DANS LES TEMPS LES PLUS DIFFICILES
Bienrille au Conseil de Marine.
Au Fort Louis, 10 May 1717.
Messeigneurs,
J'ay reçu la lettre que le Conseil m'a fait l'honneur de m'écrire du 28 Octobre dernier, par laquelle il a la bonté de me témoigner qu'il est très satisfait de la conduite que j’ay tenue, en obligeant, avec trente soldats, la nation Natchez, qui est de mille hommes, de me livrer le chef et les autres complices qui avoient trempé dans l'assassinat de cinq François, = La bonne renommée que je me suis acquise en ce pays, parmy toutes les nations de ce continent, m'a plus favorisé que les trente soldats que j'avois, — Jay aussi contraint cette nation à me faire et construire un fort à quatre bastions chez eux et gratuitement, et de rendre aux agens de M. Crozat toutes les marchandises qu’ils avoient pillées.
J'ay receu inclus, dans Ja lettre, un ordre du Roy pour commander dans la colonie en l'absence de M. Lépinay, gou-
verneur. J'en rends mille grâces très humbles au Conseil, et je prends la liberté de l’assurer que cette confiance, qu’il me témoigne par là avoir en moy, m’engagera, autant que jamais, à continuer le zèle et l'attention que j'ay toujours eus pour le service.
Je supplie très humblement le Conseil de trouver bon que j'aye l'honneur de luy représenter mes services passés et ceux que je rends actuellement. Il y a vingt-six ans que j’ay l’honneur d’estre au service du Roy, huit ans dans les gardes de la marine, ayant toujours embarqué pour officier par ordre de la Cour. Je me suis trouvé dans les combats que feu mon frère d'Iberville à rendus par mer et par terre à la coste de la Nouvelle-Angleterre, à Terre-Neuve et dans le Nord. J’avois l'avantage de commander sa seconde batterie sur la frégate le Pélican, à l’action du Nord, dans l’année 1697, où nous nous battismes contre trois vaisseaux anglois plus forts que nous, et, après huit heures d’un combat très opiniastre, nous en coulasmes à fond un de cinquante-six pièces de canon, en prismes un de quarante et dematasmes l’autre, qui nous eschappa à la faveur de la nuit. Je fus blessé à cette occasion dangereusement, dont je suis encore fort incommodé. Comme nous trouvasmes la paix, faite au retour de cette campagne, feu M. d'Iberville prit le parti de me faire servir en ce pays. Dans la pensée qu’il pourroit obtenir plus facilement mon avancement dans la marine, il me laissa commandant, dès la première année qu'il fit la découverte du Mississipy, à laquelle j'eus plus de part que luy, suivant sa relation mesme.
Il y a quatre années que j'y sers en qualité de lieutenant de Roy, après avoir eu l'honneur d’y commander pendant quatorze ans.
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Dans les temps les plus durs, que l'on estoit des quatre années de suite sans nous envoyer aucun secours de France, pendant la guerre avec les Anglois et leurs sauvages alliés de la Caroline, qui ont fait inutilement tous leurs efforts pour chasser les François de ce pays-cy et s’en emparer, j'ay sceu conserver la Colonie avec le peu de troupes que j'avois, que j'ay trouvé les moyens de faire subsister aussy bien que tous les habitans.
M. de Pontchartrain, piqué contre feu M. d'Iberville, je ne sçay par quelle raison, avoit résolu de faire retomber sa colère sur moy, comme si j'eusse pu répondre des sujets de mécontentement que pouvoit luy avoir donnés M. d’Iberville. Dans cette idée, il avoit résolu de ne me point avancer ny aucun de ma famille.
Présentement que le gouvernement a changé et que celuy de la Marine a tombé entre vos mains, j'espère que le Conseil, dans le dessein qu'il a de rendre justice à tout le monde, voudra bien faire attention que je suis bien mal récompensé de mes services.
Je supplie très humblement le Conseil de vouloir m’accorder une croix de Saint-Louis, que je crois avoir bien méritée. Cela dissuadera tous les habitans et Indiens de ce pays de la pensée qu'ils ont que je ne suis point estimé et que n'ayant pas le crédit de me rendre service, je n’auray pas celuy de leur en rendre dans leur établissement : c’est ce qui en détournera plusieurs de me suivre. Les Sauvages qui sçavent que cette faveur ne s’accorde qu'à des personnes qui ont esté à la guerre, sont surpris d'en voir à d’autres qu'à moy. Ils le seront encore davantage, lorsqu'ils verront arriver icy
décoré M. de Boville, capitaine, qui doit servir sous moy au V. 58 *
Mississipi, et les Espagnols, que l’on voit icy fréquemment, ne le seront pas moins. |
Je prendray la liberté de représenter au Conseil que je n’ay que 1,200 livres d'appointemens qui me suffisent à peine pour trois mois, estant obligé de faire de nouveaux establissemens tous les ans. Ces voyages coustent considérablement. [l me faut transporter mes provisions et m’équiper à mes dépens. Je supplie le Conseil de vouloir bien m'accorder 2,400 livres par an pour me dédommager d’une partie des frais que je suis obligé de faire, et une commission de commandant du fleuve Saint-Louis et rivières y affluentes. On me l’avoit accordée en 1714. J'avois l'honneur de recevoir par tous les vaisseaux des instructions du Roy sur les services que j'avois à rendre dans toute l'étendue de ce commandement; les fonds de présens pour les Sauvages étoient partagés, le gouverneur faisoit les présens aux nations des environs de la Mobile, et moy à ceux du fleuve Saint-Louis au nom du gouverneur ; et par ces vaisseaux-cy, je n’ay reçu aucunes instructions du Conseil sur le service que je dois rendre.
Je ne peux mesme savoir encore si l’on m'envoyera faire l’establissement des Jachous ou celuy des Natchitoches, qui est plus important pour empescher les Espagnols de s’emparer de ce pays-là, comme ils ont dessein de faire.
Je puis cependant assurer le Conseil que je suivray très exactement les ordres qu'il plaira à M. de Lépinay me donner sur ce sujet. — Je ne sçay s’il jugera à propos de me faire délivrer des présens pour distribuer aux nations du fleuve Saint-Louis. Cela seroit bien nécessaire. Les gouverneurs sont ordinairement jaloux.
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Jay remis à M. de Lépinay un mémoire, qu'il m'a demandé pour envoyer au Conseil, sur tous les establissemens qu’il seroit nécessaire de faire en ce pays. — Je prends la liberté de l’assurer que j'ay dit dans ce mémoire très sincèrement, et suivant les connoissances que j'ay acquises depuis près de vingt ans que j'y suis, la manière dont on doit s'y prendre pour l'establir solidement. Il faudroit, à la vérité, faire un fonds considérable pour y parvenir, mais je ne doute point que, par la suite et après quelques années, on en soit amplement dédommagé par le profit et l'utilité, dont ce pays ne manquera pas d’estre à la France avec le temps.
J'adjouteray, au sujet de ce mémoire, que peut-estre le Conseil en recevra d’autres tout différens du mien, qui pourroient le mettre dans l'embarras de choisir sur les mesures que l’on doit prendre pour l'établissement de cette colonie ; mais j'ose assurer icy le Conseil que je doute fort que personne puisse mieux le connoistre que moy.
Le Conseil verra sans doute dans toutes les lettres de cette colonie la difficulté qu'a un chacun d’y subsister présentement, dans l’état où il est, par la cherté dont les vivres y sont. — Je le supplie très humblement de vouloir bien y faire un peu d'attention en ma faveur et, pour cela, d’avoir la bonté de m'’accorder six tonneaux de port, tous les ans, dans les vaisseaux de Sa Majesté qui viendront icy, pour pouvoir faire venir de France une partie de ce qui me sera nécessaire pour ma subsistance seulement, et me procurer par là le moyen d'y vivre avec quelque décence. — Je prendray à ce sujet de faire remarquer au Conseil que je suis le seul des officiers majors, qui sont icy, auquel la Compagnie de M. Crozat ne fasse aucun avantage. Elle accorde à M. de Lépinay, gou-
verneur, des appointemens , une commission de trois et
demy pour centet dix tonnes de port dans les vaisseaux ; à M. Hubert, commissaire ordonnateur, la mesme chose, et à M. d’Artus, commissaire commandant, autant à proportion, et à moy rien, seulement un pour cent des marchandises du k pays qui sortiront du fleuve Saint-Louis, lequel un pour cent | \ ne me produira pas deux pistoles par an, de la manière dont elle s’y prend pour y faire commerce, et cela, parce que je
a kit ce n’ay personne en France qui puisse solliciter pour moy.
J'ay l'honneur d'estre, avec un très profond respect,
Messeigneurs,
é Votre très humble et très obéissant serviteur,
BiENvILLE.