‹ Première formation d'une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe du Mexique (1683-1724) [microforme]Chapitre 43 sur 304 · INTRODUCTION. CXXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. CXXXIX

Ces derniers, en effet, pouvaient satisfaire chez le Comte de Frontenac les goûts de son esprit et même soutenir son âme dans ses aspirations.

Henri-Louis Habert de Montmor, grand protecteur des lettres et des arts, se recommandait par ses talents comme par ses connaissances et sa générosité. Il reste de lui quelques traits dignes de mémoire. Une des chapelles de sa famille à Saint- Nicolas-des-Champs, où il avait fait placer le buste de Gassendi, rappelait qu’il avait été l'hôte et l’ami du philosophe, et, si c'était dans l’hôtel de Frontenac que Colbert avait logé le Cavalier Bernin, c'était dans la maison de son beau-frère que lillustre ministre avait choisi les hommes éminents qui devaient commencer l’Académie des sciences. C'était dans cette même maison que Ménage avait entendu l'élève de Gassendi, Molière, lire le Tartuffe. Ce n'était pas qu'on y fût irréligieux. Les Montmor recherchaient au contraire la vérité dans ce qu'elle avait de plus élevé et de plus pur. Cette recherche même qui portait leur pensée vers un monde supérieur, dont ils se regardaient déjà comme citoyens, suivant l'expression de l'Apôtre, cette recherche paraissait avec éclat dans cette famille, par le second fils d’Henriette de Frontenac, digne paroissien de Claude- Joly, que ses sermons avaient fait distinguer, et qui, après avoir été curé de Saint-Nicolas-des-Champs, avait précédé le prédicateur Mascaron dans l’épiscopat d'Agen :.

Entré dans les ordres, le fils d'Henriette de Frontenac avait paru l’élève de Claude Joly sans le copier, et, lorsqu'il aborda la chaire, ceux qui l'avaient écouté l'avaient trouvé hardi quoique modeste, savant quoique dévot; aussi n'avait-on pas été étonné de le voir nommé, en 1680, évêque de Perpignan. Dés l’âge de vingt-sept ans, en 1671, il annonçait son avenir à Mme de Sévigné, qui écrivait à sa fille « n'avoir jamais entendu un aussi beau jeune sermon ». Dans ce sermon, Louis Habert avait prié les auditeurs de ne pas craindre la mort, parce que c'étoit le

seul passage que nous eussions pour ressusciter avec Jésus- Christ.

1. Le père du compagnon de Henri IV, Geoffroy de Buade, est qualifié de seigneur de Frontenac en Agenois. Il avait épousé Anne de Roque-Secondat.

CXL INTRODUCTION

En 1695, il y avait vingt-quatre ans que l’Évêque avait prononcé ce sermon lorsqu'il mourait à Montpellier à l’âge de cinquante ans, précédant son oncle dans ce terrible passage dont le chevalier de la Rivière disait que les bruits qui en couraient ne laissaient pas que d'embarrasser.

Le Comte de Frontenac, averti par cette nouvelle perte d’un des siens, s'était trouvé préparé, et le Père Goyer avait cru pouvoir assurer qu’il avait vu comment meurt un homme qui a bien vécu. Le digne Récollet, lorsque le Comte allait recevoir le viatique, s'était placé près de lui pour servir d’écho à la voix de l'Évêque de Québec qui commentait la Passion de Jésus-Christ et aussi pour recueillir les derniers sentiments du Gouverneur avec ses derniers soupirs. En tout cas, il pouvait le dire, le Comte, loin de ressembler en cela aux Bourdeille, ses alliés, des libres penseurs de ce temps-là, mourait dans les sentiments -.’un chrétien, et, fait singulier, ce fut M. de Champigny qui lui en délivra le certificat dans une de ses lettres au Ministre.

L'Intendant et le Gouverneur s'étaient du reste réconciliés, il y avait déjà quelque temps, sur la demande du Comte de Pontchartrain.

M. de Champigny avait sacrifié au Ministre, ainsi qu’au Comte de Frontenac, le ressentiment des injures qu’il croyait avoir reçues à propos de l'affaire de Lamothe-Cadillac contre Moreau. Le Gouverneur avait alors fait mettre en prison le sieur Dupuy agis-

sant sur la commission de l'Intendant. Il avait également défendu de mettre à exécution le jugement rendu par celui-ci contre Cadillac. M. de Champigny ave’. oublié tout et de plus arrêté la poursuite contre l’ancien commandant de Missilimakinak, à cause de son commerce d’eau-de-vie contre les ordonnances du Roi, M. de Frontenac ayant confirmé à l’Intendant qu'il avait donné à Cadillac des ordres contraires aux siens. Enfin cet offcier ayant fait des excuses devant le Marquis de Vaudreuil et M. de Contré, commandant des vaisseaux venus en Canada, il lui avait pardonné de l'avoir accusé d’avoir pris part à ce commerce, qui se faisait aux Outaouas.

Ce premier apaisement de leurs querelles, quoique tous deux conservassent leur manière de voir, avait contribué à rendre plus

tranqui même, | qu'il ex} « Vou aussi vé de sa mo « Cepe Aussi il pouvions car, de lu eu. Il en sa maladie SCAUX, que noissance.

Pie en est Le Con beau Cruc gny, femm liquaire do rapproché touché l'au Prononcée un de ces gion, trou n'avait en d reusement neur de la ] Après l’a de Québec d'Hudson 4 Prétentions Iroquois à davantage,

INTRODUCTION. CXLI

tranquilles les derniers jours du Gouverneur. M. de Champigny

même, lorsque celui-ci mourut, en garda une vive impression

qu’il exprimait ainsi le 22 Décembre :

« Vous aurez de la peine à croire, Monseigneur, que je sois aussi véritablement et aussi sensiblement touché que je le suis de sa mort, après les démeslez que nous avons eus ensemble.

« Cependant il n’est rien de plus vrai, et on en est persuadé. Aussi il n’y a jamais eu que les différens sentimens que nous pouvions avoir pour le service du Roi qui nous ont brouillés, car, de luy à moy, comme particuliers, nous n’en avons jamais eu. [Il en a usé d’une manière si honneste à mon égard pendant sa maladie, qu'on peut dire avoir commencé au départ des vaisscaux, que je serois tout à fait ingrat si je n’en avois de la reconnoissance. Le petit testament qu’il a fait dont je vous envoie copie en est une preuve. »

Le Comte de Frontenac avait légué à l’Intendant un fort beau Crucifix venant de Mme de Montmor, et à Mme de Champigny, femme d’un esprit et d’un cœur au-dessus du commun, le reliquaire dont il faisait usage. La grâce du divin Médiateur avait rapproché les deux chefs de la colonie, mais elle n'avait guère touché l'auteur des Remarques sur l’Oraison funèbre du Comte, prononcée par le Père Goyer. — Caché sous l’anonyme, c'était un de ces hommes qui, avec la prétention de défendre la Religion, trouveraient le moyen d'en éloigner les esprits, si elle n'avait en elle ses attractions, sa raison et sa puissance. — Heureusement les faits protégeaient la mémoire de l’ancien Gouve:neur de la Nouvelle-France.

Après l’avoir fait respecter des Anglais qu’il avait repoussés de Québec et poursuivis dans leurs établissements de la baie d'Hudson et de Terre-Neuve, après les avoir frappés dans leurs prétentions sur les terres du Lac Ontario, après avoir amené les Iroquois à la paix, qu’il aurait conclue lui-même s’il eût vécu davantage, après avoir fait découvrir la grande vallée du Sud, et porter le nom français jusqu’au delà du Lac des Assiniboëls,

1. Ce document était déposé à la Bibliothèque de la Chambre d'Assemblée du

Bas Canada. La copie, que m'en a prêtée vers 1843 M, Papineau, était de la main de M. G, B,. Faribault,

CXLII INTRODUCTION

après avoir rouvert toutes les avenues de la Colonie fermées par la guerre, Louis de Frontenac avait encore laissé dans la Nouvelle-France le souvenir de sa bonté jusque dans les rangs les plus humbles comme parmi les Sauvages. On l'avait vu arrêter de son argent des saisies ordonnées par la Justice. On citait de lui certaines circonstances dans lesquelles il avait gracieusement et gaiement aidé de pauvres diables qui avaient mis quelque esprit à réclamer son appui; enfin les Sœurs de l'Hôtel. Dieu et les Ursulines reconnaissaient en lui un bienfaiteur.

Les Canadiens, traités par lui doucement, lui savaient également gré d’avoir défendu leur liberté contre des rigueurs maladroites ou des ambitions dangereuses, et, lorsque le Père de Charlevoix Paccuse d’une basse jalousie, parce qu’il était obligé de protéger les Récollets dans des vues d’un équilibre nécessaire, il n’est que

’écho des ressentiments de sa Compagnie, que Bossuet disait, à cette époque même, avoir plus d’intrigue que de crédit :.

Assurément, le Comte de Frontenac, malgré les reproches qu’on pouvait lui adresser, n’en méritait pas moins le surnom glorieux de Père de la Patrie que lui décerne Bacqueville de La Potherye. Mais le contradicteur du Père Goyer, tout en convenant que le Comte avait beaucoup d’esprit, ne veut voir en lui qu'un vieux renard, qui ne savait que protéger le vice, et, entre autres preuves, il fait allusion à la représentation de Nicomède et de Mithridate, deux pièces, l’une de Corneille et l’autre de Racine, à laquelle le Comte invitait les hommes distingués de la colonie avec leurs femmes, ce qu’interdisaient à celles-ci les règles de la Sainte- Famille. L’anonyme oubliait que sous le gouvernement de M. de Montmagny, le 31 Décembre 1646, l'on avait représenté le Cid en présence de trois Pères jésuites et des Sauvages, dans le Magasin de la Compagnie des Cent associés2. Enfin, l'anonyme terminait sa critique par une pasquinade

1. Bossuet à l'abbé Bossuet, son neveu, — Versailles, 15 Avril 1697. — « Je ne doute pas que le Père de La Chaise n’ait bon ordre de se rendre attentif à cette affaire (celle de Sfondrate) et à celle de M. de Cambrai. Les Jésuites le favorisent ici ouvertement. Mais on ne s’en émeut guère et leur crédit n’est pas si grand que leur intrigue, » (Lettres sur l'affaire du Quiétisme, Œuvrec complètes de Bossuet, tome XII, — Lettres sur le jansénisme. Lefèvre, Paris, 18306.)

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