habitation, où avoient esté placés cy-devant les Chaouachas, à deux lieues de nostre fort. — Le mylord master You ne resta que trois jours à la Mobile, où il fut pendant ces trois jours très bien traité par M. de Bienville, au bout desquels il eut la liberté de s’en aller, et partit seul avec un petit Anglois et gagna le fort de Pensacola, où il fut encore très bien régalé par le señor don Gusman, pendant trois jours; il partit seul alors, parce que son petit Anglois avoit mal aux pieds, mais, voulant gagner les Alibamons, il fut pris par un party de Sauvages, nommez les Tomez, qui estoient à la chasse et qui luy cassèrent la teste. C’est ce que nous n'avons sceu que deux mois après.

M. de Bienville ayant renvoyé chez eux les quinze Chactas, qui avoient conduit le canot, dans lequel était le mylord pendant son voyage dans le Mississipy, ces Sauvages, estant arrivez, ne manquèrent pas de publier dans tous leurs villages

Rose

que le mylord anglois avoit esté pris par les François. Aussitost les Chactas tuèrent les Anglois qui estoient chez eux, ct pillèrent le magazin qu'ils y avoient, Toutes les autres nations en firent de mesme. Ainsi le mal que les Anglois avoient entrepris de faire aux François estoit tombé sur eux.

Les Sauvages ne se contentèrent pas seulement d'a it mourir les Anglois qui estoient chez eux. Les Sauvages Canapouces, les Abekas, les Alibamons, qui sont sur la frontière de la Caroline, sans qu'ils y aient jamais esté excitez par les François, puisqu'alors nous avions la guerre avec eux, allèrent, avec un party de trois mille hommes, faire irruption dans la Caroline, où ils pillèrent plusieurs habitations et firent beaucoup de prisonniers, Anglois et Angloises, ainsy que beaucoup de nègres qu'ils emmenèrent chez eux. M. de Bienville, ayant sceu cette nouvelle, fit racheter tous les Anglois, tant hommes que femmes et enfans, pour renvoyer chez eux tous ceux qui voulurent s’en retourner.

M. de La Loire s’en retourna, pendant ce tems-, .ux Natchez, où je l’accompagnay avec cinq autres François.

M. de La Mothe revint des Illinois vers la fin de l'année avec son détachement. Tous ceux qui l'avoient accompagné dans ce voyage nous dirent qu’il avoit descouvert une mine d'argent fort abondante. Je n’ay jamais sceu précisément l'endroit où elle est située, ny pourquoy on a tardé si longtemps à l’ouvrir, puisque, la Compagnie ayant receu cette nouvelle avec plusieurs bariques de la matière qu'on a tirée de cette mire pour en faire une épreuve, et ayant depuis envoÿé cinquante mineurs à la Louisiane pour ce sujet, on n’a pas néantmoins commencé encore à y travailler.

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