Première mission des Jésuites au Canada
Un de nos romanciers, admiré depuis plus de trente années dans les Cabinets de lecture , a , comme on sait , doublé sa réputation , sous le règne de Louis -Philippe , par sa découverte inattendue de la Méditerranée. M. Michelet, autre célébrité des cabinets de lecture, s'est donné la gloire de découvrir, sinon le Canada, au moins son histoire. Cette histoire est devenue sa propriété ; car elle est bien de son invention : il pourrait au besoin le prouver, même devant les tribunaux. Cette histoire , remise à neuf par notre illustre ro^ mancier, a pris sous sa plume un air à réjouir les Canadiens , si toutefois ils étaient bonnes gens, comme M. Michelet semble n'en pas douter.
— vin
La Revue des Deux- M ondes a dû porter au Canada les articles de M. Michelet. Sans attendre les jugements des riverains du Saint- Laurent, nous dirons un mot de la découverte inespérée de l'incomparable auteur de la Sorcière. Toutefois, avant de passer outre, il convient de placer ici une petite protestation. Nous avons déjà loué , à notre façon , les histoires de M. Michelet ; nous y voyant revenir, nos amis croiront peut-être que nous y prenons plaisir. Ce serait une erreur : nous tenons à l'affirmer , cette besogne est pour nous sans le moindre agrément, bien au contraire.
On nous assure , et nous ne prétendons pas le contester, que M. le Directeur de la Revue des Deux-Mondes est un homme d'esprit. Cela supposé , l'excellent Directeur doit assez souvent se donner l'agréable passe-temps de rire derrière le rideau, quand il a servi à ses lecteurs des deux mondes , à ce public de choix , l'élite de la civilisation , certains ragoûts historiques, dont nul autre entrepreneur d'ex-
centricités n'oserait risquer l'exhibition. Son succès, il le doit à trois mois du poète romain, dont voici la traduction : La fortune sourit à l'audace. Une partie de ses lecteurs , gens d'esprit et sceptiques, — on le voit , nous employons toujours des adjectifs honnêtes, — partage le rire de M. le Directeur ; mais le bon public mord ingénument à l'hameçon et se repait, sans faire la moindre grimace, de ces articles de haute fantaisie historico-drôlatique. La plupart de ces intrépides lecteurs bornent leurs études historiques aux tartines de la Revue , et s'il plaisait à l'esprit toujours jeune, toujours inventif de M. Michelet, de lui servir les récits du bonhomme Perrault, accompagnés de préfaces , notes savantes , et commentaires de sa façon , nous verrions placer parmi les personnages historiques, l'illustre petit Poucet, la vertueuse Cendrillon , et ce type des maris acariâtres , connu sous le nom de Barbe-bleue.
M. Michelet, nous dira-t-on , n'a point
encore assez de talent pour un pareil tour de force ? C'est possible ; mais il peut y arriver, s'il poursuit ses études historiques : ses pages sur le Canada nous font tout espérer de son génie inventif.
Où ce génie brille de toute sa vivacité, c'est quand il a le bonheur de percer un Jésuite avec sa plume. Les Jésuites sont pour moitié dans le succès ou la bonne fortune de M. Michelet, et sans doute il leur en est reconnaissant. Après avoir usé les Jésuites de France , il a entrepris les Jésuites du Canada.
On avait cru pendant plus de deux cents ans parmi les amis et les ennemis des Jésuites qu'ils avaient largement contribué à la création de cette IN ouvelle-France, la plus belle de nos colonies, fondée sous le règne de Henri IV et si honteusement abandonnée sous celui de la Pompadour : erreur, les Jésuites sont allés au Canada pour y vivre en épicuriens et se faire une Capoue au milieu des Iroquois. L'Europe ignorait ces délicieuses particula-
rites ; cela se comprend : l'histoire du Canada était à faire, et les révélations de M. Michelet étaient réservées à nos contemporains. 11 faut en convenir; pour avoir beaucoup attendu, on n'a rien perdu : jamais morceau d'histoire ne fut mieux inventé; dès la première phrase, on est ébahi , et l'on demeure en cet état pendant toute la lecture : parfois le rire vous saisit, et l'on se laisserait aller à l'épanouissement , si la conscience n'était affligée des outrages faits à la vérité.
On nous a souvent demandé s'il ne conviendrait pas de répondre aux histoires de M. Michelet; mais toujours nous avons gardé le silence , le jugeant une réponse suffisante. Plus d'une fois nous avons été injurié dans la rue , et sans aucun effort de vertu, nous nous sommes contenté de sourire, attribuant les épithètes peu respectueuses et les quolibets aux suites d'un repas immodéré ou causes semblables. Etre injurié en traversant les halles, ou dans les livres, cela nous semble
tout un , et nous n'en avons pas plus de souci. Mais j nous dit-on , si cela ne vous fait rien, il n'en va pas ainsi pour les témoins et les lecteurs, exposés à mal interpréter votre silence. L'objection est fondée ; mais comment répondre ? Suffira-t-il , si l'on nous appelle voleurs , de retourner nos poches et de dire : Vous avez menti ? Si l'on écrit : Vos Missionnaires étaient des farceurs , allant se cacher dans les bois, pour vivre comme des Lucullus ou des Sardanapaux , (ce pluriel n'est pas de notre invention), suffira-t-il de faire venir un plat de sagamité (sorte de colle à tapissier) , et de crier au lecteur : Voilà toute la nourriture des Missionnaires canadiens ! En vérité, discuter ainsi serait perdre son temps et sa dignité.
La seule réponse honnête et convenable , nous la ferons } mais avant tout, il faut montrer aux juges les pièces du procès , et comme tout le mcnde n'a pas dans sa bibliothèque un Michelet complet , nous en copierons une
page, la meilleure assurément sur le Canada , celle où nous sommes peints à nous faire mourir de honte , si le portrait était fait sur l'original. Nous ouvrons le tome XV de l'Histoire de France au XVIIIe siècle, par J. Michelet, et à la page 185 nous lisons : « Les Jésuites, « rois du Canada , maîtres absolus des Gou- « verneurs , avaient là de grands biens , une « vie large , épicurienne (jusqu'à garder de « la glace pour rafraîchir leur viu l'été). Ce v très-agréable séjour était commode à l'Or- « dre , qui y envoyait d'Europe ce qui l'em- (( barrassait , parfois de saints idiots , parfois (( des membres compromis , qui avaient fait « quelque glissade. Ils n'aimaient pas qu'on « vit de près les établissements lointains « qu'ils avaient au cœur du pays, qu'on vînt « se mettre entre eux et les troupeaux hu- « mains dont ils disposaient à leur gré, etc.»
« Les fameuses Relations des Jésuites « (1611-1672), lettres qu'ils envoyaient du