USAGES DES SAUVAGES
On va voir maintenant diverses autres coustumes qui leur sont communes, comme d’espouser ou associer autant de femmes qu'il leur plaist et qu'ils en peuvent nourrir et entretenir. Alors qu'ils en sont las ou ennuyez, ils rejettent celles que bon leur semble, et les remplacent de quelques autres, si c'est leur fantaisie, et si les femmes pareillement ne sont pas contentes de leurs marys, elles les plantent là et s'associent avec un autre qu’elles trouvent à leur gré, si bien que par ce moyen il n’y a jamais rien de perdu, car l’un prend ce que l’autre quitte, et par ces usages fort naturels et très commodes, ils bannissent entre eux toute rancune ou antipathie qui trouble la vie et l’estat des familles. On voit néantmoins rarement que le mary rejette sa femme ny que la femme quitte son mary, s'ils ont des enfans. Mais si cela arrive, toute la progéniture, garcons et filles, appartient à la mère, sans qu’il soit permis au mary d’en retenir aucun malgré elle, parce que la mère est fondée sur le droit naturel, personne ne luy pouvant disputer qu'elle ne soit la mère des enfans qu’elle a mis au monde, au lieu que le père en est tousjours incertain et souvent inconnu. C'est pôur cette raison là que les Sauvages font leur
généalogie par les femmes, lorsqu'ils veulent faire preuve de leur prétendue noblesse. Or, parmy eux le nombre des enfans n’est jamais à charge à la mère ; au contraire, elle en est plus respectée, plus honorée, plus estimée et plus riche. C'est pourquoy elle trouve plus facilement et plus promptement à se remarier, parce que celuy qui l’espouse, prenant le nom de mary, prend celuy de père et de chef de toute la famille, et par ce moyen il en est plus accrédité, car, si les enfans sont grands, ils soustiennent la cabane, c'est-à-dire la maison, soit par leurs actions guerrières, soit par la chasse ou bien parles alliances, qu'ils font en prenant d’autres femmes, et s'ils sont encore petits, le beau-père prétend et espère que, si on lui fait injure ou quelque tort en sa personne, il sera vengé, lorsque ses beaux-fils, qui le regardent pour leur propre père, seront parvenus à un âge compétent. Cela arrive aussy, car les Sauvages n’ont rien tant à cœur que la vengeance, et c’est pour cette raison que les veuves ayant des enfans trouvent commodément un mary.
Mais si un homme tombe en veuvage et que sa femme luy laisse des enfans de son mariage, pour lors la parenté luy cherche une espouse sortable à son estat, qu’on propose et qu'on amène ensuite dans la cabane du veuf, et, s’il la refuse et que par succession du temps il en prenne une autre à sa fantaisie, 1l est permis à celle qui reçoit cet affront de chanter pouille et de dire toutes les injures qu’il lui plaist à celui qui l’a refusée et renvoyée. Après quoy, elle casse, rompt et brise tout ce qu’il y a dans la cabane, pille, prend et enlève tout ce qu'il y a de plus beau et de meilleur et l'emporte chez elle, sans que le veuf remarié ny sa femme, qui est reputée
pour concubine, y apporte aucun empeschement ny sans dire
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aucune parole; l'un et l’autre ne font que baisser le nez. Ils semblent recevoir en cela quelque confusion, quoyque dans le fond ils ne fassent qu'en rire. Si bien qu'après que cette femme s'est ainsy vengée elle est contente et satisfaite et ne parle plus de cette affaire-là.
Si un homme marié décède sans lignée, et qu'il ait un ou plusieurs frères vivans, un d’entre eux espouse la veuve, comme pour susciter des enfans à son frère mort, il arrive aussy qu’ils espousent souvent les deux sœurs. Ils n'ont point de degré de parenté du costé des femmes qui leur fasse obstacle à l’occasion du mariage. Ils se servent des mesmes termes et prennent les mesmes qualitez qui sont en usage parmy nous, comme de grand-père, grand'mère, gendre, oncle, neveu et le reste.
Les pères et mères aiment tendrement leurs enfans et leur laissent la liberté de disposer de tout ce qui est dans la cabane et de délibérer des affaires de la famille. De là vient que les sœurs ont plus de respect pour leurs frères que pour leurs père et mère, de sorte que lorsqu'un frère désire et souhaite quelque chose d’honneste de sa sœur, elle ne s’en desdit jamais et ne luy refuse point ce qu'il luy demande. Lorsqu'ils sont ensemble, si quelqu'un dit quelque chose contre la bienséance, la pudeur leur vient au visage; ils baissent les yeux et en sont confus, ce qui prouve le grand respect qu’ils ont l’un pour l'autre.
Lorsqu'une femme est accouchée, elle fait lit à part et demeure quarante jours séparée; le quarante et unième elle entre dans sa cabane, où elle bat du feu nouveau avec une pierre à fusil, du tondre, et batte feu, après quoy elle est purifiée, et lorsque les femmes ou filles ont leurs fleurs, elles se bannissent
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de leur cabane et chacune fait une loge à l’escart. Les autres leur apportent à manger dans un plat, qu’elles laissent à leur porte, sans les vouloir approcher ny entrer chez elles. Dès qu'elles sont délivrées de cette incommodité, elles reviennent dans leur cabane.
Lorsque les femmes sont enceintes et nourrices, leurs maris s'abstiennent de coucher avec elles, parce qu'ils estiment et prétendent que l'attouchement charnel ruine la substance que l'enfant reçoit dans le ventre de sa mère, le fait dépérir, le peut déplacer et l'exposer à la mort.
Et quant aux nourrices, ils disent que ce mesme commerce corrompt leur lait et que, si elles deviennent enceintes, on ne peut cschapper le nourrisson, veu qu'ils n'ont point d'autre nourriture à leur donner. Mais ils sont souvent les dupes de cette affaire là, car leurs femmes ne se payent point de ces sortes de raisons, s'allant pourvoir secrètement ailleurs et s’embarrassant fort peu de ce régime de vie. Ilest cependant vray qu’il y en a beaucoup qui observent cette coustume par la tendresse qu’elles ont pour leur fruit.
Voicy de quelle manière ils font leurs festes pour les morts.
Ils dressent une cabane qui a environ six vingts picds de long ; les escorces en sont neuves et n'ont servy à aucun usage. Ils plantent un may à chaque bout et un autre dansle milieu qui les surpasse en hauteur. Ces mays sont huilez, graissez et peints. Il y a à la cime de chacun un prix, qui appartient à celuy qui ie peut joindre le premier et l'atteindre avec la main. Ils entrent ensuite dans cette cabane neuve, où il y a divers estages ; ils apportent les ossemens de leurs parens, qui sont dans de petits sacs, ou enveloppez fort proprement dans des escorces. Ils les rangent d’un bout à l’au-