‹ Première formation d'une chaine de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le Golfe du Mexique (1683-1724) [microforme] (volume 2)Chapitre 57 sur 267 · TRADITIONS DES SAUVAGES · texte numérisé non relu

TRADITIONS DES SAUVAGES

Tous ces peuples, sans exception, ont, par la tradition, connoissance du déluge; on va voir quelle est leur idée sur ce sujet. Ils disent qu'il tomba une si grande quantité de neige et de pluye, que toutes les eaux s’estant ramassées ensemble, elles surpassoient les plus hautes montagnes, en sorte qu’on

alloit partout en canots et que la terre fut changée en un grand lac, mais ils prétendent que dans cette inondation universelle, où tous les hommes périrent, un ancien de chaque nation fut réservé avec toute sa famille, parce qu'ils eurent l'esprit, voyant croistre les eaux, de faire un très-grand canot, où ils mirent des vivres et des animaux de diverses espèces, et qu'après avoir esté pendant plusieurs jours en grand ennuy, ils jetèrent hors du canot une loutre pour voir si elle ne pourroit point prendre terre quelque part; mais, à ce qu'ils disent, la loutre se noya, car au bout de quelques jours on l’a veue flotter sur les eaux le ventre en haut. Au bout de quelque temps le vieillard envoya un castor pour voir s’il ne descouvriroit point la terre d’un autre costé. Celui-cy, disent-ils, rencontra une espèce de digue de bois sec, mais parce qu’il jeusnoit il retourna au canot, et rapporta avec luy un gros chicot, ce qui fit présumer à l’ancien que les eaux commencoient à baisser, et pour lors ils menèrent leurs canots vers l'endroit, d'où ils avoient veu revenir le castor, si bien qu’entin ils aperceurent de loin un gros tas de bois, qui s'estoit ramassé en cette manière.

Ils disent qu'il tomba du ciel une tortue, d’une grandeut excessive, qui flottoit entre deux eaux, et comme il y avoit aux environs quantité de bois sec et d’autres arbres avec leurs branches et leurs racines qui alloient au gré du vent et des eaux, ceux qui rencontroient la tortue s’y accrochoient et demeuroient là , si bien qu'en peu de temps il s’y en accumula une si grande quantité, qu’on s’y promenoit, comme sur un radeau, ce que leur ancien ayant veu, il y débarqua, où ayant trouvé un peu de terre à la racine des arbres, il la ramassa et en fit un sacrifice au soleil, qui la sécha. Ensuite le vieillard,

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l'ayant réduite en poudre, la jeta et sema sur les eaux, tellement qu’elle but l’eau dont:la terre estoit couverte. Or chaque nation prétend que la tortue qui tomba du ciel s’arresta sur la plus haute montagne qui est dans leur païs, de sorte qu'ils ne conviennent point du lieu.

Si on veut faire quelque attention aux remarques rapportées dans ce chapitre, on pourra penser, comme moy, que tous ces peuples descendent des Hébreux et sont originaires Juifs, ce qui se peut encore observer par les termes dont ils se servent, soit dans les conversations, soit dans les harangues et manières.

Les Juifs s'appeloient autrefois frères et compagnons; les Sauvages en font de mesme. Les Juifs huiloient et parfumoient leurs cheveux, les Sauvages huilent et graissent les leurs. Les Juifs combattoient en désespérez et à la débandade pour la conservation de leur liberté, et aimoient mieux tuer leurs pères et mères, femmes et enfans et se défaire euxmesmes que de tomber vivans entre les mains de leurs ennemis. Les Sauvages sont si jaloux de leur liberté qu'ils la défendent jusqu’à la mort et ne conçoivent rien au monde qui soit si indigne de l’homme que la servitude. C’est pourquoy on ne laisse rien aux mains des prisonniers qui puisse contribuer à leur destruction, car ils se tuent dès que l’occasion s’en présente, et lorsqu'ils sont au milieu des tourmens, ils les soutiennent avec une fermeté qui estonne ceux qui les font souffrir. Les Juifs estoient inquiets, remuans, séditieux, jeloux de la prospérité de leurs voisins, quoyque de mesme race et de mesme lignée; c'est aussy le v-ay caractère des Sauvages.

Les Juifs aimoient la guerre, les assemblées, les conseils, v. 8

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les harangucs, et, tousjours sous quelque beau prétexte, ils faisoient des perfidies, des trahisons, des massacres horribles. Les Sauvages ne peuvent vivre, s'ils ne festinent souvent; les conseils et ies assemblées sont leur pain quotidien, et dans le temps qu'ils font semblant de négocier de bonnes affaires et des alliances avec leurs amis ou ennemis , ils espient l’occasion de faire un bon coup à leur mode, c’est-à-dire de les destruire tout à fait à leur mode.

Les Juifs ajoutoient foy aux resves et aux songes, et les Sauvages croyent que c'est un esprit protecteur qui leur fait voir pendant leur sommeil leur destinée, ce qui doit leur arriver surtout dans leurs entreprises de guerre.

Les Juifs espousoient plusieurs femmes et les répudioient, quand la fantaisie leur en prenoit; les Sauvages observent la mesme chose. Lorsqu'un Juif marié décédoit sans enfans, sa veuve alloit trouver le cadet pour sçavoir s’il vouloit l'espouser. S'il la refusoit, il secouoit ses souliers sur le seuil de sa porte et luy crachoit au visage. Si un homme veuf mesprise et rejette la femme que sa parenté luy destine, elle luy dit des injures, brise, pille et emporte ce qu’elle trouve dans la cabane du veuf. Le Juif puisné espousoit la veuve de son aisné, s'il décédoit sans enfans. Le Sauvage espouse en pareil cas la veuve de son frère. Les femmes juives, après leur

accouchement, n’estoient purifiées et n’entroient dans le temple qu’au bout de quarante jours. Les Sauvages n'ayant point de maison de prières, les femmes ne rentrent dans leurs cabanes que quarante jours après qu'elles ont accouché pour coucher avec leurs maris. Les Juives qui avoient leurs fleurs et les hommes qui perdoient leur semence n’entroient point

dans le temple ; les Sauvagesses, qui ont cette incommodité,

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descampent de leur cabane, en font une séparée, sans avoir aucune communication ny avec les hommes ny avec d'autres femmes.

Les Juives enceintes ne couchoient point et n'avoient aucun commerce avec leurs maris; les Sauvages dans le mesme cas font lit à part. Les Juifs honoroient infiniment leurs morts et estoient très soigneux du droit de sépulture; les Sauvages n’ont rien de si précieux que les ossemens de leurs défuntzet ils les conservent comme des reliques. Les Juifs faisoient des festes et prières à Dieu, et intercédoient pour ceux qui estoient décedés, et les Sauvages font des festes, des festins, des présens et des sacrifices au Soleil et à la Lune, pour les âmes de leurs parens. Les Juifs prioient Dieu de porter les âmes de leurs parents dans l’Eden, c’est-à-dire dans le jardin ou paradis de délices.

Les Sauvages prient le Soleil de conduire et éclairer celles de leur nation pendant le voyage, jusqu'à ce qu'elles soient arrivées dans la demeure agréable de leurs anciens.

La secte des Esséniens, parmy les Juifs, croyoit que les âmes, en se séparant des corps, traversoient la mer occidentale et alloient faire leur séjour dans des iles ravissantes,où le sucre et toutes sortes de douceurs estoient en abondance, où l'air estoit doux et tempéré et bien épuré, et que là elles estoient exemptes de toutes les misères qui se rencontrent dans la vie humaine, et les Sauvages croyent que leurs âmes vont dans une région située dans lorient, où tout abonde, sans qu'il y fasse jamais nÿ froid ni chaud, et que c'est un païs tout tapissé de robes de martres et de toutes sortes de pelleteries,

La secte des Saducéens parmi les Juifs nioit que les âmes fussent tourmentées ni honorées, aussi bien que la résurrec-

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tion, et les Sauvages ne veulent pas seulement entendre parler des peines de l'enfer, et disent que ce sont des mensonges et des choses inventées pour faire peur, ne pouvant point comprendre que ce qui est mort puisse ressusciter ny revivre. Les Juifs parloient par paraboles et métaphysiquement, et les Sauvages ne parlent jamais presque autrement. Enfin, si c'est par les Juifs qu'on sçait de quelle manière le déluge est arrivé, on voit aussi que les Sauvages en ont connoissance, mais il ne faut point s'estonner de leurs fables sur ce sujet et sur tant d'autres, puisque les Juifs qui ont esté si proches de Dieu, si soigneux pour l’histoire, n’ont pas laissé que de s'égarer, et si tant d’autres peuples, qui ont eu l’escriture pour suppléer au défaut de mémoire, se sont jetez dans un abysme dr chimères, comment les Sauvages, qui ne sçavent ny lire ny escrire, pourroient-ils avoir retenu ce que tant de siècles ont effacé ? Après tout, je croy que, sur les observations que je viens de déduire, plusieurs pourroient penser qu'ils sortent et sont issus de la race judaïque, puisque leurs coustumes, manières et cérémonies sont plus conformes à celles des Juifs qu’à aucune autre nation. On verra encore, en plusieurs différêns endroits de ce détail, d’autres observations qui confirmeront celles qu’on vient de voir et achèveront de prouver, autant qu’il se peut, mon opinion; mais sçavoir par quel passage ces nations se sont répandues dans le Nouveau Monde, c'est là le secret.

On pourroit penser que, si les Sauvages descendoient véritablement des Juifs, ils auroient à tout le moins retenu leur langue, n’estant pas naturel que les enfans oublient ce que leurs pères et mères leur ont enseigné, dès qu'ils ont commencé à bégayer, estant bien plus probable que les

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coustumes, pratiques et manières se peuvent plustost évaporer que les opérations de nostre âme, qui ne sçauroient estre exprimées, ny connues que par la voye des signes et de la parole, qui ne se perd que par la ruine des organes composant le corps humain.

On peut, il me semble, respondre à cette objection qu'un langage mal soigné se roüille et dépérit entièrement, comme font toutes autres choses par succession de temps. £a raison et l'expérience nous apprennent qu'une langue se défigure et s’afloiblit,à proportion et à mesure qu'elle est négligée et méprisée. Il est évident que la latine, si estimée dans le monde, seroit perdue et abolie, si, de tout temps, on n’avoit pris soin d’en conserver la pureté par le moyen des livres et volumes, que la fureur du temps a espargnez et dont on a jouy jusqu’à présent. Mais si à l'époque des Césars on avoit généralement bruslé et anéanty tous les escrits latins et qu’ensuite on n’eust pu composer en cette langue, il paroist que l'usage en seroit demeuré si: corrompu et si chargé que, si les originaires en parloient à ceux d’aujourd’huy, ils ne s’entendroient point entre eux. Aussi il n’est point surprenant qu’un peuple errant et vagabond depuis tant de siècles, desgarny en tout usage d’escriture et de lecture, quisont les mères nourrices d'une langue, l'ait téllement abastardie et barbaïisée, qu'il n’en reste plus quasi aucun vestige, et si l’on voit tant de langues différentes parmi les Sauvages, il ne faut pas s’en estonner, puisqu'il est constant que Jérusalem estoit remplie de toutes sortes de nations, qui estoient soumises à la circoncision et estoient comprises dans celle des Juifs, comme on le voit dans la harangue que fit Eléazar au peuple, et comme on peut le remarquer aux Actes des Apos-

tres, ch. IT, où il est dit qu’il y avoit dans cette ville toutes sortes de nations qui habitoient sous le ciel, Parthes, Mèdes, Elamites, etc. On peut conjecturer de là que les Juifs, renfermés à l’esgard de l’observance de toutes les loix et coustumes avec les estrangers circoncis, qui ne faisoient qu'un mesme corps, ne laissoient pas néantmoins d’avoir introduit dans leurs livres la diversité des langues, qui peuvent avoir esté abolies par les habitans du Nouveau Monde.

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