LETTRE DU P. JULIEN BINNETEAU , DE LA COMPAGNIE DE
Jésus, a un père de la même compagne (Provenant de notre ancien Collège de Louis-le- Grand.)
Du pays des Illinois, 1699.
Mon Révérend Père,
PaxChristi.
Dieu continue d'estre icy servi, malgré les oppositions du démon , qui suscite des gens tout à fait ennemis du Christianisme : nous les nommons icy Jongleurs. Ils font en public cent mommeries pleines d'impiété, et ils parlent à des peaux de bêtes, à des oiseaux morts, comme à des divinités; ils prétendent que les herbes médicinales sont les dieux de qui ils tiennent la vie, et qu'il n'en faut point adorer d'autres; ils chantent tous les jours des chansons en l'honneur de leurs petils manitours, comme ils les appellent; ils s'emportent contre nostre religion et contre les missionnaires. Où est le Dieu , disent-ils , dont nous parlent ces robes noires? Que nous donne-t-il , pour les aller entendre? Où sont les festins qu'ils nous font? car, mon Rêvé-
rend Père , c'est par les festins que le parti du démon se soutient icy.
Quoique ces sortes de gens là paroissent fort éloignés d'embrasser le christianisme , plusieurs d'entre eux ne laissent pas cependant de respecter ou de craindre nos mystères et de faire bon visage aux missionnaires; il y en a mesme peu dont les enfants ne viennent à la chapelle ; plusieurs les y envoient et quelque motif qui fasse agir les parents, il y a espérance que les jeunes plantes porteront un jour leurs fruits, et que le méchant parti tombera insensiblement. Ce qui vous surprendra, c'est que plusieurs de ces jongleurs , quand ils tombent 'malades, ont volontiers recours au missionnaire, et il y en a peu qui ne l'écoutent et qui n'avouent qu'il n'y a qu'un Grand Esprit, ouvrier de toutes choses, et qu'il faut seul adorer. Depuis peu, un des plus considérables s'est fait instruire , après avoir longtemps résisté ; estant ensuite tombé malade et se sentant proche de la mort, il n'a point eu de repos qu'il n'ait enfin reçu le saint baptême, en exhortant tous ses enfants à embrasser nostre religion.
Les jeunes gens ne mettent pas moins d'opposition au progrès du christianisme que les jongleurs. Ce sont, parmi eux, des monstres d'impuretés, qui s'abandonnent sans honte aux actions les plus
infâmes ; ce qui fait que nous ne voyons presque aucun jeune homme sur qui on puisse compter pour les exercices de religion ; il n'y a que les hommes entre deux âges ou les vieillards qui ayent de la constance
En récompense, les femmes et les filles ont de grandes dispositions pour la vertu, quoique suivant leurs coustumes, elles soient esclaves de leurs frères pour espouser ceux qu'ils jugent à propos, mesmes les hommes déjà mariés à une autre femme. Tl s'en trouve néanmoins plusieurs parmi elles, qui résistent alors constamment et qui aiment mieux s'exposer aux mauvais traitements qu'on leur peut faire, que de rien commettre, en cette occasion , contre ce que prescrit le christianisme pour le mariage.
Il y a plusieurs ménages où l'homme et la femme vivent dans une grande ferveur, sans se soucier de ce que les jongleurs et les jeunes libertins peuvent dire; ils sont toujours les premiers à l'église, assidus aux prières publiques et soutiennent courageusement le parti. Quelques-uns s'assemblent chez un des plus considérables du village, et là, tout l'entretien est de matière de piété, du catéchisme, des prières qu'ils se font réciter les uns aux autres, ou enfin sur les cantiques spirituels. Comme les enfants sont persécutés pour la prière, je connois de bons chrestiens qui les exhortent à se retirer
chez eux, s'offrant à les nourrir et leur faisant part de ce qu'ils ont, comme s'ils étoient leurs propres enfants.
Il y a aussi des femmes mariées à de nos françois qui seroient d'un bon exemple dans les maisons de France les mieux réglées; quelques unes de celles qui sont mariées aux sauvages ont un soin extraordinaire d'entretenir la piété dans les familles; elles instruisent elles-mêmes leurs enfants; elles exhortent leurs maris à la vertu, leur demandent le soir s'ils ont fait leurs prières, les portent à fréquenter les sacrements, et pour elles, elles se confessent au moins tous les huit jours et communient souvent.
Après vous avoir parlé de la mission , je vous diray quelque chose, mon Révérend Père, des missionnaires. Le P. Gabriel Maresty fait des prodiges; il a les plus beaux talents du monde pour ces missions; il a appris la langue en quatre ou cinq mois jusqu'à en faire maintenant des leçons à ceux qui sont icy depuis longtemps, il est d'une (résistance à la) fatigue incroyable, et son zèle lui fait regarder comme rien, tout ce qu'il y a de plus difficile. Je n'aurai jamais de repos, dit-il, tant que je vivrai; je ne croirai jamais en avoir assez fait.
Nous avons trois chapelles et nous faisons le catéchisme en quatre endroits. Des Rikabons, , pareillement Illinois, se sont logés auprès de nous,
pour faire du bled dans le voisinage de nostre premier village; ils ont part à la parole de Dieu, ainsy nous ne manquons pas d'occupation icy tous deux. Nostre maison ne désemplit pas, depuis le matin jusqu'au soir, de gens qui viennent se faire instruire et se confesser ; il a fallu faire nos chapelles plus grandes qu'elles n'estoient. Le cher Père Marest se livre un peu trop à son zèle ; il travaille excessivement le jour et veille la nuit pour se perfectionner dans la langue; il voudroit en cinq ou six mois savoir tout le dictionnaire. Dieu nous conserve un si brave missionnaire ; il ne vit que d'un peu de bled cuit, où il mêle quelquefois un peu de petites fèves , et il mange un melon d'eau qui lui sert de boisson. Il y a un autre missionnaire à soixante lieues d'icy qui vient nous voir tous les hivers, il est de la Province de Guyenne et se nomme le P. Pinet, si vous le connoissiez, je vous en dirois davantage de lui. Il a eu le bonheur d'envoyer au ciel l'âme du fameux chef Péouris et de plusieurs jongleurs, et a attiré à nos chapelles, diverses personnes qui sont l'exemple du village par leur ferveur : il me reste à vous parler de ce qui me regarde.
Je suis présentement à Hiremé avec une partie de nos Sauvages dispersés. J'ai esté depuis peu aux Tamarois, en voir une partie sur le bord d'un
des grands fleuves du monde , que nous appelons pour cela le Mississipi, ou la grande rivière; on en a découvert plus de sept cents lieues où elle est navigable, sans en avoir encore trouvé la source. Je dois retourner chez les Illinois de Tamaroa le printemps; il y a une fort grande différence de ce climat icy à celui de Québec , où le froid*est long et les neiges fort hautes , au lieu qu'icy d'ordinaire, la neige ne dure que fort peu. A peine tout ce mois cy de Janvier avons nous senti le froid ; la vigne se voit attachée aux arbres de tous costés et montant jusqu'au haut, le raisin en est sauvage et n'approche pas de la bonté de celuy de France. Il y a une infinité de noyers et de pruniers de différentes espèces ; on y voit encore quelques petites pommes. Il se trouve icy deux autres sortes d'arbres fruictiers que l'on ne connoit point en France , ce sont des Assimines et des Piakimines ; le fruit en est bon : de tous nos autres beaux fruits de France nous nous en passons en ce païs-cy. Le gibier y est en quantité ; les canards, outardes, oies, cignes, grues, poulets d'Inde; le bœuf , l'ours et le chevreuil sont les grosses viandes que l'on mange au pais de chasse. Le bœuf en ce pais est d'un brun tirant sur le noir ; c'est ce qu'on appelle le bufle en Europe ; il a une grosse bosse vers le chignon du cou, le poil fort épais, comme celuy des mou- L. 48
tons en France , et nous fait de bonnes couvertures de lit. On voit encore plusieurs autres animaux , comme chats sauvages, loups cerviers, rats de bois; la femelle de ceux cy porte ses petits dans une espèce de bourse qu'elle a sous le ventre.
Voicy quelle est la vie de nos Sauvages; ils partent sur la fin de septembre pour chasser. Tout le monde marche, ou se rend en pirogue au lieu de l'hivernement. De là, les plus lestes hommes, femmes , filles , vont dans les terres chercher le bœuf; cet animal est dangereux , courant résolument sur celuy qui l'attaque , surtout quand il est blessé ; il soufle d'une manière furieuse et jette des œillades terribles. Quand les Sauvages l'ont tué, ils enlèvent particulièrement la viande de dessus les côtes, la partagent en deux moitiés; cette viande est ensuite exposée pendant quelque temps sur un gril de bois de trois ou quatre pieds de haut , sous lequel on fait un feu clair, puis on la plie ; ainsy desséchée , elle se garde fort longtemps sans se corrompre. On appelle ces sortes de pièces des plats-côtés, dont il se fait grand débit au village , quand on est de retour. Cette chasse finit vers le temps de Noël; les Sauvages en reviennent chargés de ces plats-côtés , et il est surprenant combien les hommes et les femmes portent pesant dans la marche. Le reste du temps jusqu'au mois de mars se passe dans l'hivernement,
où les femmes travaillent presque sans cesse; les hommes vont de fois et d'autres chasser le chevreuil ou des ours , sinon ils jouent, dansent, chantent partisque fruuntur. Ce sont tous gentilshommes , vivants sans autre mestier, que celuy de la chasse , de la pesche et de la guerre.
La vie que les Sauvages mènent au village est à peu près de même que celle de l'hivernement ; les femmes seules y labourent et sèment la terre ; ce qu'elles font avec grand soin ; aussi pour l'ordinaire les bleds sont-ils fort beaux et en abondance. La fainéantise où vous voyez que vivent les hommes , est la source de toutes leurs débauches et de l'aversion qu'ils ont pour la religion chrestiennë. Le bal se tient icy comme en France, tandis que dans une cabane des danseurs suivent la cadence d'une espèce de tambour, vous entendez d'un autre costé quelque vieille qui chante.
J'oubliois de vous parler de nos jardins; un de leurs plus beaux ornements est ce que nous appelons les melons d'eau ; ils viennent exorbitamment gros; le goût en est fort doux , et ils sont différents de nos melons en ce qu'ils ne jaunissent pas ; ils se mangent sans sel, et la quantité n'en est pas malfaisante.
Voilà , mon Rd Père , un petit narré du climat et des mœurs de nos Illinois. Les jeunes enfants nous
y donnent toujours une grande espérance pour l'avenir, ils ont un empressement merveilleux pour se faire instruire , et l'envie d'avoir une aiguille et un grain rouge , ou quelque petite croix ou médaille , fait qu'ils s'appliquent à bien répondre et qu'ils apprennent beaucoup en peu de temps.
Je suis,
Mon Révérend Père ,
Vostre très humble et très obéissant serviteur en Notre-Seigneur.
Julien BINNETEAU, de la Compagnie de Jésus.