LETTRE DU P. JACQUES BIGOT DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
a un père de la même compagnie. (Provenant de notre ancien Collège de Louis-le- Grand.)
Du pays des Abnaquis, 1699.
Mon Révérend Père ,
Pax Christi.
Je partis sur la fin du mois d'aoust, pour aller dans une de nos Missions de l'Acadie, prendre la place de mon frère qui estoit incommodé (le P. Vincent Bigot). J'y arrivai la veille de la Nativité de la sainte Vierge , où j'eus d'abord la consolation de confesser avec luy et de communier plus de deux cents de nos Sauvages. Comme c'est le premier hyver qu'on ait passé dans ce village tout récemment estably , je vous avoueray que j'ay eu quelque chose à souffrir, tant pour le logement que pour les vivres ; mais toutes ces peines ne sont rien en comparaison de la consolation que j'ay eu de jouir dans cette mission des fruicts des travaux de mon frère , et d'y trouver la plupart des Sauvages dans une très grande ferveur. On ne sauroit entrer dans
leur chapelle , sans qu'on y en trouve quelqu'un adorant Jésus-Christ dans le Saint Sacrement ; ils s'excitent les uns les autres dans ce saint exercice, et tachent de tesmoignerpar là combien ils sont reconnaissants de l'honneur que leur fait ce Dieu caché, de demeurer ainsy dans leur pauvre chapelle ; quelques uns y viennent dès trois heures du matin; plusieurs y passent les deux heures entières à genoux ; j'en connois qui ne manquent jamais d'y aller tous les jours à midy. D'autres en revenant de la forest, après avoir mis leurs charges de bois dans leurs cabanes, vont aussitost saluer Notre Seigneur. Comme la plus grande partie des Sauvages de ce village ne sont baptisés que depuis peu de temps , et qu'ils n'ont pu estre tout à fait instruits, j'ay toujours fait deux instructions publique dans la chapelle , et une troisième dans une cabane particulière pour leur apprendre et pour leur expliquer des chants sur les mystères ; cela ne les contentoit pas encore, de sorte que quand j'allois dans les cabanes, ils me faisoient mille questions , importunité sans doute bien agréable. Dès que je faisois le cri dans le village pour l'instruction dès enfants, plusieurs, tant hommes que femmes venoient se joindre à eux pour en profiter. Quelques uns , dés la fin de septembre , avoient coutume de se retirer dans les bois jusqu'au printemps, pour y passer l'hyver plus corn-
modément; cette année, ceux-là ont différé plus de trois mois à le faire , afin de pouvoir estre instruits.
Je désesperois quasi de la conversion de deux jeunes sauvages d'environ vingt-cinq ans, grâce à Dieu, ils ont tellement changé depuis quelque temps, qu'aujourd'hui je suis autant consolé de leur ferveur et de leur docilité que j'estois auparavant affligé de leur fierté et de leur indifférence pour le christianisme. Un troisième estant retombé dans ses désordres, après avoir esté baptisé, j'ay esté obligé de modérer les mortifications et les austérités que vouloient faire deux de ses parentes pour obtenir de Dieu sa conversion.
Une jeune femme m'est venue dire que? depuis deux ans, elle avoit promis à Dieu de ne se jamais remarier, qu'elle vouloit lui garder sa parole et que pour cela elle me prioit de dire à ses parents de ne luy plus parler de mariage.
Une autre de même âge, dans la première communion qu'elle fit après la mort de son mari , promit à Jésus-Christ de ne se plus marier. Comme je la blàmois d'avoir fait cela sans m'en avoir parlé , elle m'a dit tout simplement que , possédant Jésus- Christ après la communion , elle n'avoit pu s'empescher de luy dire : Je suis maintenant toute à vous, mon divin Jésus, et jamais je n'auray d'autre espoux que vous. Je ne puis vous exprimer tout ce
qu'a voulu faire cette fervente chrestienne pour le repos de l'âme de son mary.
Depuis quelques jours nos Abnaquis ont commencé à rendre par échange les Anglois qu'ils avoient pris en guerre, et c'est icy, mon Révérend Père, où la religion catholique a triomphé de l'hérésie en la personne mesme des enfants. Selon l'accord fait entre les deux nations , il est libre à ceux qui ont plus de quatorze ans de rester chez les ennemis , mais on a droit de part et d'autre de reprendre, malgré eux, ceux qui sont au-dessous de cet âge. Quand on vint à ramener un pauvre enfant de douze à treize ans, vous n'eussiez pu retenir vos larmes , voyant comme il conjuroit les sauvages de le retenir : Je vais me perdre , s'écrioit-il en pleurant, gardez-moi avec vous, afin que je demeure dans la vraye religion et que je ne sois point damné. Il confondit le capitaine de sa nation , qui estoit venu faire l'échange, luy soutenant que les François et les Sauvages prioient beaucoup mieux que les Anglois. Quelques jours auparavant, à Québec, un jeune Anglois, en pareille circonstance, avoit fait la même confusion à un ministre, en présence de M. le Gouverneur. Quatre filles angloises ont absolument refusé de retourner à Boston , et ont mieux aimé demeurer avec nos Sauvages que de se mettre en danger, ont-elles dit, d'estre perverties par les mi-
nistres. Une autre vient de me dire qu'elle estoit résolue d'en faire autant, ne comptant pour rien, m'a t-elle dit, la dureté de la vie misérable et pauvre des Sauvages pour se conserver dans la vraye religion. Sept petits Anglois ayant entendu parler que l'échange alloit se faire , se sont cachés dans les bois, de peur qu'on ne les ramenast; deux autres, plus avancés en âge, et qui sont morts, il y a quelques mois, après avoir fait icy leur première communion , m'avoient bien assurés qu'il ne retourneroient point. Cette ferveur des Anglois, parmy nous, doit faire honneur à nos bons Sauvages, qui ont un soin et un zèle admirable , pour les mener aux missionnaires et pour les instruire eux-mêmes, dès qu'ils les ont pris. Je les trouve d'abord fort prévenus contre nous ; mais peu à peu ils se laissent persuader par la dévotion et par l'assiduité à la prière de nos Abnaquis; ce qu'ils ne voient point, disent-ils, dans leur colonie.
Je vous écris cecy, mon Révérend Père, sur le bord de la mer, où je suis avec nos sauvages, qui y sont venus pour traiter de paix avec un vaisseau anglois qui est à la rade. Le voyage m'a extrêmement fatigué, outre que nous manquons quasi de vivres à cause du mauvais temps; j'en avois un peu apporté; mais dès la première nuit, un chrestien, qui avait bon appétit, mangea le sac de cuir où je les
avois mis, et n'épargna pas ce qu'il y avoit dedans. Nous nous régalons d'huîtres, que nous allons prendre quand la mer est basse : c'est aussi tout ce que nous avons à manger, depuis quelque temps. Le capitaine du vaisseau dit d'abord que le Gouverneur de la Nouvelle Angleterre vouloit absolument que les Abnaquis chassassent les missionnaires françois , et qu'il leur en donneroit de sa nation. Nous n'en ferons rien, dirent aussitost les capitaines Abnaquis. Vous voudriez nous faire prier comme vous, mais vous n'en viendrez pas à bout. La proposition des Anglois les a tellement irrités, qu'ils ont répondu que l'Anglois eut à sortir de leur pays, qu'ils ne souffriroient jamais qu'il s'y établisse ; que par leur choix ils s'estoient donnés au grand capitaine des François, et qu'ils ne reconnoissoient que luy. Les Anglois en ont mal usé d'ailleurs, en retenant depuis trois ans , malgré leur parole donnée plusieurs fois, deux Abnaquis, par lesquels ils ont retiré des mains de ces Sauvages plus de trente Anglois, promettant toujours de rendre ceux qu'on leur avoit demandés, et cependant n'en avoient encore rien fait. Il faut avouer aussy que d'un autre costé, les Abnaquis, animés par cette perfidie, leur ont pris et tué bien du monde.
Le capitaine anglois m'a fait faire beaucoup d'honnêtetés, m'invitant même à venir sur son
bord , mais je n'ay eu garde de me mettre ainsy entre ses mains; si je Pavois fait, je crois que de longtemps je n'aurois revu ma chère Mission. Je me suis contenté de lui escrire une lettre de remerciement. Je pars pour Québec avec quelques-uns de nos Sauvages, pour rendre compte à M. le Gouverneur de ce qui s'est passé dans cette entrevue avec l'Anglois.
J'arrive de Québec après avoir salué et entretenu Monsieur le Gouverneur, qui est très-content de la manière dont nos Abnaquis ont répondu aux Anglois. Je m'étois remis au plustost sur les glaces, afin d'arriver à l'Acadie avant que les rivières fussent déprises ; mais le dégel me surprit au bout de quelques jours, ce qui augmenta la fatigue du voyage, de telle sorte qu'une grosse fièvre me prit; je croyois en mourir le jour de l'Annonciation de la sainte Vierge , et on me ramena le mieux qu'on put à Québec , où j'ai esté malade près de cinq semaines. Je repartis enfin après Pâques, et par mon retour je donnai bien de la joye à mes chers Sauvages, qui me croy oient mort. Aussitost je me mis à parcourir les trois villages, pour les confesser, leur faire faire leurs Pâques, et les fortifier contre les sollicitations des Anglois, qui font tout ce qu'ils peuvent pour les engager à recevoir des ministres.
Toutes ces fatigues m'ont redonné la fièvre, je n'ay pas laissé cependant de faire toutes mes fonctions et je n'ay passé qu'un jour sans avoir eu la consolation de dire la Messe.
Je suis , de Votre Révérence , Mon Révérend Père, Le très-humble et très-obéissant serviteur ,
Jacques BIGOT.
LETTRE DU P. LOUIS AYOND AU P. DE VITRY. , MISSION- NAIRE A LA NOUVELLE-ORLÉANS *.
La Rochelle , 24 juin 1745.
Mon Révérend Père ,
Pax Christi.
J'ai lieu d'appréhender que la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire, ne parvienne pas jusqu'à vous. Le sujet de ma crainte ne regarde pas beaucoup ma lettre , quoique je. serois bien mortifié que vous ne reçussiez pas. par cette occasion, les assurances de mes respects et de ma reconnois-
1 Les trente lettres précédentes sont toutes du XVIIe siècle (1611-1699), et toutes concernent la Mission du Canada; celle qu'on va lire est de la moitié du XVIIle siècle et contient fort peu de chose sur nos Missions d'Amérique. Si nous la donnons, c'est pour rappeler aux Canadiens que, depuis la captivité du P. Biard , jusqu'à celle du P, Avond, les protestants Anglais, ces libéraux modèles, n'ont cessé de détester et de persécuter le Catholicisme, la liberté de conscience et les Jésuites, qu'ils voulaient bien confondre dans une haine commune et persévérante.
Nous devons cette lettre, comme presque toutes les précédentes, aux recherches du P. Félix Martin, ancien recteur du collège Sainte- Marie , à Montréal.
sance pour toutes les marques d'amitiés que j'ai reçues de votre part, depuis que j'ai eu l'honneur de vous connoître; mais ce qui me fâcheroit infiniment, c'est que vous ne recevriez pas non plus des secours dont je sçais que vous avez un extrême besoin , et dont la perte vous mettroit mal dans vos affaires. Je souhaite de tout mon cœur que le vaisseau qui vous les porte ces secours, ne fasse nulle mauvaise rencontre , et qu'il arrive heureusement au lieu de sa destination.
Vous a-t-on déjà annoncé à la Louisiane, le malheur de l'Eléphant ? ou bien ce vaisseau-ci vous en porteroit-il la première nouvelle? et seroit-ce lui qui vous apprendroit que nous avons été pris et conduits en Angleterre, et que nous sommes revenus en France , au moins la plupart ? Voilà, mon Révérend Père, quelle a été notre destinée. L'on nous avoit comme assuré à la Nouvelle-Orléans le contraire. Nous devions être arrivés en France, avant que les Anglois eussent aucun vaisseau en mer. La saison rigoureuse, les jours courts, l'approche de l'équinoxe, tout nous favorisoit. L'on nous promettoit plus de beurre que de pain. Tout cela n'a de rien servi , ou pour mieux dire , avec tout cela nous avons été faits prisonniers , et cela , le propre jour des Cendres, environ à quatre-vingts lieues du cap Finistère.
Voicy, mon Révérend Père , le détail de nos aventures. Nous eûmes, comme vous savez, un très-beau temps pour passer ia Barre. Dès le lendemain , les vents changèrent , et nous tinrent onze jours dans le golfe. Nous débouquons ensuite , et après le débouquement, nous trouvons les vents les plus favorables , qui nous conduisirent au delà du Grand Banc , nous faisant faire grande route. L'on commençoit à parler, dans le vaisseau, comme si nous étions déjà arrivés. L'un devoit prendre telle route, l'autre faire telle chose; chacun faisoit son plan. Nous bâtissions tous des châteaux en Espagne. Les vents changèrent , et nous devinrent tout-à-fait contraires , parce que nous étions beaucoup dans le nord, et ne nous servirent que pour nous faire prendre. L'on court des bordées du nord au sud , et du sud au nord , pendant sept à huit jours, et cette manœuvre inévitable nous conduisit à la gueule du loup, ou pour mieux dire, au lion qui cherchait sa proye , en se promenant le long des côtes de France et d'Espagne.
Les ennemis nous découvrirent vers les dix heures du matin , et nous , nous ne les aperçûmes que vers midi; encore fût-ce parhazard, en prenant hauteur, que les yeux de quelqu'un de nos pilotes tombèrent sur les deux vaisseaux anglois, qui nous donnoient la chasse depuis près de deux heures. A cette nou-
velle, Ton se prépare au combat et on se met à fuir à toutes voiles pour l'éviter. L'on examine les deux navires; l'un dit qu'ils sont grands, l'autre qu'ils sont petits ; celui-ci les croit anglois , l'autre assure qu'ils sont françois. Notre capitaine surtout veut parier cent pour un que c'étoient des nôtres. Dans cette diversité de sentiments, un des deux vaisseaux ennemis, meilleur voilier que l'autre, et qui nous avoit un peu plus approché, arbore pavillon françois , et pour mieux nous leurrer, il l'assure d'un coup de canon et réunit tout le inonde dans le même sentiment. Ceux qui avoient opiné que les vaisseaux étoient françois se sçavoient un gré infini de leur jugement et nous assuroient qu'ils auroient parié tout au monde que cela étoit. Quelque fut le sentiment d'un chacun , peu nous importoit; mais le grand mal fut qu'au lieu de continuer à faire route , l'on ralentit la marche du vaisseau , et que M. Salette , peu fait aux ruses de guerre, et se persuadant trop légèrement que les vaisseaux étoient françois , fit carguer une partie des voiles, et attendit l'ennemi. Il me souvient que M. Salmon , qui avoit pris médecine ce jour-là, et qui étoit encore au lit, en apprenant l'ordre de M. Salette, le fit appeler et lui dit que bien loin de diminuer de voile , il devroit au contraire en augmenter si cela se pouvoit; que, si les vaisseaux étoient amis, il
ne lui en arriveroit aucun mal en fuyant , et que s'ils étoient ennemis, nous pourrions nous échapper parce moyen. L'avis étoit fort sage; mais la prévention du sieur Salette l'empêcha de le suivre. Il ne tarda pas à avoir les yeux dessillés.
Un des vaisseaux anglois de cinquante pièces de canons nous joignit bientôt. Dès qu'il nous tint presque à la portée du canon , il amena le pavillon francois et arbora celui de sa nation. Dieu scait quel fut l'étonnement d'un chacun , et en particulier de ceux qui avoient assuré si hardiment que les navires étoient francois. L'on ne perdit point courage malgré cela. Chacun se rendit à son poste, celui de M. et de Mme Salmon , de M,le Mariot et le mien fut à la Sainte-Barbe où il ne faisoit pas plus sûr que sur le gaillard.
A peine y fumes nous descendus , que l'ennemi tira sa bordée. On lui répondit sur le même ton. L'on réplique de part et d'autre , pendant environ deux heures , sans que le vaisseau anglois bien plus fort que le nôtre , puisqu'il avoit cinquante canons, sans compter la petite artillerie de ses hunes et trois cent quarante hommes d'équipage, nous eût tué ou blessé personne, ni causé aucun dommage considérable dans nos manœuvres. S'il eut été seul, il ne nous auroit certainement pas enlevé , d'autant mieux qu'on ne pouvoit pas en venir à l'abordage , L. 19
la mer étant trop grosse. Mais pendant que nous bataillions avec celui là, et même à notre avantage, le second de soixante canons et de quatre cent quarante hommes nous approchoit petit-à-petit , et dès qu'il fut à portée , il nous lâcha sa batterie basse de vingt-quatre livres de balles. Heureusement pour nous , il fut obligé de fermer vite ses sabords, sans quoi son vaisseau auroit été bientôt plein d'eau , à cause du mauvais tems. L'Eléphant fit feu contre celui-là encore , et tint même environ une heure contre les deux réunis. Enfin comme nos manœuvres étoient toutes coupées, nos voiles toutes enlevées, notre mâture haute entièrement fracassée, notre capitaine fit amener pavillon. Les Anglois nous dirent que si on avoit tardé à se rendre , le gros vaisseau devoit nous raser de près et nous lâcher en même tems toute sa bordée pour nous couler bas.
Vous pensez bien , mon Révérend Père , que je fis bien du mauvais sang pendant ce combal. Je vous avoue que jamais temps ne me parut si long : M. et Mme de Salmon et Mlle Mariot se firent descendre dans la soute au pain , et moy je me cachai entre deux canons placés à l'arrière de la Sainte- Barbe , ayant auprès de moy Mme Yaudrée , transie de peur aussi, et qui fut assez heureuse pour avoir un peu retiré ses jambes en arrière , sans quoi elle
auroit risqué de les avoir enlevées par un boulet qui perça notre vaisseau de part en part , à six pouces de l'eau vis-à-vis l'endroit où elle étoit placée. Un combat d'environ trois heures, à forces si inégales , semble annoncer bien des morts et des blessés, au moins du côté des plus foibles. Cependant nous n'eusmes que deux hommes tués et un troisième dangereusement blessé et qui a eu le bonheur d'en réchapper. Il y en eut encore quatre ou cinq qui attrappèrent quelque égratignure. Nous ne sçavons pas la perte des ennemis. Ils eurent soin de la cacher. Bien de nos gens jugent qu'ils eurent une douzaine d'hommes tués sur la place , et presque autant de blessés, dont plusieurs sont encore morts après , de leurs blessures.
Dès que le combat fut fini , les Anglois vinrent se mettre en possession de leur prise. Les officiers en agirent avec nous avec politesse. Nous restâmes encore dans l'Éléphant jusqu'au samedi au matin , que nous fumes transportés dans les vaisseaux anglois. Une partie de nos passagers avec le P. capucin et l'aumônier furent conduits au Chester, c'est le nom d'un des vaisseaux. M. et Mme Salmon, quelques autres et moy, fumes conduits à bord du Sunderland, dont le capitaine , Jean Brett , nous reçut fort honnêtement. J'ai lieu surtout d'être content de lui. Pendant que j'ai resté à son bord, j'ai mangé
à sa table , couché dans sa chambre et agi avec lui aussi familièrement que s'il eut été un officier français. Il est vrai que je dois une grande partie de ces politesses , et en particulier d'avoir eu sa table . à Mme de Salmon qui lui dit en entrant dans son vaisseau, qu'il y avoit un Père jésuite qui arriveroit bientôt, qu'il le prioit de ne me pas séparer de M. Salmon et d'elle. Dès que je fus monté à bord , mon petit compliment fait , le capitaine m'introduisit dans la chambre, où bientôt après, l'on nous servit un bon dîner, d'excellente bierre, d'excellent vin, et blanc, et rouge. Il nous a toujours très-bien régalés. La manière dont il en usoit à notre égard, les attentions qu'il avoit pour M. Salmon fort incommodé, nous faisoient féliciter dans notre malheur d'être tombés entre les mains d'un si galant homme. Mais le dénouement de la pièce nous fit changer de langage. Chemin faisant , l'on fit visite de nos malles ; et tout ce qu'il y avoit d'or et d'argent fut enlevé : c'est le droit de la guerre, et personne ne trouva cela étrange.
Le quinzième jour de notre prise , nous entrâmes dans la rade de Plymouth, et le surlendemain nous fumes conduits au port du Roy, à trois quarts de lieue plus haut, où nous restâmes encore onze jours tout près de terre sans pouvoir y aller, quelque bonne envie que nous en eussions. M. Salmon,
qui étoit plus incommodé qu'à l'ordinaire, ne cessoit de demander qu'on le mit à terre. Ni le capitaine ni le commissaire du port ne vouloient prendre sur eux de l'y mettre. On l'amusoit tant qu'on pouvoit, en attendant qu'on eût reçu des ordres de Londres. Cependant, comme M. Salmon pressoit toujours, on se détermina à lui accorder ce qu'il demandoit si instamment. Notre capitaine, qui étoit presque toujours à terre, vint à bord pour lui dire qu'on lui avoit trouvé une maison à Plymoutb , et qu'il seroit débarqué le lendemain. On lui tint parole: mais, avant son départ, on fit venir une vieille femme pour fouiller Mme Salmon et Mlle Mariot. Cette cérémonie se fit de la manière la plus choquante et la plus humiliante. Madame fut introduite seule avec la duègne, dans sa chambre, qui la dépouilla jusqu'à la chemise, palpant avec la main dans les endroits où elle soupçon n oit qu'on auroit pu cacher quelque chose, la décoiffa, la déchaussa. Ayant fini avec Madame , elle fit la même chose à Mlle Mariot. Après quoy des hommes préposés en firent autant à M. Salmon, qui, sans être dépouillé, fut visité avec une grande exactitude. L'on cherchoit les bijoux et les pierreries de Madame, qu'on faisoit monter bien haut, selon le faux rapport de je ne sçais qui, mais on n'en trouva point, quoi qu'il y en eut ; et leurs mains, quelqu'avides qu'elles fussent, ne tombèrent
point sur l'endroit où M. Salmon les avoit cousues. On leur prit tout l'argent monnoyé qu'on leur trouva. Mon tour vint; l'on me regardoit comme l'homme de confiance de M. Salmon , et par conséquent comme le receleur de leurs trésors. Pendant que M. Salmon se préparoit pour aller à terre, je fus conduit dans une chambre basse, où un adroit fouilleur fit sur moy une exacte recherche, sans me deshabiller. Le collet de ma soutane, la ceinture de mes culottes, mes souliers, ma calotte, tout fut passé en revue fort inutilement; car je n'avoir rien , pas même les quarante piastres que vous m'aviez données ; avant que de quitter l'Eléphant, je les avois remises à un officier anglois, qui parut très-disposé à me rendre service, et dont j'eus ensuite toutes les peines du monde à en arracher dix-neuf, la veille de mon départ d'Angleterre.
Après cette scène tragique, l'on me fit rester dans la chambre où j'étois, jusqu'à ce que le canot, qui devoit mettre à terre notre ancien commissaire, eût poussé au large. Je n'eus pas la consolation de lui souhaiter un bon voyage. Dans l'intervalle qu'il y eut entre son départ et mon élargissement , qui ne fut pas bien long , Ton me vola six à sept chemises, quelques paires de bas, des coiffes de bonnets, presque tous mes mouchoirs. Je me trouvai bien isolé dans le vaisseau, perdant une telle compagnie; mais
ce ne fut que pour trois ou quatre jours , au bout desquels , et officiers de l'Eléphant , et passagers , furent conduits dans la ville de Plymouth , d'où ils furent envoyés le lendemain à une autre petite ville, distante de quatre lieues de la première. Il n'y eut que moy qui restai avec M. Salmon. J'en eus l'obligation à mon capitaine anglois, qui dit aux commissaires des prisonniers que j'étois de la famille de l'intendant prisonnier.
Nous étions dans une maison bourgeoise , prisonniers sur notre parole, sans être gênés en rien. Nous allions librement et dedans et dehors de la ville, sans que personne nous dit rien : mais aux dépens de qui étions-nous logés et nourris? Le Roi donnoit douze sols à ceux qui avoient des commissions, et aux autres six seulement; j'étois de ces derniers. Cette solde ne suffisoit qu'à payer la moitié de ce qu'il m'en coûtoit pour ma chambre, qu'on me louoit douze sols d'Angleterre par jour, c'est-àdire vingt-quatre de notre monnoye. Pour la table, j'y ai été pour trois louis , sans paroître cependant payer mon écot. Voicy comment : à notre départ j'avois trois pièces d'or d'Angleterre, valant chacune un louis de France. Je cherchois à changer cet argent pour de l'argent de France; comme je n'en trouvois pas, M. Salmon me dit qu'il trouveroit une personne qui le lui changeroit Je lui remis mon ar-
gent : nous passons en France, nous allons ensemble jusques à Rennes. A notre séparation, il ne me parla de rien, et je ne jugeay pas devoir lui rien demander, après avoir vécu un mois à ses dépens.
Si j'écrivois à une religieuse, il lui tarderoit bien de sçavoir comment est-ce que j'ai paru en Angleterre, si c'est en habit de Jésuite, ou sous quelqu'autre harnois : pour mieux piquer sa curiosité, jeferois encore passer quelqu'autre épisode qui allongerait ma lettre, et renvoieroit sa curiosité bien loin. Vous vous imaginez de quelle manière j'y ai paru. L'on n'y peut paraître en habit de religieux sans s'exposer à des huées et à des insultes de la part de la populace, que rien ne retient. M. notre capitaine fut le premier à me conseiller de prendre des habits séculiers pour aller à terre. La métamorphose se fit en cette manière. J'avois une veste rouge, que M. Salmon m'avoit laissée; Avrillon me prêta un habit gris de fer, aussi court que la veste, et si étroit que je n'avois presque pas l'usage de mes bras; les bas et les culottes de la Compagnie. Mon chapeau fut retapé, mes cheveux restèrent tels qu'ils étoient, pendant quelques jours; après quoi, je pris perruque , moins pour me déguiser qu'à cause du froid ; c'est dans cet équipage leste que je fis mon entrée dans Plymouth. Je m'équipai après, à loisir, d'une manière plus convenable, et moins gênante. M. La-
vergne , qui avoit sauvé quelques quadruples, m'en prêta deux , que j'employai à faire emplette d'un habit commun et modeste. J'achetai des bas, des souliers, des cravates, une perruque. Le P. Séraphim, n'ayant pu avoir des habits séculiers, descendit avec son froc et sa longue barbe. Dès qu'il eut débarqué, tout le monde courut après lui ; c'étoit pour la populace un phénomène tout nouveau, et pas un ne put deviner quelle espèce d'homme pouvoit être ce nouveau venu. Le lendemain, il fit le sacrifice de sa barbe et prit des habits séculiers qu'on lui prêta, en attendant que ceux que lui faisoient faire nos capitaines anglois, fussent finis.
Quoiqu'aux environs de Plymouth il n'y eut point de nos frères, j'ai cependant trouvé le moyen de faire sçavoir le malheur qui m'étoit arrivé à un qui restoit à vingt-huit lieues de moy. Dès qu'il eut appris cette nouvelle , il monta à cheval pour se rendre à Plymouth, où il arriva le mardi de la semaine sainte et partit le samedy d'après. Il ne vint pas les mains vuides. Il me donna sept pièces d'or d'Angleterre, telles que celles dont j'ai déjà parlé; ce qui me servit à faire les dépenses, pour lesquelles n'avoit pas suffi l'argent, que j'avois emprunté de M. Lavergne. Il me donna encore l'adresse du P. Provincial, afin que si mon séjour étoit trop long, je pusse me procurer les secours
dont j'aurois besoin. J'écrivis à ce Père à ce sujet; mais je partis d'Angleterre avant que d'avoir reçu sa réponse.
Ce fut le 28 avril qu'officiers et passagers du vaisseau du Roy furent embarqués dans un bâtiment destiné à transporter les prisonniers, et le lendemain nous arrivâmes à Morlaix. Cette navigation ne fut pas longue; mais elle fut bien fatigante, tant à cause du grand monde que nous étions, qu'à raison de la petitesse du bâtiment et du gros temps. Nous nous délassâmes quelques jours à Morlaix. Je me régularisai le lendemain de mon arrivée, et quand tout fut prêt pour notre départ, nous primes la route de Rennes, où j'arrivai tout brisé et moulu de fatigues, hors d'état d'accompagner M. Salmon jusqu'à Paris, quoique ce fut là mon projet. Après m 'être reposé quatre ou cinq jours, je me mis en marche pour Nantes, où je séjournai dix jours; d'où je me suis rendu à la Rochelle : et certes il étoit temps que j'arrivasse. J'étois extrêmement fatigué de la toux; ma poitrine étoit sèche comme une allumette, et je ressemblois à un squelette. Je courus vite au médecin, qui m'ordonna des bouillons adoucissants et restaurants pendant huit à dix jours; une médecine après , suivie d'autres bouillons avec des herbes , des écrevisses, des limaçons. Le lait devoit encore
venir après tout; mais je le laissai là; non que je n'en ay bien besoin, mais il me tarde d'arriver dans ma Province. Ces remèdes, que je prends encore, m'ont l'ait quelque bien ; mais n'ont pas été jusqu'à la racine du mal, et je crains d'être obligé de m'arrèter dans ma route. Quoi qu'il en puisse arriver, j'ai fixé mon départ au 28, avant-veille de St-Pierre. Je traverserai la Xaintonge, l'Angoumois, le Périgord, pour me rendre à Cahors. Dieu veuille que cela soit bientôt
Je vous ai fait un long et ennuyeux détail de mes aventures : pour vous dédommager de cet ennuy, le P. de Zari, piémontois, et un autre frère qu'on nous envoie, et les nouvelles publiques vous apprendront, et les conquêtes que fait Louis XV, et les batailles qu'il gagne.
Il ne me reste, mon Révérend Père, qu'à vous assurer de l'estime et du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être , dans l'union de vos Saints Sacrifices,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
AVOM), S. J.
A La Rochelle, 24 juin 1745.
P. S. J'oublie encore bien de petites circonstances, touchant notre prise et sa suite. Le Capi-
taine anglois n'a laissé ni malles, ni lits; il a fait briser les unes et défaire les autres, se doutant qu'il y avoit de l'argent caché. La cuiller et la fourchette d'argent, que j'avois prises, ont été saisies. Je vous ai déjà dit que M. Salette ralentit sa marche mal à propos. Les Anglois eux-mêmes nous ont dit souvent, que si on avoit continué à fuir, ils étoient disposés à nous abandonner, et que le coup de canon qu'ils tirèrent était leur dernière ressource : malheureusement pour nous cette ruse ne leur réussit que trop.
Mais finissons ces histoires lamentables. En voicy une petite moins triste, et que nous ne laisserons pas ignorer à nos chères sœurs et surtout à Sœur Ste Magdeleine, puisqu'elle y a donné occasion. Le lendemain de mon arrivée à Morlaix , je fus aux religieuses Ursulines de cette ville, uniquement pour leur dire des nouvelles de Ste Magdeleine et de sa sœur, afin qu'elles fissent scavoir à leurs sœurs de Landernau, qui ne sont qu'à trois lieues de Morlaix, ce que je leur aurois appris sur leur compte. Dès que je parus à la porte, la religieuse, qui se trouva là, me demande fort civilement : Mon Révérend Père, à qui souhaitez-vous de parler? — A madame la Supérieure^ répondis-je; seroit-elle visible ? — La portière viendra dans un moment, et elle l'avertira, dit-elle. La portière
vient, me titre de Révérend Père plusieurs fois. Cette façon de parler ne me laisse aucun doute dans l'esprit qu'elle ne me prit pour un jésuite. J'en avois l'habit. Tout ce qu'il y a voit de trop ou de trop peu, c'est que j'étois bien tondu, et qu'il ne paroissoit point de cheveux hors de ma calotte. L'on m'introduit dans le parloir de la supérieure avec fracas. Dès que je fus placé, la même portière vint me demander fort humblement d'où est-ce que je venois ? Je lui répondis, croyant être assez connu , que je venois de la Louisiane : mais que pour venir en France , j'avois passé par l'Angleterre. Elle s'en retourna , m'assurant que madame la Supérieure viendroit bientôt. Dès qu'elle m'eût quitté , je me doutai de ce qui arriva , et que ces religieuses me prendroient pour quelque petoromant, qui ne venoit que pour leur couper la bourse. Je ne fus pas trompé dans ma conjecture. A ce coup on tarde à me répondre , et l'on tint problamement le chapitre à mon sujet. Enfin arrive la portière chargée de m'éconduire, qui me dit d'un ton fort touché, que Madame la Supérieure étoit indisposée, et qu'elle m'envoyoit une pièce de douze sols pour faire ma route , et que si je voulois encore boire un coup, on alloit apporter du vin. Qui fut surpris et étonné? ce fut moy; qui répondis, la rougeur au visage, que je n'étois pas venu chez
elles pour leur demander aucun secours ; qu'en Angleterre, je n'avois manqué de rien , Dieu mercy, et qu'actuellement je ne manquois de rien non plus. Je fis une grande et profonde révérence , et me retirai. Or ce jour là même, le commissaire de Morlaix régaloit M Salmon, et moy par conséquent. La compagnie étoit belle et nombreuse. Je fis venir ma petite aventure au dessert. L'on en rit beaucoup, et une des dames invitées se chargea d'instruire les religieuses , malgré mes remontrances. Quoique j'aie resté encore plusieurs jours à Morlaix après cela , je n'ai eu aucune nouvelle de mes religieuses. J'ai l'honneur encore de vous saluer et de vous répéter que je suis ,
Votre très-humble , etc.
AVOND, S. J.
Je vous prie de vouloir bien assurer Madame Le Verrier de mes très-humbles respects, et que je me souviendrai à jamais des marques de bonté qu'elle m'a toujours données. Faites encore , s'il vous plaît , mes compliments à nos chers Frères , à MM. de Berot , Pontalba , du Breuil, Olivier, et à ceux à qui vous jugerez encore convenable.