‹ Première formation d'une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe du Mexique (1683-1724) [microforme]Chapitre 129 sur 304 · AUX MIAMIS · texte numérisé non relu

AUX MIAMIS

Lettre du Père Mermet à Lamotke Cadillac.

A la rivière Saint-Joseph, ce 19 avril 1702.

Monsieur,

Quoyque je n'aye pas l'honneur d’estre connu de vous, je ne laisse pas de vous escrire pour une affaire importante, qui regarde le bien de la colonie aussi bien que la religion, et c’est par cela, Monsieur, que vous pourrez voir que les Jésuites sont vos amis plus que vous ne pensez, à moins que vous ne vouliez pas vous-mesme les honorer de votre bon souvenir, et, si j'ose le dire, de vostre amitié.

Cinq de nos Miamis s’en vont aux Anglois chercher des marchandises, qu'ils apporteront cet été. Jamais on ne les a vus plus empressés pour la chasse du castor que depuis qu'ils ont reçu de beaux colliers de la part des Anglois, apportés par les Iroquois qui sont venus ici. Cela est pour obtenir de nos Miamis la permission defaire un establissement en liberté, à trois journées d'ici, auprès d’une rivière, qui est la source d'Ouabache, dont il n'y a qu'un portage d’une demi-lieue à venir à cette rivière ici, et un autre semblable pour aller à

une riv'ère qui descend au Détroit. De là les Anglois pourroient aller ou faire venir de tous les costés tous les Sauvages de nos lacs.

Dans cette dernière rivière, qui va au Détroit, Quarante- Sols, qui ne manquera de déclamer contre le P.fde Carheil et qui cst l'âme de toute l'intrigue de nos Miamis, doit s'establir à vingt ou trente lieues du Détroit, ct il a fait des présens fort considérables encore pour tesmoignages de l’alliance que veulent faire ensemble les Hurons et les Miamis de cette rivière. Ledit Quarante-Sols aura le choix des Anglois ou des François pour la traite. Pour y estre plus paisible, il doit aller, dit-on, demander à M. de Callières la permission de faire la traite luy seul, disant que, s’il ne s'approche pas davantage du Détroit, c'est pour ne pas priver les François de l'avantage de la chasse, ou de peur d’incommoder les François qui ont des brebis, vaches ou autres animaux domestiques, que leurs enfans ne pourroient s'empescher de tuer, s'ils estoient plus proches; mais il ne doit descouvrir ni l'alliance qu'il médite avec l'Anglois, ni les ressentimens qu'il doit faire esclater un jour contre les Outaouas. Il na mesme pu s'empescher de dire à quelqu'un de ses confidens que les François l'empeschoient de se venger contre les Ou-

taouas, mais que les Anglois pourroient l'aider. Jugez de là, D D

Monsieur, comment il faut se fier aux rapports des Sauvages. Vous pourriez pourtant dissimuler, Monsieur, sur le rapport que je vous ay fait, comme venant de nous; car il pourroit nous faire un mauvais parti. Mais j'ay cru, Monsieur, en vous escrivant ceci, vous obliger. Vous ne devez pas douter qu’il ne manquera pas de nier un cas si vilain ; mais si vous

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foy, esclaircissez-vous d’ailleurs, et soyez sur la défiance contre les Hurons. Je prends la liberté de vous adresser, sur le mesme sujet, quelques lettres à M. le Gouverneur et à M. l'Intendant, et à nostre Supérieur. Je vous prie de les 2nvoyer au plus tost. Si j'ay l'occasion, vous connoistrez combien je suis, Monsieur, vostre très humble et obéissant serviteur.

Signé : JEAN MERMET.

Pour réussir, Monsieur, je vous prie de faire toute la diligence possible, soit pour escrire vous-mesme, soit pour y envoyer nos lettres aux Puissances. Je crois la chose si seurc et si importante, que si vostre homme n’estoit parti pour le Détroit, je serois parti exprès pour descendre à Missilimakinak et de là peut-estre à Québec. De peur que vostre homme ne soit arresté par les Sauvages, j'escris la mesme chose par Missilimakinak; mais cette voye sera bien plus longue. Ainsi faites diligence, je vous en prie.

Note de Lamothe Cadillac. — Cette neuvième lettre est du P. Mermet, Par le premier article qu'elle contient, il semble que ce Pere est bien aise de faire connoistre à M. de Lamothe qu'il luy fournit volontiers une occasion d'acquérir de la gloire, si par ses soins et sa conduite il détourne les maux dont la Colonie et la Religion sont menacées, et il prétend par ce mouvement qu'il fait (quoique la chose soit tres recommandable par elle-mesme) le convaincre que les Jésuites sont plus de ses amis qu'il ne pense, ce qui suppose et veut dire en bon françois, que si les Jésuites estoient des ennemis de M. de Lamothe, ils auroient plustost laissé périr la Religion et la Colonie, que de l'avoir informé du dangereux estat où elles estoient réduites, ou pour mieux dire, selon ses lettres, de leur ruine prochaine et comme prochaine.

Ce Père semble s'alarmer de ce que les Miamis s'empressent plus qu'à l'ordinaire pour la chasse, et il ne prend garde qu'on voit que cest à la paix générale qu'il ont esté invités à chasser sans crainte. Il avance que Quarante-Sols, chef des Hurons, doit s’establir à 20 ou

30 lieues du Détroit, et il ignore que le même Quarante-Sols est desjà establi avec son village au Détroit, dans l’endroit que M. de Lamothe leur a destiné. {1 le fait l'âme de toute l'intrigue dans un temps, où ce chef ne fait qu’exécuter ce qu'on lui a prescrit. On en veut à ce pauvre homme, parce qu'on a cru que c’est luy qui a parlé contre le P. de Carheil, et on ne voit pas qu’on confond, que c'est un autre Quarante-Sols, qui a esté envoyé à M. de Lamothe pour luy parler de la part des Hurons de Missilimakinak. Enfin, après que ce Père a bien drapé l'innocent Qu arante-Sols, il tire une conséquence où l'on n’y voit goutte. Voici ces termes : Jugez de là, dit-il, Monsieur, comment il faut se fier aux rapports des Sauvages. Et c'est pourtant sur leur rapport qu’il informe M. de Lamothe de cette affaire importante, qui regarde le bien de la Colonie et mesmce de la Religion.

Enfin, par une apostille de sa lettre il revient à la charge, il presse d'envoyer ses lettres remplies de semblables avis à Messieurs les Gouverneur et Intendant, aussi bien qu’à ses supérieurs; il escrit par Missilimakinak, et il y a de quoy s’estonner de ce qu'il n'est pas desjà à Québec et les Anglois aux Miamis.

Voici le nœud gordien de cette affaire importante, dont M. de Lamothe estoit desjà instruit. Deux capitaines. qui sont les sieurs de La Forest et Tonty, prirent rendez-vous à Missilimakinak, dans le mois de Juillet 1701, et ils formèrent là, avec les Jésuites, le projet de faire establir la rivière où sont les Miamis, dans les vues de faire tomber le poste du Détroit. C’est pourquoy les missionnaires de Missilimakinak invitèrent les Sauvages à s’y aller establir, et il fut résolu que ce Père Mermet donnceroit cette alarme à M. de Lamothe avec le P. Davenant. Les Jésuites se faisoient forts de M. de Champign} et les deux officiers de M. Callières, le tout en vue d'obliger Monsieur le Gouverneur général d'envoyer une forte garnison aux Miamis pour commencer ce poste, sous prétexte que les Anglos} devoient venir.

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