‹ Première mission des jésuites au Canada: lettres et documents in#B2editsChapitre 4 sur 11 · LETTRE DU P. PAUL LE JEUNE , AU R. P. PROVINCIAL S · texte numérisé non relu

LETTRE DU P. PAUL LE JEUNE , AU R. P. PROVINCIAL S

France A paris. (Copiée sur l'autographe consert aux archives du Jésus à Rome.)

'Québec, 1634.

Mon Révérend Père ,

Pai Christ

Les larmes qui me tombent des yeux à la veu des lettres de Y. R. arrestent ma plume; je suis du comme bronze, et cependant son affection m'a tel lement amoly, que la joye me faû pleurer et me fai donner mille bénédictions à Dieu. O quel cœur quel amour! quelle volonté elle a pour nous! je n< sçay comme y correspondre, sinon de luy dire ecct me, me voilà tout entier entre ses mains et pour le Canada et pour la France et pour tout le monde , ad major em Dei gloriam. Je me voy si foible à tout, et Dieu si puissant pour tout, qu'il me semble qu'il n'y a plus rien à désirer ny à refuire. On m'escrit que V. R. a donné pour les pauvres Canadiens jusquesà l'image de son oratoire. M. de Lauson 1

1 Jean de Lauson , intendant de la compagnie des Cent- Associés 9 et qui fut plus tard gouverneur de la Nouvelle-France.

dit que son affection n'a point de limites, et qu'il mettra la mission en tel estât , qu'on sera contraint de procurer la continuation d'un si grand bien. Tout le monde confesse .que Dieu est pour nous, puisque le cœur des supérieurs, qui est entre ses mains, est tout à nous. Le moyen d'estre insensible à tant de biens , et d'avoir le cœur et les yeux secs , dans une pluie de tant de bénédictions ! Mais entrons en affaire; je n'épargneray ny l'encre ni le papier, puisque V. R supporte avec tant d'amour mes longueurs et mes simplicités. Après l'avoir remerciée de tout mon cœur du secours qu'il luy a plu nous envoyer, comme aussy des vivres et des rafraîchissements , je luy descriray tout Testât de cette mission .

Commençons par ce qui s'est passé cette année. Nous avons vescu dans une grande paix , Dieu mercy, entre nous, avec nos gens, et avec tous nos françois. Je suis grandement édifié de tous nos Pères. Le P. Brebeuf * est un homme choisy de Dieu pour ces pays ; je l'ay laissé en ma place six: tnois durant, neuf jours moins, que j'ay hiverné avec les sauvages : tout a procédé toujours en paix. Le

1 Jean de Brébeuf, d'une famille noble de Normandie, l'un des premiers missionnaires jésuites venus en Canada en 1625, et qui fut martyrisé au pays des Hurons en 1649 par les Iroquois.

Daniel 1 et le P. Davost * sont paisibles. Ils ont biei estudiéàlalangue huronne; j'ay tenu la main qu'il ne fussent point divertis de cet exercice que ie croj estre de très grande importance. Le P. Masse 3 qu< je nomme quelquefois en riant, le Père Utile, es bien cognu de Y. R. Il a eu soin des choses dômes* tiques et du bestial que nous avons , en quoy il i très-bien réussy. Le Père De Noué 4 , qui est d'ui bon cœur, a eu soin de nos ouvriers, les conduisant dans leur travail tout à fait difficile en ces commencemens. Notre Frère Gilbert * s'est fait mieux porté cet hyver que l'autre ; aussi n'a-t-il pas été si rigoureux. Je Tay mis dans sa liberté de retourner à cette année; il a mieux aimé rester. Nous verrons comme il réussira avec nostre Frère Liégeois * lequel à mon

1 Antoine Daniel, natif de Dieppe, arrivé Tannée précédente 1633, et martyrisé par les Iroquois, en 1649.

* Ambroise Davost, arrivé Tannée précédente, en même temps que le P. Daniel.

* Le P. Eimemond Masse, le même qui avait évangélisé les sauvages de TAcadie, dès Tannée 161 1 , avec le P. Biard. Il vint en Canada en 1933 et mourut en la résidence de Saint-Joseph de Sillery, en 1646, à Tâge de 72 ans.

- 4 Anne De Noué, natif de Champagne, venu au Canada en 1626 et martyr de son zèle en 1646. On le trouva gelé sur le Saint- Laurent

9 II vint au Canada en même temps que le P. Lejeune , en 1632.

é Le Frère Jean Liégeois, qui périt victime de la haine des Iroquois , près de Sillery, en 1655.

ad vis, fera très-bien. Je suis le plus imparfait de tous et le plus impatient. J'ay passé l'hyver avec les Sauvages , comme je viens de dire. La faim nous a pensé tuer; mais Dieu est si présent dans ces difficultés, que ce temps de famine m'a semblé un temps d'abondance ; n'estoit que je crains d'excéder, je raconterais à V.R. les sentiments que Dieu donne en ce temps-là. J'avoue que je sentois parfois la faim i et que souvent ces paroles me venoient en la bouche : Panent nostrum quotidianum da nobis hodie; mais jamais je ne songe les avoir prononcées sans adjouster cette condition si ita placitum est ante te. Je disois par fois ces autres de saint Xavier d'un assez bon cœur : Domine, ne me his eripias malts, nisi ad majora pro tuo nomine reserves. J'estois consolé jusques dans mon sommeil; mais laissons cecy, car Dieu agissoit pour lors. Yoicy ce que je suis : sitost que nous fusmes secourus des créatures, je devins malade de corps et d'âme, Dieu me faisant voir ce qu'il est et ce que je suis. J'estois impatient , dégousté , cherchant la retraite en notre petite maison. Je taschois bien d'arrêter cet estât de misère; mais,comme mes passions sont toute viciées, je choppois à tous coups , ne rapportant rien de ce voyage que mes deffaults. J'ai couché dans la Relation les causes pour lesquelles je suis revenu peu sçavant en leur langue; c'est asses de ce point. Pour

ce qui touche nos hommes, ils entendent tous h matins la sainte Messe devant leur travail; le soir I viennent tous à la chapelle , où on fait les prière que j'envoye à V. R. Nous chantons vespres les festc et les dimanches, et on leur fait quasi tous Jes di manches une exhortation. Outre cecy, on presche Rébec; on y chante aussy les vespres, parfois 1 grande Messe. Voilà sommairement nos occupation de cette année passée; la Relation en parle plus au plement.

Pour Tannée que nous allons commencer au dé part des vaisseaux , voicy comme nous serons dis tribués et ce que nous ferons.

Lç P. Brebeuf , le P. Daniel et le P. Davost, ave trois braves jeunes hommes et deux petits garçons seront aux H lirons. Enfin nostre Seigneur leur ; ouvert la porte. M. Duplessis * y a grandement con tribué, disons M. de Lauson, qui luy avait sani doute recommandé ce point , dont il s'est très-biei acquitté, comme V. R. verra par la lettre que le P Brebeuf m'a envoyée du chemin des Hurons. Je croj qu'ils sont maintenant bien près da lieu où ils prétendent aller. Ce coup est un coup du ciel ; notu espérons une grande moisson de ces pays. Le P.

1 Duplessis-Bochart, général de la flotte, comme on l'appelai alors, qui fut plus tard nommé gouverneur des Trois-Rivières, el qui fut tué par les Irtquois , le 19 août 1652.

Brebeuf et le P. Daniel se jetèrent dans les dangers de bien souffrir; car ils s'en allèrent sans bagages ny sans la monnoie nécessaire pour vivre. Dieu y a pourvu , car M. Duplessis a tenu la main que tout passast. Voilà pour les Hurons.

Nous demeurerons aux Trais-Rivières, le P. Buteux * et moy. Ce lieu est sur le grand fleuve, 30 lieues plus haut que Rébec , sur le chemin des Hurons ; on le nomme les Trois -Rivières pour ce qu'une certaine rivière qui vient des terres se dégorge dans le grand fleuve par trois embouchures. Nos François commencent là cette année une habitation ; il y fâult deux de nos Pères. J'ay esté fort longtemps en balance qui y pourrait aller. Le P. Brebeuf et le P. de Noue estaient d'advis que je demeurasse à Rébec; mais j'ay recognu que le P. Lalemant 2 appréhendoit cette nouvelle demeure , y croyant qu'il n'en reviendrait pas si on l'y envoyoit, s'offrant néanmoins de bon cœur à faire ce qu'on voudroit. Il est vray qu'il y meurt ordinairement quelques personnes en ces commencemens ; mais la mort n'est pas toujours un grand mal.

Après avoir recommandé l'affaire à nostre Sei- «■■'■■ i i . . i

1 Le P. Jacques Buteux, natif d'Abbe ville , en Picardie, qui fut tué par les Iroquois, le 10 de mai 1652.

* Le P. Charles Lalemant , l'un des trois premiers missionnaires jésuites venus à Québec, en 1635.

gneur, je me suis résolu d'y aller moy-mesme poi les raison suivantes :

1° J'ay creu que je ne faisois rien contre le de sein de V. R. quittant la maison pour sept ou ht mois ; car je peux retourner au printemps , je i sçay néanmoins si je reviendray devant la veni des vaisseaux; déplus, je laisse entre les mains d'ui personne qui fera mieux que moy cent fois , qu ego sum ? un atome à comparaison de luy . Je doi tois de son estomac pour les prédications de Kébe< mais l'auditoire est petit , et il ne trouve aucun ii convénient en cela ;

2° J'ay creu que notre Seigneur aurait pour agré ble que je donnasse ce contentement au Père , c ne point quitter Kéhec, où nous sommes desjà u petit accommodés , et que s'il y a du danger, que j le dois prendre pour moy ;

3° Le fils de Dieu mourant en croix nous a d< terminés à la croix, il ne la faut donc pas fui quand elle se présente ; c'est ma plus forte raison on souffre il est vray dans une nouvelle habitation notamment précipitée comme celle-là. Je ne sça comme sera faite la maison ; estre pesle-mesle ave des artisans , boire , manger, dormir avec eux ; il ne sçauroient faire là aucune provision de quo que ce soit; tout cela ne m'estonne point; le cabannes des sauvages que j'ay habitées cet hive

sont bien pires. Le P. Buteux me resjouit : car il prend cela de bon cœur ; je le voy fort résolu à la croix. V. R. a raison de dire que c'est l'esprit qu'il faut avoir. Nous estudierons là la langue, quoy qu'avec moins de commodité qu'àKébec, à cause du logement, où il y aura un plus grand tintamarre que dans les cabanes des sauvages ; car nos français avec lesquels nous serons tous ensemble , ne sont pas si paisibles et si patiens que ces barbares. De plus je voulois prendre cet hiver un sauvage avec moy à Rébec pour m'instruire, puis que je commence à les pouvoir interroger : cela ne se pourra pas faire aux Trois-Rivières , mais il n'importe , je feray ce que je pourray .

Resteront à Kébec le P. Lallemant , le P. Masse , le P. de Noue et nos deux Frères avec tous nos hommes. La douceur et la vertu du P. Lallemant tiendra tout en paix , et fera réussir le travail de nos gens. Envoyer le P. de Noue et le P. Brebeuf aux Trois-Rivières , je ne voyois point d'apparence, 1 ° pour ce que le P. de Noue gouverne ici nos hommes ; 2° le Père Buteux eust perdu une année , il n 'aurait rien fait du tout en la langue; 3° Satis validas est, licet alioquin optimus, P. de Noue; il falloit donc que le P. Lallemant ou moy y allassions : j'ay pris le sort pour moy , croyant laisser la maison en plus grande paix que si je fusse de- L. 9

meure, je croy que Y. R. approuvera mon procède du moins j'ay pensé suivre en cecy le mouvemei de Dieu : qu'il soit loué pour un jamais! Voilà c que nous ferons cette année. C'est une grande occi pation que de bien souffrir, Dieu nous en fasse 1 grâce ! Parlons maintenant de nos serviteurs dôme tiques.

J'ay dit que nous avions esté en paix de tous cas tés. Les murmures qui arrivent par fois et les esca pades ne doivent pas estre mis dans les grand désordres , quand on se relevé aussy tost qu'on es tombé , et quand la chute n'est pas grande. Quel ques-uns de nos hommes ont quelque fois témoign quelque impatience ; mais nous avons subject d bénir Dieu, car rien ne s'est passé de notable Voici les causes de leurs mécontentemens.

1° C'est le naturel des artisans de se plaindre e de gronder.

2° La diversité des gages les fait murmurer : ui charpentier, un briquettier et autres, gagneron beaucoup plus que les manœuvres, et cependant il ne travaillent pas tant, je veux dire qu'ils n'ont pas tant de peiné que les autres, à raison qu'ils font leur mestier, et les autres font des choses fort difficiles : indequerimoniœ. Ils ne considèrent pas qu'uc maistre masson a moins de peine qu'un manœuvre, quoy qu'il gagne davantage.

3° La plus part ne font point leurs mestiers, sinon •pour un peu de temps ; un causturier, un cordon* nier, un jardinier et les autres se trouvent estonnés, quand il faut traisner du bois sur la neige ; en outre ils se plaignent qu'ils oublieront leur art.

4° Il faut confesser que les travaux sont grands en ces commencemens : les hommes sont les chevaux et les bœufs; ils apportent ou traisnent les bois, les arbres, la pierre ; ils labourent la terre ; ils la hercent. Les mouches de Testé, les neiges de l'hyver et mille autres incomodités sont importunes : des jeunes gens qui travailloient à l'ombre dans la France, trouvent icy un grand changement. Je m'estonne que la peine qu'ils ont, en des choses qu'ils n'ont jamais faites, ne les fait crier plus hault qu'ils ne crient.

5° Us sont tous logés dans une mesme chambre, et, comme ils n'ont pas tous leurs passions bien domptées et qu'ils sont d'humeurs bien différentes, ils ont des subjects de discord sans subject.

6° Comme il faut que nous passions par leurs mains, ne les pouvant renvoyer quand ils manquent, et comme ils voyent qu'un baston n'est pas bion servi en notre main pour les chastier, ils font plus aisément des renchères, qu'ils ne feroienf avec des séculiers qui les presseroient fort et ferme.

Que V. R. pèse toutes ces raisons, s'il luy plaipt,

— 13Î — et elle nous aidera à bénir Dieu; car avec tout cel nous n'avons pas laissé de passer Tannée paisible ment, tançant quelques uns, en punissant quelque autres, quoyque très rarement , dissimulant foi souvent, Deus sit in œternum benedictus ! et, comm ce n'est pas assés que la paix soit chez nous, mai il la faut très-profonde, s'il y a moyen, j'estime qu'i serait bon de faire ce que je vay dire.

Il nefaudroit icy que des hommes de bon travail voila pour quoy il serait bon que nous eussion trois braves Frères pour les menus offices de L maison, pour la cuisine, la boulangerie, la cordon nerie, la cousturierie, le jardin, la sacristie, les les sives , la serrurerie , le soin du bestial , du laitage du beurre, etc. On diviserait tous ces offices entn ces trois bons Frères , et ainsy on serait délivré d< donner des gages à des ouvriers qu'on occupe ei ces offices, et qui se plaignent quand on les occupe en d'autres choses. Tous nos hommes seraient dam les grosses besognes , et par conséquent je supplie V. R. de nous envoyer deux bons Frères. Nostrc Frère Liégeois , qui commence fort bien , sera le troisième. Pour notre Frère Gilbert peut-estre le renvoira-t-on : sinon il travaillera à la menuiserie tout doucement, car il est desjà bien cassé et gêne d'une rupture. Voicy les Frères sur lesquels j'arresterois ma pensée, si V. R. le trouvoit bon : nostre

Frère Claude Frémont et notre Frère le serrurier, qu'elle nous promet par ses lettres d'envoyer l'ap prochain. Je ne cognois ni luy ni l'autre; on me dit qu'ils sont tous deux paisibles et de bon travail. Si cela est, Y. R. nous les donnera, s'il luy plais t. On en pourrait bien envoyer un aux Hurons ou aux Trois-Rivières, selon le cours des affaires.

Avec ces bons Frères, il nous faut avoir icy pour le moins dix hommes de bon travail pour les bastiments et pour la terre et pour faucher, pour tout en un mot. Qui en pourroit encore davantage, serait le meilleur : ceux cy travaillant tous dans les grosses besoignes, ne se plaindront pas de ceux qui font les menus offices. Mous avons desjà quatre de ces hommes : reste pour six à envoyer, et nous renvoi* rons Tan qui vient tous ceux que nous avons, excepté ces quatre. Voilà quel doit estre Testât de la maison pour l'ati qui vient quant au travail, si V. R. le trouve bon : dix bons ouvrier» et trois ou quatre de nos Frères , sçavoir est, Nostre Frère Liégeois, N. Frère Claude Frémont,- N. Frère le serrurier, dont je ne scay pas le nom, et nostre Frère Gilbert, s'il demeure. Pour les six ouvriers que nous demandons, voicy leurs mestiers : deux charpentiers forts, dont l'un pour le moins entende k dresser un bastiment , p en un mot qu'il sçache bien son mestier; un menuisier, et trois hommes

de travail qui puissent estre appliqués à déserter h terre, à tirer la scie de long (il n'est pas necessain qu'ils sçachent ce mestier, mais qu'ifs ayent 11 volonté et les forces pour le faire), à faucher, i aider les charpentiers, masson, briquetier, auprè du bestial, à tout ce qu'on voudra ; il faut des hom mes forts pour cela et de bonne volonté. Si on m peut avoir deux charpentiers, qu'il en passe un bor pour le moins, et en la place de l'autre, un homme de travail, comme je le viens de descrire. Je parlera} encore de cecy ailleurs , afin que si un vaisseau manquoit , l'autre porte de nos nouvelles. Il esi bien aisé de dépeindre bon ouvrier, mais bien difficile de le trouver. Je feray voir ailleurs à V. R. la nécessité que nous avons de ces dix hommes.

Pour les quatre qui désirent ou désiraient entrei en notre Compagnie, je lui diray qu'Ambroise, quia si bien contenté à Orléans et ailleurs, et mesme qui a rendu icy de bons services, s'en vouloit aller cette année. Il est d'un bon naturel et bon ouvrier. S'il contente, nous prierons V. R. de le recevoir l'an qui vient, si non il n'obtiendra aucune lettre de recommandation. Pour Louys, il fait merveille dans son mestier; quand on l'applique à autre chose, il est mescontent : les grosses besognes qui sont icy le découragent aussy bien que Robert Hache. Ils sont tous deux bons enfants, mais ils n'ont pasassés de

courage et peut estre de force pour les travaux de Canada. Ils deinandoient quasi de s'en retourner cette année ; mais la crainte de n'estre pas reçeus les a arrestés. Nous verrons comme ils feront doresnavant; ils ont bonne volonté.

Quant à Jacques Junier , il est constant dans te bien. J'aimerois mieux en vérité dix hommes comme lui, que dix autres. Il y a longtemps qu'il demeure sur le païs ; je luy ay dit de la part de V. R, qu'il seroit reçu repassant en France. Deux choses empescheront qu'il n'y retourne cette année : la première, il a grande difficulté de se mettre sur mer, s'y trouvant fort mal; la seconde, à peine la maison se peut-elle passer de luy, tant il nous est nécessaire en toutes façons; C'est un jeune homme qui ne dit mot, mais qui fait beaucoup. Comme je représentois au P. Lallemant que V. R. nous le ren voirait au pfas tost, il m'a dit : « La difficulté qu'a nostre R. P. Provincial d* luy laisser faire icy son noviciat provient d'une croyance qu'il a que cela ne soit pas bien trouvé à Rome ou bien de quelques uns de nos Pères ; car sans cela, il aime tant la mission , qu'il le laisserait icy, estant notamment informé de la douceur de ce bon garçon , auquel il ne manque que Ffcabft pour estre religieux, et s'il fiait dans la religion comme A bat a» monde, on sera content dehiy. J'escriray

' donc, m'a-t-il dit, à Rome, afin qu'on nous accord cette faveur, qui nous est importante pour le bien d la maison ; informés-en N. R. P. Provincial. » C'ei ce que je fay par la présente. S'il faut enfin qu'j passe, il passera. Dieu est le maistre de tout. Je sup plie Y. R. me pardonner s'il luy semble que je pari avec moins de respect dans mes lettres; je ne veu: rien absoluement, mon R. P., que ce que voiu jugés devant Dieu. Jç parle selon que je croy la né cessité, ce me semble.

Parlons des Pères dont cette mission auroit besoin Il en faudrait deux aux Hurons ; s'ils font la pan avec les Iroquois, comme elle se traite à ce qu'on dit, il en faudrait bien davantage; car il faudrait entrer dans tous les peuples stables. Si ces nation* viennent à recevoir la foy , elles crieront à la faim, et on ne leur pourra donner à manger , faute des personnes qui sçachent les langues. De plus les Frères qui seraient parmi les Hiroquois , travailleraient à entretenir la paix entre eux et les Hurons; néanmoins sur l'incertitude de cette paix , nous ne demandons que deux Pères pour les Hurons. U faut un supérieur aux Trois*Rivières, et deux Pères pour demeurer à Kebec , proche de nos françois : voilà cinq prestres et deux Frères ; voyons la nécessité qu'il y a d'avoir tant de monde.

Pour les deux Pères qu'on envoira aux Hurons,

ils pourraient estre envoies de là à la nation Neutre, ou parmy les Hiroquois, ou en quelque autre nation, ou bien estre retenus dans les Hurons mestnes, qui sont au nombre de trente mille âmes, en fort peu de païs. Pour Kébec , je demande deux Pères; si le P. Lalleôiant est supérieur , il demeurera avec les PP. Masse et de Noue, et avec nos gens pour faire réussir la maison ; les deux Pères seront au fort, où on parlé de leur bastir une maisonnette ou une chambre; ils prescheront , entendront les confessions, administreront les sacrements, diront la sainte messe à nos françois : bref ils feront l'office de pasteur, et apprendront la langue des sauvages, les allàns voir quand ils caban eront proche deux. Ils auront un garçon, qui leur apportera toutes les semaines leurs vivres de nostre maison, esloignée du fort d'une bonne demie lieue.

Je demande un supérieur aux Trois-Rivières , pour ce que ce n'est pas trop de tenir là trois Pères , afin qu'il y en ait toujours deux libres pour les sauvages. Que si V. R. n'en veut envoyer que deux , le P. Buteux à qui j'aprendray cette année ce que je pourray de la langue , demeurera avec lui à Kébec ou aux Trois-Rivières, et moy avec l'autre ; mais à mon advis ce n'est pas trop de trois pour les Trois- Rivières : l'un sera pour no& françois , les deux autres pour les sauvages , voir mesme il se pourra

ùàn qu'on an envoira l'un d'eux aux Hurons avec les deux qu'il y faut faire passer. Je me doute bien que le Père Brebeuf en pourra demander plus de deux; si bien que si Y. R. nous peut donner cinq Pères et deux Frères, ce ne sera pas trop. Je me souviens de ce que je lui ay autrefois entendu à dire, • ad pauca attendons facile enunciat; j'ay bien le monde qu'il fault , mais je ne dy pas où on trouvera de quoy le nourrir. » A» cela je n'ay point de répartie. Je me restreins le plus qu'il m'est possible j car pour le bien de cette mission, il faudrait bien plus de monde que nous n'en demandons.

J'ay icy deux humbles supplications à faire à V . R . Je les fay au nom de Jésus Christ de toute l'estendùe de mon cœur : mon R. P. , je conjure Y. R. de nie décharger. Je dy quelquefois aux petites croix qui me viennent": « Et encor cette là, efc tant que vous voudrés, 6 mon Dieu. » Maïs à celles que le P.Lallemant m'a apporté dans les lettres de Y„ R. qui me contkMiaienft en charge je l'ay dy plus de trois fois , ■lais avec une rétraction de cœur qui se pouvoit boire ce calice. En vérité, mon R. Père , je n'ay pas les talens, ny les qualités, ny la douceur requise pour estre supérieur ; de plus , je le dy et il est vray , c'est un grand détourbier pour l'estude de la langue ; je dy un très grand détourbier, diray-jé mesme que cecy, cette année, nuit au salut peut-être

de quelques sauvages. J'apprend que lés Sauvages qui sont aux Trais-Rivières sont tous malades et meurent en grand nombre. Le P. Brebeuf mesme qui a passé par là , m'escrit qu'il seroit à propos que j'y allasse : je suis dans les écritures, je n'ay rien ou peu de choses prestes, les vaisseaux seront bien tost prests, à faire voile; je seray surpris de mes lettres et informations, que j'envoie à Y. H. touchant nos besoins ; je me dépêche tant que je peux. Si je n'estois point Supérieur, je serais délivré de tout cela ; il y a longtemps que je serais là hault. Je me dispose pour y aller tout à fait jusques au printemps ou jusques à la venue des vaisseaux. Je n'ay pas l'esprit capable de tant de choses : le soin de nos gens, tant de sortes de petits travaux qu'il y a , bref tout s'addresse au Supérieur, et cela le divertit infiniment, notamment à Rebec , où nous sommes bon nombre de personnes. Âdjoutés les sermons, confessions, visites : je veux croire que tout cela empescherott peu le P. Lallemant de Testude de la langue ; pour moy , je le dy devant Dieu, cela m'en détourne grandement. Depuis le mois d'avril, auquel je retournay d'avec les sauvages , te n'ay pas regardé un seul mot de leur langue. Le P. Lallemant, qui n'est pas si assidu à l'estude, a voulu , au commencement de sa venue, prendre un petit garde au travail de nos hommes. Enfin il s'en

est défait, me confessant ingénuement, ce qu'il n'a voit pas voulu croire, qu'il estoit impossible d'estqdier avec ce soin. On donne un temps tout libre à ceux qui estudient dans nos classes; ils ont de braves maistres ; ils ont de bons livres; ils sont logés commodément : et moy qui suis sans livres , sans maistres, mal logé, pourray-je bien est udier avec un soin qui m'occupe quasi tout entier bien sou-* vent? V. R. considérera cecy devant Dieu, s'il luy plaist ; je ne veux que sa plus grande gloire. Il est vray que je me bas contre mon ombre ; le temps parle pour moy : il y a plus de trois ans (ou il y aura à la venue des vaisseaux) que je suis en charge ; le PèreLallemant estant ce qu'il est , et demeurant à Rebec, contentera infiniement. Je remercie desjà par avance V. R. de ce qu'elle m'accordera cette requeste. Voicy la seconde.

. Le P. Renier m'escrit qu'il ne se sçauroit consoler de ce qu'il ne vient point en Canada , sinon dans la veue de ses péchés qui l'en empêchent; il me prie d'escrireà Rome pour luy. Je dy tout mon cœur à Y. R. il espère que de là on luy ouvrira la porte, les .Provinciaux luy fermansen France. J'en ay escry , comme il m'en supplie; mais ce n'est pas de là que j'attend ma plus grande consolation, mon R. P.Permettés.moy, que je le demande pour Dieu, au nom de Dieu et en Dieu , pour le salut de plu-

^ 141 sieurs âmes; je renonce entièrement à tout ce qu'il y auroitde déréglé dans mort affection; non, mon R. P., ce n'est point l'affection de la créature qui parle. Si "VVR., à qui Dieu se communique plus abondamment qu'à un pauvre pécheur , juge dans iin dénuement de tout en la présence de Jésus Christ, qu'il soit plus nécessaire en France 'et auprès d'une femme *, qu'au milieu de ces peuples barbares, je ne le demande plus : majorem Deigloriam specto. S'il rend tant soit peu plus de services à Notre Seigneur où il est, qu'il ne feroit en la Nouvelle France , qu'il y demeure , au nom de Dieu ; c'est là où je le souhaitte. Mais si V. R. juge que Dieu le veuille icy, je le demande de tout mon cœur. La crainte que j'ay qu'il n'arrive quelque changement, me fait conjurer V. R de nous donner selon lecœur qu'elle a pour nous. Si je sçavois que celui qui luy pourra succéder dût hériter de son amour , je ne serois pas si importun ; car il est vray que je suis honteux de tant presser.

Encore ce coup, mon R. P., qui sera conforme à son affection : donnez-nous, s'il vous plaist, le P. Benier, et le P. Vimont, si le P. Benier ne passe pendant qu'elle est en charge , je ne l'attend plus ;

1 Le P. Benier était confesseur de la princesse X***.

je le demanderay tant à Dieu , et j'ay une confiance en luy , qu'il nous le donnera.

Y. R. trouvera-t'elle bon que je parle encore uni fois librement pour un moment de temps. Le P. Lai lemant Supérieur à Kebec, le P. Yimont et le P Buteux demeureront au fort , le P. Benier , le P. Pi nette ou le P. Garnier , et le P. Le Jeune aux Trois- Rivières. Le P. Pinette ou le P. Garnier, et leP. Mer cier, qui est au collège de Paris , pour les Hurons; je ne cognoy pas ce dernier , mais on m'en dy du bien. Pardonnez moi mon R. Père, pardonnez moi mes sottises, j 'entend que toutes mes demandes soient des refus , si elles ne sont conformes aux volontés de Dieu , qui me seront déclarées par celle de Y. R. que j'embrasseray de tout mon cœur jusques à la mort, si je puis et ultra. Je ne peux ny ne veux déterminer de moy en aucune façon, ny des autres; je propose avec amour et confiance et avec indifférence; mais je demande les meilleurs ouvriers que je peux, pour ce qu'il faut icy, en vérité, des es^ pritsqui viennent à la croix et non aux conversions, qui soient extrêmement souples et dociles : autrement il n'y a icy plus de paix et par conséquent point de fruit. Il faut la chasteté de nos constitutions tout-à-fait angélique ; il ne faut qu estendre la main pour cueillir la pomme du péché.

C'est à ce coup <que mes longueurs seront aanuieuses ; car ce n'est pas encor fait, Parlons de l^estat auquel est notre maison * pour le présent. Nous avons une maison qui a quatre chambres basses ; la première sert de chapelle, la seconde de réfectoire , et dans ce réfectoire sont nos chambres. Il y a deux petites chambres passables, car elles sont de la grandeur d'un homme en quarré; il y en a deux autres qui ont chacune huict pieds; mais il y a deux lits en chaque chambre. Voila pour six (personnes fort étroitement ; les autres , quand nous étions tous ensemble, couchoient au grenier. La troisième grande chambre sert de cuisine; la quatrième c'est la chambre de nos gens : voilà tout nostre logement. Dessus nous est un grenier, si bas qu'on n'y sçauroit loger ; nous y montons avec une échelle.

Il y avoit un autre bastiment de mesme grandeur vis-à-vis de celuy-cy. Les Ànglois en ont bruslé la moitié; l'autre moitié est couverte seulement de bousillée; elle sert de grange, d'estable, et de menuiserie. Nos gens, cette année, ont fait des aix, ont esté quérir les arbres dans les bois ; ils ont mis des portes , des fenestres par tout ; ils ont fait les petites chambres au réfectoire , quelques meubles, tables,

• Itatr^tDaïae <i«s Aoget, ptèsde Québea

escabeaux , crédenoes pour la chapelle et autre choses semblables ; ils ont enfermé notre maison <k grands pieux de sapin , nous faisant une belle coui d'environ cent pieds en quatre , le Père de Noui conduisant cet ouvrage. Ces pieux ont quatorze pieds de hault ; il y en est entré près de douze cent Cela est beau à voir et bien utile. Nous y avons mil de bonnes portes , que Louys a bien ferrés; ave< tout cela on a cultivé, labouré, et ensemencé noi terres défrichées: voilà les plus gros ouvrages de noi gens , et Testât de la maison.

Voicy ce qu'il faut faire doresnavant :

Il faut dresser une petite maison en une point* de terre, qui est vis-à-vis dé nous 4 . Il n'y a que h rivière à passer; l'eau tourne quasi tout à l'entoui de cette pointe, faisant une péninsule. Nous avons commencé à la fermer de pieux du costé de la terre, et nous logerons là dedans notre bestial, sçavoii est , les vaches et les cochons ; il faut à cet effet dresser là une petite maison , pour ceux qui en auront soin , comme aussy de bonnes estables biet abbritées contre le froid.

L'an passé, on nous envoya un homme pour char pentier qui ne Testoit pas, ce qui est cause qu'oc n'a point basty cette année , ce qui nous a fait un

4 La pointe aux Lièvres , à rentrée de la rivière Saint-Charles.

grand tort. Il faut en outre achever de dresser ce bastiment bruslé par les Ânglois. On est après depuis la venue des navires , qui nous ont apporté un charpentier ; il faut des planches pour le couvrir, faire les portes, fenestres,etc.Il nous faut faire une grange pour mettre ce qu'on recueillera de la terre. Il faut faire un puis : nous allons quérir l'eau à deux cents pas de la maison; c'est une grande peine, l'hiver notamment qu'il faut casser la glace de la rivière pour avoir de l'eau. Il faut raccommoder et agrandir notre cave, que nous avons entretenue jusques icy. Il faut redresser plus de la moitié du bastiment ou nous logeons, et recouvrir tout, car il pleut et neige par tout : au commencement nos Pères ne firent qu'un meschant todis, pour se loger; les Ânglois le négligeans , il seroit desjà par terre, si nous ne fussions retournés pour l'entretenir ; ce ne sont que des planches et de petites lattes, sur lesquelles on a bousillé. Il faut du monde pour le bestial; il faut labourer et ensemencer le peu que nous avons de terre; il faut faucher et faire la moisson ; il faut faire le bois de chaufage, qu'on va desjà quérir assés loing sans charrette ; il faut faire de la chaux.

Il y a mille choses que je ne sçaurois rapporter : que V. R. voie si c'est trop de dix personnes pour tout cela. Nous en demanderions vingt ou trente, L. 40

s'il y avoit de quoy les nourrir et payer; mais nous nous restreignons à dix, avec trois de nos Frères, et encore ne sçay-je si on pourra fournir, en France, ce qu'il faut pour cecy et pour nous , tant il y va de dépenses.

Ce qu'on peut prétendre de cette maison pour soulager la mission et frais quelle doit faire pour notre entretien.

Il y a quatre gros articles qui font la plus grande dépense de cette mission : les lards qu'on envoie , le beurre, les boissons et les farines; avec le temps, le pays peut fournir cecy. Pour les lards, si dès cette année nous eussions esté bastis, il n'en eût point fallu envoyer, ou pas tant, l'année prochaine : nous avons deux grosses truies qui nourrissent chacune quatre petits cochons; il a fallu nourrir cela tout l'esté dans notre cour à découvert. Le P. Masse nous a eslevé ce bestial. Si cette pointe dont j'ay parlé estoit fermée, on les mettrait là, et on ne leur donneroit rien l'esté; je veux dire que dans quelque temps nous aurons du lard pour notre provision, c'est un article de 400 livres défalqué. Pour le beurre, nous avons deux vaches, deux petites génisses et un petit taureau. M. de Caen laissant icy son bestial , voyant qu'il se f ust perdu, nous retirasmes trois vaches; de

la famille, qui est icy, trois autres; eux et nous avons donné à M. Giffard chacun une vache; il nous en reste ce que je viens de dire. Faute de logement, elles nous coustent plus qu'elles ne valent : car il faut détourner nos gens de choses plus nécessaires; elles gastent ce que nous avons semé , et on ne les peut garder dans ces bois , les mouches les tourmentent. Elles sont venues trois ans trop tost ; mais elles fussent mortes, si nous ne les eussions recueilly ; nous les avons prises comme abandonnées. Avec le temps elles donneront du beurre pour la provision , et des bœufs pour labourer, et parfois de la chair.

Pour la boisson , il faudra faire de la bierre ; mais nous attendrons encore que nous soyons bastis , et qu'il y ait une brasserie dressée : ces trois articles sont assurés avec le temps. Pour les blés, on a douté si la terre, où nous sommes, u'estoit pointtrop froide. Allons par ordre, et voyons la nature du sol : voicy deux années que tout ce qui est du jardinage , qui ne lève que trop, a été mangé par la vermine, qui provient ou du voisinage des bois , ou de ce que la terre n'est pas bien encor exercée et purifiée ny aérée. Au milieu de l'esté, cette vermine meurt, et nous avons de fort beaux jardinages.

Pour les arbres fruitiers, je ne scay ce qui en sera. Nous avons deux allées , l'une de cent pieds

et plus, l'autre plus grande, plantées de sauva geons de part et d'autre fort bien repris; nous avon huit ou dix antes de pommiers et poiriers qui son aussy fort bien reprises : nous verrons comme celî réussira. J'ay quelque créance que le froid nui grandement aux fruits; dans quelques années nou en aurons l'expérience . On a vu icy autre fois de belles pommes*

Pour le bled d'inde , il meurit bien l'an passé cette année il n'est pas beau.

Pour les pois , je n'en ay point veu chez nous d< beaux ; la terre pousse trop. Ils réussissent fort biei chez cette famille qui est en lieu hault et plus aéré

Le seigle a réussy deux ans. Nous en avons sem< pour en faire l'expérience; il est fort beau.

L'orge peut aussy réussir. Reste pour le froment nous en avons semé à l'automne en divers temps il s'en est perdu en quelque endroit soubs les nei ges; en un autre endroit il s'est si bien conserva qu'on ne voit point en France de plus beau bled Nous ne sçavons pas bien encor le temps qu'il fau prendre pour semer devant l'hiver; la famille qu est icy a toujours semé du bled marsais , qui meuri fort bien en sa terre. Nous en avons semé un peu cetù année; nous verrons s'il meurira. Voila les qualité: du sol où nous sommes.

Je rapporte tout cecy, pour ce que M. de Lausoi

nous mandoit que nous transportassions nos gens aux Trois-Rivières , où Ton va faire une nouvelle habitation , disant que tout meuriroit mieux en ce quartier là. On a esté bien en branle s'il le falloit faire; du moins on y vouloit envoyer trois ou quatre hommes. J'ay toujours creu qu'il ne falloit point diviser nos forces , et qu'il falloit faire réussir une maison , qui fût par après le soutien des autres ; qu'il falloit voir le bien devant que d'y rien entreprendre. Enfin ceux qui sont passés les premiers mandent que la terre y est fort sabloneuse; que tous y meurira mieux pour un temps , mais que ce sol sera bien tost las. Je m'en vay demeurer là , comme j'ay dit , avec le P. Buteux ; nous verrons ce qui eu est. Quand la terre seroit très-bonne, je ne serois pas d'advis qu'on quittast le soin de cette maison où nous sommes : c'est l'abord des vaisseaux; ce doit estre le magasin , le lieu de refuge ; la comodité pour le bestial , à cause des prairies , y est grande ; pour les farines, au pis aller on peut avoir des seigles, mais j'espère qu'on aura aussy de bon froment , et que le temps enseignera quand il le faut semer ; si le bled marsais meurit , le fourment , le seigle et l'orge viendront icy fort bien. Tirons quelques conclusions de ce qu'il faut faire.

Primo, il se faut bastir pour nous loger, et les animaux et les bleds.

Secundo , il faut semer maintenant ce qui est nécessaire, seulement pour le bestial , et tascher, au plus tost dans peu d'années, d'avoir des lards et du beurre.

Tertio , estans logés, tous nos gens s'appliqueront à la terre, à défricher et cultiver, pour avoir des bleds. Voilà ce me semble Tordre qu'il faut faire garder pour le temporel ; quand on sera basty , on ne tiendra plus ny charpentiers , ny artisans , mais seulement des défricheurs et laboureurs , pour l'entretenement de la maison. On empruntera par fois du fort un artisan , donnant un homme en sa place pour le temps qu'on le tiendra.

Ou bien ce qui me semble le meilleur , on tiendra serviteurs, domestiques, et on nourrira des hommes qui défricheront et cultiveront la terre à moitié , et ainsy , estans intéressés dans leur travail , on n'aura que faire de se mettre en peine d'eux. Il y a encore du temps pour penser à cela.

Voicy une autre affaire :

On parle de commencer de nouvelles habitations en divers endroits, et d'avoir là de nos Pères. J'ay une pensée, que nous ne sçaurions pas entreprendre de nous loger et bastir partout ; ce sera bien tout si nous faisons bien réussir le lieu où nous sommes, et partant, pour les autres habitations, deux ou trois de nos Pères, ou deux Pères et un garçon y pourront

aller, et ces messieurs les logeront et entretiendront, et fourniront tout ce qu'il faudra pour l'église ou chapelle, s'il leur plaist. Nous allons le P. Buteux et raoy, comme j'ay desjà dit, demeurer aux Trois-Rivières expressément pour assister nos françois, car nous n'irions pas sans cela ; cependant nous portons des meubles pour la sacristie, et habits pour nous, et , ce que je trouve plus étrange , nos propres vivres que nous leur donnerons : car nous mangerons avec eux , faute de logis où nous puissions nous retirer. Nous faisons cela volontiers, car j'apprend que ces messieurs nous aiment fort, et nous assistent tant qu'ils peuvent, selon Testât de leurs affaires ; aussy faisons nous , et ferons nous tout ce que nous pourrons en leur considération : car outre que nous portons aux Trois Rivières jusques à de la cire et de la chandelle, nous avons envoyé aux Hurons trois ou quatre personnes plus que nous n'eussions fait, n'estoit leurs affaires que j'ay recommandées à nos hommes. Il est vray qu'ils ont donné quelque chose pour ce subject , à ce que m'a dit le Père Lallemant. Je ne désire pas les importuner; mais je sçay leur aise qu'ils sçachent que nous les servirons de bon cœur, et que nous espérons qu'ils donneront ce qu'il faut pour l'entretien de [nos] Pères aux nouvelles habitations, et qu'ils monteront leur chappelle, comme ils ont fait cette année celle

de Rébec ' ; et qu'ils donneront aussy des gages et des vivres aux hommes que nous tiendrons en leur considération ; et pour leurs affaires soit dans les Hurons, soit ailleurs, nous tenons ces hommes avec nous , afin qu'ils ne se débauchent avec les Sauvages et ne donnent mauvais exemple, comme ont fait autrefois ceux qui y estoient. Voila pour le temporel de cette mission ; si je me souviens d autre chose, je l'escriray en un autre endroit.

Venons au spirituel.

Premièrement nous espérons une grande moisson avec le temps dans les Hurons , plus grande et plus prochaine si on y peut envoyer beaucoup d'ouvriers pour passer dans les nations voisines, le tout soubs la conduite et l'ordonnance du Supérieur qui sera aux Hurons. Ces peuples sont sédentaires et en grand nombre ; j'espère que le P. Buteux sçaura dans un an autant du langage montagnais que j'en sçay, pour l'enseigner aux autres, et ainsy j'iray où on voudra. Ce n'est pas que j'attende rien de moy ; je tacheray de servir pour le moins de compagnon. Ces peuples, où nous sommes, sont errans et en fort petit nombre ; il sera difficile de les con-

1 « L'an 1634 , Messieurs de la Compagnie ont envoyé pour cent escus de meubles et ornements entre autres l'image de saint Joseph en bossequi est sur l'autel. » Catalogue des bienfaiteurs de Notre- Dame de Becouvrance (Archives du Séminaire de Québec).

vertir, si on ne les arreste; j'en ay apporté les moyens dans la Relation.

Pour le Séminaire, hélas ! pourroit-on bien avoir un fond pour cela? Dans les bastimens dont j'ay parlé , nous désignons un petit lieu pour le commencer, attendant qu'on fasse exprès un corps de logis pour ce subject. Si nous estions bastis, j'espérerois que dans deux ans le P. Brebeuf nous envoiroit des enfants hurons ; on les pourroit instruire icy avec toute liberté, estans éloignés de leur parens. O le grand coup pour la gloire de Dieu, si cela se faisoit! ,

Quant aux enfants des Sauvages de ce pais-cy, il y aura plus de peine à les retenir ; je n'y voy point d'autre moyen que celuy que touche V. R. d'envoyer un enfant tous les ans en France : ayant esté là deux ans, il y reviendra sçachant la langue; estant desjà accoustumé à nos façons de faire , il ne nous quittera point et retiendra ses petits compatriotes. Notre petit Fortuné, qu'on a renvoyé pour estre malade, et que nous ne pouvons rendre à ses parens, car il n'en a point, est tout autre qu'il n'estoit, encor qu'il n'ait demeuré que fort peu en France; tant s'en faut qu'il courre après les Sauvages, il les fuit, et se rend fort obéissant. En vérité il m'estonne: car il s'encouroit incontinent aux cabanes de ces barbares sitost qu'on lui disoitun mot; il ne pouvoit

souffrir qu'on luy commandas! quoy que ce fust : maintenant il est prompt à ce qu'il peut faire. Je voulois envoyer cette année une petite fille , que la famille, qui esticy , m'a donnée, peut-être encore un petit garçon, selon le désir de V. R. Mais M. de Champlain m'a dit que M. de Lauson luy avoit recommandé de ne laisser passer aucun Sauvage petit ou grand. Je Pavois prié Tan passé du contraire; j'ay quelque pensée que le P. Lallemant a quelque part en ce conseil et en cette conclusion. Voicy les raisons pourquoy ils jugent qu'il n'est pas expédient qu'il en passe : 1° L'exemple des deux qui sont passés, et qui se sont perdus. JerespondqueLouys 1 le Huron, fut pris et corrompu par les Anglois, et encor a-t-il fait icy le debvoir de chrestien, se confessant et communiant, l'an passé , à sa venue et à son départ de Kébec ; il est maintenant prisonnier desHiroquois. Pour Pierre le montagnais 2 , mené

* Louis Amantacba, surnommé de Sainte-Foy, qui avait été baptisé en France.

■ Ou Pierre-Antoine Patetchoanen, « qui depuis cinq ans (1620-5) avoit été envoyé en France par nos religieux de Kébec; lequel après avoir été bien instruit et endoctriné aux choses de la foy, fut baptizé et nommé par deffunt M. le Prince de Guiraénée, son parrain, Pierre Antoine, qu'il entretint aux études jusques après sa mort, que l'enfant fut congru en la langue latine, et si bon françois, qu'estant de retour à Kébec, nos religieux furent contraints le renvoyer pour quelque temps entre ses parens, afin de reprendre les idées de sa langue maternelle , qu'il avoit presque oublié. » (F. Sagard.)

en France par les Pères Récolets, estant icy de retour, il fuyoit les Sauvages : on le contraignit de retourner avec eux pour apprendre la langue, qu'il avoit oubliée; il n'y vouloit pas aller, jusque là qu'il dit : On me force, mais si j'y retourne une fois on ne m'aura pas comme on voudra. Les Anglois sont survenus là-dessus, qui l'ont gasté; adjoustés que je n'ay point veu sauvage si sauvage et si barbare que luy.

L'autre raison du P. Lallemant est que ces enfans cousteront à nourrir et entretenir en France , et la mission est pauvre. S'ils sont en un collège, on demandera pension ; s'ils sont ailleurs, cela retardera les aumônes que feroient les personnes qui lesnourriront. Je répond que les collèges ne prendront point de pension , et quand il en faudroit , je trouve la cbose si importante pour la gloire de Dieu, qu'il la faudroit donner. Le P. Lallemant commence à gouster mes raisons ; car je l'assure qu'on ne peut retenir les petits Sauvages, s'ils ne sont dépaïsés ou s'ils n'ont quelques camarades qui les aident à demeurer volontiers. Nous en avons eu deux : en l'absence des sauvages, ils obéissoient tellement quellement; les sauvages estoient-ils cabanes près de nous, nos enfants n'estoient plus à nous, nous n'osions leur rien dire.

Si nous pouvons avoir quelques enfants cette

année , je feray mon possible pour les faire passer, du moins deux garçons , et cette petite fille , qui trouvera trois maisons pour une. On m'en demande en plusieurs endroits. Si M. Duplessis m'écoute, au nom de Dieu , soit. Quant le P. Lallemant aura expérimenté la difficulté qu'il y a de retenir ces enfants libertins, il parlera plus haut que moy. V. R. voit, par tout ce qui a esté dit, le bien que Ton peut espérer pour la gloire de Dieu de toutes ces contrées, et combien il est important, non-seulement de ne rien divertir ailleurs de ce qui est donné pour la mission de Kebec , mais encore de trouver quelque chose pour faire subsister du moins une maison qui serve de retraite aux Nostres , qui serve de séminaire pour des enfants et pour les Nostres qui apprendront un jour les langues , car il y a quantité de peuples différens tous en langage.

Voici encore

{Le reste manque au manuscrit).

LETTRE DU P. JEAN DE BRÉBEUF AU T. R. P. MUTIO VITEL- LESGHI , GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS A ROME.

(Traduite swr l'original latin conservé aux Archives du Jésus à Rome.)

De la Résidence de Saint-Joseph, 20 mai 1637.

Mon Très-Révérend Père,

Pax Christi.

J'ai écrit Tannée dernière à Votre Paternité de l'état et des coutumes des Hurons, au milieu desquels se passe notre vie , et des fruits que nous espérons recueillir. Votre Paternité a dû pareillement recevoir les Relations des deux années passées, qui, avec celle que nous lui envoyons aujourd'hui, donnent une connaissance assez complète des affaires de notre mission.

Il me reste à vous apprendre deux événements qui ont retardé parmi nos Sauvages les progrès de l'Evangile. C'est d'abord une maladie contagieuse, qui, depuis huit mois, a causé de grands ravages dans le pays. La divine Providence a permis que nous ne fussions pas entièrement à l'abri de ce fléau. De six prêtres que nous étions ici et de quatre dômes-

tiques qui étaient à notre service, sept ont été frappés en même temps : mais, grâce à la bonté divine, tous, quoiqu'en danger de mort, ont recouvré la santé et leurs forces premières, et se portent bien maintenant.

Pour nos Hurons infidèles , qui ignorent les promesses de la vie future , ils cherchaient avec tant d'anxiété et d'inquiétude le remède à leurs maux temporels, que nous avions bien de la peine à nous en faire écouter, quand nous leur parlions de l'autre vie. Si nous leur eussions promis la santé, ils nous auraient accueillis bien plus volontiers. Malheureusement le plus grand nombre de ces pauvres gens, trop préoccupés de l'amour de la vie présente, ont, en la perdant, perdu pareillement le bonheur éternel.

Ce qui , en second lieu , a nui à la propagation de la foi, c'est que le démon avait fait courir parmi eux le bruit que nosfrançais ,et nous en particulier , nous étions la cause de cette maladie, et que nous n'étions venus dans leur pays que pour les faire mourir. D'autres mensonges du même genre ont circulé sur notre compte. Il n'est point étonnant que cela nous ait aliéné pour un temps les habitants de quelques villages. Quelques-uns même voulaient nous faire périr comme ennemis de leur nation.

Mais celui qui seul donne la mort et ressuscite , peut conduire aux portes de V enfer et en retirer , nous a sauvés de tous ces périls et a même amené ces barbares à venir nous demander humblement pardon. Toutes ces calomnies sont à peu près tombées aujourd'hui. On nous écoute volontiers; nous avons donné, cette année, le baptême à plus de deux cents personnes, et il n'y a presque aucun village qui ne nous ait invité à l'aller visiter. Bien plus , ce fléau et ces calomnies mêmes ont contribué à nous faire mieux connaître de ces peuples. Ils ont compris par nos actes que nous ne sommes pas venus ici pour acheter des pelleteries ou faire le commerce , mais uniquement pour les instruire, les unir à Notre-Seigneur, et par là, leur procurer la santé de l'âme et une vie éternellement heureuse. Il y a même eu quelques familles qui , sans être encore baptisées , avaient , à notre persuasion , mis en Dieu toute leur confiance. Comme elles ont été, presque seules, épargnées par la contagion , elles ont maintenant une foi vive et réclament instamment la grâce du baptême que nous leur conférerons, j'espère, dès que nous les aurons suffisamment éprouvées.

Nous avons eu la consolation de voir, dans plusieurs de ceux que nous avons baptisés , des signes non équivoques de la grâce du sacrement : aussi avons-nous la douce confiance que bon nombre,

tant d'adultes que d'enfants , sont maintenant ai ciel et prient Dieu pour le salut de leurs frères.

Enfin , nous en avons l'espoir, ce fléau , qui sévi encore , dès que les esprits auront recouvré la tran quillité nécessaire pour entendre et bien comprendre les vérités de la foi , aura préparé la conversior d'un grand nombre d'infidèles.

Dans ce moment nous formons une nouvelle résidence dans le village que nous nommons La Rochelle et les Sauvages Ossossané. Il est très-peuplé; la maladie y a fait de grands ravages ; mais nous y avons toujours été bien accueillis , bien écoutés et bien demandés. Nous l'appellerons la Résidence de l'Immaculée Conception.

Nous pensons aussi à envoyer, dès cette année , deux des nôtres à la nation des Attignenonghas, pour s'y fixer, s'ils voient jour à y opérer quelque bien.

Il paraît que le séminaire des Hurons établi à Québec , où cinq jeunes Sauvages ont passé l'hiver, commence déjà à produire quelques fruits. Nous en envoyons d'autres, et nous espérons contribuer beaucoup par là à gagner l'affection des Hurons et à les attacher à Notre-Seigneur. C'est ainsi que la foi se propage , mais dans le travail, les veilles, les tribulations et la patience. Il nous faudra longtemps arracher et semer : plus tard viendra la ré-

coite. Quoique présent nous ne semions que dans les larmes et les gémissements , nous comptons bien un jour recueillir dans la joie une abondante moisson.

Mes compagnons dans cette résidence sont les PP. François le Mercier, Pierre Pijart, Pierre Chastelain, Charles Garnier et Isaac Jogues, ouvriers des plus distingués , qui savent allier admirablement le zèle ardent du salut des âmes , avec l'oraison et l'union avec Dieu. En un an ou deux, ils ont fait des progrès vraiment remarquables dans une langue à peine connue, et qui n'est pas encore réduite en principes , tant est grande l'ardeur qu'ils y mettent. Mais le P. Charles Garnier, à ce qu'il me semble, les surpasse tous en ce point.

D'après cet exposé , pouvons-nous ne pas attendre de l'infinie bonté de Dieu , les plus heureux résultats de nos travaux ?

Je suis de Votre Paternité , Le très-humble serviteur et le fils très-soumis «n Notre-Seigneur,

Jean de BRÉBEUF.

De la Résidence de Saint-Joseph aux Hurons, dans le village d'Ihonatiria , 20 mai 1637.

(P. S.) Depuis ma lettre écrite , la nouvelle rési* L. 44

— 16* — dence de l'Immaculée Conception a été établie, et nous avons commencé à l'habiter le jour de la fête des saints Martyrs Prime et Félicien, 9 juin. On ne saurait exprimer avec quelle affection et quelle joie nous avons été accueillis. Le jour de la sainte Trinité nous avons baptisé avec solennité un homme de cinquante ans : grand sujet d'espoir pour l'avenir. Car il est bien instruit et a passé par de longues épreuves. Il a de l'autorité et jouit de l'estime générale des sauvages. C'est le premier adulte que nous ayons baptisé en santé. Son exemple nous en a déjà amené quelques-uns qui demandent instamment le baptême.

Du même lieu, 16 juin.

vieilles superstitions, ils ont bien de la peine à y résister. Ce qui fait sur eux le plus d'impression, ce sont les tourments de l'enfer et les délices du ciel : c'est par là que nous les gagnons et qu'ils ouvrent enfin les yeux à la lumière de la foi.

Depuis deux ans que nous sommes revenus ici, nous avons baptisé près de cent personnes. Plusieurs, tant adultes qu'enfants, sont déjà au ciel, comme nous l'espérons. Ils prieront pour le salut des autres sauvages. Les parents qui survivent à leurs enfants, nous disent qu'ils ne veulent pas en être séparés toujours, mais qu'ils désirent les aller rejoindre après leur mort.

Nous n'étions ici l'année dernière que trois Prêtres de la Compagnie ; nous avons été cinq cette année et nous avons vécu dans une grande union. Les santés se sont si bien soutenues que les sauvages le regardaient presque comme une chose miraculeuse. Ils voyaient là une marque de la bonté du Dieu que nous servons, puisqu'il prend un si grand soin de ses amis. Mais ce qui les a surtout frappés, c'est que l'année dernière nous avons été épargnés par la contagion, dont tin si grand nombre d'entre eux avait été la victime.

Deux de nos Pères qui sont ici, les PP. Antoine Daniel et Àmbroise Davost, retourneront prochainement , je pense , à Québec pour y conduire

quelques jeunes gens du pays , qui vont donner commencement au séminaire Huron. Nous attendons deux ou trois autres Pères pour les remplacer, et nous demandons encore d'autres missionnaires pour Tannée prochaine. En effet le besoin de nombreux ouvriers se fait vivement sentir, non pas, il est vrai , pour moissonner , mais pour faire les semailles, ou plutôt pour apprendre la langue, sans laquelle il nous serait impossible de répandre la bonne semence de la parole de Dieu.

Je commence à connaître la langue suffisamment , et mes compagnons font de rapides progrès dans cette étude.

' *Gé qu'il faut demander , avant tout, des'ouvriers destinés à cette mission, c'est une douceur inaltérable et une patience à toute épreuve. Ce n'est ni pat* la force, «ai par l'autorité qu'en peut espérer de gagner nos sauvages.

Tous ceux des Nôtres, qui sont ici, font de généreux efforts pour acquérir la perfection. Je suis le seul, à ce qu'il irïe semble, qui vive dans la tiédeur. Je suis de Votre Paternité, ■ » Le très-humble serviteur et fils très-obéiàsant eb Notre Seigneur.

,J JEÂifbE BRÉBEUF.

1 De la résidence de Saint-Joseph chez les Hurôns, peuple du Canada, au village d'Ihônatiria. >

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