‹ Première formation d'une chaîne de postes entre le fleuve Saint-Laurent et le golfe du Mexique (1683-1724) [microforme]Chapitre 88 sur 304 · LES PAYS ÉLOIGNÉS, OU IL A ÉTÉ PENDANT TROIS ANNÉES · texte numérisé non relu

LES PAYS ÉLOIGNÉS, OU IL A ÉTÉ PENDANT TROIS ANNÉES

MISSILIMAKINAK.

Missilimakinak signifie en nostre langue /’1sle dela Tortue. Il peut se faire qu’on la nomme ainsi, soit parce qu'elle en a la forme, soit pour y en avoir trouvé quelqu'une aux environs. Elle est dans le lac Huron, ayant à peu près deux lieues de tour ; elle est à une lieue et demie de la terre ferme inhabitée; elle n’est fréquentée que dans la saison de la pesche trèsabondante qu’on v fait tout autour.

Vis-à-vis de cette isle il y a une grande anse de sable sur le bord du lac, et c'est dans son milieu qu’est situé le fort des François, où il y a garnison et où le commandant en chef de ce pays fait sa résidence, ayant sous luy divers commandans dans de différens postes ; mais les uns et les autres y sont par le choix du gouverneur général de la Nouvelle- France. Ce poste est appelé le Fort de Buade.

Le couvent des Jésuites", le village des François, celuy des

1. Ce lieu a tous les avantages qu'on peut souhaiter pour les Sauvages ., d'ailleurs c’est le grand abord de toutes les nations qui vont ou qui viennent du Nord ou du Midy. C'est pour cela que, dès l'année passée, prévoyant bien ce qui

Hurons et Outaouas sont contigus les uns aux autres, et tous ensemble bordent, comblent et achèvent le fond de l’anse.

Il est bon d'observer que dans ce pays-là le nom de ville est inconnu, en sorte que, si l’on vouloit parler de Paris, on le désigneroit par le mot de grand village.

La situation de ce poste est très-avantageuse, parce qu’il est tout proche du lac Huron, par où toutes les nations du Sud sont contraintes de passer, lorsqu'elles descendent à Montréal ou lorsqu'elles en reviennent, aussi bien que les François, qui veulent aller trafiquer dans les pays esloignez. Ny les uns ny les autres ne sçauroient passer sans estre descouverts, parce que l'horizon en est si beau que du fort on peut voir les canots, d'aussi loin que la veüe la plus fine les peut joindre. En un mot on peut dire que cet endroit-là est

comme lc centre de toute cette autre colonie, d’où l’on est

tout porté et quasi à une égale distance, pour les autres postes

establis, et parmy toutes les nations qui conversent avec nous.

Je ne sçais pas par quelle raison on a donné le nom de lacs à des abysmes d'eau d’une si grande et si vaste estendue. Le premier lac est donc appelé le Lac Supérieur,le deuxième, le Lac Huron, le troisième, le Lac Michigan ou Illinois,

le quatrième, le Lac Erié, le cinquième, le Zac Ontario.

Je crois qu’il est important et mesme nécessaire pour la satisfaction des curieux d'expliquer les raisons qu'on a pu avoir de diviser ce seul lac en cinq parties, je dis seul et un, puisqu'il est incontestable que ce sont les mesmes eaux, qui

se communiquent et se joignent les unes aux autres.

velle-France en l'année 1672. Mission de St-Ignace à Missilimakinak.)

est arrivé, nous y avions dressé une chapelle pour y recevoir les passans et cultiver les Hurons, qui s’y sont arrestez. Le Pere Jacques Marquette, qui les a suivis depuis la Pointe du St Esprit, continue d'avoir soin d'eux. (Relation de la Nou-

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Il est néantmoins vrai qu'au village des Saulteurs de Sainte- Marie il y a un rapide, en sorte que, soit en montant, soit en descendant, toute navigation en barques ou navires y est impraticable. Il faut par conséquent y faire un portage, c'està-dire porter les effets par terre au-dessus des rapides. On y peut pourtant passer en canot ou en chaloupe. Voilà la raison principale pour laquelle on a divisé le lac Supérieur, qui a 500 licues de tour, d'avec le lac Huron qui en à 6oo.

Or, celuy-ci n’est point séparé d'avec le lac Michigan, mais on prétend qu'il n’est pas le mesme, à cause d’un détroit, qui a deux lieues de large, et par où les barques ou navires peuvent passer sans danger. Ce détroit passé, ce lac s'élargit tout d'un coup et peut avoir 300 lieues de tour.

Le lac Érié est aussi distingué du lac Huron par un détroit, par où les navires peuvent aisément passer. Il a 200 lieues de tour.

Ce dernier lac est séparé d'avec le premier, le lac Ontario, qui a aussi 200 lieues de tour, à cause d’une cheute invincible, où rien ne sçauroit passer.

Si bien qu’il n'y a rien de si aisé à concevoir, qu’on peut facilement naviguer autour de 1,800 lieues de pays, dans le milieu des terres et dans l’eau douce, non-seulement en canot, mais mesme en barque ct gros navire, à cela près que les vaisseaux qui scroient sur le lac Huron, Michigan, et sur le lac Érié, ne pourroient passer sur le lac Supérieur ry sur le lac Ontario, où il faudioit faire des barques ou navires.

On ne trouve point de fond au large de ces lacs non plus qu’en pleine mer; et proche de la terre, il y a quasi partout 20, 25, 30, 40 ct 50 brasses d’eau. Les çourans, surtout vers

Missilimakinak, y sont aussi rapides que la mer mesme. Peut-

estre pourroit-on en attribuer la cause aux vents, qui y sont fréquens. Mais l'expérience fait voir le contraire, car les courans portent tousjours sans exception au vent, en sorte que si, par exemple, il vente nord, le courant porte au nord, et s’il vente sud, le courant porte au sud, et ainsi du reste d‘s vents, et ce qui est encore de plus particulier, c'est que pendant le calme es courans portent du costé qu'il doit venter. Cette observation est infaillible. Je laisse aux philosophes à raisonner sur cette matière, les asseurant que le tesmoignage que je rends est véritable, comme il est vray de dire qu’il est jou. en plein midy.

Quant au lac de Michigan, il y a marée, c’est-à-dire flux et reflux, par vingt-quatre heures,tout comme dansles mers du Sud, et les marées haussent ou diminuent, suivant le cours de la lune.

Il y a un petit lac à dix lieues de celuy-cy, dans la profondeur des terres, remarquable par son mouvement perpétuel. Il a environ deux lieues de long, et à chaque bout, il y a divers canaux qui se divisent en diflérens endroits et qu'on prendroit pour des fossez faits par la main des hommes.

Or, il arrive qu’on voit tantost un bout de ce petit lac à sec et tantost un autre, et les ruisseaux ou fossez, qui sont contigus, sont tantost vuides et tantost comblez jusqu'à déborder par-dessus, en sorte que ses eaux sont en une continuelle agitation, ne faisant que galoper d’un bout à l’autre et, comme on dit communément, jouer aux barres, et on diroit que c’est quelque lutin qui les ballotte de cette manière là.

Puisque j'ay fait voir la situation du fort et du village des François et de ceux des Sauvages, je vais faire remarquer comme ils sont fortifiez et bastis. Leurs forts sont de pieux.

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Ceux du premier rang en dehors sont gros comme la cuisse, et ont environ 30 pieds de hauteur ; le deuxième rang qui est en dedans est à un grand pied du premier, qui est courbé dessus, et c’est pour le soustenir cet l’accoster; le troisième rang est à 4 pieds du deuxième, et ce sont des pieux de 3 pieds et demy de diamètre, ayant 15 ou 16 pieds hors de terre. Or, en ce rang-là, ils ne laissent point de jour entre les pieux ; au contraire, ils les serrent, autant qu'ils le peuvent, faisant des meurtrières de distance en distance. A l'esgard des deux premiers rangs, il y a un jour entre les pieux d'environ 6 pouces, et par ce moyen le premier et le deuxième rang n'empeschent point que l'ennemy ne soit à descouvert, mais il n'y a nycourtines ny bastions, etce n’est proprement qu’une simple closture.

Quant à leurs cabanes, elles sont en berceau. Ils piquent en terre des perches grosses comme les jambes, et fort lonques, qu’ils joignent les unes aux autres en les faisant plier et obéir par le haut bout, après quoy i'< les lient et serrentavec des escorces de bois blanc, dont ils font le mesme usage que nous faisons de notre fil et de nos cordages. Ils entrelassent ensuite avec des lisses de la grosseur du bras ces grandes perches, qu’ils couvrent d’un bout à l’autre avec des escorces de sapin ou de cèdre, qu’ils attachent aux perches et aux lisses ; ils laissent au faiste un jour d'environ 2 pieds de large, qui suit d’un bout à l’autre. Il est certain que leurs cabanes sont closes et qu’il n’y pleut point du tout; elles ont ordinairement 100 à 130 pieds de longueur sur 24 de largeur et 20 de hauteur. Il y a unestage aux deux costez, et chaque famille ason petit appartement. Il y a aussi une porte à chaque bout. Leurs rues sont rangées comme nos villages.

Les maisons des François sont de bois, de pièce sur pièce, mais elles sont couvertes avec des escorces de cèdre. Il n’y a que celles des Jésuites qui sont couvertes de planches.

On doit considérer que sous le nom d'Outaouas quatre nations différentes y sont comprises. La première est celle des Kiskakons, c'est-à-dire des Queues coupées, et c'est la plus nombreuse ; la deuxième est la nation du Sable, ainsi appelée parce que leur ancienne demeure estoit dans un pays sablonneux, leur village estant situé sur une anse de sable, mais l'Iroquois a chassé cette nation de ses terres; la troisième c'est le Sinago, et la quatrième est la Nassauakuetoun!, c'està-dire Nation de la Fourche, qui prend son étymologie du nom du Chef, ou bien plus vraysemblablement de la rivière dont ils sont originaires, qui fait une espèce de fourche, en se divisant en trois branches. Ces quatre nations sont alliées et

bien unies ensemble, vivant en bonne intelligence entre elles et ne parlent aujourd’huy qu'une mesme langue.

La nation Huronne ne fait point corps avec les quatre précédentes. Aussi a-t-elle son village séparé de l’autre par une palissade. Elle 5irle une langue différente, en sorte que les uns et les autres ne s'entendent que par les interprètes. C'estoit autrefois la nation la plus puissante, la plus forte ct mesme la plus nombreuse, mais l'Iroquois l’a destruite ct l’a chassée de ses terres, en sorte qu’elle est à présent réduite à un fort petit nombre, et il est bon pour nous qu'elle le soit ainsi, car ce sont des hommes malins, intrigans, malintentionnez et capables de grandes entreprises, mais par bonheur leur épée est trop courte; néantmoins ne pouvant agir

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