‹ Première formation d'une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe du Mexique (1683-1724) [microforme]Chapitre 50 sur 304 · —— SEE · texte numérisé non relu

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CLIV D'ITRODUCTION.

Le Gouverneur ouvrit la séance en lisant ce qui suit : « Je me saisis de nouveau de toutes les haches et de tous vos autres instrumens de guerre, que je mets avec les miens dans une fosse si profonde que personne ne puisse les reprendre pour troubler la tranquillité que je rétablis parmi mes enfans, en vous recommandant, lorsque vous vous rencontrerez, de vous traiter comme frères et de vous accommoder ensemble pour la chasse, de manière qu'il n'arrive aucune brouillerie entre les uns et les autres. Et, pour que cette paix ne puisse être troublée, je répète ce que j'ai dit dans le traité que nous avons fait, que, s’il arrivait que quelqu'un de mes enfans en frappât un autre, celui qui aurait été frappé ne se vengera point ni par lui ni par un autre, mais il me viendra trouver pour que je lui en fasse faire raison, vous déclarant que, si l’offensant refusoit d’en faire une satisfaction raisonnable, je me joindrois avec mes autres alliés à l’offensé pour l'y contraindre, ce que je ne crois pas qui puisse arriver par l'obéissance que me doivent mes enfans, qui se ressouviendront de ce que nous arrêtons présentement ensemble, et, pour qu’ils ne puissent l'oublier, j'attache mes paroles aux colliers que je vais donner à chacune de vos nations, afin que les Anciens les fassent exécuter par leurs jeunes gens. Je vous invite tous à fumer dans ce calumet de paix, où je commence le premier, et à manger de la viande et boire du bouillon, que je vous fais préparer pour que j'aye, comme un bon père, la satisfaction de voir tous mes enfans réunis.

« Je garderai ce calumet qui m'a été présenté par les Miamis afin que je puisse vous faire fumer quand vous viendrez me voir. »

Lors que le Chevalier de Callières eut lu ce qu'il avait à faire connaître aux nations, les interprètes qui en avaient chacun unc copie l’expliquèrent, après quoi les nations firent le cri de contentement, et, afin que ce que l’on venait de dire fût une loi inviolable, on distribua aux chefs de chacune d'elles trente et un colliers de porcelaine qui étaient à l'entrée de la salle, suspendus à une tringle placée sur de petites fourches de bois.

De La Potherye, Contrôleur de la Marine, qui assistait à cette assemblée, nous en a rapporté quelques discours, comme aussi

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INTRODUCTION. CLV

plusieurs des conférences tenues préalablement. Certains de ces discours frappent l'imagination par leur grandeur, leur fierté, poussée parfois jusqu’au dédain à l'égard de leurs anciens ennemis. Tous se résumaient en un abandon complet à la volonté d'Onontio. Quelques-uns disaient que, s'ils faisaient la paix, ce n'était pas par la crainte de l’Iroquois, qu'ils continuaient de mépriser.

On entendit entre autres, parmi les chefs qui amenaient des prisonniers de cette nation, Hassaki, le chef des Kiskakons.

Couvert d'une robe de castor qui traînait jusqu'à terre, ce chef portait une branche de porcelaine et un collier à la main. Il marchait d'un air majestueux, précédant quatre Iroquois fort bien faits qui avaient la tête baissée. Il les fit mettre à ses pieds en abordant le Chevalier de Callières, à qui il les donna en déclarant qu'il leur rendait la liberté, les regardant comme ses frères. Il leur donna ensuite un calumet pour fumer avec lui. « Que les Nations iroquoises sachent, dit-il en se tournant de leur côté, qu’il n'a tenu qu’à moi de les manger, et que je n'ai pas fait comme eux, que je les ai regardés comme nos frères et nos propres enfants. »

Ce calumet ayant été porté au vieux Tegankout, chef des Iroquois, les députés des quatre Nations le remercièrent par quatre grands cris.

Vintle tour de Quarante Sous, de Jean Leblanc, de Chingouessi, de Chichikatalo, chef des Miamis. Les Iroquois avaient brûlé le fils de ce dernier, il y avait quelques années, parce qu'ils savaient quel était son père. Suivi de deux [roquois et de trois femmes qui paraissaient fort tristes, Chichikatalo s'avança d'un air à imprimer le respect et remit les prisonniers qu'il avait destinés, lui aussi, pour le feu. Le Gardeur de Courtemanche, envoyé dans les Pays d’en Haut pour annoncer à ce chef la convocation, lui avait sans doute fait changer d'avis, et il exprima le regret de n'avoir pu, faute de canots, en amener d'autres, qu'il était prêt à délivrer, et en ceci il avaitétouffé ses ressentimens. « Hélas! mon père, dit-il au Gouverneur, je n'ai point d'autre volonté que la vôtre. Si j'ai des oreilles, c'est pour écouter votre parole, et ma langue l’expliquera à ma nation. »

CLVI INTRODUCTION

Moins triste et moins fier, le chef Nipissirinien sembla ne voir dans la paix que la satisfaction de manger désormais tranquille sur sa natte et de chasser sans trouble. |

L’Aigle, chef des Iroquois du Sault-Saint-Louis, félicita le Chevalier de Callières d’une paix dont il devait espérer le maintien.

« La promptitude, dit-il, avec laquelle tant de nations différentes sont parties des extrémités de ce vaste pays, le courage et la

constance qu'ils ont fait paroistre à surmonter la longueur, les fatigues et les risques du chemin pour venir entendre ta voix, marquent assez la disposition où ils sont de la suivre fidèlement. Toutes tes vues sont si droites et si raisonnables qu'il faudroit n'être pas homme pour refuser de s’y soumettre. Tu dois donc croire que la diversité de tant de langues qu’ils parlent, non plus que leurs intérêts et leurs ressentiments particuliers, ne sera nullement un obstacle à la bonne intelligence dans laquelle tu leur ordonnes de vivre. Ils ne feront désormais d'attention qu’au désir que tu as de les rendre heureux en arrêtant les suites funestes de la guerre par la paix que tu viens d'établir. »

L'esquatre nations Iroquoises, qui avaient écouté tranquillement les sentimens des divers orateurs, prirent, à la fin, la parole par la bouche d'Aouenano qui présenta quatre colliers pour assurer de leur fidélité à garder les ordres d'Onontio et aussi à lui remettre les esclaves faits sur nos alliés, lorsqu'il irait les chercher. « Tu as planté, l’année dernière, un arbre de paix, dit-il au Gouverneur, et tu y mets des racines et des feuilles pour que nous soyons à l'abri; maintenant que tout le monde entend ce que tu dis, nous espérons qu'on ne touchera pas à cet arbre. Pour nous, nous sui-

vrons tout ce que tu as réglé. »

Hal I Il remit alors deux prisonniers et s’engagea à ce qu'on rendrait les autres.

Pour terminer l'assemblée et consacrer le traité, MM. de Callières, de Champigny et de Vaudreuil fumèérent dans le calumet, CR que l’on porta ensuite aux Iroquois et aux députés de tous les Alliés, qui agirent de même. On le chanta et, à cet effet, trois Français passèrent alternativement à travers les diverses nations assises sur l'herbe. [ls marchaient en cadence, le visage animé ; le

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INTRODUCTION. CLVIT

mouvement de leur corps, qui répondait à la véhémence de Jeurs paroles, marquait la cadence.

Des soldats apportèrent, pendant ce temps-là, dix grandes chaudières, dans lesquelles on avait fait bouillir trois bœufs que l’on avait coupés en petits morceaux. C'était bien juste pour tant de monde, mais la fête n'était pas dans le festin.

En dernier lieu, la paix fut ratifiée par les députés, qui signèrent de leurs armes. J'ai voulu conserver doublement le souvenir de ce grand événement par la reproduction de leurs signatures, d'après limitation fidèle qu'en avait fait faire lui-même le Chevalier de Callières, et dont je donne le fac-simile,

Après la signature du traité il fit chanter le Te Deum; l’on tira derrière l’enclos un feu de joie où la plupart des Sauvages assistèrent. L'air retentissait du bruit des boîtes, de la mousqueterie et du canon; mais ce que le Chevalier avait le plus de plaisir à entendre, c'étaient les marques de la satisfaction, que chacun exprimait de voir finir cette guerre qui avait duré près de vingt ans en la commençant à M. de La Barre, mais que les ennemis de M. de Frontenac avaient tâché d'engager longtemps auparavant.

L'œuvre de l'illustre Gouverneur, cette fois, était consommée, et le Chevalier put alors penser qu'il avait fait acte de bon sujet du Roi et d'ami fidèle. Je n'entre pas dans d’autres détails. Je me borne à fixer le fait comme à en marquer les premières conséquences.

Profitant de la sûreté des chemins désormais garantie, la femme de Lamothe-Cadillac et celle d'Alphonse de Tonty partirent pour le Détroit avec leurs familles. Cadillac avait quitté la Chine le ser Juin 1701, avec 50 soldats et 50 Canadiens ayant à leur tête Alphonse de Tonty, capitaine, Dugué et Chacornacle, lieutenants. Mais il avait reçu l'ordre de passer par la rivière des Outaouas, le Chevalier de Callières craignant sans doute quelque opposition des [roquois et des Anglais. Cette fois les femmes des deux principaux officiers gagnèrent par le lac Ontario le poste où leurs maris étaient arrivés le 24 Juillet.

Lorsqu’elles abordèrent chez les [roquois, ces derniers, surpris de les voir, leur firent de grandes caresses, les Iroquoises sur-

CLVIHII INTRODUCTION.

tout ; elles leur baisaient les mains et pleuraient de joie, n'ayant jamais vu, disaient-elles, de Françaises venir volontairement dans leur pays. A les entendre, elles connaissaient par là, mieux que par toute autre chose, que la paix générale qui venait d’être signée, était sincère, puisque des femmes de distinction passaient chez eux avec tant de confiance. Les Alliés du Détroit ne les reçurent pas avec moins d'honneur. Les Outaouas se mirent sous les armes, et plusieurs décharges de fusils célébrèrent leur arrivée, comme le témoignage le plus considérable, qu’on voulait tout de bon s'établir chez eux et d’une manière durable.

Vers le même temps, les missions des Jésuites se formaient de nouveau dans le pays des Iroquois malgré les Anglais; en vain le gouverneur d'Orange (1702) avait-il présenté à ces nations un collier pour leur défendr: de recevoir les missionnaires, il n'avait pas été écouté. Le Père de Lamberville avait pris bientôt possession du logement et de la chapelle que lui avait fait construire Lemoyne de Maricourt avant le départ de qui la messe avait été célébrée et le Te Deum chanté.

M. le Chevalier de Callières rétablit aussi, à la demande des Iroquois, un magasin de marchandises au fort de Catarocouy, pour y commercer avec les Français, et si l’on eût cru M. de Vaudreuil, l'on se fût en outre posté à Kenté, lieu de chasse des Iroquois, où nous avions autrefois une mission. [1 proposait par là de fermer un chemin aux Anglais. Il représentait encore les périls qui pouvaient menacer notre colonie du côté d'Ouabache {rer Octobre 1701), rapportant que, la sortie de ce fleuve dans le Mississipi ayant deux fourches, cinq Français avaient trouvé par l’une d'elles une rivière qu'ils avaient suivie pour aller à la Caroline, d’où ils avaient rapporté de la marchandise.

Quelque temps après, Juchereau de Saint-Denys avait fait accepter la création d’une tannerie sur l’Ouabache. C’étaient autant de jalons plantés sur la route du Canada au Mississipi, pendant qu’au bas de ce fleuve, d’autres indiquaient la marche ascendante vers les lacs. Les routes ouvertes attendaient des forts, des missions, des entrepôts. L'idée de la chaîne de postes tant au Nord qu’au Sud, était donc forcément en voie de progrès. Ce n’était

qu'une question de constance et de temps. La Régence la précipita.

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INTRODUCTION. CLIX

Le manque de place m'empêche d'entrer dans les détails, mais il m'a semblé juste et nécessaire de montrer les efforts qui avaient mené cette idée jusque-là. C’est pourquoi j'ai fait l'histoire de la résistance que le Canada lui avait opposée.

Les documents de ce volume indiqueront en partie la suite donnée aux vues du Comte de Frontenac et aux premiers succès obtenus sous les auspices de Jérôme Pontchartrain.

Je me propose de montrer ailleurs comment le progrès parut un moment menacé par quelques oscillations dans la pensée du jeune ministre. Jérôme Pontchartrain toutefois ne devait pas quitter la Marine sans que le projet de réunir la Louisiane au Canada eût pris une consistance qui ne permît plus de reculer, de telle sorte que, lorsque la Régence du Duc d'Orléans arriva, du côté des terres du Mississipi auxquelles le patronage de Crozat, dû à l'habileté de Lamothe-Cadillac, avait donné une nouvelle impulsion, c'était déjà une maxime établie par le sieur Duché, associé du grand banquier, qu'on n'aurait jamais un commerce considérable ni une colonie utile au Royaume qu’autant que certaines habitations seraient formées sur le parcours du fleuve et des lacs pour la communication des terres du Saint- Laurent avec le golfe du Mexique.

Ainsi, à la mort de Louis XIV, la Nouvelle-France se présentait dans un ensemble donnant les plus grandes espérances, si l’on tenait compte des observations de Dubois d'Avaugour, de Talon, de Frontenac, de Denonville et de Le Moyne d'Iberville relativement aux ambitions des Anglais établis sur la côte de l'Est. Mais, au moment où la Compagnie des Indes répandait ses promesses, la justice obligeait l’histoire à en reporter l’honneur sur le règne précédent, qui avait plus que doublé les possessions françaises dans l'Amérique du Nord. Certes, à considérer le degré où les choses étaient parvenues, en résumant les obstacles qui avaient ralenti l’action du Roi sur cette partie naissante de ses États, je ne peux m'empêcher de rappeler ce que Colbert, six semaines avant sa mort, écrivait à l’intendant de Tours, le 28 Juillet 1683 : « Toutes les choses grandes ont beaucoup de raisons pour qu'elles ne soient pas entreprises, mais elles ne laissent pas de produire de grands effets lorsqu'elles sont sou-

CLX INTRODUCTION

tenues. Si le Roi avait voulu entendre des raisons contraires, il seroit resté en chemin et n'en auroit guère exécuté. » D'après les documents que nous avons produits, on ne peut nier que le soutien donné par le Roi à la découverte et au premier établissement des vallées du Mississipi ne justifie l'imposition de son nom à cette immense contrée comme si c'était sa chose particulière, et l'on peut dire qu'aujourd'hui les progrès de ce pays concourent en Amérique à conserver à Louis XIV le surnom de Grand, surnom dont, suivant le président Hénault, il était digne, indépendamment de toutes ses conquêtes.

Pierre MarGry.

T. 25 Septembre 1886.

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