XII
LETTRE DU P. FRANÇOIS DU PEROU, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. JOSEP^UfBERT DU PKRON, SOJ? FRÊftJS» RELIGIEUX DE LA MÊME COMPAGNIE. (Copiée SUf VfMr
tçgraphe'cûnçervé aux archives du Jésus, à Rome.)
Au bourg» d* la Conception de Nottre-Dene * ce 27 ami 16^9.
Mon Révérend Père ,
' '. PàiChnsti.
J escrivis l'an passé à Y. R. le succès de mon voyage dès mon départ de la France, jusques à mon arrivée dans le .Canada: je I3 prie de me mander si elle a receu les quatre lettres que je luy escrivois ; jen'auray les responsesà celles de l'année passée qu'après l'envoy de la présente, Je luy.mandois mon employ ; Dieu m'en a donné un autre ; il m'a fait passer, au païs des Hurons, J'çstime tant ma condition que je m'estime grandement obligé à Dieu : 1 ° de iq'avoir amené, en Canada ; 2° de m'avoir faiçt passer au pais des Hurpns,, et j'estime ce second bénéfice plus gmnd que le premier a raison que Dieq seul nous est icy nostre tout, et qu'il y a plus grande moisson qu'en aucune part du. Canada. Do-
resenavant donc je ne luy manderay que des nouvelles des Hurons ; car pour celles des montagnets et algonquins nous n'en recevons les nouvelles que par la Relation imprimée qui nous est envoyée de France d'année en année. Vous pouvés faire response à mes lettres; pour nioy, il me fault une année entre deux, à raison que les Hurons descendent d'icy aux Trois-Ri vières , à mesme temps que les navires y arrivent de France. Ceste lettre sera commune à mes deux frères et aux Pères de ma cognoissance que je salue tous ex animo.
Je partis des Trois-Rivières le 4 septembre et j arrivay au pais des Hurons le jour de saint Michel, à douze heures du soir : la traite est de 300 lieues par eau, par un très grand nombre de saults très dangereux et fort longs , quelques uns de deux et trois lieues, en sorte que d'autres que des sauvages ne sçauroient entreprendre le voyage. Ils ont des canots d'escorcequi ne font qu'effleurer l'eau, et un homme seul en porte un sur l'espaule. Par bonheur je m'embarquay avec un capitaine huron qui me rendit toute sorte de courtoisie le long du chemin; Le R. P. Lallemant, notre supérieur, et le P. Lemoyne, qui estoient partis devant moi, ne rencontrèrent pas si bien. Le premier pensa être étranglé par un sauvage de l'île; (c'est une nation algonquine qu'on rencontre sur le chemin ,) qui s'efforça plu*
sieurs fois de luy mettre un lacet au col, pour venger, disoit-il, la mort d'un sien petit enfant, qui avait esté seigné par un de nos hommes qui estoit monté un jour ou deux devant le Père. Je rencontray ce mesme sauvage proche • l'isle, qui d'abord qu'il me vit, dit qu'il m'en falloit faire le même , et fût longtemps à persuader à nos Hurons qu'ils ne dévoient point amener des françois en leur païs ; que c'etoit nous qui les faisions tous mourir ; mon capitaine l'adoucit le mieux qu'il pût : nonobstant tout ce discours, un de ses camarades me vint trouver le matin et le soir, pour le faire prier Dieu en sa langue algonquine ; ce que je fis.
Quant au P. Lemoyne, il fût contraint de quitter ses sauvages, n'ayant rien plus de quoy vivre. Ils le laissèrent donc au bord de l'eau avec un de nos hommes, qui le nourrit durant quinze jours de la chasse qu'il faisoit fort heureusement. Il s'embarqua donc dans un canot de notre troupe. Le maître du canot, après deux journées, le voulut laisser sur un rocher : il me fallut luy donner ma couverte pour le contenter.
Durant le chemin, notre vivre n'a été qu'un peu de blé d'Inde concassé entre deux pierres et bouilly dans l'eau ; notre gîte sub dio. Cependant je me suis toujours bien porté, grâces à Dieu. Le long du chemin nous avons rencontré trois nations algonquines
errantes : 1 # la petite nation ; 2° ceux del'ile; 3° lei sorciers; le reste forets et rochers incultes , sauts e précipices; je m'étonne comme les sauvages osent entreprendre tel voyage. Pour le pays des Hurons. c'est une terre assez unie , force praieries , fora lacs, force bourgs; de deux où nous sommes l'un est de 80 cabanes , l'autre de 40 ; dans chaque cabane il y a cinq feus -, et deux familles à chaque feu. Leurs cabanes sont faites de grosses écorces en berceau, longues , larges et hautes à proportion; il y en a de 70 pas de long. Leur terre ne produit que du blé d'Inde , des feyes et des citrouilles. Ce sont les délices du pays, qui n'a rien de commun avec notre France, de quoy, il jouisse, que les quatre élémens. On y voit néanmoins pour les oiseaux, poissons et bètes des forêts presque les mêmes qu'en France. La terre, comme ils ne la cultivent pas, ne porte que dix ou douze ans au plus , et ils sont contraints, les dix années expirées, de transporter leur bourg en un autre endroit. S'ils la cultivoient, elle porteroit comme celle de France. Voilà pour ce qui est de la terre , qui est l'occupation et Temploy des femmes huronnes : celle des hommes, c'est la pêche, la chasse, la traite aux françois et autres na-r rions voisines, comme la nation du petun, la nation Neutre, celle du Sault, celle des cheveux relevés, celle des gents puants, etc. Ils sont robustes et tous
grands de beaucoup plus que les françois ; ils ne sont couverts que d'une peau de castor, qu'ils mettent sur les deux épaules en forme de manteau ; des chausses et souliers en hyver, un sac à petun derrière le dos , le chalumet en main ; au col et aux bras, des colliers et brasselets de porcelaine; ils en pendent aussi aux oreilles et au tour de leur moustache. Ils se graissent les cheveux et le visage; ils se balafrent aussi le visage avec de la peinture noire et rouge. Leurs récréations consistent au » jeu de paille, jeu de plat, jeu de crosse auxquels ils perdront vaillant les deux et trois cents écus. ; Le naturel des Sauvages est patient, libéral > hospitalier; mais importun , songeard , puéril , larron , menteur, trompeur, libertin , superbe, fainéant; ils ont parmi eux plusieurs fous, ou plutôt lunatiques et frénétiques. Le langage est langue régulière autant qu'il se peut, pleine de composition comme la grecque, différente de celle-cy en ce que les chan~ gemens de modes et personnes se font au commencement, ayant quasi toujours la même termination ; un -accent change la signification d'un mot. Elle n'a pas la barbarie <tju'pn se figure : les noms se conjuguent aussi bien que les verbes; de syntaxe, je n'en sache guère d'autre que celle de la langue françoise, aussi bien ne sçavent-ils que c'est que cas; ils ont des petites particules d'elegance : ils n'ont point
l'usage de ces lettres b 9 f> l, m, p, q, x, y ; ils o fort la lettre h et le A en usage, ce sont les deux le très qui donnent de la peine pour la prononce. 1 ont quasi tous plus d'esprit en leurs affaires, di cours, gentillesses, rencontres, soupplesses et sub lités, que les plus advisés bourgeois et marchant de France. Ils règlent les saisons de Tannée par 1 bétes sauvages , par les poissons , les oyseaux plantes de la terre; ils nombrent les années, 1< jours et les mois par la lune. Ils n'ont point de polie du tout : ce que les capitaines ont de pouvoir est peu près comme les crieurs et trompettes ; ils criei à pleine tête par les carrefours. Le ton qu'ils garder en leur harengue est justement le ton des prisonniei du petit Chastelet de Paris. La jeunesse est impo dente jusques à non plus, aussi grands maîtres le uns que les autres. Les mariages sont libres. U n'ont qu'une manière de justice pour les torts, qu est que tout le bourg doit satisfaire par présens. Ui grain de blé d'Inde quelquefois rapportera cen grains pour un. La famine , cette année, est asse grande; mais davantage en la nation neutre, où l'oi vant les enfans comme esclaves pour avoir du blé . Nous sommes icy des Nôtres dix , en deux Résidences, Tune de la Conception de Notre-Dame, l'autre de saint Joseph : elles sont éloignées l'une d« l'autre de cinq à six lieues. Messis quidem multa>
operariïautempauci: nous espérons du renfort, l'an qui vient. Bientôt nous nous espérons faire une troisième Résidence en la nation du petun , sans préjudice des missions volantes. Nous avons avec nous douze françois qui sont à nos gages; car pour d'autres il n'y en a point. Nous sommes logés et vivons à la façon des sauvages; nous n'avons point de terre à nous, sinon un petit champ d'emprunt, où l'on recueille du blé françois justement pour faire des hosties pour la sainte messe : nous laissons le reste à la divine Providence , qui nous envoyé plus de blé que si nous avions des bonnes terres; l'un nous apportera trois épis de blé, un autre six, l'autre une citrouille ; un autre donnera du poisson, un autre du pain cuit sous la cendre. Nous vivons joyeusement et contents de la sorte. Pour leur présent , on leur donne des petits canons de verre , des bagues , des halênes, des jambettes, de la raçade : c'est là toute nôtre monnaie. Pour les douceurs de France, nous n'en avons point icy ; la sauce ordinaire des viandes c'est l'eau pure, le jus du blé ou citrouilles ; les rafraîchissements, qui viennent de France, ne montent pas plus haut que les Trois-Rivières; tout ce qu'on peut envoyer, c'est quelques ornemens d'église, du vin pour la messe (on en met seulement quatre ou cinq gouttes dans les calices) et quelques habits , quelques pruneaux et raisins pour les malades du
bourg : le tout court grand risque par les chemins Nous avons perdu cette année deux de nos pacquets, Nos plats, quoyque de bois, nous coûtent plus chei que les vôtres; ils sont de la valeur d'une robe de castor, c'est-à-dire cent francs.
Le royaume de Dieu s'avance grandement en ces contrées. Nous avons icy une nation étrangère réfugiée, tant à cause des hiroquois leurs ennemis, que pour la maladie qui encore les fait icy mourir en grand nombre; ils se font presque tous baptizer avant la mort. J'en ai baptisé quelques uns, et nos Pères n'ont pas une petite occupation matin et soir d'instruire et visiter ces pauvres malades , qui semblent n'avoir fui la mort cruelle de leurs ennemis , que pour mourir de la belle mort des prédestinés. Je vous laisse à penser , si ce n'est pas bien de la consolation pour ceux qui contribuent et leurs prières et leurs travaux , à la conversion dé ces pauvres âmes, que Dieu veut sauver icy , si nous n'y mettons de l'empêchement de nôtre côté. Je demande et implore à ce sujet l'assistance des prières de Y. R., et celle de tous ceux de ma connaissance; je les salue tous de cœur et d'affection : je crois qu'ils ne me les dénieront pas.
Voicy comme un petit journal depuis mon arrivée. Ayant abordé heureusement la terre des Hurons, après un embarquement de vingt-six jours, dans un
canot ou plutôt berceau d'écorce d'un arbre dit bouleau, le 29 septembre, à une heure du matin, et m'étant mis en chemin pour arriver à temps à quelqu'une de nos Résidences, pour y célébrer ce jour là la sainte messe, la pluie et la défaillance causée par la journée précédente, en laquelle nous nous étions mis sur l'eau , depuis une heure du matin jusqu'à douze heures et davantage de la nuit, sans pouvoir reposer, et même l'espérance de pouvoir dire la sainte messe m'avoit obligé à ne rien manger à mon abordement ; la pluie donc et la défaillance, comme aussi la distance du lieu de cinq ou six lieues , et l'ignorance des chemins, me contraindrent de m'arrêter au premier bourg et prendre quelque petite nourriture. J'entray donc dans la cabane d'un capitaine du bourg : le compliment qu'on me fit fut d'un chajr en leur langue; c'est le salut ordinaire qui est à dire bonjour, et puis incontinent ils étendirent une natte par terre pour m'y mettre dessus , ensuite, ils prirent quatre épis de blé qu'ils firent rôtir et me les présentèrent, comme aussi deux citrouilles cuites sous la cendre avec un plat de sagamité. J'assure V. R. que ce manger m'etoit des délices; les petits enfants et autres accouroient par admiration dans la cabane pour m'y voir. Le défaut de la langue me rendoit muet, et leur façon défaire , qui est de ne dire mot , sinon un chajr à celui qui arrive
les rendoit aussi muets ; seulement ils me considéraient depuis les pieds jusqu'à la tête , et tous voûtaient éprouver mes souliers et mon chapeau , chacun mettant le chapeau sur la tête et les souliers aux pieds. Après avoir fait remerciement de quelque couteau , haléne , aiguille, à mon hôte, du bon accueil et traitement qu'il m'a voit fait, je le priai de me donner un sauvage pour porter mon sac et me conduire à une de nos Résidences; il le fit et j'arrivay à six heures du soir chez nos Pères. Ils me receurent avec toute sorte de charité et bienveillance : le traitement ne fut pas meilleur que celui du sauvage; car les douceurs de la vie nous sont communes avec celles des Sauvages , à sçavoir un potage de farine de blé dinde à Peau , matin et soir : pour beurre un glaçon d'eau ; quelquefois les sauvages y mettent quelques grumeaux de cendre pour assaisonner la sagamité ; d'autres fois ils mettent une poignée de petites mouches d'eau. Ce sont comme des cousins de Provence ; ils en font grand état ; ils en font festin . Les plus sages reservent après la pêche quelque poisson pour le piler dans la sagamité durant Tannée; pour quatorze personnes, on met la moitié d'une grosse carpe environ, et le poisson le plus corrompu est le meilleur. Pour le boire, on ne sait que c'est, la sagamité sert de viande et de boisson : on sera six mois sans boire hors de voyage.
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L'importunité des sauvages qui sont continuellement autour de nous dans notre cabane, et qui quelquefois rompent une porte, jettent des pierres sur la cabane, blessent nos gens; cette importunité dis-je, n'empêche que nous n'ayons nos heures aussi bien réglées que dans un de nos collèges de France. À quatre heures on sonne le lever; suif l'oraison ; à la fin d'icelle commencent les messes jusqu'à huit heures , pendant lequel temps on garde le silence , on lit son livre spirituel , on dit ses petites heures ; à huit heures, on ouvre la porte aux sauvages jusqu'à quatre heures du soir, auquel temps il est permis de parler aux sauvages, tant pour les instruire comme pour apprendre la langue. Nos Pères aussi, en ce temps là, vont visiter, dans les cabanes du bourg, les malades pour les baptiser, et les sains pour les instruire ; pour moi , mon occupation est l'étude de la langue , garder la cabane , faire prier Dieu les chrétiens et catéchumènes, tenir école à leurs enfans, depuis midi jusqu'à deux heures ; à deux heures on sonne l'examen, suit le diner, pendant lequel on fait lecture d'un chapitre de la Bible, et ail souper , on lit la Philagie de Jésus du R. P. du Barry ; on dit le bénédicité et grades en huron à cause dés sauvages qui y sont présents. On dine autour dtifeti assis sûr un billot et le plat à terre. Â ifaidi je commence l'école aux enfans qui s'y rencontrent L. \%
autres eurent le même bonheur du baptême ; trois d'iceux furent brûlés au bourg de St-Michel. Nos Pères eurent bien de la peine à les baptiser, les Hurons s'opposant à ce qu'ils ne le fussent, disant que le baptême les rendoit plus contens en la mort. Ils exercent des cruautés non pareilles sur ces captifs; ils leur coupent les doigts ; ils les font passer sept tours sur divers brasiers ardents, qui sont allumés en la plus grande cabane du bourg, où tous ceux du bourg sont assemblés pour les tourmenter ; chacun le tourmente comme il veut; tandis qu'il passe sur les feux , chacun a un tison allumé en main pour lui appliquer en quelque partie du corps; ils se servent de tout ce qu'ils peuvent s'imaginer pour le tourmenter, ils font rougir des haches , des flèches , des ances de chaudière, qu'ils appliquent sur le patient : en tous ces tourments ils l'exhortent à avoir du courage , et il faut que le patient chante continuellement. L'un d'iceux eût les stigmates aux mains et aux pieds. La nuit s'étant passée dans ces cruautés , ils le conduisent hors du bourg , sur un échafaud,oùilsle lient à un poteau, et là ils le brûlent tout vif à petit feu, avec des tisons allumés i s'il tombe en défaillance ils le font revenir à soi par quelque boisson. On lui arrache quelquefois les oreilles à belles dents et on les lui fait manger. Comme la flamme l'a suffoqué, ils le mettent cuire
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dans des grandes chaudières, et puis ils le mangent.
Le 8 décembre, nous baptisâmes icy solennellement cinq familles de sauvages, toutes de diverses nations. J'eus la consolation de leur dire la messe et de les communier, et de bénir les bagues de leur mariage. Depuis l'absence du R. P. supérieur jusqu'à son retour, j'ai été le chapelain ordinaire des sauvages. Pendant la messe on chante le Pater et Y Ave en langue huronne.
Le 1 2 décembre, dimanche de l'octave de la Conception, j'eus le bien de dire la première messe dans la première chapelle, bâtie dans les Hurons, et érigée en l'honneur de l'Immaculée Conception de Notre- Dame. La chapelle est faite d'une charpente bien jolie, semblable presque, en façon et grandeur, à notre chapelle de St-Julien.
Le 1 9 décembre, on baptisa icy trois familles de sauvages. Le diable tascha, ce jour là, de troubler notre solennité et faire voir qu'il étoit le maître du pays ; car au sortir de la chapelle, il se trouva dans notre cabane un capitaine qui, en présence des nouveaux chrétiens, se mit à dèbagouler contre Dieu et contre nous, et à faire des actions impertinentes. Nous fumes contraints de le chasser hors la cabane. L'après diner il envoya son frère et autres pour interrompre le catéchisme public , qu'on fai-
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avec toute vérité. J'assure Y. R., et tous pouvez me croire, qu'il n'y a rien dans icelle qui ne soit trèsassuré et véritable.
Le 13 novembre, le -R. P. supérieur partit d'içy avec un de nos Pères pour commencer les missions volantes. Le diable sembla vouloir s'opposer à leur dessein ; la neige 'tomba en si grande abondance qu'elle couvrit tous les chemins. Nos Pères étant arrivés à 4 heures du soir au lieu de la mission nommé St-Michel et ayant baptisé deux petits enfants malades, ils se mirent en chemin pour prendre quelque advis de nos Pères de St-Joseph, éloignés de là d'une lieue. Us s'égarèrent, en sorte qu'ils n'arrivèrent audit lieu qu'à quatre heures au matin du lendemain, après avoir beaucoup enduré durant cet égarement : on a trouvé un peu de temps après plus d'un et deux enfants, morts dans les neiges, qui s'étoient aussi égarés durant la nuit.
Pendant deux mois que nos Pères y ont demeuré, ils y ont baptisé une vingtaine de personnes, desquelles six ou sept l'ont été solennellement et fonl profession de la foi. Pendant ce temps là, il y arriva une chose remarquable : c'est qu'un de nos premiers séminaristes, qui sont revenus icy cette année de Kébec , où est le séminaire des Hurons, voyant que son beau-frère rejettoit le conseil qu'il luy donnoil en sa maladie de ne point appeler le sorcier pour le
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visiter et faire sur luy toutes ses diableries, le sorcier étant venu et faisant de son côté ses invocations, le séminariste se mit à prier Dieu de son côté , le chapelet à la main, et à conjurer Dieu de confondre le sorcier : sa prière fut exaucée; car le sorcier fit réponse que le diable ne lui vouloit rien découvrir, et qu'un tel l'en empêchoit avec son chapelet. Cela fut cause que le malade fut instruit et baptisé avec toute sa famille. Tout cela se passa au bourg dit St-Michel. L'autre séminariste étant allé à la guerre et ayant fait rencontre des ennemis, ils en prirent treize qui furent distribués en divers bourgs pour les faire mourir cruellement, lui pour sa part en prit deux, comme on étoit sur le point d'en faire mourir un, il l'exhorta à croire en Dieu et à vouloir être baptisé : comme il ne se souvenoit plus de la forme du baptême, il le baptisa, récitant le Pater. Dieu favorisa le prisonnier baptisé de la sorte : il permit qu'il survint quelque différent qui différa l'exécution de sa mort, et il fut conduit en un autre village proche d'une de nos Résidences, en sorte que deux de nos Pères, en ayant appris la nouvelle, s'y transportèrent incontinent, l'instruisirent et baptisèrent sans sçavoir ce que ce brave séminariste avait fait. Un peu devant mon arrivée , ils en avaient baptisé dix-sept en divers bourgs : le 4 ou 5 décembre, outre les prisonniers susdits, quatre
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jusqu'à deux heures : quelquefois je n'aurai qu'un ou deux ou trois écoliers. Les dimanches, mardis et jeudis, l'école cesse à une heure, auquel temps on fait une instruction aux plus notables du bourg, soit chrétiens ou non ; le jeudi aux seuls chrétiens et catéchumènes; le dimanche au matin aux seuls chrétiens. Pendant la messe parrochiale on fait le prône , devant la messe on fait l'eau bénite avec chant , et à l'offertoire le pain bénit que les sauvages présentent par tour. Les grandes fêtes on chante une grande messe. L'après-diner du dimanche, aune heure, on chante vêpres; suit l'instruction aux chrétiens et catéchumènes ; à cinq heures on chante complies, et le samedi au soir le Salve avec les litanies de la Vierge. Ce même jour , à l'issue de l'echole on fait un petit catéchisme aux enfans , et une fois le mois on fait un catéchisme public à tout le bourg, outre l'instruction journalière qu'on leur donne dans leur cabane. A quatre heures du soir on congédie les sauvages non chrétiens, et nous disons en repos tous ensemble matines et laudes , à l'issue desquelles nous faisons entre nous des consultes durant trois quarts d'heure, touchant l'avancement et l'empêchement de la foy en ces contrées; en suite nous conférons de la langue par ensemble jusqu'au souper qui est à six heures et demie ; à huit heures les litanies, l'examen, et puis on se
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couche. On n'a pas icy son repos entier comme en France ; tous nos Pères et domestiques , excepté un ou deux, dont je suis du nombre, se relèvent
quatre et cinq fois chaque nuit ; le vivre d'icy
cause cela, comme la façon de coucher qui est sur une natte à plate terre et tout vestu. Depuis que je suis parti de France, je n'ai point quitté ma soutane , sinon pour changer de linge. Dieu grâces, je n'ai reçu aucune incommodité , et j'apprends icy tous les jours que la nature se contente de peu , et je crois qu'on nous porte plus d'envie que de compassion; pour nous, nous n'envions la condition d'aucun de notre France : melior est una dies in atriis tuis super millia. Il est vray que nous voyons en effet ce que vous ne voyez qu'en peinture, combien grand est le don de la foi. Nous avons affaire à une nation qui est entièrement esclave de Satan depuis le déluge : j'en parlerai en temps et lieu. Le 1 1 novembre, nous baptisâmes avec les solennités de l'Eglise, deux familles d'Hurons : ce sont les premiers de l'Église naissante en ces contrées. Il est vrai que, dès l'an passé, Dieu nous donna un chrétien, nommé Joseph, avec sa famille: il avoit été baptisé en maladie; nous admirons de jour en jour son courage et l'esprit de Dieu en luy ; il parle aux conseils hardiement de nos mystères qu'il conçoit fort bien : la Relation parlera de luy et des autres
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soit de la tyrannie et dorifeine-que satan exerce sur nos Sauvages; ils ne manquèrent pas^de l'interrompne par leui* disœurs sacrilèges.
Le 20 décembre, nous eûmes une eclypse de lune à neuf heures du soir environ : elle fut totale et de durée d'environ de deux à trois heures. Vous Feules peut-être en France à deux heures du matin du 21 décembre. C'est par les eclypses que nous sça» vons que le soleil se levé icy quatre heures plus tard environ qu'en France ; notre élévation est de 45 degrés et demi environ.
, Le 2 janvier on baptisa un chef de famille ; le 9 une famille; le 16 deux familles; et le tout fort solennellement.
Le 13 février on baptisa, avec les cérémonies dç l'église, une fille de dix à douze ans.
Le 2 mars et les autres jours en suivant du carnaval , le diable est icy déchaisné aussi bien qu'en France. Ce n'est que diablerie et masquarade en ce temps là, par tout le pays des Hurons : cela a débauché deux ou trois de nos chrétiens et refroidi plusieurs autres, qui se disposoient au baptême. Mous eûmes recours à Dieu par le saint sacrifice de la messe et parles quarante heures, durant lesquelles nous exposâmes le St-Sacrement. La Relation dira fidèlement le reste. J'assure, Y. R., qu'elle est trèsfidelle ; c'est pourquoi je me contenterai de toucher
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en passant les diableries de ces peuples. Elle pourra juger par ce qui suit, que ce ne nous est pas peu de peine d'élever et entretenir, au milieu d'une n^tiop perverse, ces nouvelles plantes du christianisme que Dieu nous a commis ; nous pouvons dire avec saint Paul : Filioli quos iterum parturio 9 etc. Nous et eux avons bon besoin des prières de Y. R.; je les recommande à sa charité.
1° Toutes leurs façons de faire leur sont dictée? immédiatement du diable, qui leur parle tantôt eu forme de corbeau ou quelque autre oyseau sçqa r blable, tantôt en forme de flamme ou âme, et tqijt cela dans le songe, auquel ils défèrent grandement, en sorte que si Ton les prie de dire leur sentiment sur quelque chose , ils disent ; Attendez que nou? ayons consulté le songe. Pour le mieux faire, ils jeûnent auparavant. Us tiennent le songe pour le maître de leur vie, et c'est le Dieu de ce pays ; c'est luy qui leur dicte leurs festins , leur chasse , leur pêche , leur guerre , leurs traites avec les françois f leurs remèdes, leurs dances, leurs jeux, leurs chansons: à les voir dans ces actions, vous jugeriez des âmes damnées. Us n'ont qu'un jeu- innocent, àsçavoir, le jeu de la crosse : il se fait pour se ressouvenir de quelque excellent crosseur décédé.
2° Pour guérir un malade, ils appellent le sorcier, qui, sans s'informer de la maladie du malade,
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chaîne pour y célébrer la sainte messe le lendemain , après laquelle nous retournons à notre mission. Depuis Pâques on y a baptisé environ vingt personnes.
Le 27 mai, nous retournâmes à la Résidence de la Conception pour assister à la venue de douze prisonniers et les disposer au baptême. Il est vrai que ce que je vous ai dit cy devant des cruautés, que nos barbares exercent sur les prisonniers, n'est rien, pour ne les avoir connues que par le rapport de nos Pères qui y avoient assisté. J'ay assisté moi-même aux premiers tourments de ceux-cy ; la rage des démons sur les damnés ne sauroit être mieux figurée que par celle que ces peuples exercent sur ces pauvres captifs. Figurez-vous qu'à leur arrivée tout le bourg , ou plutôt tout le pays, qui y accourt, leur va au-devant à cinq cents pas du bourg les accueillir, mais d'une étrange façon ; chacun s'arme, qui d'un bâton, qui d'une poignée de ronces, qui d'un couteau et tison de feu; ils se rangent d'un côté et d'autre, et frappent sans pitié les prisonniers jusques à ce qu'ils sont arrivés sur l'échafaud préparé pour être le spectacle de cruauté. Ils marchent l'un après l'autre, ayant chacun derrière soi un sauvage qui les tient liés par les bras avec une corde ; ils ont aussi les pieds .liés, en sorte que ils ne puissent marcher que doucement; ils sont nuds et ont un collier
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de porcelaine autour de la tête pour marque de victime. Arrivés qu'ils furent sur le théâtre, on les fit danser, et chanter l'un après l'autre , et tout en chantant , divers en divers temps leur coupoient, qui un doigt, qui trois, qui leur écrasoient les doigts à coup de bâton, d'autres leur donnoient des estafilades de couteau jusques aux os, au gras des jambes et des bras , la plupart en avoient aux deux bras et aux deux jambes. Cela fait, on les mena reposer dans une cabane pour les tourmenter par après, durant la nuit, plus cruellement par le feu. Le lendemain matin, on en mena un sur l'échafaud, pour achever de le brûler avec des tisons de feu. Ils lui renouvellerent toutes les plaies de la nuit précédente, et enfin n'en pouvant plus, ils luy coupèrent la tête. J'ay assisté à ces cruautés : elles sont beaucoup plus horribles qu'on ne se sçauroit imaginer. De douze qu'ils étoient nous en avons déjà baptisé neuf icy ; reste trois qui vont en d'autres bourgs : je pars tout à l'heure avec un de nos Pères pour aller après eux et tacher de les baptiser.
Me voicy de retour. Des trois prisonniers qui restoient à baptiser, nous en avons baptisé deux; le troisième a refusé le baptême : entre les douze prisonniers il s'est trouvé un Judas. Le nombre des baptisés de cette année (1639) monte bien à 300 âmes; en ce bourg de la Conception, on en a baptisé
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mange avec elle, ceux qui y mangent tombent ma lades. Une femme grosse, par sa présence et appli cation de quelque racine, tire la flèche du corps d'un homme : toutefois ils se réjouissent davantage en la naissance d'une fille que d'un fils , à cause de la multiplication du pays. Les femmes sont icy maîtresses et servantes.
6° Us croyent que les âmes rentrent dans le corps d'un autre après sa mort.
Le 1 9 mars , jour des Cendres, nous donnâmes les cendres à ceux qui se présentèrent des Sauvages. Il y en a qui ont gardé le carême pour ce qui est de l'abstinence de chair , et qui , se trouvant en des festins de cerf, ont refusé d'en goûter. Ce n'est pas que nous les y obligeons pour le présent ; ils s'en abstiennent de leur plein gré , sachant qu'en France on garde de la sorte le carême. Il est à remarquer que c'est en ce temps de caresme que les chasseurs reviennent de la chasse , et , comme elle est très-rare et fort difficile , ils sont grandement avides de chair. Ils font des deux et trois cents lieues dans les bois pour y trouver du gibier, comme quelque ours , ou quelque cerf ou vache ; du peu qu'ils rapportent ils en font un festin. Par grande caresse un père donne à son fils un os à ronger qu'on luy aura donné au festin. La pluspart, nonseulement le carême, mais tout le long de l'année,
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j'entens ceux qui sont rarement aux festins, ne font que deux repas par jour, t Fun à neuf heures du matin et l'autre à cinq heures du soir. Si les Sauvages sont dans un continuel carême, le nôtre n'est pas moindre : le jour de Pâques et le grand vendredy nous sont bien souvent égaux quant aux vivres. Il est vray que quelquefois les Sauvages nous apporteront à traiter un quartier d'ours ou cerf, une fois au plus durant toute Tannée; quelquefois aussi , mais rarement, nos françois tueront quelque outarde ou grue, desquels on fait festin aux sauvages, on en donne aux malades, et on en met quelquefois quelques unes dans notre saga mi té.
Le 23 avril , samedi saint, nous baptisâmes dans notre chapelle, avec les cérémonies de l'Eglise, un de nos catéchumènes : les autres ont été remis, pour quelques raisons, à la veille de la Pentecôte, selon Tordre de TEglise.
Le 24 avril, jour de Pâques, deux de nos Pères partirent d'icy pour des missions volantes , par la campagne. Le 28 du même mois j'entrai aux exercices pour le même sujet. A la fin d'iceux, depuis la présente lettre, datée le 4 de mai, je partis pour aller en mission volante. En ces missions , nous sommes frustrés de célébrer la sainte messe (souvenez-vous de suppléer pour nous). Le samedi, nous retournons à la Résidence la plus pro-
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chante et remue sa tortue; il regarde dans l'eau e quelquefois dans le feu pour connaître la qualité d la maladie. L'ayant connue, il dit : l'âme du malad désire, pour sa santé, qu'on luy fasse présent d telle ou telle chose, d'un canot , par exemple, d'um robbe neuve, d'un collier de porcelaine, d'un festii de feu, d'une danse , etc.; et tout le bourg se me incontinent en peine d'accomplir parfaitement tou ce que le sorcier aura dit. D'autres fois , pour guérii le malade, les anciens du bourg vont trouver k malade , et luy demandent qu'est-ce que son âme désire. Il respond selon son songe, qui sera quelquefois excessif et abominable. Il demandera jusqu'à vingt-cinq présents d'importance, qui luy sont incontinent fournis par le bourg, s'ils manquoient à un seul, ils croiroient être cause de la mort du malade. C'est pourquoy nous qui crions contre ces diableries et refusons d'y contribuer quelque chose du nôtre, le diable, soit qu'il désireroit avoir de nous quelque hommage , ou jeter sur nous toute l'envie, ne manque pas de faire songer au malade quelque chose que nous ayons tous seuls ou de le faire dire par le sorcier. Comme j'écrivois la présente , ce 1 3 avril , environ midi , voyla un Sauvage qui vient d'un bourg prochain, grandement échauffé, et nous prie de luy donner quelque cartier d'étoffe rouge , parce que le sorcier avoit dit qu'un sien fils malade
desiroit pour sa guerison ce bout d'étoffe. On ne le luy donna pas ; mais un de nos Pères incontinent se transporta sur le lieu quasi aliud agendo et baptisa le petit malade. Ces refus continuels font qu'ils nous menacent souvent de nous casser la tête, nous attribuant la cause de leurs maladies, disant que depuis qu'ils croyent ils ont la maladie. Chaque famille a certaines maladies , et par conséquent certains remèdes abominables. Elle a aussi ses armoiries diverses, qui un cerf, qui un serpent, qui un corbeau, qui le tonnerre , qu'ils estiment être un, oiseau , et choses semblables.
3° Presque tous les Sauvages ont des sorts auxquels ils parlent et font festin pour obtenir d'eux ce qu'ils désirent.
4° Le diable a ses religieux : ceux qui le servent doivent être dépouillés de tout ce qu'ils ont; ils doivent s'abstenir des femmes; ils doivent obéir parfaitement à tout ce que le diable leur suggère. Le sorcier de ce bourg nous vint voir le 26 de mars et nous tint tout ce discours.
5° Les femmes grosses parmi eux causent, disentils, plusieurs malheurs; car elles sont cause que le mari ne prend rien à la chasse. Si quelqu'une d'elles entre en une cabane ou il y aye quelque malade, le malade empire; si elle regarde la bête qu'on poursuit, ou ne la sçauroit plus prendre ; si l'on
en maladie, tant enfans qu'autres, cent vingt deux, desquels une partie sont allés au ciel. Outre les malades on en a baptisé en santé et solennellement , et qui font profession de chrétien, cinquante; au bourg de St- Joseph cent vingt six, dont vingt cinq Pont été solennellement et font profession du christianisme ; en la mission volante de St-Michel une vingtaine , desquels six ou sept Font été avec les cérémonies de l'Eglise. Je ne parle que de ce pays des Hurons ; pour ce qui est de Kebec et des trois rivières, vous en avez la Relation devant nous.
Je me recommande à vos SS. Sacrifices et aux prières de tous nos Pères et Frères, je les salue tous nominatim et les conjure de contribuer par leurs ferveurs à la conversion de nos pauvres Sauvages : c'est l'ouvrage de Dieu seul, qui exaucera aussi bien en France vos prières que les nostres.
Je suis à tous de cœur , Mon Révérend Père, le très-humble et très-affectionné frère en Notre-Seigneur,
François du PERON, surnommé en huron ÀNONCHIARÀ, S. J.
xm.
LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT , AU T. R. P. MUTIO V1TELLESCHI, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE
Jésus, a rome. (Traduite de l'italien sur l'original conservé à Rome.)
Kébec,7 août 1639.
Mon Très-Révérend Père ,
Pax Christi.
Le premier août je suis arrivé en la Nouvelle- France avec les PP. Vimont et Poncet et un de nos Frères coadjuteurs, après trois mois d'une navigation très-fâcheuse, à cause des brouillards qui nous ont environnés pendant trois semaines, avec danger de naufrage contre les énormes glaçons qui flottent sur ces mers. Le vaisseau du commandant de la flotte allait se heurter contre un de ces blocs de glace , le jour de la Sainte-Trinité , pendant qu'on disait la messe, quand un des marins, en se promenant sur le pont, aperçut, malgré l'épaisseur du brouillard, l'éclat de la glace qui n'était plus qu'à deux brasses, et s'écria : Miséricorde, miséricorde ! Nous sommes tous perdus. Le P. Vimont fit vœu de dire deux messes, l'une en l'honneur de la sainte Vierge, Tau- L. 43
tre en l'honneur de saint Joseph , s'ils nous préservaient de ce péril. Et voilà qu'au même instant le vent, changeant subitement de direction, nous fit éviter, comme par miracle, ce danger imminent. Les plus habiles pilotes conviennent que cela n'a pu se faire naturellement avec tant de rapidité , et que si ce revirement n'eût pas eu lieu à ce moment précis , nous étions perdus sans ressource.
Je ne puis encore rien écrire à Votre Paternité sur ce qui regarde le pays que je n'ai pas eu le temps d'étudier; mais Tannée prochaine, je compte bien me dédommager de ce silence forcé.
Quatre d'entre nous irons dans le pays des Hurons, les PP. Pijart, le Mercier, Poncet et moi. Ceux qui reviennent de chez les sauvages nous assurent de leurs dispositions à recevoir la foi. Plaise à Dieu faire de son serviteur un instrument capable de mener à bien une si difficile entreprise!
Je conjure Votre Paternité de m'accorder le secours de ses prières et saints sacrifices,
Je suis ,
de Votre Paternité, l'indigne serviteur en Notre-Seigneur , Joseph-Marie CHAUMONOT.
DeKébec,le7août1639.
LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT/ AU T. R. P. MUTIO YITELLESCHI, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE
Jésus , A rome. (Traduite de l'italien sur l'original conservé à Rome.)
Du pays des Hurons, 24 mai 1610.
Mon Très-Révérend Père ,
PaxChristi.
Le 1 de septembre 1 639, j'arrivai dans le pays des Hurons en la Nouvelle-France, après une navigation de trois mois très-pénible et très-dangereuse, qui fut suivie d'un voyage d'un autre mois sur les rivières, les lacs et à travers les forêts.
Nous sommes ici treize Pères, tous français, avec quelques jeunes gens qui se donnent à nous pour le soin du temporel, et qui nous tiennent lieu de frères coadjuteurs. Notre manière de vivre paraîtra en Europe très-étrange et très-pénible , mais nous la trouvons fort douce et fort agréable. Nous n'avons ni sel, ni huile, ni fruits, ni pain, ni vin, excepté celui que nous gardons pour la messe. Toute notre nourriture se compose d'un grand
plat de bois rempli d'une espèce de soupe faite de blé d'Inde, écrasé entre deux pierres ou pilé dans un mortier, et assaisonnée avec quelques poissons fumés. Notre lit est la terre , couverte d'une écorce d'arbre ou tout au plus d'une natte.
L'étendue de notre mission comprend cette année trente-deux bourgs ou villages, dans lesquels il ne reste pas une seule cabane où l'Évangile n'ait été annoncé. Beaucoup de sauvages ont reçu le baptême. La plupart, victimes d'une épidémie qui a ravagé tout le pays, sont au ciel, nous l'espérons. Cette maladie a été l'occasion de bien des calomnies et de persécutions excitées contre nous sous le prétexte que nous étions les auteurs du fléau. Toutefois aucun de nous n'a péri dans cette tempête, bien que quelques-uns aient été bâtonnés et que d'autres aient vu la hache levée sur eux, et bien près de leur tête.
Nous avons tous besoin du secours de vos prières ; c'est pourquoi nous nous recommandons humblement à vos saints Sacrifices.
Je suis,
de Votre Paternité ,
Le très-indigne serviteur et fils en
Notre-Seigneur.
Joseph-Marie CHAUMONOT.
Du pays des Hurons, le 24 mai 1640.
LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT AU R. P. PHI- LIPPE NÀPPI, SUPÉRIEUR DE LA MAISON PROFESSE A
rome. (Traduite de l'italien sur l'original conservé à Rome.)
Du pays des Hurons, 26 mai 1640.
Mon Révérend Père ,
Pax Christi.
Je ne pourrai jamais remercier assez la divine bonté de la faveur qu'elle m'a faite, en me conduisant à travers tant de dangers, dans le lieu le plus favorable qui soit au monde , pour perfectionner un religieux. Je dois en faire part à Votre Révérence , afin qu'elle veuille bien m 'aider à en remer cier le bon Dieu. L'année dernière, j'ai écrit que* après trois mois d'une navigation très-pénible , je suis arrivé dans la Nouvelle-France , mais qu'il me fallait encore m'avancer trois cents lieues plus loin dans le désert. Voici le récit de ce voyage.
La veille de saint Laurent , je m'embarquai dans un canot de sauvages Hurons (ainsi s'appelle ce peuple) sur la grande rivière , qui porte le nom de
ce glorieux martyr ; dans quelques endroits , elle est large de dix , treize , vingt lieues. Pendant cent lieues de son cours, ses eaux sont salées, et le flux et reflux s'y font sentir : aussi est-elle sujette , vu sa largeur, à des tempêtes, comme l'Océan.
Le P. Poncet s'embarqua en même temps que moi ; mais quatre jours après le départ , nous fumes obligés de nous séparer , laissant notre premier canot pour monter séparément dans deux autres. Nous devions cependant aller de compagnie, de telle sorte que presque chaque soir, nous nous trouvions ensemble pour souper et passer la nuit , avec les conducteurs de nos canots d'écorce, et souvent même nous avions la grande consolation de dire la sainte messe , le matin , avant de partir ; mais ce fut la seule pendant tout le voyage, qui fut de trente jours pour moi et de trente-deux pour le P. Poncet : voyage on ne'peut plus laborieux
Arrivé au but de ce voyage , je trouvai onze de nos Pères, distribués dans trois Résidences pour être plus près des bourgs importants, qu'ils veulent instruire et civiliser. Nos habitations sont d'écorce, comme celle des sauvages , sans divisions intérieures , excepté pour la chapelle. Faute de table et d'ustensiles de ménage, nous mangeons par terre et nous buvons dans des écorces d'arbres. Tout l'appareil de notre cuisine et de notre réfectoire
consiste dans un grand plat de bois , plein de sagamité, à laquelle je ne vois rien de plus semblable que la colle qui sert à tapisser les murs. La soif ne nous gêne guère , soit parce que nous ne nous servons jamais de sel , soit parce que notre nourriture est toujours très-liquide. Pour moi , depuis que je suis ici , je n'ai pas bu en tout un verre d'eau , quoiqu'il y ait déjà huit mois que je sois arrivé. Notre lit est formé d'une écorce d'arbre, sur laquelle nous mettons une couverture, épaisse à peu près comme une piastre de Florence. Pour les draps , on n'en parle pas , même pour les malades. Mais la plus grande incommodité, c'est la fumée qui, faute de cheminée , remplit toute la cabane et gâte tout ce qu'on voudrait garder. Quand certains vents soufflent , il n'est plus possible d'y tenir, à cause de la douleur que ressentent les yeux. En hiver nous n'avons pas la nuit d'autre lumière que celle du feu de la cabane , qui nous sert pour réciter notre bréviaire , pour étudier la langue et pour toute chose. Le jour, nous nous servons de l'ouverture laissée au haut de la cabane , et qui est à la fois cheminée et fenêtre. Voilà la manière de vivre dans notre résidence ; pour celle que nous gardons quand nous allons en mission , Votre Révérence doit savoir d'abord que , quoique ces sauvages observent entre eux certaines règles d'hospitalité , avec nous ils ne
les observent pas. Nous sommes donc obligés de porter avec nous quelques petits couteaux , des aleines, des bagues, des aiguilles, des pendants d'oreille et choses semblables , pour payer nos hôtes. Nous portons en outre une couverture en guise de manteau , qui sert à nous envelopper la nuit.
La manière d'annoncer la parole de Dieu aux sauvages n est pas de monter en chaire et de prêcher sur une place publique; il nous faut visiter chaque cabane en particulier, et auprès du feu , exposer à ceux qui veulent nous écouter les mystères de notre sainte foi. Ils n'ont en effet aucun autre lieu de réunion pour traiter leurs affaires, que la cabane de quelqu'un de leurs capitaines.
Je ne me serais jamais imaginé une dureté comme celle d'un cœur sauvage élevé dans l'infidélité. Quand ils sont convaincus de la folie de leurs superstitions et de leurs fables, et qu'on leur a prouvé la vérité et la sagesse de la foi , il faudrait , pour achever de les gagner, leur promettre que le baptême leur donnera prospérité et longue vie, ces pauvres gens n'étant sensibles qu'aux biens temporels : cela ne vient pas de stupidité ; ils sont même plus intelligents que nos campagnards , et il y a certains capitaines , dont nous admirons l'éloquence, acquise sans beaucoup de préceptes de rhétorique.
Leur obstination dans l'infidélité est produite par la difficulté qu'ils croient trouver dans l'observation des commandements et surtout du sixième.
Le petit nombre de fidèles , que Notre-Seigneur s'est choisi, est une preuve de ce que peut la grâce dans les cœurs les plus barbares de la terre. J'en connais un qui , cette année , au moment où les hostilités contre la religion étaient plus vives , n'a pas craint de parcourir en apôtre presque tous les villages. Il allait dans les assemblées et les conseils des capitaines , lorsqu'ils traitaient quelque affaire, et blâmait hardiment leurs folies. Il exaltait la solidité de la doctrine , que les robes noires (c'est ainsi qu'ils nous appellent) étaient venus leur enseigner, protestant qu'il était prêt à donner sa vie pour la défendre. Ses auditeurs applaudissaient alors à ses discours; mais ils n'embrassaient pas pour cela la vérité, qu'ils reconnaissaient. Ce même Sauvage demanda à faire les exercices, et il en profita si bien, que le Père, qui lui donnait les méditations , en était étrangement émerveillé. Si on écrit dans la Relation française ses réflexions spirituelles, elles pourront servir de leçon, même aux religieux les plus pieux et les plus fervents. Il avait dans sa famille une nièce, attaquée de je ne sais quelle maladie , qui , la nuit , lui faisait pousser des cris effrayants, comme si elle avait vu quelque spectre.
Pour la délivrer, il lui mit au cou son chapelet , en lui disant : • Rappelle-toi que tu es chrétienne, et « que tu n'appartiens plus au démon , et fais le « signe de la croix. » Elle le fit , et à partir dé ce moment , elle n'a plus été tourmentée de semblable mal.
Il serait trop long de raconter tous les exemples héroïques de constance que ce Sauvage et quelques autres de nos convertis, bien qu'en petit nombre , nous ont donnés. Mais c'en est assez pour montrer à Votre Révérence que Dieu ne refuse pas sa grâce, même aux plus sauvages des hommes , et que ces peuples sont capables de recevoir la doctrine de l'Evangile , malgré la très-grande difficulté qu'il y a à l'expliquer, à cause delà pauvreté de la langue; car ils n'ont ni vignes , ni troupeaux , ni tours, ni villes , ni sel , ni lampes , ni temples , ni maîtres d'aucune science ou art. Us ne savent ni lire ni écrire, et nous avons beaucoup de peine à leur faire comprendre les paraboles qui sont sur ces matières dans le saint Evangile. Il est vrai que ce défaut et cette pauvreté de leur langue n'a jamais été cause du retard de leur conversion ; car les Pères qui savent leur langue, leur font assez bien connaître ce qui est nécessaire pour le salut, sans se servir de ces comparaisons.
L'hiver dernier, il n'y a pas eu une seule cabane
dans nos trente-deux bourgs , où la parole de Dieu n'ait été portée ; mais les fruits ont été plus grands pour l'Eglise triomphante que pour l'Eglise militante. Comme il régnait une maladie contagieuse qui n'épargnait ni âge ni sexe , tout notre soin était de catéchiser les malades , pour leur donner à la fin de leur vie un passe-port pour le ciel. Le plus grand nombre de ceux que cette maladie a enlevés, après le saint baptême, étaient les petits enfants
Les Sauvages ont tenu plusieurs assemblées trèsnombreuses pour aviser aux moyens de nous forcer à quitter le pays. Beaucoup de capitaines ont • voté notre mort; mais pas un n'a osé s'en faire l'exécuteur , et jusqu'à présent Dieu nous a préservé de leurs coups. Pendant tout l'hiver nous nous attendions chaque jour à apprendre la mort de quelqu'un de nos missionnaires, et chaque jour en disant la sainte messe, nous faisions la communion , comme devant nous servir de viatique. Tout s'est borné à quelques coups de bâton, et au chagrin de voir renverser les croix que nous avions dressées, et réduire en cendres une de nos cabanes. Un seul des nôtres a vu couler son sang, sed non usque ad mortem
Quand nous visitons ces pauvres gens , s'ils n'arrivent pas à temps pour nous fermer la porte
au nez, ils se bouchent les oreilles et se couvrent la figure de peur d'être ensorcelés. Tout cela nous donne beaucoup d'espérance qu'un jour la foi fleurira dans cette malheureuse terre , puisque les persécutions dont Dieu se sert pour l'établir et la cultiver ne nous font pas défaut.
La moisson promet beaucoup, non pas seulement à cause du nombre de nos Sauvages , mais parce qu'il y a bien d'autres nations répandues dans ces immenses solitudes. Nous connaissons déjà les noms de plus de vingt , qui sont dans la direction de la mer du Nord, toutefois peu considérables : on nous fait espérer qu'au-delà , nous trouverons des contrées plus peuplées. Pour y arriver il faudra souffrir encore plus que nous ne l'avons fait pour venir ici.
Avant de finir, je veux raconter à Votre Révérence quelques faits extraordinaires arrivés cette année. Un pauvre homme, baptisé dans sa maladie, ayant recouvré la santé, fut attaqué d'une fluxion qui le priva de la vue. Un de nos Pères, le félicitant un jour d'avoir échappé à la mort, eut pour réponse que maintenant la vie était pour lui un fardeau, puisqu'il était aveugle. Le Père lui lava les yeux avec de l'eau bénite, en disant : « Que le Père, le Fils, et le Saint-Esprit , en qui tu crois , te guérissent », et au même moment la fluxion cessa,
— 205 — * et le lendemain la vue lui fut rendue complètement.
— Une femme n'ayant pas voulu se soumettre à certaines superstitions , fut frappée de cécité par le démon , pour la punir. Le même Père l'engagea à mettre sa confiance en Dieu , et à se laver avec de l'eau bénite , et elle recouvra parfaitement la vue.
— Un jeune homme, ayant été à la pêche avec son jeune frère, et quelques autres, fut attaqué par les ennemis de leur nation. Comme il craignait plus la mort de son jeune frère que la sienne, il le couvrit de son corps , le protégeant ainsi contre les coups qu'il reçut lui-même. On le ramena demimort à son village. Un de nos Pères s'y trouvait. Voyant qu'il était sans mouvement et sans parole, il ne pouvait pas l'aider à bien mourir. Malgré cela, il ne perdit pas courage 7 et fit vœu de quelques messes en l'honneur de saint François-Xavier, pour le soulagement de ce pauvre infidèle. Au même moment la langue du moribond se délie , ses yeux s'ouvrent et regardant le ciel , il s'écrie « Aondechichiai Taitene. Toi qui as fait la terre, aie pitié de moi. » Aussitôt le Père l'instruit , le baptise, et il mourut peu après. — Un autre jeune homme avait, je ne sais par quel dépit , mangé une racine vénéneuse pour se donner la mort, et il était déjà tourmenté par la violence du poison quand il vint à notre cabane. Rendu là, il se jette à terre, en
— M6 — écumant, avec tous les signes d'une mort prochaine. Interrogé sur la cause de son mal , pour toute réponse, il présente le reste de la racine qu'il avait mangée, en disant de la montrer à ses parents après sa mort. Nos Pères, avertis par quelques Sauvages que ce poison était mortel, s'empressent d'instruire au plus vite ce malheureux, et le baptisent , après avoir pris toutes les précautions nécessaires, quand il s'agit du baptême des adultes. Environ une demi-heure après , il mourut en chemin , pendant que ses parents le reportaient à sa cabane. — Un homme, attaqué par la contagion et voyant l'inefâcacité des remèdes des médecins du pays, c'est-à-dire des sorciers (vrais ou faux), se donna plusieurs coups de couteau dans la poitrine. Un des Nôtres entre alors par hasard dans sa cabane, et aussitôt celui-ci l'appelle et lui demande le baptême. Le Père le catéchise et le baptise sans tarder. Le nouveau chrétien lui dit : « Ne crois pas que j'aie demandé le baptême dans l'espérance de prolonger ma vie, puisque je suis presque déjà mort; regarde mes blessures, et vois s'il est possible d'échapper; ce n'est que l'espérance du ciel qui m'a poussé à me faire baptiser. » Le Père l'engagea à faire un acte de regret de s'être donné la mort. Peu de temps après, il mourut.
Nos Sauvages prirent , il n'y a pas un mois , un
de leurs ennemis; mais avant d'être mis à mort, il fut baptisé par un des Nôtres, qui venait par hasard d'arriver dans le village. Pendant que les Sauvages tourmentaient ce captif, il chantait qu'il devait aller au ciel. Je voudrais pouvoir décrire les supplices qu'ils font souffrir à ceux des ennemis qui tombent entre leurs mains; mais il n'est pas possible de voir en ce monde quelque chose qui représente mieux la manière dont les démons tourmentent les damnés. Dès qu'ils ont fait un prisonnier , ils lui coupent les doigts des mains, ils lui déchirent avec un couteau les épaules et le dos, ils le garrottent avec des liens très-serrés, et le conduisent en chantant et en se moquant de lui, avec tout le mépris imaginable. Arrivés à leur village, ils le font adopter par quelqu'un de ceux qui ont perdu leur fils à la guerre. Ce parent simulé est chargé de caresser le prisonnier. Vous le verrez venir avec un collier en fer chaud, et lui dire : « Tiens, mon fils, tu aimes, je crois, à être bien orné, à paraître beau. » En le raillant ainsi, il commence à le tourmenter depuis la plante des pieds , jusqu'au sommet de la tête, avec des tisons ardents , avec la cendre chaude , en perçant ses pieds et ses mains avec des roseaux ou des pointes de fer. Quand la faiblesse ne permet plus au captif de se tenir debout, on lui donne à manger,, et puis
on le fait marcher sur les charbons de plusieurs brasiers placés en rang. S'il est épuisé, ils le prennent par les mains et les pieds, et le portent sur ces brasiers. Enfin ils le conduisent hors du village, et le font monter sur une estrade pour que tous les Sauvages , le voyant dans ce pitoyable état , puissent satisfaire la rage de leur cœur. Au milieu de tous ces supplices, ils l'invitent à chanter, et le patient chante afin de ne pas passer pour lâche. Très-rarement ils se plaignent de la cruauté qu'on exerce sur eux. Pour couronner toute cette rage infernale, ils enlèvent la peau de la tête à ces infortunés. Après leur mort, ils mettent leurs corps en pièces, et ils donnent aux principaux capitaines, le cœur, la tête, etc. Ceux-ci en font présent à d'autres pour assaisonner leur soupe , et pour s'en nourrir, comme si c'était la viande de quelque cerf ou autre animal sauvage.
Nous courons maintenant le danger d'être pris et traités de la même manière que les Hurons, avec qui nous vivons; car nous passons chaque année, soit en descendant à Québec, soit en remontant, par les lieux mêmes, où les ennemis de nos Sauvages sont à l'affût pour les saisir dans leur voyage; et il n'y a pas d'année où plusieurs Hurons ne soient pris ou tués, comme je viens de dire.