LETTRE DU P. PIERRE BIARD AU R. P. PROVINCIAL A PARIS
(Copiée sur l'autographe conservé dans les archives du Jésus, à Rome.)
Port-Royal, 31 janvier 1612.
Mon Révérend Peue ,
PaxChristi.
S'il nous failloit entrer en compte devant Dieu et Vostre Révérence du géré et négocié par nous en ceste nouvelle acquisition du Fils de Dieu, ceste nouvelle France et Chrestienté , depuis nostre arrivée jusques à ce commencement de nouvel an , je ne doubte point certes , qu'en la sommation et calcul final , la perte ne surmontast les profits ; le despensé follement en offençant, le bien et sagement ménagé en obeyssant , et le receu des talents , grâces et tolérances divines , le mis et employé au royal et amiable service de nostre grand et autant bening Créateur. Neantmoins , d'autant que (comme je croy) nos ruines n'édifiroyent personne, et nos rentes n'establiroyent aucun , il vaudroit mieux que pour le malacquitté , nous le plorions à part ;
pour le receu , nous imitions le métayer d'iniquité loué par Nostre Seigneur en l'Evangile , sçavoir est que , faisant part à autruy des biens de nostre Maistre, nous nous en faisions des amis, et que communiquant à plusieurs ce qui est d'édification en ces premiers fondemens de Chrestienté , nous obtenions plusieurs intercesseurs envers Dieu, et fauteurs de cet œuvre. Mesme que ce faisant, nous ne defrauderons en rien la debte , ainsy que fit le Censier inique , baillant à plusieurs le bien de Nostre Maistre avec profit , et peut-estre acquitterons par ceste oeconomie une partie des redevances et de leur surcroy. Ainsy soit-il.
Aujourd'huy , 22 Ianvier , 1612, neuf mois sont passez dés notre arrivée en ceste nouvelle France. Peu après nostre arrivée , i'escrivy Testât auquel nous avons retrouvé ceste Eglise et Colonie naissante. Voicy ce qui s'en est ensuivy.
Monsieur de Potrincourt s'en allant en France le mois de Iuin dernier, laissa icy son fils Monsieur de Biencourt, ieune seigneur de grande vertu et fort recommandable , avec environ 1 8 siens domestiques, et nous deux prestres de la Compagnie. Or la tasche et travail de nous deux prestres , selon nostre vocation , a esté , et icy dans la maison et habitation en résidant , et dehors en voyageant. Commençons, comme l'on dict, de chez nous, de
la maison et habitation ; puis nous sortirons dehors. Icy donc nos exercices sont : dire messe tous les jours , la chanter solennellement les dimanches et festes , avec les Vespres , et souvent la procession ; faire prières publiques matin et soir; exhorter, consoler, donner les sacremens, ensevelir les morts; enfin faire les offices de Curé, puisque autres prestres n'y a en ces quartiers que nous. Et de vray, bon besoing seroit que fussions meilleurs ouvriers de Nostre Seigneur ; d'autant que gens de marine , tels que sont quasi nos paroissiens , sont assez d'ordinaire totalement insensibles au sentiment de leur ame , n'ayans marque de religion sinon leurs juremens et reniemens , ny cognoissance de Dieu sinon autant qu'en apporte la pratique connue de France, offusquée du libertinage et des objections et bouffonneries mesdisantes des hérétiques. D'où l'on peut aussy veoir, quelle espérance il y a de planter une belle chrestienté par tels evangelistes. La première chose que ces pauvres Sauvages apprennent , ce sont les juremens , parolles sales et injures ; et orriés souvent les Sauvagesses (lesquelles autrement sont fort craintives et pudiques) , mais vous les orriés souvent charger nos gens de grosses pourries et eshontées opprobres , en langage françois ; non qu'elles en sachent la signification , ains seulement parce qu'elles voyent qu'en telles parolles est leur
commun rire et ordinaire passetemps. Et quel moyen de remédier à cecy en des hommes qui mesprennent (malparlent) avec (d'autant) plus d'abandon qu'ils mesprisent avec audace.
A ces exercices chrestiens que nous faisons icy à l'habitation , assistent aucune fois les Sauvages , quand aucuns y en a dans le port. le dis , aucune fois, d'autant qu'ils n'y sont gueres stylés, non plus les baptisés que les payens, ne sçachant gueres davantage les uns que les autres faute d'instruction. Telle fut la cause pourquoy nous resolusmes dés nostre arrivée de ne point baptiser aucun adulte , sans que préalablement il ne fust bien catéchisé. Or catéchiser ne pouvons-nous avant que sçavoir le langage.
De vray, Monsieur de Biancourt, qui entend le sauvage le mieux de tous ceux qui sont icy, a pris d'un grand zèle, et prend chaque jour beaucoup de peine à nous servir de truchement. Mais, ne sçay comment , aussi tost qu'on vient àtraitter de Dieu, il se sent le mesme que Moyse , l'esprit estonné , le gosier tary, et la langue nouée. La cause en est d'autant que ces sauvages n'ont point de religion formée, point de magistrature ou police , point d'arts ou libéraux ou mechaniques , point de commerce ou vie civile ; et par conséquent les mots leur défaillent
des choses qu'ils n'ont jamais veues ou appréhendées.
D'avantage , comme rudes et incultes qu'ils sont, ils ont toutes leurs conceptions attachées aux sens et à la matière; rien d'abstraict, interne, spirituel ou distinct. Bon , fort , rouge , noir, grand, dur, ils le vous diront en leur patois; bonté, force, rougeur , noircissure , ils ne scavent que c'est. Et pour toutes les vertus que vous leur sauriez dire, sagesse, fidélité, justice, miséricorde, recognoissance, pieté, et autres , tout chez eux tout n'est sinon l heureux, tendre amour, bon cœur. Semblablement un loup, un renard , un esquirieu , un orignac, ils les vous nommeront , et ainsy chaque espèce de celle qu'ils ont, les quelles, hors les chiens , sont toutes sauvages; mais une beste , un animal, un corps , une substance , et ainsy les semblables universels et genres , cela est par trop docte pour eux.
Ajoutez à cecy , s'il vous plaist , la grande difficulté qu'il y a de tirer d'eux les mots mesmes qu'ils ont. Car, comme ny eux ne scavent nostre langage, ny nous le leur, sinon fort peu, touchant le commerce et vie commune, il nous faut faire mille gesticulations et chimagrées pour leur exprimer nos conceptions , et ainsy tirer d'eux quelques noms des choses qui ne se peuvent monstrer avec
le sens. Par exemple, penser, oublier, se ressouvenir, doubter : pour sçavoir ces quatre mots , il vous faudra donner beau rire à nos messieurs au moins toute une aprés-disner, en faisant le basteleur; et encore, après tout cela, vous trouverez-vous trompé et mocqué de nouveau, ayant eu, comme l'on dit, le mortier pour un niveau , et le marteau pour la truelle. Enfin nous en sommes là encore, après plusieurs enquestes et travaux , à disputer s'ils ont aucune parolle qui corresponde droictement à ce mot Credo, je croy. Estimez un peu que c'est du reste du symbole et fondemens chrestiens.
Or tout ce discours de la difficulté du langage, ne me servira pas seulement pour monstrer en quels efforts et ahan de langue nous sommes , ains aussy pour faire veoir à nos Europeans leur félicité mesme civile : car il est assuré qu'encore mesme enhanée1, cette misérable nation demeure touiours en une perpétuelle enfance de langue et de raison. le dis , de langue et de raison , parce qu'il est évident que là où la parolle, messagère et despensière de l'esprit et discours , reste totalement rude , pauvre et confuse , il est impossible que l'esprit et raison soient beaucoup polis, abondans et en ordre. Cependant ces pauvres chetifs et enfants s'estiment
1 Vieux mot employé pour signifier exténué de travaux. L. 4
plus que tous les hommes de la terre , et pour rien du monde ne voudroyent quitter leur enfance et chetiveté. Mais ce n'est pas de merveille; car, comme j'ay dict , ils sont enfans.
Ne pouvans doncques pour encores baptiser les adultes, comme nous avons dict, nous restent les enfans , à qui appartient le royaume des cieux ; ainsy nous les baptisons de la volonté des parens et soubs la caution des parrains. Et en cette façon , en avons jà baptisé quatre, Dieu mercy. Les adultes qui sont en extrême nécessité , nous les instruisons autant que Dieu nous en donne le moyen ; et la pratique nous a faict veoir, que lors Dieu supplée intérieurement le défaut de son outil externe. Ainsy, une vieille femme dangereusement malade, et une jeune fille , ont esté receues au nombre des enfans de Dieu. La vieille est encore debout ; la fille est allée à Dieu.
Je vis cette fille de 8 a 9 ans, toute transie et n'ayant plus que la peau et les os. Je la demanday à ses parens pour la baptiser. Ils me respondirent que si je la voulois , ils me la donnoyent tout à faict. Car aussy bien , elle et un chien mort , c'estoit tout un. Ainsy parloyent-ils , d'autant que c'est leur coustume d'abandonner entièrement ceux qu'ils ont une fois entièrement jugés incurables. Nous acceptasmes l'offre , affin qu'ils vissent la différence du
Christianisme et de leur impieté. Nous fismes conduire ce pauvre squelette en une cabane de l'habitation, la secourusmes et nourrismes à nostre possible , et l'ayant tolerablement instruite , la baptisasmes. Elle fut appelée Antoy nette de Pons , en mémoire et recognoissance de tant de bénéfices qu'avons receus et recevons de Madame la Marquise de Guercheville ; et laditte Dame se peut resjouir que jà son nom est au ciel , car quelques jours après son baptesme , cette ame choysie s'envola en ce lieu de gloire.
Ce luy aussy fut nostre premier né, sur lequel nous avons pu dire ce que Ioseph prononça sur le sien , que Dieu nous avoit faict oublier tous nos travaux passés et la maison de nostre Père. Mais à propos de ce que les Sauvages abandonnent leurs malades , une autre occasion de semblablement exercer la charité chrestienne envers ces délaissés , a eu son issue plus joyeuse , et profitable pour détromper ces nations. Cette occasion fut telle.
Le second fils du grand sagamo Membertou , de qui nous parlerons tantost, appelé Actodin , jà chrestien et marrie , estoit tombé en une griefve maladie. Monsieur de Potrincourt , s'en allant en France, Tavoit visité, et, comme il est bon seigneur, l'avoit invité de se faire porter en l'habitation , pour y estre medicamenté. Je m'attendois à cela, qu'on
le nous apporterait ; mais on n'en faisoit rien. Ce voyant, pour ne laisser cette ame en danger , je m'y en allay de là à quelques jours (car il estoit à 5 lieues de l'habitation)* Mais je trouvay mon malade en un bel estât. On estoit sur le poinct de faire tabagie ou convive solemnel sur son dernier adieu. Trois ou quatre vastes chaudières bouilloyent sur le feu. Il avoit sa belle robe soubs soy (car c'estoit en esté), et se preparoit à sa harangue funèbre. La harangue devoit finir en l'adieu et comploration commune de tous. L'adieu et le deuil se clost par l'occision des chiens à ce que le mourant ait des avantscoureurs en l'autre monde. L'occision des chiens est accostée de la tabagie et de ce qui suyt la tabagie, du chant et des danses. Après cela, il n'est plus loysible au malade de manger ou demander aucun secours , ains se doibt jà tenir pour un des mânes ou citoyens de l'autre vie. Je trouvay donc mon hoste en tel estât. /\
I'invectivay contre cette façon de faire , plus de geste que de langue, car pour la langue, mes interprètes ne disoyent pas la dixiesme partie de ce que je voulois. Neantmoins le vieil Membertou, père du malade , conceut assés l'affaire , et me promit qu'on s'arresteroit à tout ce que j'en dirois. le luy dis donc que pour l'adieu et deuil modéré, et encores pour la tabagie, cela se pourroit tolérer ; mais
que le carnage des chiens, et les chants et danses sur un trespassant , et beaucoup moins l'abandon nementd'iceluy , ne me playsoyent point ; que plus tost, selon qu'ils avoyent promis à Monsieur de Potrincourt, ilsl'envoyassent en l'habitation ;qu'àl'ay de de Dieu, il pourroit bien encore guérir. Ils me donnèrent parolled'ainsy faire le tout ; ce neantmoins, le languissant ne nous fut apporté que deux jours après. Il prenoit des symptômes si mortels, que souvent nous n'attendions sinon qu'il nous demeurast entre les mains. En effet un soir, sa femme et enfans l'abandonnèrent entièrement , et s'en allèrent cabaner ailleurs , pensant que c'en estoit vuidé. Si pleut-il à Dieu tromper heureusement leur desespoir; car, de là à peu de jours, il fut plein de santé, et l'est encore aujourd'hui (à Dieu en soit la gloire) ; ce que M. Hébert , Parisien et maistre en Pharmacie assés cognu , qui solicitoit ledit malade, m'a souvent asseuré estre un vray miracle. De moi, je ne scay qu'en dire , d'autant que je ne veux affirmer ny le si ny le non en ce dont je n'ay évidence. Cela scay-je, que nous mismes sur le dit languissant un os des précieuses reliques du glorieux, Sainct Laurens, archevesque de Dublin en Hibernie , que M. de la Place, digne abbé d'Eu , et Messieurs les Prieurs et Chapitre de laditte abbaye d'Eu nous donnèrent de leur grâce pour convoyer nostre voyage en ces quartiers. Nous
doncques mismes sur le malade de ces sainctes reliques , faisant vœu pour luy , et depuis il emmeilleura.
Par cet exemple, Membertou, le père du guery, comme j'ay dict cy devant, fut fort confirmé en la foy , et à cette cause sentant le mal dont depuis il est decedé , voulut aussy tost estre apporté icy ; et quoyque nostre cabane soit tant estroitte que trois personnes estant dedans, à peine s'y peuvent-elles remuer, neantmoins si demanda-t-il de grande confiance qu'il avoit en nous, d'estre logé dans l'un de nos deux licts; ce qu'il fut pour six jours. Mais après, sa femme , fille et brue estans venues , il cogneut bien de luy mesme qu'il falloit tramarcher; ce qu'il fit, s'excusant fort, et nous demandant pardon du continuel travail qu'il nous avoit donné jour et nuict en son service. Certes le changement de lieu et traitement ne lui allégea pas son mal. Par ainsy , le voyant sur son déclin, je le confessay au mieux que je pus , et luy après (c'est tout leur testament) fit sa harangue. Or en sa harangue, entre autres choses il dict sa volonté estre d'avoir sépulture avec ses femmes et enfants, ez-anciens monumens de sa maison.
le me monstray fort mal content de cecy , craingnant que les Françoys et Sauvages ne prinssent de la suspicion qu'il n'estoit mort gueres bon Chres-
tien. Mais on m'opposa que telle promesse lui avoit estéfaicte avant qu'il fut baptisé; et qu'autrement si on l'enterroit en nostre cimetière, ses enfans et amis ne nous viendroyent jamais plus veoir, puisque c'est la façon de cette nation d'abhorrer toute mémoire de la mort et des morts.
Je disputay contre , et avec moy M. de Biancourt (car c'est quasi mon unique truchement), neantmoins en vain ; le mourant demeuroit résolu. Le soir assez tard , nous luy donnasmes l'extrême onction , puisque autrement il y estoit assez préparé. Voyez l'efficace du sacrement : le lendemain matin, il mande M. de Biancourt et moy , et de nouveau il recommence sa harangue. Par icelle il declaroit avoir de soy mesme changé de volonté ; qu'il entendoit d'estre inhumé avec nous , commandant à ses enfans de ne point pour cela fuyr le lieu comme infidèles , ains d'autant plus le fréquenter comme chrestiens, à celle fin d'y prier pour son ame et pleurer ses péchez. Il recommanda aussi la paix avec M. de Potrincourt et son fils; que de luy, il avait toujours aymé les Françoys , et avoit souvent empesché plusieurs conspirations contre eux. Delà à peu d'heures il mourut entre mes mains fort chrestiennement.
C'a esté le plus grand, renommé et redouté sauvage qui ayt esté de mémoire d'homme : de riche
taille, et plus hault et membru que n'est l'ordinaire des autres \ barbu comme un françoys, estant ainsy que quasi pas un des autres n'a du poil au menton ; discret et grave, ressentant bien son homme de commandement. Dieu luy gravoit en l'ame une appréhension plus grande du Christianisme , que n'estoit ce qu'il en avoit pu ouyr, et m'a souvent dict en son sauvageois : « Apprend vistement nostre langue, car aussy tost que tu la sçauras et m'auras bien enseingné , je veux estre prescheur comme toy » . Avant mesme sa conversion , il n'a jamais voulu avoir plus d'une femme vivante; ce qu'est esmerveillable , d'autant que les grands sagamos de ce pais entretiennent un nombreux sérail, non plus pour luxure , que pour ambition , gloire et nécessité : pour ambition, à celle fin d'avoir plusieurs enfans, en quoy gist leur puissance; pour gloire et nécessité, d'autant qu'ils n'ont autres artisans, agens, serviteurs, pourvoyeurs ou esclaves que les femmes; elles soustiennent tout le faix et fatigue de la vie.
C'a esté le premier de tous les Sauvages qui en ces régions aye receu le baptesme et l'extreme-onction, le premier et le dernier sacrement, et le premier qui, de son mandement et ordonnance, aye été inhumé chrestiennement. Monsieur deBiancourt honora ses obsèques , imitant à son possible les
honneurs qu'on rend en France aux grands Capitaines et Seigneurs.
Or, à ce que l'on craigne les jugemens de Dieu, aussy bien que l'on ayme sa miséricorde, je mettray icy la fin d'un franeoys, en laquelle Dieu a monstre sa justice, aussy bien qu'en celle de Membertou nous recognoissons sa grâce. Celuy-cy avoit souvent esvadé le danger d'estre noyé, et tout fraischement le beau jour de la Pentecoste dernière. Le bénéfice fut mal recogneu. Pour n'en rien dire de plus, la veille de S. Pierre et S. Paul, commele soir on fust entré en discours des périls de mer , et des vœux qu'on faict aux Saincts en semblables hazards, ce misérable se print à s'en rire et moquer impudemment, se gaudissant de ceux de la compagnie qu'on disoiten telles rencontres avoir esté religieux. Il eut tost son guerdon. Le lendemain matin, un coup de vent l'emporta tout seul dehors de la chaloupe dans les vagues, et jamais depuis n'estapparu.
Mais laissons l'eau et venons à la rive. Si la terre de cette nouvelle France avoitaucun sentiment, ainsy que les Poètes feingnent de leur déesse Tellus, sans doubte elle eust eu un ressentiment bien nouveau de liesse cette année ; car, Dieu mercy , ayans eu fort heureuses moissons de ce peu qui avoit esté labouré, du recueilly nous avons faict des hosties, et nous les avons offertes à Dieu. Ce sont , comme nous
croyons, les premières hosties qui ayent esté faites du froment de ce terroir. Nostre Seigneur par sa bonté les aye voulu recevoir en odeur de suavité, et, comme dict le Psalmiste, veuille donner bénignité, puisque la terre luy a rendu son fruict.
C'est assés demeuré à la maison ; sortons un peu dehors, comme nous avons promis de faire, et racontons ce qui s'est passé par le pays.
J'ay faict deux voyages avec M. de Biancourt, l'un de quelques douze jours , l'autre d'un mois et demy, et avons rodé toute la coste dés Port-Royal jusques à Rinibéqui, ouest-sud ouest. Nous sommes entrez dans les grandes rivières de S. Iean , de Saincte Croix, de Pentegoet et du sus-nommé Rinibéqui ; avons visité les Françoys, qui ont hyverné icy cette année en deux parts, en la rivière S. Iean et en celle de Saincte-Croix : les Malouins en la rivière S. Iean, et le capitaine Plastrier à Saincte Croix.
Durant ces voyages, Dieu nous a sauvez de grands et bien éminents dangers, et souvent; mais quoy que nous les debvions tousjours retenir en la mémoire pour n'en estre ingrats, il n'est pas nécessaire que nous les couchions tous sur le papier, de peur d'être ennuyeux. le raconteray seulement ce qu'à mon advis on orroit plus volontiers.
Nous allions voir les Malouins , sçavoir est , le
Sieur du Pont le jeune, et le capitaine Merveilles, qui, comme nous avons dict, hyvernoyent en la rivière S. Jean, en une isle appelée Emenenic, avant contremont le fleuve quelques six lieues. Nous estions encore à une lieuê et demye de l'isle , qu'il estoit jà soir et la fin du crépuscule. là les estoilles eommençoyent à se monstrer , quand voicy que vers le Nord soudainement une partie du ciel devint aussy rouge et sanguine qu'escarlate, et s'estendant peu à peu en piques et fuseaux, s'en alla droict reposer sur l'habitation des Malouins. La rougeur estoit si esclatante, que toute la rivière s'en teingnoit et en reluysoit. Cette apparition dura demy quart d'heure , et aussy tost après la disparition , en recommença une autre de mesme forme, cours et consistance.
Il n'y eut celuy de nous qui nejugeast tel metheore prodigieux. Pour nos Sauvages, ils s'escrierent aussy tost : Gara gara enderquir Gara gara; c'est-àdire, nous aurons guerre; tels signales dénoncent guerre. Neantmoins, et nostre abord cette soirée, et le lendemain matin nostre descente fut fort amiable et pacifique. Le jour, rien qu'amitié. Mais (malheur!) le soir venu, tout se vira, ne sçay comment, le dessus dessous; entre nos gens et ceux de S. Malo, confusion, brouillis , fureur, tintamarre. le ne doubte point qu'une mauditte bande de furieux et
sanguinaires esprits ne voltigeast toute cette nuit là, attendant à chaque heure et moment un horrible massacre de ce peu de Chrestiens qui estions là ; mais la bonté de Dieu les brida, les malheureux. Il n'y eut aucun sang espandu , et le jour suy vant , cette nocturne bourrasque finit en un beau et plaisant calme, les ombrages et fantosmes ténébreux s'estant esvanouis en sérénité lumineuse.
De vray, la bonté et prudence de M. de Biancourt parust fort emmy ce fortunal de passions humaines. Mais aussy je recogneus assés que le feu et les armes estans une fois entre les mains de gens mal disciplinés, les maistres ont beaucoup à craindre et à souffrir de leurs propres. le ne sçay s'il y eust aucun qui fermast l'œil de toute cette nuit. Pour moy jefisproudebellespropositionset promesses à Nostre Seigneur, de ne jamais oublier ce sien bénéfice, s'il plaisoit faire qu'aucun sang ne fust respandu. Ce qu'il nous donna de son infinie miséricorde.
Il estoit trois heures après midy du jour suy vant, que je n'avois pas eu encoresloysir de sentir la faim, tant j'estois empesché à aller et venir des uns aux autres. Enfin environ ce temps là, tout fut accoysé, Dieu mercy.
Certes le capitaine Merveilles et ses gens monstrerent leur piété non vulgaire. Car nonobstant cet heurt et rencontre si troublant, le deuxiesme jour
d'après, ils se confessèrent et communièrent avec grand exemple , et si , à nostre départir , ils me prièrent instamment trestous et par spécial le jeune du Pont, de les aller veoir et demeurer avec eux à ma commodité. le leur promis d'ainsy le faire, et n'en attends que les moyens. Car de vray j'ayme ces gens de bien de tout mon cœur.
Mais, départans un peu dépensée d'avec eux, comme nous fismes lors de présence, continuons nostre route et voyage. Au retour de cette rivière Sainct Jean, nostre voyage s'addressoit jusques aux Armouchiquoys. Deux causes principales esmouvoyent à cela M. de Biancourt : la première, pour avoir nouvelle des Angloys, et scavoir si on pourroit avoir raison d'eux ; la seconde affin de troquer du bled armouchiquoys, pour nous ayder à passer nostre hyver, et ne point mourir de faim , en cas que nous ne receussions aucun secours de France.
Pour entendre la première cause, faut scavoir que peu auparavant , le capitaine Plâtrier de Honfleur, cy devant nommé, voulant aller à Rinibéqui , il fut saisy prisonnier par deux navires angloys qui estoient en une isle appelée Emmetenic , à 8 lieues dudit Rinibéqui. Son relaschement fut moyennant quelques présents (ainsy parle-t-on pour parler doucemenuet la promesse qu'il fit d'obtempérer aux prohibitions à luy faictes, de point négocier en toute
cette coste. Car les Angloys s'en veulent dire maistres, et sur ce ils produysoyent des lettres de leur Roy, mais à ce que nous croyons fausses.
Or Monsieur de Biancourt ayant ouy tout cecy de la bouche mesme du capitaine Plâtrier, il remontra sérieusement à ces gens combien il importoit à luy , officier de la Couronne et Lieutenant de son père, combien aussy à tout bon Françoys, d'aller au rencontre de cette usurpation des Anglois tant contrariante aux droits et possessions de sa Majesté. « Car, disoit-il, il est à tous notoire (pour ne reprendre l'affaire de plus hault) que le grand Henry, que Dieu absolve, suyvant les droicts acquis par ses prédécesseurs et luy, donna à Monsieur des Monts, l'an 1 604 , toute cette région depuis le 40e degré d'élévation jusques au 46. Depuis laquelle donation ledit Seigneur des Monts, par soy mesme et par Monsieur de Potrincourt , mon très-honoré père , son lieutenant , et par autres , a prins souvent réelle possession de toute la contrée, et trois et quatre ans avant que jamais les Angloys ayent habitué, ou que jamais on aye rien entendu de cette leur vindication. » Ceci et plusieurs autres choses discouroit ledit Sieur de Biancourt encourageant ses gens.
Moy, j'avois deux autres causes qui me poussoyentau mesme voyage : l'une, pour accompagner
d'ayde spirituel ledict Sieur de Biancourt et ses gens; l'autre, pour cognoistre et voir la disposition de ces nations à recevoir le saint évangile. Telles doncques estoyent les causes de nostre voyage.
Nous arrivasmes à Kinibequi, 80 lieues de Port- Royal, le 28 d'octobre, jour de S. Simon et S. Iude, de la mesme année 1611. Aussy tost nos gens mirent pied à terre, désireux de veoir le fort des Angloys; car nous avions appris par les chemins, qu'il n'y avoit personne. Or, comme de nouveau tout est beau , ce fust à louer et vanter cette entreprise des Angloys, et raconter les commodités du lieu; chacun en disoit ce que plus il prisoit. Mais de là à quelques jours , on changea bien d'advis ; car on vid y avoir beau moyen de faire un contrefort qui les eust emprisonnés et privés delà mer et de la rivière; item que quand bien on les eust laissez là, si n'eussent-ils point jouy pourtant des commodités de la rivière, puisqu'elle a plusieurs autres et belles emboucheures bien distantes de là. Davantage, ce qu'est le pis, nous ne croyons pas que de là à six lieues à l'entour il y ayt un seul arpent de terre bien labourable, le sol n'estant tout de pierre et roche. Or, d'autant que le vent nous contrarioit à passer outre, le troisiesme jour venu, Monsieur de Bian-
court tourna l'incident en conseil et se délibéra de recevoir l'ayde du vent , à refouler contremont la rivière, pour la bien recognoistre.
Nous avions advancé jà bien trois lieues, et le flot nous manquant nous estions mis à l'anchre au milieu de la rivière; quand voicy que nous descouvrons six canots Armouchiquois venir à nous. Ils estoyent 24 personnes dedans, tous gens de combat. Ils firent mille tentatives et cérémonies avant que nous aborder. Vous les eussiez parfaictement comparez à une troupe d'oyseaux, laquelle désire d'entrer en une cheneviere, mais elle craind l'espouvantail. Cela nous plaisoit fort, car aussy nos gens avoyent besoin de temps pour s'armer et pavier. Enfin ils vindrent et revindrent, ils recogneurent , considérèrent finement nostre nombre , nos pièces, nos armes, tout; et la nuict venue, ils se logèrent à l'autre bord du fleuve, sinon hors la portée, du moins hors la mire de nos canons.
Toute la nuit ce ne fust que haranguer, chanter, danser ; car telle est la vie de toutes ces gens lorsqu'ils sont en troupe. Or comme nous présumions probablement que leurs chants et danses estoyent invocations du diable, pour contrecarrer l'empire de ce maudict tyran , je fis que nos gens chantassent
quelques hymnes eclesiastiques , comme le Salve, XAve Maris Stella et autres. Mais comme ils furent une fois en train de chanter, les chansons spirituelles leur manquant, ils se jetterent aux autres qu'ils sçavoyent. Estant encores à la fin de celles cy, comme c'est le naturel du François de tout imiter, ils se prindrent à contrefaire le chant et danse des Armouchiquois, qui estoyent à la rive, les contrefaisant si hien en tout , que , pour les escouter , les Armouchiquois se taysoient; et puis nos gens se taysans , réciproquement eux recommençoyent. Vrayment il y avoit beau rire : car vous eussiés dict que c'estoyent deux chœurs qui s'entendoyent fort bien, et à peine eussiés vous pu distinguer le vray Armouchiquois d'avec le feinct.
Le matin venu, nous poursuyvions notre route contremont Eux, nous ayans accompagnez, nous dirent que si nous voulions du piousquemin (c'est leur bled), que nous debvions avec facilité prendre à droicte , et non avec grand travail et danger aller contremont; que prenant à droicte par le bras qui se monstroit, en peu d'heures, nous arriverions vers le grand sagamo Meteourmite , qui nous fourniroit de tout; qu'ils nous y serviroient de guides, caraussy bien s'en alloyent ils le visiter.
Il est à présumer, et en avons de grands indices, qu'ils ne nous donnoyent ce conseil sinon en inten- L. 5
tion de nous prendre aux filets, et avoir bon marché de nousàl'ayde de Meteourmite, lequel ils sça voient estre ennemy des Anglois, et le conjecturoient l'estre de tous estrangers. Mais, Dieu mercy, leurs embusches se tournèrent contre eux.
Cependant nous les creusmes; aussy partie d'eux s'en alloyent devant nous, partie après, partie aussy avec nous dedans la barque. Neantmoins Monsieur de Biancourt se tenoit tousiours sur ses gardes , et souvent faisoit marcher la chaloupe devant avec la sonde. Nous n'avions pas faict plus de demy lieue , quand, venus en un grand lac le sondeur nous crie : « Deux brasses d'eau, qu'une brasse, qu'une brasse partout. » Aussy tost : Ameine, ameine, lasche l'anchre. Où sont nos Armouchiquois ? où sont-ils? point. Ils nousavoyenttrestous insensiblement quittés. O les traistres! ô que Dieu nous a bien aydés ! Ils nous avoyent conduicts aux pièges « Revire, revire. » Nous retournons sur nostre route.
Cependant Meteourmite ayant esté adverty de nostre venue, nous courroit au devant, et quoiqu'il nous vist tourner bride, si est-ce qu'il nous poursuivit. Bien valut à Monsieur de Biancourt d'être plus sage que plusieurs de son esquipage, qui ne crioyent lors que de tout tuer. Car ils estoyent en grande cholere et en non moindre crainte ; mais la cholere faisoit plus de bruit.
Monsieur de Biancourt se reprima , et ne faisant pas autrement mauvaise chère à Meteourmite, apprit de luy qu'il y avoit une route par laquelle on pourroit passer; qu'à celle fin de ne la pas faillir, il nous donneroit de ses propres gens dedans nostre barque; qu'au reste vinssions à sa cabane, il tascheroit de nous donner contentement. Nous luy crusmes , et pensasmes nous en repentir; car nous passasmes des haults et destroicts si périlleux que ne cuidions quasi jamays en eschapper. D'effect , en deux endroits, aucuns de nos gens s'escrierent misérablement que nous estions trestous perdus. Mais, Dieu mercy, ils crièrent trop tost.
Arrivés, Monsieur de Biancourt se mit en armes, pour en cet arroy aller veoir Meteourmite. Il le trouva en son hault appareil de majesté sauvagesque , seul dans une cabane bien nattée le haut et bas , et quelques quarante puissans jeunes hommes à l'entour de la cabane , en forme de corps de garde, chacun son pavois , son arc et flesches à terre au devant de soy. Ces gens ne sont point niais, nullement, et qu'on nous en croye.
Pour moy, je receus, ce jour là, la plus grande part des caresses ; car, comme j'estois sans armes , les plus honorables , laissans les soldats , se prindrent à moy avec mille significations d'amitié. Ils me conduysirent en la plus grande cabane de toutes;
elle contenoit bien 80 âmes. Les places prinses , je me jettay à genoux, et ayant faict le signe de la croix, recitay mon Pater, Ave , Credo , et quelques oraisons ; puis , ayant faict pause , mes hostes , comme s'ils m'eussent bien entendu, m'applaudirent en leur façon , s'escriant Ho! ho! ho! le leur donnay quelques croix et quelques images, leur en donnant à appréhender ce que je pouvois. Eux les baysoient fort volontiers , faisoyent le signe de la Croix, et, chacun pour soy, s'efforçoyent à me présenter ses enfans , à ce que je les bénisse et leur donnasse quelque chose. Ainsy se passa cette visite, et une autre que je fis depuis.
Or Meteourmite avoit respondu à Monsieur de Biancourt , que pour le bled, ils n'en avoyent pas quantité ; mais qu'ils avoyent aucunes peaux , s'il luy playsoit de troquer.
Le matin doncques de la troque venu , je m'en allay en une isle voysine avec un garçon , pour là offrir l'hostie saincte de nostre reconciliation. Nos gens de la barque, pour n'estre surprins, soubs couleur de la troque , s'estoyent armez et barricadez , laissans place au milieu du tillac pour les Sauvages; mais en vain, car ils se jetterent tellement en foule et avec si grande avidité , qu'aussy tost ils remplirent tout le vaisseau , jà peslemeslés avec les nostres, On se mit à crier : Retire , retire-toy. Mais
à quel profit? Eux aussy crioyent de leur costé.
Ce fut lors que nos gens se pensèrent estre véritablement prins, et jà tout n'estoit que clameur et tumulte. Monsieur de Biancourt a souvent dit et redit, qu'il eut maintes fois le bras levé et la bouche ouverte pour en frappant le premier crier, « Tue , tue » ; mais que cette seule considération, ne sçay comment, le retinst, que j'estois dehors, et par conséquent que si Ton en venoit aux mains, j'estois perdu. Dieu se servit de cette sienne bonne volonté, non seulement pour ma sauveté, mais autant pour celle de tout l'esquipage. Car, comme tous recognoissent bien à cette heure , si la folie eust esté faicte , jamais aucun n'en fust eschappé , et les Françoys eussent esté descriés pour jamays en toute la coste.
Dieu voulut que Meteourmite et quelques autres capitaines appréhendèrent le danger, et ainsy firent retirer leurs gens. Le soir venu , et jà tous estans retirés, Meteourmite manda aucuns des siens pour excuser l'insolence du matin , protestant que tout le desordre estoit venu non de soy, ains des Armouchiquois; que mesmes ils nous avoyent desrobé une hasche et une gamelle (c'est une grande escuelle de bois) , lequel meuble il nous renvoyoit ; que ce larcin lui avoit tant despieu qu'aussitost après l'avoir descouvert , il avoit congédié les Armouchiquois ; que pour luy, il avoit bon cœur, et sçavoit bien que
nous ne tuions ni ne battions point les Sauvages de par deçà , ains les recevions à nostre table , leur faisions souvent tabagie, et leur apportions plusieurs bonnes choses de France, pour lesquelles vertus ils nous aymoient. Ces gens, croy-je, sont les plus grands harangueurs de toute la terre; ils ne fontrien sans cela . Mais, d'autant que j'ay faict icy mention des Anglois, quelqu'un peut estre désirera de sçavoir leur adventure, laquelle nous apprismes en ce lieu. Il est doncques ainsy, que l'an 1608 les Anglois commencèrent à s'habituer en l'une des embouschures de ce fleuve Kinibéqui , ainsy que nous avons dict cy devant. Ils avoyent lors un conducteur fort honneste homme , et se comportoit fort bien avec les naturels du païs. On dit neantmoins que les Armouchiquois se craignirent de tels voysins, et à cette cause firent mourir ce capitaine que j'ay dit. Ces gens ont ce mestier en usage, de tuer par magie. Or la seconde année 1 609 les Anglois , soubs un autre capitaine, changèrent de façon. Ils repoussoient les Sauvages sans aucun honneur ; ils les battoyent, excedoy ent et mastinoyent sans beaucoup de retenue : partant ces pauvres malmenés , impatiens du présent , et augurants encores pis l'advenir, prindrent resolution, comme l'on dict, de tuer le louveteau avant qu'il eust des dents et griffes plus fortes. La commodité leur en fust un jour, que
trois chaloupes s'en estoyent allées à l'escart en pescherie. Mes conjurez les suy voient à la piste , et s'approchans avec beau semblant d'amitié (car ainsy font ils le plus de caresses où plus y a de trahison) , ils entrent dedans, et au signal donné , chacun choysit son homme et le tua à coups de Cousteau. Ainsy furent despeschez onze Angloys. Les autres intimidés abandonnèrent leur entreprise cette mesme année , et ne l'ont point poursuyvie depuis , se contentans de venir l'esté en pescherie en cette isle d'Emetenic , que nous avons dit estre à 8 lieues de leur fort encommencé.
A cette cause doncques , l'excès commis en la personne du capitaine Plâtrier par lesdicts Angloys ayant esté perpétré en cette isle d'Emetenic , Monsieur de Biancourt se délibéra de l'aller recognoistre , et y laisser quelque monument de revindication. Ce qu'il fit dressant sur le havre une fort belle croix , avec les armes de France. Aucuns de ses gens luy conseilloyent qu'il bruslast les chaloupes qu'il y trouva ; mais , comme il est doux et humain , il ne le voulut point, voyant que c'estoyent vaisseaux non de soldats, ains de pescheurs.
De là, d'autant que la saison nous pressoit, estant jà le 6 novembre, nous tournasmes nos voiles pour retourner à Port-Royal , passant à Pentegoët , ainsy que nous avons promis aux Sauvages.
Pentegoët est une fort belle rivière, et peut estre comparée à la Garonne de France. Elle se descharge dans le Golfe françois (baie de Fundy) et a plusieurs isles et roches à l'endroit de son embouschure ; de manière que si on ne monte fort avant, on estime que ce soit quelque grand sein ou baye de mer, là où on commence manifestement à recognoistre le lict et cours de rivière. Elle a son large d'environ 3 lieues à 44 et demy degré de l'Equateur. On ne peut deviner quelle est la Norembegue des anciens, si ce n'est celle cy : car autrement et les autres et moy , nous enquestans de ce mot et lieu , n'en avons jamays peu rien apprendre.
Nous doncques , ayans advancé dans le courant de cette rivière trois lieues ou plus, rencontrasmes un autre beau fleuve appelle Chiboctous , qui du nord-est vient se jeter dans ce grand Pentegoët.
Sur le confluant des deux rivières, y avoit la plus belle assemblée des Sauvages que j'aye point encore veue. Ils estoyent 80 canots et une chaloupe, 18 cabanes et bien environ 300 âmes. Le plus apparent Sagamo s'appelloit Betsabés , homme discret et fort modéré; et, sans mentir, on recognoist souvent en ces Sauvages des vertus naturelles et politiques qui font rougir quiconque n'est eshonté, lorsqu'en comparaison ils regardent une bonne partie des Françoys qui viennent en ces quartiers.
Après qu'ils nous eurent recogneus , ils démenèrent grande joye le soir à leur accoustuniée, par danses, chansons et harangues. Et nous, bien ayses d'estre en pais d'asseurance ; car entre les Etechemins , tels que sont ceux cy , et les Souriquois, tels que sont ceux de Port-Royal, nous ne nous tenons sur nos gardes non plus qu'entre nos propres domestiques , et Dieu mercy nous ne nous en sommes pas encores mal trouvez.
Le jour suyvant , j'allay visiter les Sauvages , et y fis à mon accoustumée , ainsy que j'ay dict de Kinibéqui. Cela y fut de plus, qu'eux m'ayans dict y avoir quelques malades , je les allay visiter , et comme prestre , ainsy qu'est porté dans le Rituaire , recitay sur eux le sainct Evangile et Oraisons, donnant à un chacun une croix pour se la pendre au col.
Entre les autres j'en trouvay un à leur mode estendu auprès du feu, les yeux et visage fort estonnés, suant à grosse goutte de la seule teste, qui à peine pouvoit parler, en un grand accès. Ils me dirent qu'il estoit malade dès quatre mois , et que comme il apparoissoit , il ne la feroit pas longue. Orne sçay-je quelle estoit sa maladie; si elle venoit seulement par intervalles, ou non , je n'en sçay rien : tant y a que le 2. jour d'après , je le vis dans nostre barque sain et gaillard, ayant sa croix pendue au col, et me fit recognoissance d'un fort bon visage,
me prenant par la main. Je n'eus moyen de luy parler, d'autant que lors on faisoit la troque , et à cette cause le tillac estoit tout remply des gens, et tous les truchemens empeschez. De vray je fus fort ayse que la bonté de Dieu commençoit à faire sentir à ces pauvres et abandonnées nations n'y avoir que tout bien et que toute prospérité au signe de la saincte et salutaire Croix.
Enfin, pour ne redire souvent le mesme, et en cet endroit et en tous les autres où nous avons pu converser avec ces pauvres gentils , nous avons tasché de leur imprimer quelques premières conceptions de la grandeur et vérité du Christianisme , autant que les moyens s'en addonnoyent. Et pour le sommaire en un bloc , celuy a esté le fruict du voyage : nous avons commencé de cognoistre et estre cogneus; nous avons prins possession au nom de l'Eglise de Dieu de ces régions icy, y asseants le throsne royal de nostre Sauveur et Monarque Iesus Christ, son sainct autel; les Sauvages nous ont veu prier, célébrer, prescher par nos discours, les images et croix, la façon de vivre et choses semblables, (ils) ont receu les premières appréhensions et semences de nostre saincte foy , lesquelles s'esclorront et germeront abondamment, s'il plaist à Dieu, quelque jour, y survenant un plus long et meilleur cultivage.
De vray aussi, tel est quasi le principal fruict que nous faisions pour encores icy mesmes à Port- Royal, jusques à ce que nous ayons appris le langage. Cependant cela nous console de veoir ces petits Sauvageois, encores que non chrestiens, porter neantmoins volontiers, quand ils se trouvent icy, les cierges, les clochettes, l'eau bénite et autre chose, marchans en bel ordre aux processions et enterremens que l'on faict. Ainsy s'accoustumentils à estre chrestiens , pour en son temps le bien estre.
Il ne seroit besoin sinon que fussions meilleurs ouvriers de Nostre Seigneur, et n'empeschassions pas tant de grâces d'iceluy sur nous et autruy, par tant de péchés et indignité. Quant à moy certes, j'ay grande occasion d'en battre bien rudement ma poictrine, et tous ceux qui ont le zèle de charité en debvroyent bien estre touchés au cœur. Nostre Seigneur, par sa saincte miséricorde et par les prières de sa glorieuse mère et de toute son Eglise céleste et militante , en veuille estre fleschy à compassion !
Particulièrement je supplie Vostre Révérence et tous nos RR. PP. et FF. de vouloir se ressouvenir, en vos meilleures dévotions, et de nous , et de ces pauvres âmes , esclaves misérablement soubs la tyrannie de Satan. Qu'il plaise à ce bening Sauveur
du monde, la grâce duquel personne ne prévient et de qui les libéralités sont ton s jours par dessus nos mérites, qui luy plaise, dy-je, regarder enfin d'un œil pitoyable ces pauvres nations, et les retirer tost dans sa famille, en l'heureuse franchise des fortunés enfants de Dieu. Ainsy soit-il.
De Port-Royal, ce dernier de Ianvier 1612.
Cependant que j'escrivois ces lettres, le navire qu'on a envoyé pour nostre secours, est Dieu mercy arrivé sain et sauf, et dans iceluy nostre Frère Gilbert du Thet. Celuy pourra sçavoir l'aise qu'en avons receu et recevons, qui aura cogneu les dangers et nécessités où nous estions. Dieu soit beny. Amen.
De V. R. filz et serviteur bien humble en Nostre Seigneur,
Pierre BIARD.
LETTRE DU P. PIERRE RIARD AU T. R. P. CLAUDE AQUA- VIVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. (Traduite
sur l'original latin conservé aux Archives du Jésus à Rome.)
Port-Royal, 31 janvier 1612.
Mon Très Révérend Père ,
Pax Christi.
La fin si prochaine de cette année (1611) nous invite à raconter à Votre Paternité comment notre Compagnie est parvenue à s'établir dans ces régions de la Nouvelle-France. Les nombreuses faveurs dont nous avons été comblés par la divine bonté, pour préparer et commencer cette œuvre , demandent, qu'arrivés à ce terme d'une année et occupés à nous rappeler ce que nous avons fait , comme on repasse dans son esprit les circonstances d'un voyage, nous invitions nos très-chers Pères, et nos Frères , à se réjouir pour tout le bien dont nous avons été les instruments dans la main de Dieu , et aussi à gémir et à prier pour tous les défauts que notre négligence a mêlés à ce travail du salut des âmes.
Après avoir cherché depuis longtemps et par bien des efforts à annoncer l'évangile à ces nations Sauvages , notre Compagnie semble enfin avoir atteint assez heureusement le but de ses désirs cette année même, quoique les commencements de notre œuvre soient bien peu de chose.
J'ai donc à exposer à Votre Paternité, quel est ce champ et son étendue, ce que lePère de famille nous a permis d'y faire jusqu'à présent, et ce qu'il nous fait espérer pour l'avenir : mais pour tout raconter plus facilement, sans rien omettre, il m'a semblé bon de diviser la matière en quatre parties , qui en sont comme le sommaire. Je dirai donc : 1° ce que c'est que cette Nouvelle-France, la nature du pays, ses habitants , leurs usages ; 2° comment , avec quels secours et quel succès notre Compagnie a entrepris une mission dans ces contrées ; 3° dans quel état nous y avons trouvé la religion chrétienne ; 4° quels ont été nos travaux jusqu'à ce jour , ou plutôt ce que nous avons essayé d'y faire pour la gloire de Dieu. Cette disposition de mon sujet me paraît la plus commode , et embrasse tout ce que j'ai à dire.
Pour commencer par la première question, et expliquer d'abord ce que c'est que la Nouvelle- France, la nature de son sol, les coutumes de ses habitants , je crois qu'il sera commode et même nécessaire , et pour Votre Paternité et pour nous-
mêmes , tle faire une description exacte de toute la contrée Puisque c'est le champ qu'on nous a donné à labourer, Votre Paternité ne pourrait pas nous diriger selon le besoin des circonstances, si elle ne connaissait pas les mers, les chemins, les distances des principaux lieux, l'état des habitants, et leurs occupations. Je trouve d'ailleurs dans les géographes anciens tant d'erreurs et d'obscurité sur ce point, que si nous, qui connaissons les choses par nousmêmes et non par ouï-dire, nous ne vous prêtons pas notre secours, vous êtes exposé, en voulant vous rendre compte de nos voyages et suivre nos traces , à vous éloigner autant de la vérité que la pensée l'est de la matière. Ils ont donné le nom de Norembegue, indiqué des villes et des places fortes dont il n'existe pas une trace, et dont le nom même est inconnu.
Commençons donc ce que j'ai annoncé. La Nouvelle-France qu'occupent aujourd'hui les Français, est ce pays de l'autre côté de l'Océan qui baigne la France, et qui s'étend depuis le k I ° jusqu'au 52° de latitude , et même jusqu'à 53°. Je sais que d'autres poussent ces limites beaucoup plus loin , tandis que d'autres les resserrent davantage : ils sont libres. J'adopte ces chiffres, parce qu'ils sont plus généralement reçus aujourd'hui, ou parce que là se trouvent les terres que les navigateurs français visitent le plus,
et revendiquent depuis plusieurs années , ou enfin parce que ce sont les lignes qui, à l'Occident, corres pondent à celles de l'ancienne France.
Ce pays a des côtes très-variées, coupées de beaucoup de golfes et de fleuves, remplies de sinuosités et de détours. Il y a deux golfes principaux et vastes. L'un s'appelle le golfe Saint-Laurent, et l'autre la baie française.
En effet, du 47° jusqu'au 51 °, la terre semble ouvrir son sein , soit pour recevoir l'Océan , soit pour verser les eaux du grand fleuve Canada (nom primitif du Saint-Laurent). Ce golfe est le golfe Saint- Laurent. Il a, à son entrée, cette grande île, que les Français nomment Terre-Neuve , et les sauvages d'aujourd'hui Vile des molues , si célèbre par la pêche.
Les Excominquois ou les Excommuniés, comme disent nos gens , occupent le nord du golfe et du fleuve. Cette nation est féroce. On la dit même anthropophage. Quoiqu'ils aient été assez longtemps autrefois en rapports pacifiques avec les Français , ils en sont aujourd'hui les ennemis irréconciliables. Dans l'intérieur des terres et à l'Occident, ils ont pour voisins les Algonquins , puis les Montagnais, immédiatement ensuite viennent, vers la source du grand fleuve Canada, les Iroquois qui s'étendent au loin à l'Occident.
Ces cruels Iroquois ne sont connus des Français que par les guerres perpétuelles qu'ils ont avec les Montagnais et les Algonquins, peuples alliés et amis.
A partir du golfe Saint-Laurent , la côte dévie peu à peu vers l'ouest jusqu'au 43° , où elle forme une autre grand golfe qu'on nomme la Baie française. Ce golfe avance très-loin dans les terres en se dirigeant vers le nord et le golfe Saint-Laurent, et forme une presqu'ile, complétée encore par le trèsgrand fleuve Saint-Jean , dont la source est presque à l'embouchure du grand fleuve Canada , et qui se décharge dans la Baie française .
Cette presqu'île a près de 500 ! lieues de tour , et est habitée par les Soriquois. Là se trouve Port-Royal, où nous sommes, au 44° 5' de latitude. Son port, remarquez- le bien , a son entrée, non sur l'Océan à l'orient, mais dans le golfe même que nous appelions la Baie française.
A l'occident et au nord habitent les Etheminquois, depuis le fleuve Saint-Jean jusqu'au fleuve Pentegoèt et même jusqu'au fleuve Rinibéqui. Celui-ci a son embouchure sous le 43° 3' . Près de là se trouve Chonacoët , qui forme un des côtés de la Baiefran-
1 Ce chiffre n'était basé que sur des données très-incertaines, et se trouve bien au-dessus de la vérité ; cette presqu'île n'a guère que 220 lieues de tour.
caise. En effet, le promontoire que nous nommons le Cap de sable est à l'est, et Chonacoët est à l'est : tous les deux au 43° de latitude , quoiqu'il y ait entre eux une distance de 100 lieues (au plus 60). Les Armouchiquois occupent de vastes contrées depuis le fleuve Kinibéqui juqu'au 40°.
Telle est la division du pays. On y compte donc sept nations différentes et de langue et d'habitudes : les Excommuniés , les Algonquins, les Montagnais : les Iroquois , les Soriquois , les Etheminquois , les Armouchiquois ; mais les Excommuniés , les Iroquois et les Armouchiquois sont peu connus des français. Les quatre autres, au contraire, paraissent avoir formé avec eux une solide alliance , et entretenir de bons rapports. Ils passent la nuit au milieu de nous; nous voyageons , nous chassons, nous vivons avec eux, sans armes, et jusqu'à présent sans danger. La pêche de la morue, qui abonde dans ces mers , et le commerce des pelleteries ont été l'occasion d'établir ces rapports. Car ces Sauvages n'ayant ni cuivre, ni fer, ni soie, ni laine, ni fruits, ni aucune industrie, trouvent tout cela chez les français , et les payent en pelleteries , qui sont tout leur trésor.
La température du pays presque entier est froide. On en donne plusieurs raisons, et une d'elles, c'est la grande abondance d'eau. Non-seulement il est
entouré par la mer presque de tous côtés ; mais il contient un grand nombre de fleuves, d'étangs et de lacs très-grands. Les îles sont si nombreuses, que la côte est comme découpée et garnie d'un collier de perles. C'est sans doute ce qui la rend sujette aux gelées, et l'expose en même temps aux vents et à des vents toujours froids.
Une autre cause du froid, c'est que le sol n'est pas défriché; ne formant presque partout qu'une immense forêt, il n'est pas étrange qu'il ne puisse pas se réchauffer.
Ajoutez, si vous le voulez, pour troisième raison, — les montagnes toujours couvertes de neige, qui servent comme de rideau à l'occident et au nord. On ne peut recevoir de ce côté que des gelées et des neiges. Du reste, l'aspect du pays est très-agréable. Dans bien des endroits, il semble inviter à s'y établir et promettre beaucoup. Autant qu'on peut en juger par les apparences, il est fertile.
Les indigènes sont peu nombreux. Les Etcheminquois ne forment pas mille âmes, et les Algonquins joints aux Montagnais ne s'élèvent pas ensemble beaucoup au-dessus de ce nombre. Les Soriquois ne sont pas 2,000 âmes. Aussi on ne peut pas dire de ces peuples qu'ils occupent le littoral ou les profondeurs, mais qu'ils les parcourent. Ils sont nomades, courant les bois et très-divisés parce
qu'ils vivent de la chasse, des fruits de la terre, et de la pèche. Ils sont à peu près sans barbe et en général un peu plus petits et plus fluets que nous, sans manquer cependant de grâce ni de dignité. Leur teint est légèrement basané. Ils se peignent ordinairement la figure, et dans leur deuil, ils la noircissent.
Us aiment la justice et haïssent souverainement la violence et le vol, chose remarquable pour des hommes qui n'ont ni lois ni magistrats : chacun est son maître et se fait rendre justice. Pour la guerre, ils ont des sagamos, c'est-à-dire des chefs, mais leur autorité est très-précaire, si on peut donner ce nom à un pouvoir qui ne peut pas exiger l'obéissance. Les sauvages les suivent, entraînés par l'exemple ou l'usage, ou à raison du voisinage et de ia parenté, quelquefois aussi à cause de l'influence plus grande acquise par quelques-uns dentr'eux. Toute une nation entreprendra la guerre pour laver l'injure faite à un particulier. Ils sont tous très-vindicatifs, et comme ils sont barbares, ils n'ont aucune retenue dans la victoire. Us portent toujours, et avec une grande joie, les chevelures de leurs captifs, comme de très-riches dépouilles et des ornements. On dit aussi qu'ils se sont nourris de chair humaine , et qu'aujourd'hui les Excommuniés et les Armouchiquois en ont encore l'habitude ; mais ceux qui fréquen-
tent les français ont en horreur ce crime détestable.
Toute leur religion consiste dans certaines pratiques superstitieuses, dans des chants et des sortilèges pour obtenir les nécessités de la vie ou la destruction de leurs ennemis. Ils ont leurs Autmoins, c'est-à-dire leurs sorciers qui consultent le démon sur la vie, la mort et les événements futurs. Ce méchant esprit, à ce qu'ils assurent, se rend souvent visible à eux et leur accorde ou leur refuse la mort de leurs ennemis ou de leurs proches , une chasse heureuse et semblables; pour que rien n'y manque, ils ajoutent foi aux songes. Si par hasard ils s'éveillent avec un songe agréable et qui soit de bon augure, ils se lèvent, même au milieu de la nuit, et ils lui obéissent en chantant et en dansant.
On ne voit chez eux ni temple , ni édifices religieux, ni culte, ni cérémonies. Ils n'ont ni organisation , ni lois , ni règle d'action , ni aucune forme de gouvernement. Tout se réduit à certains usages ou coutumes qu'ils observent trèsscrupuleusement. Si un sorcier a annoncé qu'un malade mourrait tel jour, tout le monde l'abandonne, et ce malheureux, persuadé de sa mort, se condamne lui-même à la disette et à l'abandon ; je crois que c'est pour n'avoir pas l'air d'agir contre le destin. Bien plus, si au jour désigné le malade , comme il arrive souvent, ne paraît pas
près de mourir, chacun de ses proches se fait un devoir d'en hâter le moment , en jetant des sceaux d'eau froide sur le ventre de cet infortuné. Telle est la compassion de ces esclaves du démon ! Il n'y a pas lieu de s'en étonner : il est toujours l'esprit de mensonge, tandis que l'esprit de Dieu est toujours l'esprit de vérité. Il faut dire cependant que cette troupe de sorciers a bien perdu de son crédit depuis l'arrivée des français, et qu'ils se plaignent maintenant partout que leurs démons n'ont plus la même puissance qu'ils avaient du temps de leurs pères, ainsi que quelques-uns le racontent.
En ensevelissant leurs morts , ils ensevelissent aussi leur mémoire, de manière qu'ils ne veulent pas même entendre prononcer leurs noms.
^ Ils ont quelque idée confuse de l'unité d'un Dieu suprême, mais altérée par leurs vices et leurs coutumes. Le démon est, comme je l'ai dit, l'objet de leurs hommages.
Pour fournir à leurs besoins; ils supportent avec un courage étrange le froid et la faim; s'il le faut, ils poursuivront pendant huit à dix jours une bête sauvage, sans prendre de nourriture. La chasse se fait surtout dans les temps des grandes neiges et des froids aigus. Cependant ces mêmes hommes, nés pour ainsi dire pour le froid et la glace, ne sont pas plutôt assis dans leur cabane, à côté de leur butin ,
qu'ils deviennent paresseux et incapables du plus petit travail. Ils laissent tout à faire à leurs femmes. Outre le soin si pénible d'élever et de porter les enfants , c'est à elles à aller prendre la bête fauve au lieu où elle a été tuée. Elles doivent entretenir la cabane de bois et d'eau; faire les ustensiles du ménage et en prendre soin; préparer la nourriture, écorcher le gibier , passer les peaux comme les tanneurs, confectionner les vêtements, aller à la pêche, ramasser les coquillages pour la nourriture , et souvent même s'occuper de chasse. Avec de l'écorce, elles construisent les canots, ou plutôt des nacelles, d'une admirable rapidité. Elles dressent la cabane dans les lieux où l'on veut passer la nuit. Enfin, à l'exception de la chasse la plus pénible et de la guerre, les hommes n'ont absolument rien à faire. C'est là le motif qui engage les chefs surtout à prendre plusieurs femmes. Il leur semble que pour maintenir leur autorité et leurs bonnes relations avec ceux qui sont comme leurs sujets , il leur faut nonseulement un grand nombre d'enfants qui servent à les faire craindre ou qui les aident à étendre leurs faveurs, mais aussi plusieurs esclaves chargés de pourvoir aux besoins de la vie et d'en soutenir le travail. Or leurs femmes sont regardées et traitées comme des esclaves.
Ils sont très-généreux entre eux. Ils partagent
volontiers , avec ceux qui sont présents , tout ce qu'ils ont en fait de richesse ou de nourriture. Celui qui fait tabagie, c'est-à-dire qui donne un festin , ne se met même pas à table avec les convives , mais il les sert , sans se réserver les restes d'un seul plat, et il le distribue tout entier, en sorte que le maître du festin doit souffrir la faim ce jourlà, si quelqu'un des convives n'a pas pitié de lui , et ne lui donne pas quelque chose de ce qui lui reste. Ils ont souvent exercé cette même générosité envers des français, victimes de quelque grand malheur ; mais les autres qui sont ici ou sur les vaisseaux leur ont appris à ne pas donner facilement quelque chose gratis.
Ils recherchent la vermine de leur tête et regardent ces animaux comme un régal. Leur importunité , quand ils mendient , ou qu'ils demandent quelque chose est très-grande , et ils ont tous les défauts des mendiants et des pauvres , c'est-à-dire , ils sont menteurs, calomniateurs, jureurs et orgueilleux. Ils ont dans leurs discours un souverain mépris pour les français et toutes les autres nations. En leur particulier, ils se raillent de tout , sans épargner la religion qu'ils ont embrassée. Ils peuvent en tout lieu dresser facilement et en peu de temps leurs cabanes qui ne sont formées que de perches ou de branches recouvertes d'écorces , de
peaux, ou même d'herbes. Le foyer se place au centre. Mais c'est assez, et plus qu'il n'en faut sur ce pays et ses habitants, surtout puisque j'envoie une carte l exacte de la contrée. Avec elle on saisit clairement au premier coup d'oeil tout ce que j'ai dit sur la position des terres et des mers.
Venons maintenant au second point que j'ai annoncé , c'est-à-dire racontons comment notre Compagnie a obtenu une mission dans ces contrées. Depuis plusieurs années , nos Pères de Bordeaux , par zèle pour le salut des âmes , avaient jeté les yeux sur ces contrées pour porter secours à ces peuples malheureux, Mais ces pieux et généreux desseins, que n'arrêtait pas la vue du danger, restèrent longtemps sans résultat , faute de ressources pour les mettre à exécution. Après le rétablissement de notre Compagnie en France , ils s'adressèrent au P. Coton pour obtenir de notre grand Prince la faveur d'aller travailler dansée pays.
Le Roi , affectionné à notre Compagnie , approuva des désirs aussi saints et aussi héroïques, mais malgré sa protection, mille entraves empêchèrent longtemps l'exécution. Jusqu'ici, aucun français n'allait dans ce pays avec le dessein de s'y fixer, et le premier qui reçut du Roi la mission d'explorer la con-
1 Cette carte n'a pas été retrouvée avec le manuscrit.
trée et d'y faire un essai d'établissement, était étranger à notre religion. Son entreprise n'ayant pas réussi, et ne donnant même presqu'aucune espérance, il revint en France. Cependant Sa Majesté nous fît dire de ne pas nous décourager, mais de désigner ceux qui devaient partir et d'attendre; il les avertirait quand le temps serait venu. Pour leur donner comme des arrhes de sa parole , il fixa de suite une somme pour leur viatique.
Malheureusement la mort fatale de ce bon Roi arriva sur les entrefaites : Mais Dieu vint à notre secours presqu'en même temps. Jean Biencourt, sieur de Potrincourt, homme noble et courageux, qui avait obtenu pour lui l'année précédente les terres de la colonie , envoya quelqu'un de ses gens au nouveau Roi. On profita de l'occasion pour solliciter de la reine régente , Marie de Médicis , femme d'une haute piété, la réalisation des généreux projets du feu Roi , et la permission pour deux des Nôtres de prendre place sur le navire qui allait bientôt faire voile pour ces contréee. La Reine y consentit, et seconda généreusement ces désirs. Un de nos Pères fut immédiatement appelé de la Province d'Aquitaine, l'autre fut choisi dans la Province de France. Cependant ils éprouvèrent d'autres retards, et satan se remua de nouveau.
Dieppe était le lieu du départ, et le navire qu'on
devait expédier dépendait tellement des marchands hérétiques , qu'il ne pouvait pas se mettre en mer sans eux. A la vue de nos Pères, ils déclarèrent aussitôt qu'ils ne permettront jamais le départ , si les Jésuites sont du voyage. Nous montrons l'ordre de la Reine, nous faisons intervenir l'autorité du Gouverneur. Nous écrivons de nouveau à la Reine , et nous avons sa réponse. Sa lettre et ses ordres sont exhibés, mais l'obstination hérétique résiste aussi bien à l'autorité royale qu'à celle de l'Eglise.
Cet entêtement ne fit que donner un plus grand éclat à la piété de nos excellents Princes. Aussitôt en effet qu'Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, dame très-illustre et première dame d'honneur de la Reine, eut appris ces intrigues, n'écoutant que son zèle pour Dieu et son affection pour notre Compagnie, elle n'hésita pas à solliciter les aumônes des plus grands seigneurs de toute la Cour, afin de triompher de l'obstination des hérétiques et d'assurer le départ des Jésuites. Elle n'eut pas de peine à obtenir l'appui des seigneurs catholiques, déjà si portés d'eux-mêmes à ces pieux projets, et la somme de 4,000 livres fut en peu de temps recueillie. La méchanceté des hérétiques se trouva ainsi vaincue, et nos Pères s'embarquèrent sur ce vaisseau, non plus comme passagers, mais comme disposant de la plus grande partie du navire. C'est ainsi que Jésus-
Christ, comme il le fait souvent, se servit des efforts des ennemis pour confirmer les siens, de l'injustice pour leur procurer les secours nécessaires, et des pièges et des opprobres pour les faire paraître avec éclat au grand jour. A Dieu seul en soit la gloire en tous les siècles !
Nous sommes partis de Dieppe avec un temps très-défavorable, le 26 janvier de cette année 1611. Le vaisseau était petit , mal équipé , et monté par des matelots la plupart hérétiques. Comme nous étions en hiver et sur une mer très-orageuse , nous avons éprouvé de nombreuses et terribles tempêtes, et notre voyage a duré quatre mois. On peut juger par là de tout ce que nous avons eu à souffrir sous tous les rapports. Un de nous était faible et malade, et resta au lit une grande partie de la traversée.
Nous avons cependant tâché de nous livrer aux œuvres ordinaires de notre Compagnie . Chaque jour, le matin et le soir, nous réunissions les matelots pour la prière. Les jours de fête, nous chantions une partie de l'office. Nous donnions souvent des instructions religieuses , et nous avions de temps en temps des discussions avec leshérétiques . Nous avons combattu avec succès l'habitude des jurements et des paroles obscènes, sans négliger en même temps beaucoup d'oeuvres d'humilité et de charité. Avec la grâce de Dieu, nous avons obtenu que les
hérétiques qui, sur le témoignage de leurs ministres, nous regardaient d'abord comme des monstres, reconnussent non-seulement qu'on les avait trompés, mais devinssent même nos panégyristes. Voilà en peu de mots comment nous avons été conduits ici. 11 me reste à parler maintenant de la 3e chose que je me suis proposée en commençant, c'est-à-dire exposer l'état dans lequel nous avons trouvé la religion chrétienne.
Certainement avant cette époque, les français ne se sont presque jamais occupés de la conversion des habitants. Bien des obstacles s'y opposaient. Les français ne venaient pas ici pour se fixer, et ceux qui voulurent s'y établir éprouvèrent tant de malheurs, qu'ils ne purent guère s'en occuper. Cependant, de temps en temps on transportait quelquesuns de ces Sauvages en France, et là ils recevaient le baptême; mais sans instruction et privés de pasteurs, ils n'étaient pas plutôt revenus ici, qu'ils retournaient immédiatement à leurs anciennes pratiques. Nous abordâmes ici le 22 de mai, jour de la Pentecôte de l'année \ 61 1 , l'année même où celui que nous serons obligés de nommer souvent, M. de Potrincourt, était venu avec un prêtre séculier pour s'y fixer et fonder un établissement.
On dit que ce prêtre avait baptisé, cette année là,
environ cent personnes, et entre autres le célèbre
Sagamo, dont nous aurons a parler plus d'une fois,
Henri Membertou, avec toute sa famille, c'est-a-dire
ses buit enfants déjà mariés; mais comme ni le prêtre,
ni personne autre ne connaissait la langue du pays
qu'autant qu'il fallait pour les besoins de la vie et
du commerce, on ne put pas instruire ces néo-
phyfces. Ils reçurent le baptême comme un signe
religieux de ressemblance et d'alliance avec les franco
çais. Ils n'avaient aucune idée de Jésus-Cbrist , de l'Eglise, de la foi, du symbole, des commandements de Dieu, de la prière, des sacrements. Ils ne connaissaient ni la forme du signe de Croix , ni même le nom de chrétien. Aussi , si nous leur demandons : Ètes-vous chrétiens? Même les plus habiles répondent ordinairement qu'ils ne savent pas de quoi on parle. Si on change la question et qu'on leur dise : Ètes-vous baptisés? Ils disent que oui, et qu'ils sont déjà presque Normands. C'est le nom qu'ils donnent en général à tous les français. Dans tout le reste, ces chrétiens ne diffèrent en rien des païens. Ce sont les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, le même genre de vie, la pratique des mêmes danses, des mêmes cérémonies, des mêmes chants et des mêmes sortilèges, usages tous anciens ; on leur a enseigné quelque chose sur l'unité de
Dieu et la récompense des gens de bien, mais ils déclarent que c'est ce qu'ils ont toujours entendu dire et ce qu'ils ont toujours cru.
Nous avons trouvé une seule chapelle , mais petite et pauvre. Au reste, tout dans l'habitation, comme c'est l'ordinaire pour des commencements, est petit et peu commode.
Il n'y a ici que la famille de M. de Potrincourt. Nous sommes vingt, sans compter les femmes. Mon compagnon et moi nous avons une petite cabane de bois , et quand nous y dressons une table, nous pouvons à peine nous tourner. Le reste est en rapport avec la demeure et avec notre profession , c'est-à-dire avec la pauvreté. Fasse le ciel que ces humbles commencements procurent un jour avec succès le salut des âmes! C'est notre principale occupation : mais nous ressemblons à des laboureurs déjà épuisés dont les efforts n'ont pas grand résultat.
Il faut cependant que je vous raconte maintenant ce que nous avons fait et avec quel succès ; car j'ai fini la troisième partie que je m'étais proposée , à savoir en quel état nous avons trouvé cette vigne , ou plutôt ces broussailles.
Nous sommes arrivés ici , comme je l'ai dit , le 22 de mai ; il n'y a pas beaucoup plus de sept mois q7,.e nous y sommes : cependant nous avons déjà un peu travaillé à l'intérieur et au dehors.
A l'intérieur, d'abord, nous avons tâché autant que nous avons pu de nous acquitter de tous les de voirs du ministère pastoral. Car aussitôt après notre arrivée , le prêtre qui était ici avant nous , suivant le désir qu'il avait depuis longtemps , est reparti de son plein gré pour la France.
Les dimanches et les jours de fête, nous chantons la grand'messe et les vêpres, nous prêchons et quelquefois nous faisons la procession. Les enfants de nos Sauvages , quand ils sont ici , nous accompagnent en portant des cierges ou quelques autres objets de piété. Ils s'accoutument ainsi peu à peu à nos cérémonies. La procession la plus solennelle a été celle où nous avons porté le très-Saint-Sacrement, le jour de la fête. M. de Potrincourt a loué notre zèle sur ce point, comme dans notre soin d'orner la chapelle autant que nous le permet une si grande pauvreté.
Comme nous avions remarqué que ceux qu'on avait baptisés n'avaient guère retiré du baptême qu'un plus grand danger pour leur salut , nous n'avons pas voulu pousser indiscrètement les Sauvages au baptême, ni le proposer au premier venu , et nous continuons à le refuser aux adultes , avant qu'ils aient une connaissance suffisante de la foi et de ses devoirs. Comme nous ignorons encore leur langue, et que nous n'avons aucun interprète pour
exposer nos dogmes sacrés ou pour les mettre par écrit , notre travail , quelque grand qu'il ait été , n'a pas empêché que la marche de l'Evangile n'ait été arrêtée jusqu'ici , comme celle d'un vaisseau l'est par des bas-fonds et des écueils.
Nous leur demandons leurs enfansà baptiser, et, grâce à Dieu, ils commencent à nous les donner; nous avons baptisé deux garçons et une fille de neuf ans. Cette petite fille dépérissait, et à cause de la maladie, et faute de nourriture et de soins. Ce peuple a la coutume de désespérer facilement des malades, et, comme nous l'avons vu , d'abandonner entièrement ceux qui ne donnent plus d'espérance. Nous a\ons donc demandé cette pauvre délaissée à ses parents pour lui donner le baptême. Ils y consentirent volontiers , non-seulement pour le baptême , mais pour qu'on en fit ce qu'on voudrait , « puisqu'elle était , disaient-ils , comme un chien « mort. » Afin de leur donner une idée de la charité chrétienne, nous l'avons placée dans une cabane séparée , nous l'avons nourrie , nous en avons pris soin, et, après l'avoir instruite, autant que le permettait le grand danger où elle était , nous lui avons donné le baptême. Neuf jours après , nous en avons la confiance, elle est allée au ciel. C'est une consolation pour nous de penser que notre travail n'a pas
déplu à Dieu.
Un autre malade donna occasion au même acte de charité ; mais le résultat fut plus heureux. Il s'agissait du second fils de ce célèbre sagamo , Membertou, le premier des Souriquois admis au baptême, comme nous l'avons dit. J'allai le visiter et je le trouvai à l'extrémité. Je vis que, selon l'antique usage, on faisait, à ses dépens, tabagie, c'està-dire un repas solennel, après lequel, au lieu de bénir les siens comme Jacob, il devait faire ses derniers adieux, puis les convives auraient poussé des cris et fini par immoler des chiens pour célébrer sa mort.
Par mon interprète, je m'élevai fortement contre ces usages païens indignes de cœurs déjà chrétiens. Le père lui-même, Membertou, répondit avec douceur que, puisqu'ils étaient néophytes, je n'avais qu'à commander ce qu'il fallait faire, et que j'étais le maître. Je déclarai que cette immolation des chiens n'était pas permise; et que cet abandon du moribond, ces danses, ces chants, funestes au malade même, qui en était le témoin, ne me plaisaient point.
Cependant je permis le repas, les tendres adieux, et les recommandations au malade. Tous répondirent que cela leur suffisait et qu'ils ne feraient pas autre chose. Au reste, je les invitai, de la part de M. de Potrincourt, à porter le patient dans sa propre demeure (Il en était alors très-éloigné) ; et je
leur dis que nous espérions de la bonté divine que le malade recouvrerait la santé pour les convaincre de la fausseté et de l'impiété des prédictions de leurs Autmoins, c'est-à-dire de leurs sorciers.
Ils obéirent, et trois jours après, ils apportèrent le mourant à l'habitation. Qu'arriva-t-il ? Le Seigneur fit éclater la puissance de son bras. Le malade se rétablit, et aujourd'hui, plein de santé, il raconte les bienfaits du Seigneur.
Frappé de cet exemple, le vieux Membertou, aussitôt qu'il sentit les atteintes de la maladie qui le conduisit au tombeau, demanda de lui-même à être porté près de nous, et jusque dans notre cabane, et même, si on peut lui donner ce nom , dans le lit d'un de nous deux. Pendant cinq jours qu'il y resta couché, nous lui avons donné tous les secours de notre ministère et ceux que réclamait son état.
Le sixième jour, sa femme arriva, et voyant luimême qu'il restait à peine, dans notre étroite demeure, une place à terre pour qu'un de nous s'y reposât , il alla loger ailleurs de son propre mouvement et rendit là pieusement son âme à Dieu.
Cet homme , les prémices de sa nation , nous a paru éclairé par l'esprit de Dieu, beaucoup plus que les autres , en sorte qu'il avait sur notre foi plus de connaissance qu'il ne pouvait en avoir acquis par l'instruction qu'on lui avait donnée. Aussi répétait-
il souvent qu'il désirait ardemment nous voir posséder bien vite sa langue , et qu'alors il deviendrait le prédicateur de la parole et de la loi de Dieu pour sa nation. Il avait donné ordre de l'enterrer dans l'ancien tombeau de ses ancêtres, qu'on savait morts dans le paganisme. Je blâmai cette mesure dans la crainte que les français ou même les païens, n'en tirassent quelque interprétation défavorable à la religion. Il répondit qu'il avait donné cet ordre avant de se faire chrétien, mais qu'on bénirait sa tombe, et il citait des exemples semblables déjà arrivés. Au contraire, il craignait que si on l'enterrait dans notre cimetière , les siens ne voulussent plus approcher die ce lieu et ne s'éloignassent entièrement de nous. M. deBiencourt,fils de M. de Potrincourt, était seul capable de me servir d'interprète; nous lui objectâmes tout ce que nous pûmes. Je me retirai triste, je n'avais rien gagné en disputant. Cependant je ne lui refusai pas l'Extrême-Onction, à laquelle il était préparé. La vertu du sacrement triompha. Le lendemain, il s'empressa de m'appeler, ainsi que M. de Biencourt , pour m'apprendre devant tout le monde qu'il avait changé d'idée, et qu'il voulait être enterré avec nous. Puis il ordonna aux siens de ne pas s'éloigner pour cela de ce lieu , selon leurs anciens préjugés, mais au contraire, à cause de la sagesse des chrétiens, de s'y affectionner davantage, et d'y
venir souvent offrir de ferventes prières pour lui. Il leur recommanda ensuite instamment la paix avec les français. Ensuite, selon un pieux usage, il bénit chacun des siens , tandis que je lui suggérais moimême les paroles et que je conduisais sa main. Il expira quelques instants après.
On eut soin , pour l'exemple , de lui faire des funérailles très-solennelles. Il est certain que depuis longtemps aucun Sagamo n'a eu chez ces peuples autant d'autorité que lui. Il faut bien plus admirer encore son invincible constance , même avant sa conversion , à ne pas vouloir prendre plusieurs femmes en même temps.
Voilà ce qui s'est passé dans l'habitation : sortonsen maintenant.
J'ai visité, avec M. de Bien court, une grande partie du pays, c'est-à-dire, tout ce que les anciens appelaient Norembergue, et je suis entré dans les principaux fleuves. Le résultat a été de mieux connaître les choses et de nous faire mieux connaître. Les Sauvages eux-mêmes, qui n'avaient jamais vu auparavant ni prêtres, ni cérémonies, ont commencé à comprendre quelque chose de notre religion. En tout lieu et aussi souvent qu'il a été possible, nous avons offert au Dieu tout-puissant la victime d'un prix infini , afin que, placé sur l'autel comme sur son trône, ce Sauveur des hommes commençât
à rentrer dans ses droits sur ce sol, et que les tyrans infernaux fussent effrayés et expulsés de ces terres usurpées. Les Sauvages y ont assisté fréquemment, et toujours dans un profond silence et avec un grand respect.
Je visitais ensuite leurs petites cabanes ; je priais, je bénissais les malades , je distribuais de petites croix de cuivre ou des médailles ; je les suspendais à leur cou et je leur parlais de religion comme je pouvais. Ils recevaient tout très-volontiers ; je leur apprenais à faire le signe de la croix , et presque tous les enfants me suivaient longtemps, pour le leur faire répéter. Il est arrivé une fois que, deux jours après avoir visité un malade, qui était presque mourant, je le retrouvai entièrement remis et plein de joie, se félicitant d'avoir une croix et me remerciant de la tète et de la main , en sorte que j'ai grande raison de croire que , non-seulement il a éprouvé la vertu de la croix, mais qu'il l'a reconnue.
Quand nous pouvions, comme il arrivait souvent, rencontrer des vaisseaux français, nous donnions aux matelots des avis salutaires, selon le temps et les lieux, et nous entendions quelquefois leurs confessions. Par là, grâce à Dieu, nous avons pu leur procurer des secours spirituels, et d'autres fois nous en avons arraché à des périls certains et même à la mort. Nous avons réconcilié avec le Gouverneur
un jeune homme distingué par son courage et quelques belles qualités. Comme il avait des raisons de redouter un châtiment bien mérité, il s'était enfui et errait depuis un an avec les Sauvages , vivant et s'habillant comme eux. On soupçonnait même quelque chose de pire. Grâce à Dieu, je le rencontrai. Sur mes instances, il se confia à moi. Je le conduisis à M. de Potrincourt , et il n'eut pas à regretter d'avoir suivi mes conseils. La réconciliation eut lieu à la grande joie de tout le monde, et le lendemain, ce jeunehomme, avant d'approcher de la sainte Table, demanda de lui-même pardon aux assistants du scandale qu'il avait donné.
De même que les navigateurs n'ont pas besoin de raconter qu'ils ont couru bien des dangers, il serait aussi inutile de dire que ceux qui sont restés ici ont eu beaucoup à souffrir. Nous ne nous plaignons pas de ne boire que de l'eau; mais, depuis plus de six semaines, le pain a commencé à manquer, au point qu'on distribue maintenant pour une semaine ce que l'on recevait autrefois pour un jour. Nous attendons un vaisseau qui doit nous ravitailler. Nous sommes tombés, l'un et l'autre, grièvement malades, mais le Seigneur nous a soutenus. La maladie n'a pas été longue , et quand l'un était au lit, l'autre pouvait travailler. Nous expérimentons tout ce qu'il y a de pénible à tout faire soi-même. Il nous faut
nous fournir de bois et d'eau , faire nous-même notre cuisine, laver et raccommoder nos vêtements réparer notre petite cabane , pourvoir nécessairement à tous les autres besoins de la vie.
C'est ainsi que les jours et les nuits s'écoulent tristement. Ce qui nous console et nous soutient, c'est l'espérance que Dieu , qui ranime les cœurs abattus, viendra bientôt, dans sa miséricorde, au secours de notre misère, bien que certainement, quand nous considérons le manque de ressources, la stérilité du sol, et les habitudes de ces peuples, les difficultés de l'entreprise et de la fondation de cette colonie , les mille dangers et obstacles qu'offrent la mer et les hommes , il nous semble que ce que nous tentons est un songe, ou une idée à la Platon. Je pourrais le prouver en détail, si ce n'était pour dire avec les espions hébreux , en consultant les forces humaines moins que le secours de Dieu , et notre lâcheté autant que la vérité : Cette terre dévore ses habitants; nous sommes des sauterelles, tandis que nous trouvons ici des monstres de la race des géants.
Mais quels que soient ces géants , il triomphera avec sa fronde et sa pierre, ce David qui foule aux pieds la terre dans sa fureur, et fait trembler les nations irritées, ce Jésus, Sauveur des hommes, qui les comble de biens , et les conduit à la perfec-
tion, quelle que soit leur infirmité; c'est lui, oui, c'est lui , nous l'espérons, qui réalisera, comme l'aurore de sa bonté et de sa puissance , cette prophétie d'Isaïe : Que la solitude se réjouisse , et quelle fleurisse comme le lys , de même que, par sa sagesse et par sa force il a fait tout ce que nous voyons, c'est-à-dire il a soumis par l'humilité de sa croix , les empires les plus florissants où brillaient tous les genres de puissance et de gloire. Ainsi-soit-il ! et que ce vœu que nous formons soit secondé par l'intercession de tous les Élus , et surtout par la Reine du ciel et par l'Église entière , mais en particulier par cette portion d'Église que Votre Paternité gouverne depuis longtemps par la volonté de Dieu. Je demande instamment que notre Compagnie appuie ce désir, et je prie Votre Paternité de nous aider par tous les moyens , et de vouloir bien nous accorder dans ce but sa très-sainte bénédiction,
de Votre Paternité , Le fils et serviteur indigne,
Pierre BIARD , S. J.
De Port-Royal, dans la Nouvelle-France , le dernier jour de janvier, 1612.
LETTRE DU P. PIERRE BIARD , AU T. R. P. CLAUDE AQUA- V1VA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. (Traduite
sur V original latin, conservé aux archives du Jésus, à Rome.)
Amiens, 26 mai 1614.
Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
Puisque, par un bienfait signalé de Dieu, et grâce aux prières de Votre Paternité, nous venons d'échapper tout récemment à des dangers multipliés et très-graves , le sentiment et le devoir m'obligent aujourd'hui de me jeter, comme je puis, aux pieds de Votre Paternité, avec une vive reconnaissance et de grand cœur, pour lui présenter mes hommages et lui témoigner mon affection . Je dois en effet me regarder comme choisi sans doute par le Seigneur , et pour faire pénitence et pour montrer le triomphe de la grâce, tant sont graves les dangers dont je me vois maintenant délivré, à ma grande surprise ; mais ce n'est peut-être pas le moment de raconter tous ces événements en détail, et je pense que Votre Paternité a déjà dû apprendre bien des choses par
le P. Ennemond Masse; laissant le reste de côté, je veux me contenter de vous dire aujourd'hui comment, après notre prise par les anglais, dans la Nouvelle-France, nous avons été traînés dans différents lieux, et enfin rendus à notre patrie. L'année dernière, 1613, nous étions en tout, comme lésait Votre Paternité, quatre ■ membres de la Compagnie dans la Nouvelle-France . A cette époque, nous jetions enfin dans un lieu convenable les fondements d'une nouvelle habitation et d'une nouvelle colonie.
Voilà que tout à coup, je ne sais par quel cas fortuit (car certainement ce n'était pas un plan prémédité) , les anglais de la Virginie se jettent sur notre rivage, s'emparent de notre vaisseau avec une grande fureur, pendant que presque tous nos défenseurs étaient occupés à terre. Après quelque résistance, on fut contraint de se rendre; deux français furent tués dans le combat et quatre blessés, sans compter notre frère Gilbert du Thet, qui reçut une blessure mortelle.. Il mourut pieusement dans mes bras le lendemain
Quand le navire fut pris et tout le reste pillé , on nous fit une grande grâce, à nous prêtres et jésuites, en ne nous donnant pas la mort. Au reste, la vie était, dans une pareille situation, quelque chose de
* Les PP. Biard , Masse , Quentin et le Frère du Thet.
plus cruel que toute espèce de mort. Dépouillés et manquant de tout, qu'aurions-nous pu faire dans ces lieux complètement déserts et incultes ? Les Sauvages, il est vrai, venaient nous trouver en secret et la nuit. Us gémissaient sur notre malheur et nous promettaient d'un grand cœur et avec sincérité de faire pour nous tout ce qu'ils pourraient ; mais tel était l'état des lieux et des choses, que nous ne voyions partout que la mort, ou une misère pire que la mort. Nous étions trente personnes dans les mêmes angoisses. Ce qui rendait nos anglais moins cruels, c'est qu'une de nos barques, trompant leur vigilance, s'était échappée. Us se voyaient contraints de nous épargner parce qu'ils savaient bien qu'il y avait là des témoins, qui déposeraient contre la violence qu'ils nous avaient faite. Us craignaient la peine du talion et la vengeance que tirerait notre Roi. Us nous dirent enfin (belle faveur vraiment!) que pour nous trente, qui restions, ils laisseraient à notre disposition une barque, avec laquelle nous pourrions suivre les côtes et tâcher de trouver quelque navire français, pour nous ramener dans notre patrie. On leur démontra que cette barque ne pouvait pas recevoir plus de 15 personnes; mais ils ne voulurent rien accorder de plus , pas même un de nos propres bâtiments.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Dans cette
perplexité , chacun pourvut comme il put à son salut. Le P. Ennemond Masse monta avec quatorze autres dans la barque dont nous avons parlé, et Dieu Ta protégé, comme Votre Paternité le sait déjà.
J'allai trouver le commandant anglais; j'obtins pour moi et le P. Jacques1 Quentin, mon compagnon, ainsi que pour Jean Dixon, qui avait été admis dans la Compagnie, et pour un domestique, que nous serions transportés dans quelque île voisine, où les anglais ont coutume de faire la pêche , et que nous serions recommandés à ces pêcheurs afin qu'ils nous transportassent en Angleterre, d'où nous rentrerions facilement en France. J'obtins cela , dis-je, en parole, mais on n'y fut pas fidèle. En effet, nous et les autres français qui restaient, au nombre de quinze , nous fûmes conduits droit en Virginie, à près de 250 lieues du poste, où nous avions été pris. Ici, nouveau danger. Le gouverneur de ce fort voulait nous pendre tous, mais surtout les Jésuites. Le capitaine, qui nous avait pris, s'y opposa, objectant la parole donnée. Cette parole donnée ou la crainte du Roi l'emporta enfin.
Ce capitaine fut ensuite chargé de retourner
1 On a quelquefois confondu ce Père Jacques Quentin, avec Claude Qucrûin, que nous trouvons porté sur le Catalogue de 1625, comme étudiant en théologie à la Flèche.
dans la partie de la Nouvelle-France où il nous avait dépouillé, de détruire tous les vaisseaux français qu'il, trouverait, et d'incendier toutes les constructions et toutes les maisons. En effet, les français avaient encore là deux habitations, celle de Sainte- Croix et celle de Port-Royal où j'avais demeuré deux ans. On équipa trois navires pour cette expédition. Deux d'entre eux avaient été pris sur nous; le troisième, plus grand et armé en guerre, était celui qui nous avait fait prisonniers.
On ne nous laissa monter sur ces vaisseaux qu'au nombre de huit français, dans le dessein de profiter de la première occasion qui se rencontrerait , pour nous renvoyer dans notre patrie.
Ces navires se dirigèrent d'abord vers le lieu où nous avions été pris, et les anglais brisèrent les croix que nous avions élevées ; mais le châtiment ne tarda pas : avant notre départ un d'eux , convaincu de je ne sais quel crime , fut pendu dans le même endroit. Une croix vengea les croix. Nous trouvâmes aussi là de nouveaux dangers. Les anglais, comme j'ai dit plus haut, voulaient aller à l'habitation de Sainte-Croix , quoiqu'il ne s'y trouvât alors personne ; mais on y avait laissé une provision de sel. J'étais le seul à connaître la route , et les anglais savaient que j'y avais demeuré autrefois. Ils me demandent de les y conduire. Je fais tout
ce que je puis pour trouver des prétextes et me débarrasser de ces instances. Mais je ne gagnai rien. Voyant clairement que je ne voulais pas les conduire, le capitaine entra alors dans une grande colère , et le danger devenait pour moi plus imminent , quand tout à coup ils trouvèrent ce lieu, sans moi. Ils le pillèrent et réduisirent tout en cendres. De plus, ils parvinrent dans cette occasion à se saisir d'un Sauvage qui les conduisit à Port-Royal. Si cet incident me délivra d'un grand danger, il me jeta aussi dans un autre plus grand encore. En effet , après le pillage et l'incendie de Port-Royal , qu'ils trouvèrent, je ne sais pourquoi, abandonné parles français, un de ceux-là mêmes qui avaient quitté ce poste, porta contre moi une accusation. Tl dit que j'étais un vrai et pur espagnol, et qu'à cause de quelques crimes que j'avais commis en France, je n'osais pas y retourner. Le capitaine, déjà hostile , saisit ce nouveau prétexte pour sévir, et demanda à ses compagnons ce qu'ils en pensaient. — Ne leur semblait-il pas juste de me jeter sur le rivage et de m'y abandonner? L'opinion du plus grand nombre l'emporta ; ils voulaient que je fusse ramené en Virginie , et que là , en bonne forme et selon la loi , je fusse restitué au gibet, auquel j'avais échappé. Me voilà donc sauvé pour le moment ; nous reprî-
mes incontinent la route de la Virginie ; mais deux jours après nous fûmes assaillis par une si terrible tempête, que nos vaisseaux furent dispersés. Nous ignorons ce que sont devenus les autres.
Après avoir résisté à la tempête pendant trois semaines, le capitaine de notre navire, voyant que beaucoup de choses lui manquaient, mais surtout l'eau , et qu'il n'y avait pas d'espérance d'atteindre avant longtemps la Virginie , se décida à se réfugier aux îles portugaises, appelées Açores.
Ce parti une fois pris, moi , qui me croyais échappé à la corde qu'on me préparait , je tombai de nouveau dans un plus grand péril , et beaucoup plus grand, puisque j'avais ici des compagnons qui le partageaient.
En effet les anglais, en approchant de ces îles, se mirent à faire réflexion qu'ils étaient perdus, si on nous découvrait , nous, prêtres et jésuites ; que nous serions mis en liberté par les catholiques portugais , et qu'eux , au contraire , seraient punis comme pirates et persécuteurs des prêtres.
Ce souci nous inquiétait fort. Qu'allaient-ils faire ? Nous jetteraient-ils à l'eau ? suffirait-il de nous cacher ? au milieu de ces angoisses et de ces hésitations, le capitaine m'appela et m'exposa l'affaire. Je lui répondis que , pour moi , le plus grand malheur
de ma mort, c'était d'être pour d'autres l'occasion d'un crime : je lui promis que, s'il voulait nous cacher, je seconderais franchement son projet.
Quelle pensée le Seigneur lui inspira-t-il pour lui donner confiance dans mes paroles ? Je J'ignore vraiment; mais ce que je sais c'est que s'il eût prévu les dangers qu'il eut à courir ensuite, il ne m'aurait pas écouté.
Il nous cache donc à fond de cale. Pendant trois semaines, nous n'avons pas vu le jour ; mais dans le port de l'île de Fayal il survint tant de difficultés, et le navire fut si souvent visité , qu'il est étonnant que nous n'ayons pas été découverts : le Seigneur l'a permis pour glorifier davantage notre Compagnie Les anglais eux-mêmes virent clairement que si nous eussions voulu nous découvrir et les dénoncer , nous en avions eu fréquemment l'occasion. Ils firent souvent ensuite en Angleterre , et même devant leurs ministres , l'éloge de notre fidélité à notre parole , au grand étonnement des ennemis de la foi.
Echappés à ces périls , les anglais se décidèrent à aller en Angleterre plutôt qu'en Virginie, qui était beaucoup plus éloignée. Ils manquaient des choses les plus nécessaires pour ce voyage.
Nous nous dirigeons donc vers l'Angleterre. La traversée fut longue et fâcheuse. Les brouillards et l'obscurité nous firent dévier du droit chemin , et L. 8
nous fumes jetés dans le pays de Galles , non loin de l'Irlande. Notre capitaine étant descendu à terre dans la ville de Pembrock , afin de se procurer des vivres, certains indices le firent prendre pour un pirate, et il fut jeté en prison : pour se justifier, il protesta qu'il n'était pas pirate , et en témoignage de son innocence, il en appela aux deux jésuites qu'il avait sur son navire, disant que si on voulait les interroger, ils feraient connaître la vérité. Quelle bonté delà divine Providence ! nous étions au milieu de l'hiver, et tout nous manquait sur le vaisseau. Si nous n'eussions pas reçu quelques secours, nous périssions de froid et de misère. Qu'arriva t-il ? on fit venir aussitôt les jésuites, et on les conduisit en ville, au grand étonnement de tout le monde. Nous sommes interrogés comme témoins; nous déposons ce que nous savions, c'està-dire que le capitaine était un officier du Roi , et non un pirate , et que sa conduite à notre égard était un acte d'obéissance et non un effet de sa volonté.
Notre capitaine fut ainsi rendu à la liberté , et nous avec lui. On nous retint avec beaucoup d'égards dans la ville; jusqu'à l'arrivée de la réponse de Londres. Elle se fit longtemps attendre; pendant ce temps-là, nous avons eu souvent des controverses avec les Ministres , mais plus souvent encore
avec les simples protestants. Tout le monde avait la liberté de venir nous voir, quoique nous ne pussions pas sortir de la maison. Pour tout le reste , nous étions très-bien traités, comme j'ai dit.
Nous recevons enfin Tordre de nous embarquer pour Londres. Ce fut un long voyage, et il survint des retards très-ennuyeux. Pour ne pas énumérer tous ces détails , qu'il me suffise de dire que le roi d'Angleterre nous fit conduire dans la ville de Douvres , et nous fit passer de là à Calais , en France. Le gouverneur de la ville de Calais et le doyen nous reçurent avec bonté , et nous retinrent trois jours pour nous remettre. Nous avons ensuite gagné Amiens , où nous sommes maintenant.
Nous avons été prisonniers pendant neuf mois et demi, toujours dans le navire, à l'exception, comme j'ai dit, des jours que nous avons passés à Pembrock. Pendant trois mois, nous ne recevions par jour qu'environ deux onces de pain , et un peu de poisson salé et d'eau presque toujours saumâtre. Aussi sommes-nous surpris que nous ne soyons pas tombés malades, tandis que la plupart des anglais l'ont été ; quelques-uns même ont succombé. Assurément le Seigneur nous a gardés , grâce aux prières de Votre Paternité et à celles de toute notre Compagnie. Fasse le ciel dans sa bonté que tout cela tourne à sa
plus grande gloire, à l'amendement de ma vie et à mon silut ! Je l'espère, à l'aide des prières et de la bénédiction de Votre Paternité que je sollicite à genoux très-humblement, et avec toute l'ardeur dont je suis capable.
Que le Seigneur Jésus protège toujours Votre Paternité , et daigne la combler de ses grâces , mon très-Révérend et très-bon Père.
de Votre Paternité , Le fils obéissant et le serviteur indigne , Pierre BIARD.
Amiens , le 26 mai 1614.
LETTRE DU P. CHARLES LALLEMANT , SUPÉRIEUR DE LA MISSION DU CANADA, AU T. R. P. MUTIO VITELLESCHI , GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS A ROME. (Traduite
sur l'original latin, conservé aux archives du Jésus , à Rome.)
De la Nouvelle-France, 1<* août 1626.
Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
Que Votre Paternité ne soit pas étonnée si vous n'avez pas reçu de lettres de nous depuis les dernières , c'est-à-dire depuis un an ; nous sommes si éloignés de la mer, que nous ne sommes visités par les vaisseaux français qu'une fois chaque année, et seulement par ceux qui en ont le droit; car cette navigation est interdite aux autres. Ce qui fait que si par hasard ces vaisseaux marchands périssaient, ou s'ils étaient pris par les pirates , nous ne pourrions compter que sur la Providence de Dieu pour pouvoir nous nourrir. En effet nous n'avons rien à attendre des Sauvages qui ont à peine le strict nécessaire; mais celui quia pourvu jusqu'à présent aux
besoins des français qui sont ici depuis tant d'années, ne cherchant cependant qu'un gain temporel, n'abandonnera pas ceux qui ne s'occupent que de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Nous ne nous sommes guère occupés cette année qu'à l'étude de la langue des Sauvages, à l'exception d'un ou deux mois employés à cultiver la terre afin de pouvoir en retirer notre subsistance.
Le P. Jean de Brebeuf, homme tout à la fois pieux, prudent et robuste, a passé avec les Sauvages la rude saison d'hiver, et il a pris une très-grande connaissance de leur langue. Pendant ce temps-là, à l'aide des interprètes, malgré leur répugnance à faire connaître cette langue, nous avons pu, contre l'attente de tout le monde, obtenir tout ce que nous pouvions espérer , et encore ne s'agit-il que des éléments de deux langues; or, il y en a beaucoup d'autres. Autant de nations, autant de" langues; et ce sol très-étendu en long et en large est habité par cinquante nations, au moins. Vaste champ ! où notre zèle trouvera à s'exercer. « La moisson est abondante , et le nombre des ouvriers est petit » ; mais les Nôtres sont disposés, avec la grâce de Dieu , à ne se laisser effrayer par aucune difficulté, quoiqu'il n'y ait pas encore grande espérance de succès , tellement les naturels sont grossiers et se rapprochent de la brute.
Certainement une seule chose nous console, c'est que , dans la distribution de ses récompenses, Dieu, très-bon et très-grand , a moins d'égard au succès qu'à la bonne volonté et aux efforts. Pourvu quenos désirs tels quels lui soient agréables, nous n'avons pas à craindre que notre peine soit perdue. Quant à nos rapports avec les Sauvages , nous n'avons donc pas fait autre chose cette année que d'acquérir la connaissance des lieux , des personnes et de l'idiome de deux nations; mais pour nos français qui ne sont ici qu'au nombre de quarante-trois, nous ne nous sommes pas épargnés. Nous avons entendu leurs confessions générales, après avoir fait une exhortation sur la nécessité de la confession . Tous les mois, en outre , nous leur donnons deux sermons. Dieu aidant et bénissant cette entreprise, comme il l'a fait jusqu'à présent , nous aurons quelque chose de plus l'année prochaine.
Tous les Nôtres , grâce à Dieu , se portent bien. A peine y en a-t-il un qui ne se couche tout habillé. Ce qui nous reste de temps après les exercices spirituels ou les œuvres apostoliques , nous l'employons tout entier à cultiver la terre.
Leur progrès dans la vertu eût été plus consolant s'ils eussent eu un meilleur supérieur que moi; Votre Paternité peut facilement y apporter remède. Je m'entends bien mieux à obéir qu'à commander.
J'espère qu'elle m'accordera cette grâce, que je lui demande humblement. Ce faisant , les Nôtres lui devront leur avancement spirituel.
On nous a envoyé de France, cette année, des ouvriers pour construire la première résidence de la Compagnie, ce que nous avions regardé comme absolument nécessaire à cause des françaisjqui habituellement se fixent ici. On en établira plus tard chez les nations qui donnent le plus d'espérance et qui ont des habitations fixes. Nous devons sous peu leur envoyer un des Nôtres, ou plutôt deux , le P. Jean de Brébeuf et le P. Anne de Noue.. Si leur mission réussit, elle ouvrira un vaste champ à l'Evangile. Ils voyageront dans les canots des Sauvages ; car on ne peut pas employer d'autres marins.
Je renvoie en France le P. Philibert Noyrot, pour s'occuper des intérêts de notre mission. J'espère que Votre Paternité lui prêtera son appui auprès des personnes qui veulent bien protéger nos travaux. Il sera nécessaire même auprès de nos Pères de Paris, qui semblent ne pas comprendre les besoins et l'avenir de notre mission. Sile défunt Père Coton, de pieuse mémoire, ne nous eût pas été favorable, notre œuvre était comme impossible. Comme le P. Noyrot doit revenir au commencement du printemps, il faudra nécessairement , si Votre Paternité l'approuve , qu'il y ait à Paris ou à Rouen un des Nôtres chargé
de le remplacer, de prendre soin de nos affaires, de nous envoyer chaque année les objets de première nécessité et de recevoir nos lettres.
Nous restons donc ici au nombre de sept. Quatre Pères , le P. Ennemond Masse, admoniteur et confesseur ; le P. Jean de Brébeuf ; le P. Anne de Noue et moi ; trois frères coadjutenrs, Gilbert Burel, Jean Goffestre et François Charreton : tous, Dieu merci, bien disposés à travailler généreusement:
Tous se recommandent aux saints sacrifices de Votre Paternité.
De Votre Paternité,
le très-humble fils ,
Charles LALLEMANT.