MER DE L'OUEST
Il y a aussi chez cette nation une rivière connue dans la profondeur des terres jusqu'à 1,000 lieues. Elle n’est pointrapide et porteroit une barque partout. Elle est bordée, des deux costez, de prairies dont on ne voit pas la fin, avec quelques bouquets de bois. Sa source n’est pas encore connue. La ri-
vière coule et descend du costé de l'Ouest et vient se joindre à celle du Mississipi, qui va à la mer du Sud. Ma pensée est qu'on pourroit, par cette rivière, descouvrir la Mer de l'Ouest, car l’expérience fait voir à ceux qui voyagent dans ce pays-là que toutes rivières prennent leurs sources de quelque lac situé sur une montagne, ou hauteur de terre en équilibre, qui a deux pentes qui forment quasi tousjours deux ou plusieurs rivières, ce qu’on voit mesme aisément à l’Acadie, où un bras de rivière va tomber dans la mer du costé du Sud et l’autre du costé du Nord. C’est pourquoy ceux qui vont à Québec montent par des lacs ou rivières jusqu’à une certaine élévation des terres, après quoy on va tousjours en descendant jusqu’à la mer. Or la mesme observation doit estre faite généralement partout, comme lorsqu'on vient de Montréal au pais des Outavois,on montela moitié du chemin un peu plus; ensuite au portage de Varles (?) la rivière descend jusque dans le lac des Nipissingues, où elle semble se perdre, et forme la rivière des François, qui se va desgorger dans le lac Huron, par où l’on va jusqu'à Chicagou, où il y a une rivière qui vient et descend de la profondeur des terres de Mississipi à la mer du Sud, si bien que l’on pourroit dire que de Chicagou à une certaine élévation des terres et dans la pente du Nord au Sud, le chemin en seroit partagé par eau à la mer du Sud et vers Québec, et à la mer du Nord en venant par le lac de Michigan, par le lac Huron, par le lac Erié, et par celuy de l'Ontario au fort de Frontenac. Ce qui prouve assez clairement qu'il n'y a rien de si aisé dans le monde, que d’avoir la communication des deux mers par les lacs et rivières, en traversant la profondeur des terres jusqu’à 12 ou 1,500 lieues, et en prenant la rivière de Saint-Pierre qui se joint à celle du Missis-
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sipi, dont la source est au Sud-Ouest à 48 degrez de latitude et à 276 de longitude, et qui passe aux Sioux, on peut la suivre en courant à l'Ouest jusqu'à 1,000 lieues, si bien quesi la rivièrede Saint-Pierre, aussi grande et aussi belle que celle de Mississipi, prend sa source de quelque lac, situé et assis sur une élévation de terre, qui donne deux pentes, comme il arrive en tous les autres, il est évident qu'il faut que cette autre rivière aille tomber dans la mer de l'Ouest ou dans quelque autre mer, car il est clair que ce ne peut estre dans la mer de l'Est, et il est très difficile de concevoir que ce puisse estre dans la mer du Nord.
Quant à la source de la rivière du Mississipi, nous venons de dire qu'elle est à 48 degrez de latitude et à 276 de longitude. Il y a apparence qu'elle prend naissance dans quelque lac, qui forme une autre rivière, allant au nord se descharger dans le grand lac des Assiniboëls, qui forme des rivières sans fin, lesquelles vont se dégorger vers le fort Nelson et dans les autres grandes bayes. Ce lac est appelé par les Sauvages le grand-père de tous les lacs, voulant dire par cette expression, qu’il est incomparablement plus grand que tous les autres. Les Assiniboëls rapportent qu'après avoir traversé par les lacs et les rivières pendant cent jours de marche, en allant vers le soleil couchant, on trouve la mer salée, après quoy ils disent qu'il n’y a plus de terre. Cela estant, ce ne pourroit estre que-la mer de l'Ouest.
Enfin, il faut observer qu’on peut naviguer dans la profondeur des terres, dedans l’eau douce, en barque ou navire, en faisant ce qui suit, sçavoir : de construire des bastimens au fort de Frontenac qui peuvent aller jusqu’à la Galette, c'est-àdire à deux journées de Montréal, et ensuite revenir audit
fort et par le lac Ontario venir jusqu’à Niagara. Il faut bastir au-dessus de la chûte, des autres barques qui peuvent venir par la rivière, par le lac Erié, par le lac Huron jusqu'au pied du Sault de Sainte-Marie et de là jusqu’à Chicagou, jusqu’à la Baye et jusqu'aux Miamis. Au-dessus du Sault de Sainte- Marie, il y faut d’autres barques pour naviguer dans le lac Supérieur. Si bien qu’en faisant une barque sur la rivière de Mississipi, er transportant les effets de Chicagou en canots ch: cts dans cette rivière et conduisant ensuite la barque jusuu : : .r du Sud, on peut sans contredit naviguer 2,300 lieues de pais, en faisant des bastimens en trois endroits seulemert
Au reste, ce sont !es lus belles terres qu’on puisse jamais voir. Elles sont rompues par une infinité de très-belles et grandes rivières, qui vont abreuver tous les lacs, dont j’ay fait mention. Elles sont couvertes de beaux bois francs, comme ormes, noyers, chastaigniers, chesnes, merisiers, noisetiers. On y voit de grandes allées de pommiers et de pruniers, comme si on les avoit arrangez, des vignes qui produisent des grappes de raisins d'une grosseur excessive, des beaux paysages, des prairies sans fin ; on y voit une infinité de bestes, comme biches, cerfs, orignaux, chevreuils, ours, castors, bœufs sauvages pesant 600 ou 700 livres. Toute sorte de gibier y abonde, comme outardes, oyes, canards, sarcelles, tourterelles, perdrix, cailles, faisans d’Inde et le reste.
La nation Illinoise est nombreuse; ce sont des hommes bien tournez, la signification du nom le fait voir clairement, car Illinois veut dire véritables hommes. Ceux-là ont la mesme méthode que les Miamis; ainsi il seroit inutile d’en parler davantage. Leur village est situé sur une rivière,
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préparé,
qui se dégorge à 8 lieues du fort, dans celle du Mississipi.
Celle-cy est bordée des deux costez d'un grand nombre de diversesnations. Le village des Naké mérite néantmoins qu'on le distingue des autres, puisque ce peuple est gouverné par un souverain, à qui ils obéissent avec beaucoup de respect et de soumission. Il est parfaitement bien logé, et, autant que la commodité du païs le peut permettre, il a divers appartemens. Personne n'entre dans le sien, sans qu'il en soit averti ni sans sa permission, ce qu'il n’accorde jamais qu’à cinq ou six vieillards des plus considérables de la nation, qui sont de son conseil.
C'est luy seul qui décide de la paix ou de la guerre et de toutes les affaires importantes qui regardent le public, et voicy les termes dont se sert celuy qui publie ses ordres : « L'Esprit, dit-il, fait la guerre et la déclare à une telle nation, Qu'on se tienne prest pour un tel temps », ou bien il fait la paix. Ainsi il ne prend point d'autre qualité que celle-là d'estre l'esprit qui gouverne, et qui donne le mouvement à tout. Ce qu'il ordonne est sans aucune opposition.
Il a cent gardes du corps, qui font faction devant les postes qu'il leur prescrit. Lorsqu'il sort de sa maison, si quelqu'un luy veut parler, il met un genou en terre et il appuye son coude sur tout le costé, en portant la main devant la face, en baissant la teste et les yeux vers la terre. C'est en cette posture qu'on luy parle, pour luy demander justice ou quelque faveur. Au moment qu’il sort de sa maison, le peuple fait de grands cris et des hurlemens, levant les mains vers le ciel, comme si c'estoit une divinité qui se fist voir à leurs yeux. Lorsqu'il va à la promenade, il trouve son chemin tout préparé, c’est-à-dire bien balayé, net, arrosé et couvert de
nattes trés-propres, bien tendues et parsemées de fleurs d’un bout à l’autre. Il n'y a que luy qui marche dessus ; ceux qui le suivent marchent des deux costez, comme s’ils craignoient de profaner ses pieds, en marchant sur ses pas. Il a plusieurs femmes et concubines qui ont leurs appartemens, sans qu'il soit permis à personne de leur parler ny de les visiter. Lorsqu’il meurt, on casse la teste à ses favoris et à ceux qu'il a le plus aimés, principalement ceux qui ont eu la garde de sa personne, afin, disent-ils, de luy faire compagnie dans son voyage, et ces fols s’estiment très-heureux de cette destinée et se font un grand honneur d’un si funeste choix. On tue mesme jusqu'aux chiens et aux chevaux dont il faisoit le plus de cas.
Dans le village, il y a un temple proprement natté, avec un pilier dans le milieu, où il y a un arc et un carquois avec diverses peaux et figures de serpens. Vers le milieu, il y a au costé droit une espèce d’autel de terre, avec un grand pot de terre, où il y a de l’eau dedans, et proche de la porte il y en a un autre, où il y a du feu qui y est entretenu continuellement par un homme qui en a le soin et la garde luy en est remise. Il y a un village à 4 lieues de Naké appelé Noema (?), où la fille de ce chef gouverne et commande avec autant d'autorité que son père et comme indépendamment de luy.
Le nom de ce village m'a fait faire réflexion que ce nom est juif, car Thobel, fils de Sella, eut une fille nommée Noëma qui estoit unique. Il se peut faire que ses descendans ont tousjours tenu ce nom, et l'ont eu en vénération, si bien que par cette raison on peut avoir donné au village le nom de cette dame juive, et comme elle estoit unique et sans doute
estimée, on peut par cette raison avoir déterminé que ce seroit
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la fille aînée de ce capitaine, qui gouverneroit en chef dans son village, qui est très-considérable et quasi en état de résister à celui de Naké. Il est bon aussi de sçavoir que cette gouvernante porte le nom de son village. Je sçay bien que l'on peut dire que le hazard peut se rencontrer ordinairement dans l'imposition des noms, soit pour des raisons solides et nécessaires ou mesme extravagantes, mais aussi faut-il avouer qu'il y a de beaux noms qui ne sont tels, que parce qu'ils ont esté proposez depuis leur naissance. Ainsi, si l'on veut alléguer que c’est un pur hazard que le village dont je viens de parler porte le nom de la fille de Thobel, pourquoy pourroit-on trouver mauvais aussi que je pense que ce mesme vil lage a esté ainsi nommé en mémoire de cette fille, pour éterniser son nom, d'autant plus que tout contribue à faire tomber dans cette opinion surtout par la pratique du gouvernemert, ayant tousjours la fille aînée d’un souverain? Je l'appelle ainsi parce qu’enfin il est absolu, respecté et trop bien obéi pour luy refuser ce titre.
Lorsque le soleil se lève, tout ce peuple sort de ses maisons, et, se tournant vers ce bel astre, ils font leurs prières en tenant leurs mains vers le ciel, mais c’est en heurlant comme des loups.
Les hommes ont le front et la teste si plats qu'il semble que leur cervelle en doit estre escrasée, et c’est leur beauté, Ils travaillent beaucoup et ne souffrent point que leurs femmes fassent des ouvrages pénibles. On peut dire que ce sont les Sauvagesses qui sont les moins fatiguées. Elles n'ont point la teste plate comme les hommes, elles sont assez jolies et fort propres. Elles sont habillées comme les Égyptiennes. Elles font leurs estoffes et leurs toiles avec des es:
corces d'orme, qu'elles mettent par paquets ou par poignées, comme on fait le chanvre. Elles les mettent tremper dans l'eau pendant quelque temps et les rendent plus blanches que le coton, dont elles font des jupes avec des broderies fort jolies et de différentes couleurs, car elles ont toutes sortes de teintures. Elles portent sur leurs espaules plusieurs glands, comme on en portoit autrefois en France. Leurs cheveux sont lacez avec un ruban et tressez autour de leurs testes. En un mot, elles sont passablement bien faites. Ce pays-là est une terre de promission.
Quelqu'un pourroit s'imaginer qu’on est bien indolent de n'avoir pas appris de ces peuples connus, les raisons de leurs cérémonies et coustumes et certaines autres choses, dont on ne parle qu'à tastons, mais cela n’est pas si aysé qu'on le pense, car il arrive ou qu'ils n’en sçavent rien eux-mesmes, ou bien que ceux qui voyagent, n’ayant pas le don des langues, ne peuvent s’énoncer ny suffisamment concevoir ce qu'on leur veut faire entendre, et ainsi il y a de l'embarras de part et d'autre. D'ailleurs, ce sont de barbares et très-meschantes nations, et il n'est pas de la prudence de trop les questionner dans les premières entrevues. Il s’agit seulement de les mesnager d’abord et de les humaniser insensiblement, à quoy on ne réussit pas mieux que par la voye de la société et de la conversation, mais on n'arrive pas à ce but de plein saut. On ne possède pas tant de langues différentes en un seul jour. C'est beaucoup faire que de pouvoir s’énoncer dans ce qui est précisément nécessaire pour parvenir et toucher
l’objet qu’on s'est proposé.
PROJI LAC FR4