XIV
« Canada presque de mois en mois (sic/) h avaient été un demi-siècle l'édifiant jource nal de l'Europe Tout cela très-habile
< et fort bien combiné pour émouvoir les « femmes , pour attirer leurs dons, pour les ce faire travailler à la cour et partout dans « l'intérêt des Pères
« Les Relations des Jésuites n'ont garde (c d'expliquer ce que c'était que leurs mar- « tyrs. Us ne l'étaient pas pour la foi , c'é- (( taient des martyrs politiques
« Une petite confédération , toujours citée « par eux, trompait sur l'Amérique entière. « Les Iroquois, héros cruels et tendus à l'exu ces, d'un fier esprit guerrier, leur servaient « à faire croire que tout le nouveau continent k était un monde atroce, et par cette terce reur , ils le fermaient et s'en assuraient « le monopole, etc. » [Op. cit., p. 182, 183.)
Pour répondre à tout cela, pour justifier J ésuites d'avoir fermé le nouveau monde
à l'Europe, mis de la glace dans leur vin, sensualisme abominable et si bien vitupéré par notre historien , il nous faudrait des volumes in-folio, farcis de pièces justificatives. Ces in-folio, nous ne les écrirons point; ce serait peine perdue, nous ferons mieux: nous avions dans nos archives plusieurs lettres de nos Missionnaires au Canada pendant le XVIIe siècle, destinées uniquement à leurs frères d'Europe; nous les publions aujourd'hui , ce sera notre unique réponse à tous les Miclielets possibles , et , nous en sommes persuadé, elle suffira à nos amis et même aux indifférents. Nous dirons à tous: Lisez M. Michelet, puis ouvrez notre volume, et la lecture de ces trente lettres sera la meilleure justification de nos Anciens.
Si le livre de M. Michelet a traversé l'Océan pour aller souiller la mémoire de nos premiers Missionnaires, sur ces mêmes rivages, où ils ont répandu leur sang; le nôtre
arrivera aussi chez les Canadiens, et nous comptons trop sur la justice d'un peuple intelligent et loyal , pour craindre les excentricités d'un écrivain malade.
Notre publication devait primitivement se borner aux lettres des Pères Masse et Biard , et nous l'annoncions sous le titre de Première mission des Jésuites au Canada : en y ajoutant celles de 1626 à 1699, nous n'avons pas cru nécessaire de modifier un titre annoncé depuis longtemps.
Les lettres que nous publions ont été recueillies, ou copiées sur les originaux, par le R. P. Félix Martin, ancien supérieur du Collège de Montréal et de la Résidence de Québec : nous lui devons aussi la traduction de plusieurs de ces lettres , écrites en latin ou en italien.
LETTRE DU P. PIERRE RIARD , AU T. R. P. CLAUDE AQUA- V1YA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A ROME.
( Traduite sur V original latin , conservé dans les Archives du Jésus, à Rome).
Dieppe, 21 janvier 1611.
Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
Que je voudrais pouvoir vous raconter combien grandes et nombreuses ont été , dans notre petite affaire, les miséricordes de Dieu et les fruits de sa bénédiction et des prières; c'est-à-dire comment
1 Nous ajouterons aux lettres de nos premiers missionnaires au Canada un fragment d'un mémoire intitulé : Monumenta Novœ Franciœ, ab anno 1607 , ad annum 1737. — Insulte Martinicte ab anno 1678. — Insulte Gaycnnensis ab anno 1668.
La traduction du chapitre II de ce manuscrit, conservé dans nos archives de Rome, donnera un ensemble de faits sur la Nouvelle- L. 1
nous sommes sortis de difficultés graves et multipliées , et comment, délivrés de toute entrave, nous partons pour la Nouvelle-France, lieu de notre
France , qui ne se trouve pas dans les lettres que nous publions.
Parmi les gentilshommes qui s'offrirent à Henri-le-Grand, d'heureuse mémoire, pour entreprendre la colonisation de la Nouvelle- France,était le sieur de Polrincourt. Le roi lui accorda tout ce qu'il demandait, mais en lui signifiant qu'il aurait à emmener avec lui des religieux pris dans notre Compagnie pour les employer , selon ses ordres, à procurer le salut des sauvages; que du reste la dépense de cette mission ne serait nullement à sa charge , mais que le Trésor royal y pourvoirait.
Le R. P. Pierre Coton, alors confesseur et prédicateur du roi, et qui était fort estimé de Sa Majesté, comme on sait, fut chargé par lui de choisir, dans sa Compagnie , des hommes capables , pour mener à bien cette périlleuse et sainte entreprise.
Beaucoup de nos religieux s'offrirent pour cette mission lointaine. Parmi eux on remarquait le P. Pierre Biard , homme dont la vertu égalait le talent, et qui occupait alors la chaire de théologie à Lyon. Le choix des supérieurs tomba sur lui et sur le P. Ennemond Masse, dont nous aurons à parler plus loin.
Ils partirent tous les deux en 1608 pour Bordeaux, où ils devaient s'embarquer, mais il fallut attendre trois ans. Car le gentilhomme, dont nous avons déjà parlé, retarda son départ; puis ensuite il prétexta la nécessité de faire un voyage d'essai, afin , disait-il, de préparer une habitation convenable pour les Pères. Il fit en effet ce voyage accompagné d'un prêtre séculier, lequel, se laissant aller à un zèle peu réfléchi, baptisa une centaine de sauvages, sans les avoir suffisamment instruits et éprouvés. Plus tard, on s'aperçut que ces pauvres gens n'avaient pas même compris ce qu'ils avaient reçu.
Trois ans après, de retour de son voyage, le sieur de Polrincourt, pressé par la reine-mère , se chargea de conduire nos Pères au
destination , comme Votre Paternité le sait ! Elle peut certainement s'en réjouir avec une grande consolation dans le Seigneur.
Canada. Mais ce ne fut pas sans grandes difficultés et beaucoup de souffrances que nos Pères arrivèrent au Port-Royal, sur les côtes de l'Acadie.
L'année qui suivit leur arrivée, deux autres des Nôtres allèrent les rejoindre: ce furent le P. Quentin et le Frère coadjuteur Gilbert du Thet. Deux ans de séjour à Port-Royal démontrèrent à nos Pères l'impossibilité de fixer là le centre de leur mission, soit à cause de la difficulté d'y attirer un grand concours de sauvages, soit à cause des tracasseries de ceux qui commandaient. Ils transportèrent le siège de leur mission sur un autre point de la même côte , au 45e degré 30 minutes de latitude, et cela sur un décret du roi. Cette fondation prit le nom de Saint-Sauveur. Ils y étaient établis depuis peu de temps, lorsque les anglais, survenant à l'improviste, s'emparèrent du vaisseau français, saisirent les lettres-patentes du commandant, et, par une insigne fourberie, le traitèrent de pirate. Au moment de l'attaque, plusieurs français furent tués, et parmi eux le frère Gilbert du Thet, homme remarquable par son courage et sa piété.
Les anglais victorieux, après avoir pillé tout à leur aise, abandonnèrent dans une mauvaise barque une partie des français, et emmenèrent avec eux, en Virginie, les PP. Biard et Quentin. Nos deux prisonniers s'attendaient à être condamnés à mort, surtout lorsque, reconduits à Port-Royal, ils refusèrent de faire connaître la retraite des français qui se tenaient cachés dans les environs. Dirigés une seconde fois sur la Virginie, ils y auraient probablement trouvé la mort, si la divine Providence n'eût rendu inutiles tous les efforts des marins anglais pour y aborder. La violence de la tempête les rejeta sur les îles Açores appartenant aux portugais, et où, malgré eux, ils furent obligés de prendre terre.
Les anglais eux-mêmes furent forcés d'admirer la loyauté et la
Mais voici déjà minuit sonné , et à la première lueur du jour, nous mettons à la voile. Je vous donnerai seulement un précis des événements.
Quand les marchands hérétiques nous virent à Dieppe , au jour fixé pour le départ , le 27 octohre de Tannée dernière, 1 61 0 (nous étions en effet convenus qu'on partirait de Dieppe), ils imaginèrent un moyen qu'ils crurent favorable pour nous nuire. Deux d'entre eux avaient fait un contrat avec M. de Potrincourt pour charger et équiper son navire ,
charité de nos Pères qui, en se montrant aux portugais, pouvaient amener la saisie du navire et faire condamner les anglais, comme pirates, au dernier supplice. Avant d'entrer clans le port, ils avaient exigé de leurs prisonniers la promesse de ne pas les dénoncer et de se tenir cachés durant tout leur séjour aux Açores. Pendant la visite du vaisseau faite par les portugais, les Pères restèrent à fond de cale, où ils échappèrent à tous les regards. Cette générosité et celte fidélité à garder la parole donnée surprirent tellement les anglais, qu'ils changèrent immédiatement de procédés envers leurs captifs et les emmenèrent directement en Angleterre, où ils firent publiquement leur éloge.
L'ambassadeur de France, à la nouvelle de leur arrivée, se hâta de les réclamer et les fit reconduire honorablement dans leur patrie, au mois de mai 161Z|.
Ce premier voyage de nos missionnaires, si stérile en apparence, eut cependant d'heureux résultats. Outre l'expérience acquise et dont on profita , le zèle des catholiques français , ranimé par les paroles des Pères, créa de nouvelles ressources, et dès que la colonie française fut délivrée des anglais , les Jésuites reprirent la route du Canada, où ils fondèrent enfin une des plus belles missions de la Compagnie.
sur lequel nous devions voyager. Ils déclarèrent aussitôt qu'ils ne voulaient plus s'occuper du vaisseau , s'ildevait porter des Jésuites. C'était une insigne malice , et elle était facile à prouver, surtout quand les catholiques leur ajoutaient que le devoir ne leur permettait pas de refuser les Jésuites , puisque c'était l'ordre formel de la Reine.
On ne put cependant rien gagner sur eux. Il fallut avoir encore recours à la Reine. Sa Majesté écrit au gouverneur de la ville, catholique plein de zèle et de piété , et lui enjoint de signifier aux hérétiques que c'est sa volonté que les Jésuites soient reçus dans le vaisseau qui va partir pour la Nouvelle- France , et qu'on n'y mette aucun obstacle.
A la réception de ces lettres, le gouverneur assemble ce qu'on appelle le consistoire , c'est-à-dire tous les fidèles disciples de Calvin. Il donne lecture des lettres de la Reine, et les invite à l'obéissance. — Quelques-uns, c'est-à-dire ceux qui étaient bons, disent hautement qu'ils sont eux aussi du même avis, et ils engagent les marchands à se soumettre; mais ils déclarent que pour eux ils ne sont maîtres de rien. Tel était leur langage en public; mais en particulier , un des marchands qui était chargé d'équiper le navire , protesta qu'il n'y mettrait rien; que la Reine, si elle le voulait, pouvait lui
ôter son droit , mais que pour lui , il ne le céderait pas autrement.
Que faire? Certainement tout était arrêté ; car cette société n'avait pas de contrat écrit , et ces sortes d'engagements entre gens nobles ne se mettent pas ordinairement sur papier. On ne pouvait donc pas agir contre ces hérétiques.
On s'adresse de nouveau à la Reine. A la vue d'une pareille effronterie , elle dit en manière de proverbe : « Il ne faut s'abaissera prier des vilains » ; et elle ajouta que les Pères partiraient une autre fois.
Les catholiques consternés déclarent alors aux hérétiques que les Jésuites ne monteront pas dans ce vaisseau, qu'ils peuvent en conséquence lé fréter, et que, dans tous les cas , si les Jésuites y prenaient place, ils payeraient auparavant eux-mêmes le prix de la cargaison.
Cette assurance une fois donnée, on vit à nu toute la malice des calvinistes ; car ils chargèrent aussitôt le navire complètement et de marchandises et de toute espèce d'objets , ne pouvant s'imaginer que les catholiques pussent jamais trouver de quoi payer le prix de tant de choses.
A cette nouvelle, Madame la marquise de Guercheville, première dame d'honneur de la Reine,
s'indigna de voir les efforts de l'enfer prévaloir et la malice des hommes pervers détruire ces grandes espérances que l'on avait de procurer la gloire de Dieu. C'est pourquoi, afin que Satan ne demeurât pas le maître et ne renversât pas l'espoir que l'on avait de fonder une église au Canada , elle sollicita elle-même les aumônes des Grands, des Princes et de toute la Cour pour soustraire les Jésuites à la méchanceté des hérétiques.
Qu'arriva-t-il? Le navire déjà chargé était prêta prendre la mer, quand cette dame envoya aux catholiques 4,000 livres avec d'autres secours. Alors, pour ne pas agir par surprise , ils vont dire adroitement aux hérétiques qu'ils veulent avoir avec eux les Jésuites, que telle est la volonté de la Reine , et que , par conséquent , il faut qu'ils les laissent monter dans le vaisseau , ou bien que les marchands acceptent le prix de la cargaison et qu'ils se retirent. Ceux-ci déclarent qu'ils veulent le prix de leurs marchandises (Je crois qu'ils ne pensaient pas que les catholiques eussent assez d'argent , ou qu'ils espéraient trouver quelque autre moyen de déjouer leurs projets). On leur donne le prix demandé, et ce à quoi personne ne se serait attendu, nous sommes si pleinement substitués à leur place , que la moitié du bâtiment nous appartient, et que nous avons déjà ce qu'il faut pour commencer
cette fondation que le Seigneur daignera bénir dans sa générosité et dans sa bonté.
Ainsi donc, mon Très-Révérend et bon Père, Votre Paternité voit combien la malice du démon et de ses suppôts a tourné à notre avantage. Nous ne demandions d'abord qu'un petit coin dans ce vaisseau , et à prix d'argent; maintenant nous y sommes les maîtres. Nous allions dans une région déserte , sans grande espérance d'un secours de longue durée, et nous recevons déjà le commencement de la fondation. Nous étions forcés d'enrichir les hérétiques d'une partie de nos aumônes , et maintenant ils renoncent d'eux-mêmes à profiter d'une occasion qui les devait enrichir.
Mais je crois que le grand sujet de leur douleur, c'est précisément le triomphe du Seigneur Jésus; et fasse le ciel qu'il triomphe toujours ! Ainsi soit-il !
Dieppe, le 21 janvier 161 1.
De Votre Paternité Le fils en Jésus-Christ et le serviteur indigne , Pierre BIARD S. J.
LETTRE DU P. BIARD , AU R. P. CHRISTOPHE BALTAZAR , PROVINCIAL DE FRANCE A PARIS. (Copiée SUT VdUtO-
graphe conservé aux Archives du Jésus à Rome.) Mon Révérend Père,
Pax Christi.
Enfin , par la grâce et faveur de Dieu, nous voicy arrivez à Port-Royal, lieu tant désiré, et après avoir patv et surmonté, pendant l'espace de sept mois, force contradictions et traverses, que nous suscitèrent à Dieppe quelques-uns de la prétendue religion , et sur mer, les fatigues , orages et tourmentes de l'hyver, des vents et des tempestes. Par la miséricorde de Dieu et par les prières de Yostre Révérence et de nos bons Pères et Frères , nous voicy au bout de nostre course, et au lieu tant souhaité Voicy aussi la première commodité qui se présente pourescrire à Vostre Révérence, et lui faire scavoir de nos nouvelles et de Testât auquel nous nous retrouvons. Je suis marry que le peu de temps de nostre arrivée en ce pays ne me permette pas d'en discourir, et comme je désirerois
plus amplement, et de Testât de cette pauvre nation; neantmoins je m'efforceray de vous descrire nonseulement ce qui s'est passé en nostre voyage, mais aussy tout ce qu'avons peu apprendre de ce peuple depuis que nous y sommes, selon que, je pense, tous nos bons seigneurs et amis avec Yostre Révérence doivent) l'attendre et le désirer.
Et , pour commencer par le préparatif de nostre voyage, Yostre Révérence aura sceu l'effort que firent deux marchants de Dieppe de la religion prétendue , qui avoient charge de fretter le navire , pour empeseher que n'y fussions reçus. Il y a voit jà quelques années que ceux qui avoient commencé et continué le voyage de Canada , avoient désiré quelques uns de nostre Compagnie pour s'employer à la conversion de ce peuple là; et le feu Roy d'heureuse mémoire Henry le Grand avoit assigné cinq cents escus pour le voyage des premiers qui y seroient envoyés, quand le R. P. Enmond Masse et moy, députés pour ce voyage, après avoir salué la Reyne Régente, entendu de sa propre bouche le saint zèle qu'elle avoit de la conversion de ces peuples barbares, reçu les susdicts cinq cents escus pour nostre viatique, aydés aussi de la pieuse libéralité de Mesdames les Marquises de Guercheville, Yerneuil et de Sourdis, partis de Paris, arrivasmes à Dieppe au jour que nous avait assigné
Monsieur de Biancourt, fils de Monsieur dePotrincourt, pour nous y prendre, sçavoir le *27d'Oclobre
Les deux susdicts marchants, aussitost qu'ils ouïrent que deux Iesuites debvoient aller au Canada , s'adressèrent à Monsieur de Biancourt l et luy dénoncèrent que si lesdicts Iesuites entroient au navire, ils n'y vouloient rien avoir. On leur responclit que la venue des Jésuites ne leur nuyroit en rien; que, Dieu mercy et la Reyne, ils a voient moyen de payer leur pension sans grever aucunement leur fret. Ils persistent toute fois en leur négative; et quoyque Monsieur de Sicoine, gouverneur de la ville, fort zélé catholique , s'en entremeslast de bonne affection , si ne pùt-il rien obtenir d'eux. A celte cause, Monsieur Robbin 2, le fils, autrement de Coloigne , associé avec Monsieur de Biancourt pour le voyage , se délibéra d'aller en Cour et déclarer à la Reyne cet accrochement; ce qu'il fit. La Reyne sur cela donna lettres addressantes à Monsieur de Sicoigne, à ce qu'il eust à déclarer la volonté du Roy à présent régnant , être telle, et avoir pareille-
1 Charles de Biencourt, écuyer, sieur de Sain t-Just et fils de M. de Poulrincourt. Il était alors âgé de dix-neuf ou vingt ans. [Le se ar bol et Champ la in.)
* Thomas Robin, écuyer, sieur de Cologne, demeurant en la ville de Paris. [Lescarbot.)
ment esté telle celle du feu Roy d'éternelle mémoire , que lesdicts Iesuites allent en Canada ; et par ainsy entendissent les contrariants sur ce fait, qu'ils se trouveroient en opposition contre le bon plaisir de leur Prince. Les lettres estoient fort affectueuses; et plût à Monsieur de Sicoigne de mandera soy tout le consistoire, et leur en faire lecture. Si est-ce que pour tout cela, les marchants sus mentionnés ne voulurent en rien démordre; seulement fut accordé que, laissant à part la question des Iesuites, on chargeroit promptement le vaisseau , de peur que cet embarras et dispute n'apportastdu retardement au secours qui promptement debvoit estre donné à Monsieur de Potrincourt.
Lors je pensois bien quasi toutes nos attentes estre mises au rouét , et ne sçavois quelle clef nous en pourroit assez desgager. Mais Monsieur de Coloigne ne désespéra point; ains, se montrant de sa grâce toujours plus ardent à poursuivre pour nous , fit entendre en Cour, par un second voyage qu'il fit, y avoir bien moyen de débouter les susdits marchants, sçavoir est, en leur payant leur marchandise, et ainsi les dédommageant. Madame de la Guercheville , dame de grande vertu , recognoissant cet expédient, et jugeant n'estre convenable à la piété de la cour que pour si peu un œuvre de Dieu fust arresté, et satan en eust ainsi le
dessus, se délibéra défaire un queste pour mettre ensemble la somme de deniers requise , et le fist avec telle diligence et si heureusement , par la pieuse libéralité de plusieurs des Seigneurs et Dames de la cour, qu'elle assembla bientost quatre mil livres, et les envoya à Dieppe. Ainsy lesdits marchants furent exclus de tout le droict qu'ils eussent pu avoir sur le vaisseau , sans rien perdre , et nous y fusmes introduits.
Cet affaire et plusieurs autres qui survinrent dans l'aprest de nostre voyage , furent cause que ne pusmes partir de Dieppe avant le 26 janvier 161 I. Monsieur de Biancourt, jeune seigneur fort accomply et expert en la maryne, estoit nostre conducteur, et chef du vaisseau. INous estions 36 personnes dans un navire appelé la Grâce de Dieu, d'environ soixante tonneaux. Nous n'eusmes que deux jours de bon vent; au troisiesme, nous nous vismes subitement, par un vent et marées contraires, emportés jusques à cent ou deux cents pas des esquillons de l'islê d'Wytht, en Angleterre ; et bien nous en print que nous y rencontrasmes bon ancrage ; sans cela resoluement c'estoit faict de nous.
Eschappés de là , nous relaschasmes à Hyrmice et depuis à Niéport ; en quoy nous consumasmes 18 jours. Le 16 de février , premier jour de cares-
me, un bon norouest s'elevant , nous donna moyen de partir , et nous accompagna jusqties hors de la Manche. Ors ont accoustumé les mariniers, venant à Port-Royal , de ne point prendre la droite route des isles Ouessants jusqu'au Cap de Sable, ce qui abregeroit beaucoup le chemin; car en cette façon, de Dieppe à Port-Royal , n'y auroit qu'environ mil lieues; ains leurcoustume est de descendre vers le Sud jusqu'aux Açores, et de là tirer au grand banc, pour du grand banc, selon que les vents se présentent , viser au Cap de Sable, ou bien à Campseaux, ou bien autre part. Ils m'ont dict que pour trois raisons ils descendent ainsi aux Açores : la première pour esviter la mer du nort , qui est fort haute , disent-ils; la seconde, pour s'ayder des vents du sud, qui volontiers reignent le plus ; la troisiesme, pour assurer leur estime : autrement il est difficile qu'ils se recognoissent et dressent leur voyage sans erreur. Mais nulle de ces causes a eu effet quant à nous, qui neantmoins avons suivy cette coustume : non la première, parce que nous avons expérimenté tant de tempestes et la mer si rude, que je ne pense pas y avoir beaucoup de gain , nort ou sud, sud ou nort; non la seconde , parce que souvent, quand nous voulions le Sud, le Nort souffloit, et à retours; non enfin la troisiesme, d'autant que nous ne pusmes point voir ces Açores, quoyque nous fussions
descendus jusqu'à 39 degrés et demy. Ainsi toute l'estime de nos conducteurs s'embrouilla , et nous n'estions pas encore aux Açores du grand banc , quand quelques-uns opinoient que nous l'eussions desjà passé
Le grand banc aux moliies n'est pas, comme j'estimois en France, quelque banc de sablon ou terre qui apparoisse hors de la mer, ains est une grande lisière de terre soubs l'eau à 35, 40 et 45 brasses , large en quelques endroits de 25 lieues. On l'appelle banc, parce que c'est là premièrement où venant des abismes de l'océan , l'on trouve terre avec la sonde. Or, sur le bord de ce grand banc, les vagues sont d'ordinaire fort furieuses trois ou quatre lieues durant, et ces trois ou quatre lieues on appelle les Açores.
Nous estions environ ces Açores le mardy de Pasques, quand nous voicy en prouë notre ennemy conjuré, l'Ouest, avec telle furie et opiniastreté , que peu s'en fallut que nous ne périssions. De huict jours entiers, il ne nous donna relasche, adjoustant à sa malice le froid et souvent la pluie ou la neige.
Naviger en ce traject de la Nouvelle-France , si dangereux et si aspre , principalement en petits vaisseaux et mal munitionnez, est un sommaire de toutes les misères de la vie Nous n'avions repos ni
jour ni nuiet. Si nous pensions prendre nostre réfection , nostre plat subitement eschappoit contre la tète de quelqu'un ; un autre tomboit sur nous , et nous contre quelque coffre, et tourneboulions avec d'autres pareillement renversez; nostre tasse se versoit sur nostre lict. et le bidon dans nostre seins, ou bien un coup de mer mandoit nostre plat.
Monsieur de Biancourt m'honoroitde tant, que je couchois dans sa chambre. Une belle nuict ainsy qu'estant au lict nous pensions prendre quelque repos, voicy qu'un gentil et hardy coup de mer qui faussa les fermetures de lafenestre, la rompt et nous vient couvrir bien hautement ; autant en eusmes nous une autre fois de jour. En outre , le froid estoit si violent , et l'a esté plus de six semaines durant , qu'à peine nous sentions nous d'engourdissement et de gel. Le bon Père Masse a pati beaucoup. Il a demeuré quelques quarante jours malade sans manger que bien peu, et quasi sans bouger du lict; encore vouloit-il jeusner avec tout cela. Après Pasque , il meliora tousjours, Dieu mercy de plus en plus. Pour moy, j'estois gaillard, quand mesme plusieurs des matelots serendoient, et la Dieu grâce, je n'ay jamais tenu le lict pour mal que j'eusse.
Eschappés des tourmentes, nous entrasmes dans les glaces sur les Açores du banc , degrez du nort 46. Aucunes des glaces sembloient des isles , autres
des petits bourgs , autres des grandes églises ou dômes bien haults , ou superbes chasteaux : toutes flottoient. Pour les esviter, nous prismes au sud ; mais ce fut tomber, comme l'on dict, de Charybdis en Sylla , car de ces baults rochers , nous tombasmes en un pavé de basse glace , la mer en estant toute couverte autant que la vue pouvoit porter. Nous ne savions en passer ; et n'eust esté la hardiesse de M. de Biancourt, nos mariniers demeuroient sans expédient ; mais il fit passer outre, non obstantle murmure de plusieurs, par où la glace estoit plus rare, et Dieu, par sa bonté, nous assista.
Le 5 de may, nous descendismes à Campceau , et eusmes le moyen d'y célébrer la sainte messe après tant de temps, et nous sustenter de ce pain qui nourit sans deffaut , et console sans fin. Depuis , nous costoyames terre jusqu'à Port-Royal , et y sommes arrivés à bons et heureux auspices le saint jour de Pencoste de bon matin, scavoir est le 22 de may *, jour auquel le soleil entre dans leslumeaux. JNostre voyage avoit duré quatre mois.
Il n'est possible d'exprimer l'ayse que reçurent de nostre arrivée Monsieur de Potrincourt et les siens, lesquels, durant tout cet hyver, se trouvèrent
1 Champlain et Charlevoix, qui l'a copié, mettent à tort le 12 de juin.
en de très-grandes nécessités , comme je vous vais déclarer.
Monsieur de Potrincourt avoit accompagné son fils revenant en France sur la fin de juillet 1610, et y estoit venu jusques au port Saint Iean *, autrement dict Chachippé, distant du Port-Royal 70 lieues est et sud. Revenant et ayant redoublé le Cap de Sable, se trouvant en la baye courante, accablé de fatigues, il fut contraint décéder le gouvernail pour un peu dormir , donnant mandement à celuy qui succedoit de suivre toujours terre , jusqu'au plus profond de la Baye. Ce successeur, ne scay pourquoy, ne suyvit pas le commandement, ains peu de temps après changea, et abandonna terre.
Le sauvage Membertou, qui suyvoit dans sa chaloupe, fut estonné de cette route; néanmoins, n'en sçachant pas la cause, n'en imita pas l'exemple, et si n'en dit rien. Aussi arriva-t-il bientost à Port- Royal, là où M. de Potrincour erra par six semaines en danger de se perdre; carie bon seigneur, s'estant esveillé, fut bien esbahy de se veoir en pleine mer, à perte de terre, dans une chaloupe. Il avait beau regarder son cadran, car ne sçachant
1 Lescarbot dit : « Son père le conduisit jusque au port de la Hève, à cent lieues loin, ou environ du Port-Royal. » Ce qui donnerait à entendre que Chachippé, Port Saint-Jean et la Hève sont une même chose.
quelle route son gentil gouverneur avoit tenue , il ne pouvoit deviner ni où il estoit , ni où il convenoit addresser. Un autre mal, sa chaloupe ne pouvoit aller à la boline1 , ayant esté, ne scay comment, brisée par les flancs. Ainsi, voulust-il ou non , il estoit nécessité à prendre toujours vent derrière.
Un tiers inconvénient et grief : ils n'avoient de vivres. Néantmoins , c'est un homme qui ne se rend pas facilement, et bonheur l'accompagne. Donc, en celte perplexité de route, il se détermina heureusement de prendre au nord , et Dieu lui envoya ce qu'il souhaitoit, un favorable Sud. Contre le mal de la faim, sa prudence luy servit ; car il avoit chassé et gardé certain nombre de cormorans 2. Mais quel moyen de les rôtir en une chaloupe, pour les manger et garder? De bonne fortune, il se trouva avoir quelque planche, sur laquelle il dressa un foyer , et ainsi rôtit son gibier , à l'ayde duquel il arriva à Pentegouét, anciennement la Norembegue, et de là aux Etechemins, puis à l'embouscheure du Port-Royal, où, par desastre, il pensa faire naufrage.
Il faisoit obscur quand il se trouva en cette entrée, et ses gens commencèrent à lui contredire,
1 Aller à la bouline, c'est-à-dire tenir le plus près du vent. * Le cormoran est un oiseau de mer, qui a le cou fort long, les pattes très-hautes, et qui vit de poisson.
niant assurément que ce fust l'embouscheure du Port-Royal. Luy ouït volontiers les opinions de ses gens, et malheur qu'encore les suyvit-il, et aynsi prenant en bas de la Baye Françoise , il s'en alla roder bien loing à lamercy des vents et des marées. Cependant ses gens estoient bien en peine au Port- Royal, et jà quasi tenoient-ils pour tout assuré qu'il fust péri ; à cela aydoit le sauvage Membertou, qui affirmoit luy avoir veu prendre vers la mer à perte de vue ; d'où l'on inferoit, comme l'on croit autant facilement ce que l'on craint comme ce que l'on ayme, que puisque tels ou tels vents avoient régné, il estoit impossible qu'avec une chaloupe, il eust peu eschapper. Et jà traitoit-on du retour en France. Or bien esbahis, et ensemble bien joyeux furent-ils, quand ils virent leur Thésée , revenu de l'autre monde ; ce fut six semaines après son départ , au même temps que M. de Biancourt arrivoit en France, le retour duquel estoit attendu à Port-Royal pour tout Novembre de la même année 1610. Mais on fut bien estonné, quand non seulement on ne le vit pas à Noël, mais aussi on perdit espérance, à cause de l'hiver, de le revoir avant la fin d'apvril ensuivant.
Cette fut raison pour quoy on se retrancha de vivres; mais ce retranchement profitait peu, d'autant que le Sieur de Potrincourt ne rabattoit rien
de ses libéralités vers les Sauvages , craingnant les aliéner de la foy chrestienne. C'est un seigneur vrayment libéral et magnanime , mesprisant toute recompense des biens qu'il leur fait; de manière que les Sauvages , quand par fois on leur demande pourquoy ils ne lui redonnent quelque chose pour tant de biens qu'il leur faict, ont de coustumes de respondre malitieusement : Endries ninan metaij Sagamo : c'est-à-dire, Monsieur ne se soucie point de nos peaux de castor. Néantmoins ils envoyoient par fois quelques pièces d'orignac, qui aydoyent à toujours gagner le temps. Or, bon moyen pour espargner, voicy que, l'hyver venu, leur moulin se glace, et n'y avoit moyen de faire farine. Bon pour eux , qu'ils trouvèrent provision de pois et febves ; cette fut leur manne et ambroisie sept semaines durant.
Là estoit venu Apvril, mais non pas le navire, et lors le moulin eut beau se glacer, car aussi bien n'y avoit-il rien pour la tremye. Que fera-on? la faim est un meschant mal. On se met à pescher sur eau, et fouiller soubs terre : sur eau, on eut des esplans et du harang; soubs terre , on trouva de fort bonnes racines, qu'on appelle chique li , et abondent fort en de certains endroits.
Ainsi contentoit-on aucunement cet importun créditeur; je dis aucunement parce que, le pain leur
manquant, toute autre chose leur estoit peu , etjà faisoit-on estât que , si le navire ne venoit pour tout le mois de may, que l'on se mettroit par la coste en recherche de quelques navires , pour repasser au doux pays de froment et vignoble. C'estoyent les gens de Monsieur de Potrincourt qui parloient ainsi; car pour luy, il avoit le courage, et si sçavoit bien les moyens de faire attendre jusques à la saint Iean.
Jl n'en fut pas de besoing, Dieu mercy, car comme dict est , nous arrivasmes le 22 de may. Or si , à cette venue , l'allégresse de Monsieur de Potrincourt et de ceux de l'habitation fut grande, ceux là le pourront conjecturer, qui sçavent ce que c'est de la faim, du desespoir, de la crainte, de patir, d'estre père, et veoir ses entreprises et travaux à volleau.
Nous pleurasmes tous au rencontre, et nous estimions quasi songer; puis, quand nous fusmes un peu revenus et entrez en propos, cette question fut mise en avant, sçavoir : mon (de vrai) qui estoit le plus ayse des deux, ou M. de Potrincourt et les siens, ou M. de Biancourt et nous. De vray, nous avions bien tous le cœur bien eslargy, et Dieu , par sa miséricorde, donna signe d'y prendre plaisir; car, après la messe et le disner, comme ce ne fusse qu'allée et venue du navire à l'habitation et de l'habitation au
navire, chacun voulant caresser, et estre caressé de ses amis, comme après l'hyver on se resjouït du beau temps , et après le siège , de la liberté , il arriva que deux de l'habitation prindrent un canot des sauvages pour aller au navire. Ces canots sont tellement faits que, si on ne s'y tient pas bien juste et à plomb , aussitost on vire ; arriva donc que , voulant retourner dans le mesme canot du navire à l'habitation ne sçay comment ne charrièrent pas droict, et eux dans l'eau.
Le bonheur porta que pour lors je me promenois avec M. de Potrincourt à la rive. Nous voyons l'accident, et, à nostre pouvoir faisions signe avec nos chapeaux à ceux du navire , de courir au secours; car de crier, rien n'eust proffité , tant le navire estoit esloigné , et le vent faisoit du bruit. Personne n'y prenoit garde du commencement; de manière que nostre recours fut à l'oraison , et de nous mettre à genou , n'y voyant autre remède; et Dieu eut pitié de nous. L'un des deux se saisit du canot renversé, et se jette dessus; l'autre , à la parfin, fut secouru d'une chaloupe, et tous deux ainsi retirez et sauvez nous comblèrent de liesse, voyant comme la bonté divine , par sa toute paternelle douceur, n'avoit point voulu permettre que le malin esprit nous enviast et funestast un si bon jour. A elle soit gloire atout jamay s. Ainsysoit-il.
Or maintenant il est temps qu'arrivés par la grâce de Dieu en santé nous jettions les yeux sur le pays, et y considérions un peu Testât de la chrestienté que nous y trouvons. Tout son fondement consiste après Dieu en cette petite habitation d'une famille d'environ vingt personnes. Messire Iessé Flesche , vulgairement dict le Patriarche , en a eu la charge, et, dans un an qu'il y a demeuré, a baptizé quelque cent ou tant des Sauvages. Le mal a esté qu'il ne les a pu instruire comme il eust bien désiré, faute de sçavoir la langue, et avoir de quoy les entretenir; car celui qui leur nourrit l'âme faut quand et quand qu'il se délibère de sustenter leur corps. Ce bon personnage nous a fait beaucoup d'amitié , et a remercié Dieu de nostre venue ; car il avoit jà de longtemps résolu de repasser en France à la première commodité ; ce qu'il est bien ayse de faire maintenant , sans le regret d'abandonner une vigne qu'il auroit plantée.
On n'a pu jusques à maintenant traduire au langage du pays la croyance commune ou symbole , l'oraison de nostre Seigneur , les commandemens de Dieu , les Sacremens et autres chefs totalement nécessaires à faire un chrestien.
Estant dernièrement au port Saint-Iean, je fus adverty qu'entre les autres Sauvages , il y en avoit cinq jà chrestiens. le prends de là occasion de leur
donner des images, et planter une croix devant leur cabane, chantant un Salve Piegina. le leur fis faire le signe de la croix; mais je me trou vois bien esbahy , car autant quasi y entendoient les non-baptizés,que les chrestiens. le demandois à un chacun son nom debaptesme; quelques-uns ne le sçavoient pas, et ceux-là s'appeloient Patriarches; et la cause est parce que c'est le Patriarche qui leur impose le nom; car ils concluent ainsy, il faut qu'ils s'appellent Patriarches , quand ils ont oublié leur vray nom.
Il y eut aussi pour rire , car lorsque je leur demandois s'ils estoient chrestiens , ils ne m'entendoient pas; quand je leur demandois s'ils estoient baptizés, ils me respondoient : Hetaion e rider quir Vortmandia Patriarche; c'est à-dire : « Oui, le Patriarche nous a fait semblables aux Normans » Or, appellent-ils Normans tous les Françoys hormis les Malouins, qu'ils appellent Samaricois , et les Basques qu'ils disent Bascua.
Le sagamo , c'est-à-dire le seigneur du port Saint- Iean , est un appelé Cacagous , fin et matois s'il n'y en a point en la coste ; c'est tout ce qu'il a rapporté de France (car il a esté en France) , et me disoit qu'il avoit esté baptizé àBajonne, me racontant cela comme qui raconteroit d'avoir esté par amitié conduit à un bal. Sur quoy, voyant le mal , et
voulant esprouver si je luy esmouverois point la conscience , je luy demandois combien il avoit de femmes. Il me respondit qu'il en avoit huict; et de fait , il m'en compta sept , qu'il avoit là présentes , me les désignant avec autant de gloire, tant s'en faut qu'avec honte, comme si je luy eusse demandé combien il avoit de fils légitimes.
Un autre, qui cherchoit plusieurs femmes, comme je luy dissuadasse , luy alléguant qu'il estoit chrestien , me paya de cette response : Beroure quiro Nortmandia : c'est à- dire Cela est bon pour vous autres, Normans. Aussi ne voit-on gueres de changement en eux après le baptesme La mesme sauvagine et les mesmes mœurs demeurent, ou peu s'enfaut, mesmes coustumes, cérémonies, us, façons et.vices , au moins à ce qu'on en peut scavoir, sans point observer aucune distinction de temps, jours, offices, exercices, prières, debvoirs , vertus ou remèdes spirituels.
Membertou, comme celuy qui hante le plusM. de Potrincourt dés long temps , est aussi le plus zélé , et montre le plus de foy ; mais encore il se plaint de ne nous pas assez entendre , etdesireroit d'estre prescheur , dit-il , s'il estoit bien instruict. Ce fut luy qui me fit l'autre jour une plaisante repartie ; car, comme je luy enseignois son Pater , selon la traduction que m'en a fait M. de Biancourt , sur ce
que je lui faisois dire : Nui eu caraco nae iquem esmoi ciscou ; c'est-à-dire, donne-nous aujourd'huy nostre pain qnotidien. « Mais, dit-il , si je ne luy demandois que du pain , je demeurerois sans orignac ou poisson. »
Le bon vieillard nous contoit avec grande affection comme Dieu l'assiste depuis qu'il est chrestien, et nous disoit que ce printemps, luy arriva de patir grande faim luy et les siens; que sur ce il luy souvint qu'il estoit chrestien , et par ce il pria Dieu. Après sa prière , allant veoir à la rivière , il trouva des esplans à suffisance. Et puisque je suis sur ce vieux sagamo , prémices de cette gentilité , je vous diray encore ce qui luy est arrivé cet hyver
Il a esté malade , et ce qui est plus, jugé à mort par les aoutmoins ou sorciers du pays. Or est la coustume que dès aussitost que les Aoutmoins ont sentencié la maladie ou plaie estre mortelle , dès lors le patient ne mange plus ; aussy ne luy donne-t-on rien. Ains , prenant sa belle robe , il entonne luymesme le chant de sa mort ; après lequel cantique , s'il tarde trop à mourir , on luy jette force seaux d'eau dessus , pour l'advancer , et quelquefois l'enter re-t-on à demy vif. Or les enfants de Membertou , quoy que chrestien, se preparoient à user de ce beau devoir de pieté envers leur père; jà ils ne luy donnoient plus à manger, et luy ayant prins sa
belle robe de loutre, avoit, comme un cygne, chanté et conclu sa Naenie ou chant funerail. Une chose l'affligeoit encore, c'est qu'il ne sçavoit pas comment il debvoit bien mourir en chrestien , et qu'il ne disoit point adieu à M. de Potrincourt. Ces choses entendues, M. de Potrincourt vint à luy , luy remonstre et l'asseure qu'en despit de tous les Aoutmoins et Pilotois , il vivroit et recouvreroit santé, s'il vouloit manger; ce qu'il estoit tenu de faire , estant chrestien. Le bon homme crut , et fut sauvé; aujourd'hui* il raconte cecy avec grand contentement, et remémore bien à propos comme Dieu a misericordieusement en cela fait entendre la malice et mensonge de leurs aoutmoins.
Je raconteray icy un autre faict du mesme Sieur de Potrincourt, et qui a beaucoup proffité à toute cette gentilité. Un sauvage chrestien estoit mort, et (marque de sa constance) il avoit mandé icy à l'habitation , pendant sa maladie , qu'il se recommandoitaux prières. Après sa mort, les autres Sauvages se preparoient delenterrer à leur mode : leur mode est qu'ils prennent tout ce qui appartient au defunct, peaux, arcs , utensiles, cabannes, etc. bruslent tout cela , hurlants , bravants avec certains clameurs , sorceleries et invocations du malin esprit. M. de Potrincourt délibéra de vertueusement résister à ces cérémonies. Il met donc en armes toutes ses gens, et
s'en va aux Sauvages en main forte, obtient par ce moyen ce qu'il demandoit , scavoir est que le corps fust donné à M. le Patriarche, et ainsi l'enterrement fut faict à la chrestienne. Cet acte, d'autant qu'il n'a pu estre contrarié par les Sauvages , a esté loué par eux, et l'est encores.
La chappelle qu'on a eue jusque à maintenant, est fort petite, pirement accomodée, et en toutes façons incommode à tous exercices de religion. Pour remède, M. de Potrincourt nous a donné tout un quartier de son habitation, si nous pouvons le couvrir et accomoder. Seulement j'adjousteray encore un mot, que plusieurs seront bien ayses et édifiés d'ouïr.
Après mon arrivée icy à Port-Royal, j'ay esté avec M. de Potrincourt jusque aux Etechemins. Là, Dieu voulut que je rencontrasse le jeune du Pont de Sainct Malo, lequel ne sçays comment effarouché1, avoit passé toute l'année avec les Sauvages, vivant de mesme qu'eux. C'est un jeune homme d'une grande force d'esprit et de corps, n'y ayant sauvage qui courre , agisse ou pâtisse ou parle mieux que luy. Il estoit en grandes appréhensions de M. de
4 « L'année prochainement passée, il avoit été fait prisonnier par le Sieur de Potrincourt, d'où s'eslant esvadé subtilement, il avoit esté contraint courrir les bois en grande misère. » (Relation imprimée.)
Potrincourt; mais Dieu me donna tant de croyance envers luy, que sur ma parole il vint avec moy dans nostre navire, et, après quelques submissions et debvoir rendu par luy, la paix fut faite au grand contentement de tous. Au départir, comme lescanonades bruyèrent, il me pria de luy assigner heure pour sa confession. Au lendemain matin, luy mesme prévint l'heure , tant il estoit en ferveur, et se confessa en l'orée de la mer , en la présence de tous les Sauvages , qui s'émerveilloient d'ainsy le voir à genoux devant moy si long temps. Depuis, il communia avec grand exemple, et puis dire que les larmes m'en vinrent aux yeux, et ne fus pas seul. Le diable fut confus de cet acte : aussy pensa-il subitement tout troubler l'aprés disnée suivante ; mais Dieu mercy , par l'équité et bonté de M. de Potrincourt, le tout a esté remis en son entier.
Voilà, mon Révérend Père, le discours de nostre voyage et des choses survenues tant en yceluy que devant celuy, et depuis nostre arrivée à cette habitation. Reste maintenant à vous dire que la conversion de ce pays à l'Evangile, et de ce peuple à la civilité, n'est pas petite , ni sans beaucoup de difficultez ; car en premier lieu, si nous considérons le pays, ce n'est qu'une forest, sans autre commodité pour la vie que celles qu'on apportera de France , et avec le temps on pourroit retirer du terroir, après qu'on
l'aura cultivé. La nation est sauvage , vagabonde , mal habituée, rare et d'assez peu de gens. Elle est, dis-je, sauvage, courant les bois, sans lettres, sans police, sans bonnes mœurs; elle est vagabonde, sans aucun arrest, ni des maisons ni de parenté, ni des possessions ni de patrie ; elle est mal habituée, gens extrêmement paresseux, gourmans, irreligieux, traîtres, cruels en vengeance, et adonnés à toute luxure, hommes et femmes, les hommes ayant plusieurs femmes et les abandonnant à autruy, et les femmes ne leur servant que d'esclaves qu'ils battent et assomment de coups, sans qu'elles osent se plaindre; et après avoir esté demy meurtries, s'il plaist au meurtrier, il faut qu'elles rient et luy fassent caresses.
Avec tous ces maux, ils sont extrêmement glorieux : ils s'estiment plus vaillans, que nous, meilleurs que nous, plus ingénieux que nous, et, chose difficile à croire, plus riches que nous. Ils s'estiment , dis-je, plus vaillants que nous , se vantant qu'ils ont tué des Basques et Malouins , et fait beaucoup de mal aux navires, sans que jamays on en ait tiré vengeance, voulant dire que ce a esté faute de coeur. Ils s'estiment meilleurs : « Car, disent-ils, vous ne cessez de vous entrebattre et quereller l'un l'autre ; nous vivons en paix. Vous estes envieux les uns des autres, et détractez les uns des autres ordi-
nairement; vous estes larrons et trompeurs; vous estes convoiteux , sans libéralité et miséricorde : quant à nous, si nous avons un morceau de pain, nous le partissons entre nous. »
Telles et semblables choses disent-ils communément, voyant les susdictes imperfections en quelques-uns de nos gens; et, se flattent de ce que quelques-uns d'entre eux ne les ont si éminentes, ne considérant (pas) qu'ils ont tous des vices beaucoup plus énormes, et que la meilleure part des nostres n'ont pas mesme les vices susdicts, concluent universellement qu'ils vallent mieux que tous les chrestiens. C'est l'amour propre qui les aveugle, et le malin esprit qui les séduit, ne plus ne moins que vous voyez en nostre France les desvoyés de la foy s'estimer et se vanter estre meilleurs que les catholiques, d'autant qu'en quelquesuns ils voyent beaucoup de vices , ne regardants ni les vertus des autres catholiques , ni leurs vices beaucoup plus grands; ne voulant, comme Cy dopes, avoir qu'un seul œil, et celuy fiché sur aucuns vices de quelques catholiques , et jamays sur les vertus des autres, ni sur eux, sinon pour se tromper.
Ils s'estiment aussi plus ingénieux, d'autant qu'ils nous voyent admirer aucunes de leurs manufactures, comme œuvres de personnes si rudes et grossières,
et admirent pea ce que nous leur monstrons, quoy que beaucoup plus digne d'estre admiré, faute d'esprit. De là vient qu'ils s'estiment beaucoup plus riches que nous , quoy qu'ils soyent extrêmement pauvres et souffreteux.
Cacagous, duquel j'ai cy-devant parlé , a bonne grâce, quand il a un peu haussé le ton; car pour monstrer sa bonne affection envers les Françoys , il se vante de vouloir aller veoir le Roy, et luy porter un présent de cent castors, et fait estât, ce faisant, de le faire le plus riche de tous ses prédécesseurs. La cause aussy de ce jugement leur vient de l'extrême et bruslante convoitise de leurs castors qu'ils voyent régner en quelques-uns des nostres.
Non moins plaisant est le discours d'un certain Sagamo , qui ayant ouy raconter de M. de Potrincourt , que le Roy estoit jeune et à marier : « Peutestre, dit-il, luy pourray-je donner ma fille pour femme; mais, selon les us et coustumes du pays, il faudroit que le Roy lui fist de grands presens : sçavoir, quatre ou cinq barriques de pain , trois de pois ou de febves , un de petun , quatre ou cinq chapots de cent sols pièce, avec quelques arcs, flesches, harpons, et semblables denrées. »
Voylàles marques de l'esprit de cette nation, qui est fort peu peuplée, principalement les Soriquois et Etechemins qui avoysinent la mer, combien que L. 3
Membertou assure qu'en sa jeunesse il a veu chimonutz, c'est-à-dire des Sauvages aussi dru semés que les cheveux de la teste. On tient qu'ils sont ainsi diminués depuis que les François ont commencé à y hanter : car, depuis ce temps-là, ils ne fonttout l'esté que manger; d'où vienl que, prenant une tout autre habitude, et amassant des humeurs, l'automne et l'hyverils payent leurs intempéries par pleurésies, esquinances, flux de sang, qui les font mourir. Seulement cette année, soixante en sont morts au Cap de la Hève , qui est la plus grande partie de ce qu'ils y estoient; et neantmoins personne du petit peuple de M. de Potrincourt n'a esté seulement malade , nonobstant toute l'indigeuce qu'ils ont paty ; ce qui a faict appréhender les Sauvages que Dieu nous deffend et protège comme son peuple particulier et bien-aymé.
Ce que je dis de cette rareté d'habitants de cette contrée, se doict entendre de ceux qui paroissent en la coste de la mer; car, dans les terres, principalement des Etechemins, il y a force peuple, à ce qu'on dit. Toutes ces choses conjoinctes avec la difficulté du langage, le temps qu'il y faudra consommer, les despends qu'il y faudra faire, les grandes incommoditez et labeurs et disettes qu'il faudra endurer, déclarent assez la grandeur de cette entreprise , et les difficultés qui la pourront traverser. Toutes
fois plusieurs choses m'encouragent à la poursuite d'icelle.
Premièrement l'espérance que j'ay en la bonté et providence de Dieu. Esaïe nous assure que le royaume de nostre Rédempteur doict estre recognu par toute la terre , et qu'il ne doict avoir ni antres de dragons, ni cavernes de basilisques, ni rochers inaccessibles , ni abysmes tant profonds que son humanité n'adoucisse, son salut ne guérisse, son abondance ne fertilise , son humilité ne surhausse, et enfin que sa croix ne triomphe victorieusement. Et pour quoy n'esperay-je que le temps est venu auquel cette prophétie doict estre accomplie en ces quartiers? Que si cela est, qu'y a-t-il de tant difficile que nostre Dieu ne puisse faciliter?
En second lieu , je mets la considération du Roy nostre Sire. C'est un Roy qui nous promet rien de moindre que le feu Roy son père Fincomparable Henri le Grand. Cet œuvre a commencé avec son reigne , et peut on dire que depuis cent années la France s'est approprié ce pays , ou en a si véritablement pris possession , ny tant faict, que depuis son reigne , que Dieu remplisse de toutes bénédictions. Il ne voudra permettre que son nom et ses armes paroissent en ces régions avec le paganisme, son authorité avec la barbarie, sa renommée avec la sauvagine , son pouvoir avec l'indigence ,
sa foy avec manquement , ses subjects sans ayde ni secours. Sa mère aussy , une autre Reyne Blanche , visant à la gloire de Dieu , contemplera ces déserts et nouveliers siens , où , au commencement de sa Régence , le coutre de l'Evangile a par son moyen ouvert quelque espérance de moisson , et se souviendra de ce que le feu Roy, grand de sagesse aussi bien que de valeur, prononça au Sieur de Potrincourt venant en ce pays : « Allez , dit-il , je trace l'édifice; mon fils le bastira. » Ce que nous supplions vostre Révérence de luy représenter, et ensemble le bon œuvre que leurs Majestés peuvent faire en ces quartiers , si c'estoit leur bon playsir de fonder et donner quelque honneste revenu à cette résidence , de laquelle se pourroit s'epandre par toute cette contrée ceux qui y seroyent eslevés et entretenus.
Voylà le second fondement de nostre espérance, auquel j'adjousteray la pieté et largesse que nous avons expérimenté sur nostre départ ès-seigneurs et dames de cette tres-noble et tres-chrestienne cour, me promettant qu'ils ne voudront manquer de favoriser de leurs moyens cette entreprise, pour ne perdre ce que desjà ils y ont employé , ce qui leur sert d'ares de gloire et de félicité immortelle devant Dieu.
M. de Potrincourt, Seigneur doux et équitable,
vaillant , amé et expérimenté en ces quartiers , et M. de Biancourt son fils , imitateur des vertus et belles qualitez de son père , tous deux zélés au service de Dieu , qui nous honorent et chérissent plus que nous ne méritons, nous donnent aussi grand courage de nous employer en ceste ouvrage de tout nostre pouvoir.
Finalement , l'assiete et condition de ce lieu , qui promet beaucoup pour l'usage de la vie humaine , s'il est cultivé, et sa beauté, qui me fait esmerveiller de ce qu'il a esté si peu recherché jusques à maintenant , où est ce port où nous sommes , fort propre pour d'icy nous estendre aux Armouchiquois , Iroquois et Montagnes , nos voisins , qui sont grands peuples, et labourent les terres comme nous; ce lieu, dis-je, nous fait espérer quelque chose à l'advenir. Que si nos Souriquois sont peu , ils se peuvent peupler ; s'ils sont sauvages , c'est pour les domestiquer et civiliser qu'on vient icy ; s'ils sont rudes, nous ne devons point estre pour cela paresseux; s'ils ont jusqu'ici peu profité, ce n'est merveille, ce seroit rigueur d'exiger si tost fruict d'un gref , et demander sens et barbe d'un enfant.
Pour conclusion , nous espérons avec le temps les rendre susceptible de la doctrine de la foy et religion chrestienne et catholique, et après, passer
plus avant aux régions de deçà plus habitées et cultivées, comme dict est; espérance que nous appuyons sur la bonté et miséricorde de Dieu , sur le zèle et fervente charité de tous les gens de bien qui affectueusement désirent le royaume de Dieu , particulièrement sur les sainctes prières de Vostre Révérence et de nos RR. PP. et très-chers FF. auxquels très-affectueusement nous nous recommandons.
Du Port-Royal en la Nouvelle-France, cedixiesme juin mil six cents onze.
Pierre BIARD.
LETTRE DU PÈRE ENNEMOND MASSE AU R. P. CLAUDE AQUA- VIVA , GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. ( Traduite
sur V original latin.)
Port -Royal, 10 juin 1611.
Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
Si Votre Paternité a vu avec plaisir ma lettre du 13 octobre, j'en ai éprouvé bien davantage à recevoir la sienne du 7 décembre ; d'autant plus que je suis le premier de la Compagnie qui ait reçu la première lettre que Votre Paternité ait jamais envoyée au Canada. Je prends ce fait comme un heureux augure , et je l'accepte comme venant du ciel, pour m'exciter à courir avec ferveur dans la carrière , afin de mériter et de recevoir le prix de cette vocation céleste , et enfin de me sacrifier moi-même plus promptement et plus complètement pour le salut de ces peuples.
Je vous l'avoue ; fai dit alors franchement à Dieu : Me voici : Si vous choisissez ce quily a de faible et de méprisable dans ce monde , pour ren-
verser et détruire ce qui est fort , vous trouverez tout cela dans Ennemond. Me voici : envoyez-moi , et rendez ma langue et ma parole intelligible , afin que je ne sois pas barbare pour ceux qui m entendront.
Vos prières, j'en ai la confiance, ne seront pas sans succès, comme semble le présager notre arrivée ici, le très-saint jour de la Pentecôte. Nous sommes faibles en Jésus-Christ , mais , je l'espère, nous vivrons avec lui par la force de Dieu. Que Votre Paternité, je l'en conjure , obtienne par ses saintes prières et ses saints sacrifices , que le Seigneur accomplisse toutes ces choses en nous.
Le fils indigne en Jésus-Christ de la Compagnie de Jésus.
Ennemond MASSE.
Port-Royal, dans la Nouvelle-France, le 1 0 juinl 61 1 .
LETTRE DU P. PIERRE BIARD , AU T.-R. P. CLAUDE AQUA- VIVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. (Traduite
sur l'original latin.)
Port-Royal, 11 juin 1611.
Mon Très-Révérend Père ?
Pax Christi.
Après quatre mois d'une navigation vraiment très-pénible et très-périlleuse , nous sommes enfin arrivés , grâce à la protection de Dieu et aux prières de Votre Paternité , à Port-Royal , dans cette Nouvelle-France, terme de notre voyage.
Nous avons en effet quitté Dieppe le 26 janvier de cette année 161 1 , et nous sommes arrivés cette même année le 22 mai. Je donne en français au R. P. Provincial la relation de toute notre entreprise et de l'état où nous avons trouvé les choses ici. C'est ce qui me paraissait plus urgent et plus utile , puisque j'étais dans l'impossibilité de le faire en même temps en latin. Je ne me suis pas encore arrêté huit jours à Port-Royal , et tout le temps est
absorbé par des interruptions continuelles et par les nécessités de la vie. Au reste, le P. Masse et moi, nous nous portons assez bien , grâce à Dieu : mais il nous a fallu prendre un serviteur pour les travaux matériels. Nous ne pouvions nous en passer sans un grand détriment pour l'esprit et pour le cœur.
M. de Potrincourt , qui commande ici au nom du Roi , nous aime et nous estime en proportion de sa piété.
A la première occasion nous nous empresserons, avec la grâce de Dieu , de dire quelles sont nos espérances de succès.
Le vaisseau s'est déjà éloigné. Je vais être obligé d'aller le rejoindre en canot , pour qu'il ne parte sans mes lettres.
Je conjure Votre Paternité , par les mérites de Jésus-Christ , de se souvenir de nous et de ces contrées très-solitaires , et de venir à notre secours , autant qu'elle le pourra , non-seulement par le moyen des prières très-ferventes de notre Compagnie , mais aussi par la bénédiction et les faveurs de notre Saint-Père le Pape (comme je les ai déjà demandées).
Assurément nous semons dans une grande pauvreté et dans les larmes; daigne le Seigneur nous accorder de moissonner un jour dans la joie. C'est ce qui arrivera , comme je l'espère et comme je l'ai
dit, grâce aux prières et aux bénédictions de Votre Paternité , que je sollicite humblement ,
de Votre Paternité , Le fils et serviteur indigne ,
Pierre BIARD , S. J.
A Port-Royal , dans la Nouvelle-France, ou Canada , le 11 de juin 1611.