‹ Première formation d'une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe du Mexique (1683-1724) [microforme]Chapitre 26 sur 304 · AR PA PE LA · texte numérisé non relu

AR PA PE LA

CII INTRODUCTION

journées entières, les unes après les autres, assises à leur feu et souvent sur leur lit, dans des entretiens et des actions propres à leur commerce, qui ne s'achève ordinairement que la nuit, la foule étant trop grosse, pendant la journée, pour qu'ils puissent

l'achever,quoique souvent aussy ils entre-laissent une maison vide de monde, pour n'en pas différer l'achèvement jusqu’à la nuit.

« La quatrième occupation des soldats est celle du jeu, qui a licu dans les temps où les traiteurs se rassemblent. Il y va quelquefois à un tel point que, n'étant pas contents d'y passer le jour, ils y passent encore la nuit entière, et il n'arrive même que trop souvent, dans l'ardeur de l'application, qu’ils ne se souviennent pas, ou, s’ils s'en souviennent, qu'ils méprisent de garder les postes. Mais ce qui augmente en cela leur désordre, c'est qu'un attachement si opiniâtre au jeu n’est presque jamais sans une ivrognerie commune à tous les joueurs, et que l'ivrognerie est presque toujours suivie de querelles qui s’excitent entre eux, lesquelles, venant à paroître publiquementaux yeux des Sauvages, causent parmi eux trois grands scandales : le premier de les voir ivres, le second de les voir s’entre-battre avec fureur les uns contre les autres jusqu’à prendre des fusils en main pour s’entretuer, le troisième de voir que les missionnaires n’y peuvent apporter aucun remède. »

Ce Mémoire du Père de Carheil était assurément un de ce::x que Lamothe appelait empoisonnés, mais auxquels il ne fallait vraisemblablement croire que sous réserves, tout comme aux propres paroles du Commandant, quand il s’exaltait contre les Missionnaires, à moins qu’on ne fût tenté de juger, comme le Singe de la fable de La Fontaine, devant lequel le Loup plaide contre le Renard.

Vraisemblablement, les soldats, les voyageurs et les Coureurs de bois n'étaient pas plus des héros de la Morale en action que les fondateurs de l’ancienne Rome. Mais Cadillac ne trouvait pas que ce fût une raison pour crier et prêcher qu'il tolérait le désordre cet ne s'en mettait pas en peine. Colbert ne recommandait-il pas de n'apporter partout qu’une sévérité relative, disant que les gens bien établis et réglés du Royaume n'allaient pas dans les Colonies, qu’il fallait y suuffrir doucement les fautes

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dans lesquelles les habitants pouvaient tomber ? Quelle tolérance, en conséquence, ne fallait-il pas avoir, si l'on jugeait que les voyageurs et des soldats n'avaient rien de commun avec ceux qu'on pouvait appeler déjà les bons bourgeois de Québec et de Mcntréal, ou les habitants des côtes! Mais le Père de Carheil ne pensait pas de même. Il est vrai que ce bon Père, qui avait fait comprendre Oréaoué dans les chefs Iroquois envoyés aux Galères. n'était pas précisément la Charité chrétienne, qui, suivant l'Évaugile, n’est point téméraire ni précipitée, qui n'est point ambiticuse, ni ne se pique ni ne s’aigrit. C’était bien réellement « l'airain sonnant, une cymbale retentissante ».

Selon Lamothe-Cadillac, ce Père était l'homme le plus emporté, le plus mutin, le plus séditieux qu'il connût, et 11 semblait même vouloir le pousser à bout en cent occasions, jusqu'à faire penser qu'il désirait que Cadillac le battît, à la condition, bien entendu, qu'il lui ferait payer les coups, comme le prétendu Huissier des Plaideurs.

Charlevoix rappelle toutefois que le Rat, le Chef Huron, l'estimait homme d'esprit ; c'est ce que Lamothe-Cadillac nous permettra encore de juger, en se plaignant d’une affaire dans laquelle on fut bien près d’en arriver aux voies de fait.

« Le Père de Carheil, écrit-il, me dit un jour que je ne suivois ni ne faisois suivre les ordres du Roy, que je permettois la traite de leau-de-vie et le scandale des François avec les Sauvagesses, contre les défenses que Sa Majesté avoit faites. Je luy répondis que j’avois des ordres de mes supérieurs et que je sçavois trop bien mon métier pour les changer ou altérer. Il me dit que je devois répondre à Dieu, et non aux puissances, lorsqu'elles ordonnoient quelque chose contre le dessein de Dieu, et que la permission de traiter de l’eau-de-vie étoit en opposition aux desseins de Dieu; que la connoiïssance que je devois avoir de cette opposition m'obligeoit nécessairement de ne point obéir aux puissances qui permettoient la traite de l’eau-de-vie, que la volonté de Dieu étant d'ôter aux Sauvages l’usage de cette boisson, et que la volonté du Sauvage étant d'en boire pour s’enivrer, je ne devois point renverser la volonté de Dieu pour acquiescer à celle du Sauvage, qui n'a point droit d'en boire, parce que le castor qu'il

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a n’est pas à lui, mais à Dieu qui le lui a donné pour en faire bon usage, et non pour en boire de l’eau-de-vie, et, par conséquent, connoissant que le Sauvage faisoit un mauvais usage de son castor, je ne pouvois pas permettre de leur traiter de la boisson, quelque ordre que je puisse avoir de mes supérieurs. »

« Je lui répondis, continue Cadillac, que son discours sentoit la sédition de cent pas, et que je le priois de changer de langage. Il me répondit de nouveau que je n'exécutois point les ordres du Roy, et que je me donnois ici d£ 5uands airs. Je le pris par le bras et le mis hors du fort, le traitant de séditieux et de rebelle, sur les belles leçons qu’il me donnoit. »

Cadillac, reprenant ailleurs le même fait, l'étend et s'exprime ainsi : « Il me dit que je me donnois des airs qui ne m'’appartenoient pas, en me portant le poing au nez. Je vous avoue, Monsieur, que je pensai oublier qu'il étoit prêtre et que je vis le moment où j’allois lui démonter la mâchoire; mais, Dieu merci, je me contentai de le prendre par le bras et de le pousser dehors avec ordre de n’y plus rentrer. »

Le Père de Carheïl avait été, ici au moins, bien peu retenu. Il devait cependant ne pas ignorer qu’en 1673 le Comte de Frontenac, ayant entendu les mêmes doctrines dans un sermon, peu s’en était fallu qu'il ne quittàt l’église avec ses gardes, en interrompant le prédicateur. Mais il était allé trouver le Vicaire général de l'Évêque et le Père supérieur des Jésuites, auxquels il avait demandé justice, et ceux-ci avaient désavoué le sermon. Le Comte avait alors dit que, si cela arrivait encore, il mettrait le prédicateur en lieu où il appiendrait à parler, ajoutant « que tous deux pouvoient bien connoistre quelle conséquence pouvoier, avoir de tels discours sur l'esprit des peuples, qui ne sçavoient pas, comme eux, qu’on lisoit dans l'Écriture Sainte, que les Rois avoient bien esté Souverains Pontifes, mais non pas que les Souverains Pontifes eussent jamais esté Rois ».

Commeses prédécesseurs d’il y avait vingt ans, le Père de Carheil était plein de l’idée des prérogatives que son ordre s’attribuait. Il est certain que dans son Mémoire de 1702, adressé à M. de Champigny, le Père s’indignait de la supériorité que les Commandants avaient commencé à prendre sur les Missionnaires, en s’at-

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tirant toute l'autorité soit à l'égard des Français, soit sur les Sauvages. Il représentait que les Missionnaires n'avaient là d'autre pouvoirque de travailler inutilement, sous la domination descommandants, « qui s'étaient élevés jusqu'à eux » pour leur faire des crimes civils et leur intenter des actions prétendues juridiques, à propos des fonctions et du devoir du Missionnaire « comme l’a toujours fait, ajoutait-t-il, M. de Lamothe, qui ne vouloit pas que nous nous servissions du mot de désordre, et qui intenta, en effet, un procès au Père Pinet pour s'en être servi ».

Le passage est clair. La prétention, que les Missionnaires avaient eue jusque-là, d’être les premiers dans les postes de même que dans l’intérieur de la Colonie, est aussi manifeste que leur ennui de voir les représentants du pouvoir du Roi réclamer leur place afin de protéger les citoyens.

C'était toujours le même procès en Canada depuis longtemps; les vicillards se souvenaient de l’époque à laquelle l'Évêque de Pétrée excommuniait, pour certains actes que le Vicomte d’Argenson avait autorisés, et où des enfants, après une visite des autorités, recevaient le fouet parce qu'ils avaient salué le Gouverneur avant l'Évêéque. Les enfants fouettés se nommaient Charles Couillard et Ignace de Repentigny :.

Qui donc l’emporterait, des Missionnaires ou des officiers du Roi ? En attendant, les peuples, comme jadis les enfants dans le fait que j'ai rappelé, souffraient de cette dispute, dans laquelle la nature peu endurante de Cadillac n'était pas susceptible d'apporter la modération nécessaire. Aussi, au lieu de se posséder, il se mit à riposter.

I ne contestait pas l'inconvénient qu'il y avait à satisfaire le penchant, des Sauvages à l’ivrognerie. Ii le contestait d'autant moins que lui-même avait défendu de les enivrer; mais il alléguait que les Pères tiraient parti des fautes des marchands, qui favorisaient les Indiens dans ce genre d’excès. Cadillac rapportait, par exemple, que les Missionnaires leur imposaient des amendes pécuniaires considérables, et que le moins qu’il en coùûtàt dans ce cas, pour l’absolution, c'était vingt pistoles. Là-

1. Journal des Pères Jésuites, p. 291, — Publié à Québec en 1871.

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dessus Cadillac parlait assez nettement, et réfutait ce qu’avançait M. de Champigny sur les conséquences de la vente de l’eau-de-vie.

« On dira peut-être, écrivait le Commandant de Miss:limakinak, que la traite de l’eau-de-vie rend les travaux des Missionnaires infructueux. Il faut distinguer cette proposition. Si ce sont des travaux pour-le projet de commerce, que ces Missionnaires font de tout temps !, je l'accorde ; si ce sont ceux qui empêchent ou reculent l'avancement à la prière ou à la connoiïssance de Dieu, je le nie. Car il est constant, et c'est un article qu'on ne peut désavouer, qu’il y a un grand nombre parmi eux, hommes et femmes, qui ne boivent jamais de l’eau-de-vie et qui, pour cela, n’en sont pas meilleurs chrétiens. Tous les Sioux, qui sont les plus nombreux, tous ceux qui habitent encore les environs du Lac Supérieur, qui ne veulent pas sentir seulement l’eau-devie, en sont-ils plus avancés en religion? Ils n’en veulent pas même eatendre parler. Ils ne font qu'en rire. Cependant on jette hardiment aux yeux des Européens des livres et des volumes entiers, où l’on ne parle que des conversions d'âmes, à milliers, dans ces pays-cy,, et des pauvres n:issionnaires qui cou-

rent au martyre comme les mouches au sucre et au miel. Pour moy, qui suis témoin oculaire de tout ce qui s'y passe, je ne crois pas que je sois jamais d'humeur d'écrire sur ce ton-là. » Lamothe-Cadillac confirmait ici 2n partie les raisons, par lesquelles le Roi, de concert avec ie Pape Clément X, avait arrêté la publication des Relations de la Nouvelle-France. Peut-être,

1. Journal des Jésuites, 15 novembre 1645. — « Le bruit estant qu'on s'en alloit icy publier une defense qui avoit été publiée aux Trois Rivières, que pas un n'eust à traiter avec les Sauvages, le P, Vimont demanda à M. Deschastelets, commis général, si nous serions de pire condition soubs eux que soubs Messieurs de ! Compagnie (des cent associés), La conclusion fut que non et que cela iroëil pour nous à l'ordinaire, mais que nous le fissions doucement, »

2. Le Bref du 6 avril 1673 s'exprime ainsi : « Pour ces raisons et pour d’autres non moins graves, de l'avis des susdits cardinaux, par l'autorité apostolique, nous défendons par ia teneur de ces présentes à toute personne de quelque état, rang, condition, mème régulier de quelque ordre, congrégation, institut, que ce soit, tt même de la Société de Jésus, quand même il faudroit en faire une mention spé: ciale et individuelle, de publier, par lui-même ou par un autre, aucun écrit ni livré dans lequel il s'agit des missions, ou de ce qui regarde les missions, sans uit permission écrite donnée par la congrégation de ces mêmes cardinaux, laqueik devra être imprimée en tête de l'ouvrage. » (AuBé Verreau, Revue de Montre Avril 1877, p. 100.)

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ainsi que je l’ai dit, passait-il la mesure, tout comme les Missionnaires dans leurs incriminations contre les officiers. Les abus ne doivent faire oublier ni les vertus ni les services de ceux qui donnent lieu de se plaindre d’eux sur d’autres points.

L'Évêque, que nous avons vu tout à l'heure blâämé dans les jugemens du Conseil d'État, reste dans ia mémoire du Canada pour sa fondation de l'Hôpital Général de Québec. M. de Saint- Cosme, si peu circonspect dans sa conduite en Acadie, meurt sur le Mississipi, martyr de sa foi. Pour moi, je n’hésite pas à compléter ce que j'ai dit ailleurs'. L'histoire, malgré des fautes commises, doit, aux trois grandes époques de l'établissement du catholicisme dans l'Amérique du Nord, honorer le puissant concours que la civilisation européenne a reçu des prêtres et des religieux français. Nous n'avons pas besoin pour cela de légende merveilleuse, qui détruit au contraire ia confiance. Il suffit pour l'inspirer d’un examen loyal des faits.

Au XVITI® siècle notamment, au début de la colonisation, les missionnaires, au milieu d’émigrants, la plupari du temps pauvres, d’un esprit inculte et même grossier, avaient pris naturellement une position supérieure. Par leur instruction, par leur richesse relative et leur influence en Europe, ou ils faisaient appel aux sentiments les plus élevés, 1is contribuaient à l'extension de la mère patrie, à la propagation de la Foi avec l’appui des aumônes publiques et le secours de quelques grands cœurs. [ls entrainaient ainsi à venir partager leurs dangers dans les déserts, ou au milieu de peuplades sauvages que leur propre zèle allait tâcher de conquérir à Dieu. Le souvenir de ces dévouements, les travaux dans lesquels ils éclairaient, guidaient, soutenaient les premiers groupes de la colonie naissante, imposent la déférence et le respect, même à l'égard de leurs successeurs, qui n'avaient pas eu les mêmes peines. Mais à côté des hommes

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