Page 408, troisième volume
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INTRODUCTION. CXLIX
1701 aux Illinois, le 29 à Chicago, le 14 Mai à la Baie des Puans et le 2 Juin il était à Missilimakinak avec les députés des nations qu'il avait visitées et leurs prisonniers. Obligé de demeurer jusqu'au 5 Juillet pour y étouffer le mauvais vouloir de quelques esprits remuants, il en partait‘avec cent quatrevingts canots, trente desquels relâchaient par maladie, et il arrivait à Montréal le 28 de ce mois avec les cent cinquante restants.
Le même jour, descendaient deux cents Iroquois des quatre nations, amenés par le Père Bruyas et le sieur Lemoyne de Maricourt, capitaine des troupes.
Lorsque ceux-ci étatent venus à Onontagué, ils avaient trouvé dans ce village six Anglais qui avaient ordre d'empêcher ces Sauvages de se rendre à l'invitation du Gouverneur de la Nouvellc- France.
Toutes les nations arrivées, à l'exception des Aniez, qui venaient par une autre route, les pourparlers commencèrent; ils durèrent plusieurs jours, pendant lesquels le Chevalier de Callières eut bien de la peine à mettre les Sauvages d'accord.
Les Alliés étaient, en effet, dans le dessein de remmener une trentaine de prisonniers qu'ils avaient tait descendre avec eux. Ils avaient su que les [roquois, contre les paroles données, n’avaient amené que deux des leurs avec douze Français. Or, si les Alliés eussent exécuté leur dessein, la guerre était rallumée.
Dans cette conjoncture, qui accusait si manifestement leur nation de mauvaise foi, les députés Iroquois se montraient tout confus et comme l'esprit renversé. Les conseils avaient néanmoins continué; mais les Alliés les plus désireux d'en venir où voulait le Chevalier de Callières ne savaient comment faire. De ceux-là était Andiaronk, surnommé le Rat, ce chef Huron, l'âme de la puissante nation Outaouase. En 1689 il avait été l'auteur de la rupture des négociations qui avait amené le massacre de la Chine, mais depuis il avait été l’un de nos plus fidèles.
Le rer Août, dans une assemblée où les Hurons de Missilimakinak et ceux de la Rivière Saint-Joseph s'étaient joints, le Rat, épuisé par la fatigue et par suite d'une violente grippe qui
CL INTRODUCTION
avait sévi sur eux pendant leur route, rappela tous les efforts qu'il avait faits pour arrêter la guerre; mais on voyait bien tout son chagrin du manque des Iroquois à la parole donnée. Onanguissé, chef des Miamis, avait donc eu raison de dire qu'on s'avançait trop en ramenant leurs prisonniers, et le Rat avait eu tort de lui assurer qu'il aurait lieu d’être plus content de cette nation qu'il ne le croyait. « Que puis-je faire davantage, mon père, pour tes intérêts? » dit-il au Chevalier de Callières. Une circonstance vint en aide à celui-ci, en émouvant tous les esprits. Andiaronk, je veux dire le Rat, de même que le vieux William Pitt dans la Chambre des Lords en 1778:, s'évanouit dans le conseil, et, lorsqu'il en partit, on dut le mener à l'hôpital.
Les soins qu'on prit de lui, les honneurs qu’on rendit, après sa mort, à cet homme réellement supérieur, les compliments de condoléance portés à sa nation par le Gouverneur, commencèrent à préparer les esprits à un apaisement, qui se continua lorsque, deux heures après M. de Callières, Tegankout, chef Sonnontouan, précédé de soixante Iroquois, à la tête desquels était le sieur Joncaire, vint avec beaucoup de gravité pleurer la mort du chef huron.
Le corps d’Andiaronk, porté de l'hôpital dans sa cabane, était étendu sur des peaux de castor; on lui avait mis sur la tête un chapeau orné d’un plumet rouge tout neuf; on l'avait couvert d'une grande couverture d’écarlate, une chemise blanche pardessus, avec un capot et des mitasses; une paire de souliers était à ses pieds, une chaudière de cuivre à droite de sa tête, un fusil et une épée à gauche.
Lorsque Tegankout fut arrivé près de lui, il demeura seul debout, pleurant la mort de son ancien ennemi pendant un quart d'heure; il s’assit ensuite, et Aouenano, l’orateur des Iroquois, prenant la parole, s'exprima en ces termes, au nom des quatre nations, par trois branches de porcelaine.
« Puisque nous ne sommes pas maitres de la vie, dit-il, et que
1, Qu'il me soit permis, à propos de William Pitt, de signaler une faute d'impression que j'ai remarquée, il y a quelques jours seulement, dans l’Introduction du IVe volume, où l'on a substitué le nom de Pitt à celui de Penn en 1682, — Je pense que tout lecteur a corrigé sans peine cette erreur.
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INTRODUCTION. CLI
celui qui est au Ciel l’est seul, il faut le prier de vous consoler, car il n’y a point de remède dans votfe malheur. Vous autres Hurons, vous avez perdu aujourd'hui ce que vous estimiez le plus. J’essuie donc vos larmes par ces trois branches. Je débouche votre gorge, afin que vous puissiez répondre à votre Père et à nous autres qui sommes vos irères, quand nous vous saluerons, et par cette troisième nous vous donnons une médecine douce qui puisse rendre votre corps sain. »
Ensuite Aouenano, tirant un collier, continua ainsi :
« Le soleil est aujourd’hui éclipsé, c'est la mort de notre frère le Rat qui en est la cause.
« Nous vous prions, vous, chefs de guerre, et vous, chefs de paix, de ne vous point trouver dans les ténèbres; au contraire, nous vous prions d'avoir le même esprit, les mêmes sentimens qu'il avoit, de ne faire dorénavant qu’un même corps, qu’une même chaudière, et d'accomplir également la volonté de notre Père. Tel étoit le sentiment d'Andiaronk. Nous vous exhortons donc, par ce collier, d’en faire de même.
« Par le premier et par le deuxième grain de porcelaine, nous couvrons le corps de notre frère défunt, nous le pleurons aussi, mes frères. Mais, puisque le Maître de la vie l’a voulu, il faut tâcher de s'en consoler. »
Le lendemain eurent lieu les funérailles d'Andiaronk. Leur pompe montra dans quel degré d'estime le tenaient les Français aussi bien que les Sauvages.
Saint-Ours, premier capitaine des troupes, était à la tête de soixante hommes. Seize guerriers Hurons, en robes de castor, le visage mataché de noir pour marque de leur deuil, suivaient quatre à quatre, avec leurs fusils sous le bras. Le clergé venait après, et six chefs de ‘uerre portaient le cercueil, couvert de fleurs, sur lequel était un chapeau avec son plumet, une épée et un hausse-col, Le frère d'Andiaronk, accompagné des fils du mort, de la nation Huronne et des chefs Outaouas, suivait le corps, et Mme de Champigny, M. de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, fermaient la marche.
Le service terminé, les soldats et les chefs de guerre firent deux décharges de fusil. Ils en firent une troisième en défilant,
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CLII INTRODUCTION
lorsqu'on l’eut inhumé. L'inscription placée sur sa tombe por- tait ces seuls mots: Ci-gît le Rat, chef .des Hurons. C'était simple, mais cela suffisait pour rappeler de quel poids cet homme avait pesé un moment sur les destinées de la Nouvelle-France.
Une heure après les fünérailles, et lorsque les Hurons furent rentrés dans leurs cabanes, Joncaire, qui était fort considéré parmi eux, alla, à la tête de cinquante-trois Iroquois de la Montagne de Montréal, leur faire un compliment particulier sur la mort de leur chef.
Il leur parla par un soleil de porcelaine soutenu de deux colliers : « Le soleil s’étoit éclipsé, dit-il, et je le fais reparaître. Il est vrai que le chef des Hurons est dans la terre, mais son esprit règne encore avec vous. » Joncaire les engagea, en conséquence, à garder pour les Français la fidélité que le mort leur avait montrée et à écouter toujours la parole d'Onontio.
Ce sentiment domina les résolutions des Alliés, qui firent compiendre aux Iroquois que c'était à lui qu'ils cédaient et à Onontio seul qu’ils remettaient leurs prisonniers, en lui permettant de les conserver jusqu'à ce que les Iroquois lui eussent rendu ceux qu'ils retenaient.
Tegankout dit alors au Chevalier de Callières : « Garde-les, puisque tu le veux; nous nous en retournerons, et nous ne penserons’ plus à eux. Cependant, si tu avois voulu nous donner Joncaire notre fils, et nous remettre nos neveux sans difficulté, chacun chez nous se feroit un plaisir de te rendre tes Alliés, et on n'aurait point lieu de se méfier de ta sincérité. »
Les Hurons, les Outaouas et les Miamis, interrogés par le Chevalier de Callières, répondirent qu'ils consentaient à la liberté de leurs esclaves, s’il le jugeait à propos, mais que, si les
Iroquois ne tenaient pas leur promesse en les remettant à Joncaire, ils n'auraient rien à se reprocher, et que leur peu de foi tournerait à leur confusion.
Toutes les difficultés étant ainsi aplanies, le 4 Août on se prépara à ja conclusion de la paix.
En vue d’un acte aussi important, le Chevalier de Callières avait fait faire, dans une belle plaine en dehors de la ville, une enceinte formée de branches d'arbres, de cent vingt-huit picds
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INTRODUCTION, CLIII
de long sur soixante-douze de large, avec une allée de dix pieds tout autour. Il y avait une salle couverte de feuilles de vingtneuf pieds de long et de vingt-cinq de large, d'où l’on découvrait en face toute la place.
Près de treize cents Sauvages se trouvèrent là avec les députés, tant nos Alliés des Pays d'en Haut et ceux qui étaient habitués parmi nous que les Iroquois. Chaque nation s'était mise à part. C'étaient les Kiskakons, les Hurons, les Outaouas du Sable, les Outaouas Sinagos, les Pouteouatamis, les Sakis, les Maskoutens, les Folles-Avoines, les Saulteurs et les Puans, les Nepissingues, les Algonquins, les Amikoïs, les Abenakis, les Gens du Sault, les Gens de la Montagne.
Pour un plus grand ordre des soldats environnaient le camp. Il renfermait ce qu'il y avait de personnes de qualité, les officiers des troupes, les ecclésiastiques de chaque communauté et le peuple de Montréal. L'on se montrait les orateurs, de même ceux qui se distinguaient par leurs costumes. On se disait aussi les noms des interprètes.
Onanghissé, celui qui parlait pour les Mississagués, portait le tour de tête d’un jeune bison dont les cornes lui battaient sur les oreilles; il l’ôta lorsqu'il prit la parole. Ouachangué, chef des Saulteurs, avait un plumet rouge en forme de rayon. Un chef des Algonquins, habillé à la Canadienne, avait accommodé ses cheveux en crête de coq avec un plumet rouge qui lui venait derrière la tête. C'était lui qui, avec un parti d’une trentaine de jeunes hommes de sa nation, dont le plus âgé n'avait pas vingt ans, avait tué la Chaudière Noire, le grand chef des Onontagués.
Le chef des Outagamis ou Renards, Miskouasouat, homme fort laid, avait le visage peint de rouge et portait sur la tête une vieille perruque poudrée, toute mêlée, avec laquelle il salua le Chevalier de Callières comme avec un chapeau. Il voulait montrer qu'il savait vivre. Doué d’un grand flegme, il ne parut pas étonné des rires qui accueillirent sa politesse.
Les interprètes de ces nations étaient le Père Bigot pour les Abenakis et les Algonquins, le Père Garnier pour les Hurons, le Père Enjalran pour les Outaouas, Nicolas Perrot pour les [ilinois et les Miamis, et le Père Bruyas pour les Iroquois.