SELON LUI, LE DÉTROIT DOIT ÊTRE LA TÈTE D'UN BEAU CORPS
Lettre du Père Enjalran à Lamothe Cadillac.
A Montréal, ce 7 aoust 1702.
Monsieur,
Je ne sçais que respondre à la lettre que j’ay receu de vous, où j’ay, en mesme temps, receu un honneur que j'estime beaucoup par la confiance que vous tesmoignez avoir en moy. Toutes choses sont icy dans une indétermination si grande que je n’oserois vous donner aucune espérance sur la proposition, que vous me réitérez, de servir de conducteur à Mme de Lamothe et à Mre de Tonty pour vous aller voir au Détroit. Quoyque toutes les deux soyent portées à ce voyage de toute l'inclination de leur cœur, M"° de Lamothe ne paroist pas encore icy, et quelqu'un m'a dit qu’elle estoit malade.
Nos Sauvages ont la pensée d’eller par Niagara et le Détroit à Missilimakina. Suivant toutes les apparences, ils
iront passer l’hyver avec vous. La maladie de la plus grande partie et la mortde quelques-uns les ont fort déconcertés. Sans cela, la conclusion de la paix, dans cette assemblée la plus belle qu'on ait encore vue en ce pays, ne pouvoit mieux réussir.
J'attends de trouver d’autres occasions qui me donneront plus de loisir pour vous faire connoistre le désir sincère que j'ay de vous faire plaisir et de vous marquer que je suis avec un sentiment d’une estime particulière, Monsieur, vostre très obéissant serviteur.
Signé : ENJALRAN.
Jésuite.
J'avois escrit cette lettre dans le temps de l’embarras, où me jetoient la politique enragée des Sauvages et les difiérentes intrigues touchant cet establissement du poste du Détroit. Pour moy, j'ay toujours tenu un mesme langage, sçavoir : que le poste du Détroit devoit estre comme la éeste d'un beau corps que nous cherchions à former; mais,comme il ne falloit pas avoir un corps sans teste, aussi ne falloit-il pas avoir une teste sans les autres parties du corps. Je ne pouvois non plus pour lors vous dire ce que je ferois pour satisfaire à vos désirs touchant ce que vous recommandiez à l'esgard de vostre espouse, car tout estoit dans la suspension, mais présentement, ce qu'il y a de plus certain, c'est que vous et M. de Tonty aurez ce que vous souhaitez, et moy je seray mieux en estat de seconder vos bons desseins, quand on aura les dernières résolutions de la Cour. Cependant les Pères missionnaires resteront sur les lieux, ce qui se peut faire.
Note de Lamothe Cadillac. — Par la troisiesme lettre du P. Enjalran, qui est un des plus habiles Jésuites, et le seul qui possède la
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langue Outaouase ct Algonquine ct qui fut choisi pour convoquer toutes les nations à la paix générale, qui s’est faite à Montréal, comme ayant un grand crédit sur leur esprit, il s'explique clairement sur l'importance de l’establissement du Détroit et prouve, dans sa lettre du 27 d'Aoust, qu'il est de conséquence de réunir toutes les missions et les autres postes à celuy-cy. Il l'exprime en ces termes : « Pour moy, j'ay esté tousjours dans le mesme sentiment. »
Mais parce que ce Père en a dit publiquement son sentiment, la Société du Canada l'a fait passer en France, et sans doute elle luy aura presté quelque autre prétexte.