PIERRE BIARD
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LETTRE DU P. PIERRE BIARD AU T. R. P. CLAUDE AQUA- VIVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. (Traduile sur l'original latin conservi aux Archives du Jésus à Rome.)
Port-Royal , 31 janvier 1612.
Mon Tres REVEREND PERE,
Pax Christi.
La fin si prochaine de cette année (1611) nous invite à raconter à Votre Paternité comment notre Compagnie est parvenue à s'établir dans ces régions de la Nouvelle-France. Les nombreuses faveurs dont nous avons été comblés par la divine bonté, pour préparer et commencer cette œuvre , demandent, qu'arrivés à ce terme d’une année et occupés à nous rappeler ce que nous avons fait , comme on repasse dans son esprit les circonstances d’un voyage, nous invitions nos très-chers Pères, et nos Frères , à se réjouir pour tout le bien dont nous avons été les instruments dans la main de Dieu, et aussi à gémir et à prier pour tous les défauts que notre négligence a mélés à ce travail du salut des âmes,
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Après avoir cherché depuis longtemps et par bien des efforts à annoncer l’évangile à ces nations Sauvages, notre Compagnie semble enfin avoir atteint assez heureusement le but de ses désirs cette année même, quoique les commencements de notre œuvre soient bien peu de chose.
J'ai donc à exposer à Votre Paternité, quel est ce champ et son étendue, ce que lePère de famille nous a permis d'y faire jusqu’à présent , et ce qu’il nous fait espérer pour l'avenir : mais pour tout raconter plus facilement, sans rien omettre, il m'a semblé bon de diviser la matière en quatre parties, qui en sont comme le sommaire. Je dirai donc : 4° ce que c’est que cette Nouvelle-France, la nature du pays, ses habitants , leurs usages ; 2° comment, avec quels secours et quel succès notre Compagnie a entrepris une mission dans ces contrées ; 3° dans quel état nous y avons trouvé la religion chrétienne ; 4° quels ont été nos travaux jusqu’à ce jour, ou plutôt ce que nous avons essayé d’y faire pour la gloire de Dieu. Cette disposition de mon sujet me parait la plus commode, et embrasse tout ce que j'ai à dire.
Pour commencer par la première question, et expliquer d’abord ce que c’est que la Nouvelle- France, la nature de son sol, les coutumes de ses habitants, je crois qu’il sera commode et même nécessaire , et pour Votre Paternité et pour nous-
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Commençons donc ce que j'ai annoncé. La Nouvelle-France qu’'occupent aujourd'hui les Français, est ce pays de l’autre côté de l'Océan qui baigne la France, et qui s'étend depuis le 41° jusqu’au 52° de latitude , et même jusqu'a 53°. Je sais que d’autres poussent ces limites beaucoup plus loin, tandis que d’autres les resserrent davantage : ils sont libres. J'adopte ces chiffres, parce qu'ils sont plus généralement reçus aujourd’hui, ou parce que là se trouvent les terres que les navigateurs français visitent le plus,
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et revendiquent depuis plusieurs années, ou enfin parce que ce sont les lignes qui, à l'Occident, corres pondent à celles de l’ancienne France,
Ce pays a des côtes très-variées, coupées de beaucoup de golfes et de fleuves, remplies de sinuosités et de détours. Il y a deux golfes principaux et vastes. L'un s'appelle le go/fe Saint-Laurent, et l’autre la baie française.
En effet, du 47° jusqu’au 51°, la terre semble ouvrir son sein , soit pour recevoir l'Océan , soit pour verser les eaux du grand fleuve Canada (nom priinitif du Saint-Laurent). Ce golfe est le golfe Saint- Laurent. Il a, à son entrée, cette grande île, que les Français nomment Terre-Neuve, et les sauvages d'aujourd'hui l'ile des molues, si célèbre par la pêche.
Les Excominquois ou les Excommuniés, comme disent nos gens, occupent le nord du golfe et du fleuve. Cette nation est féroce. On la dit même anthropophage. Quoiqu'ils aient été assez longtemps autrefois en rapports pacifiques avec les Français, ils en sont aujourd’hui les ennemis irréconciliables. Dans l’intérieur des terres et à l'Occident, ils ont pour voisins les Algonquins, puis les Montagnais, immédiatement ensuite viennent, vers la source du grand fleuve Canada, les Iroquois qui s'étendent au
loin à l'Occident.
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Ces cruels Iroquois ne sont connus des Français que par les guerres perpétuelles qu'ils ont avec les Montagnais et les Algonquins, peuples alliés et amis.
A partir du golfe Saint-Laurent , la côte dévie peu à peu vers l'ouest jusqu’au 43°, où elle forme une autre grand golfe qu’on nomme la Baie française. Ce golfe avance très-loin dans les terres en se dirigeant vers le nord et le golfe Saint-Laurent, et forme une presqu'ile, complétée encore par le trèsgrand fleuve Saint-Jean, dont la source est presque à l'embouchure du grand fleuve Canada, et qui se décharge dans la Baie francaise.
Cette presqu'ile a près de 500 lieues de tour, et est habitée par les Soriquois. Là setrouve Port-Royal, où nous sommes , au 44° 5’ de latitude. Son port, remarquez-le bien, a son entrée, non sur l'Océan à l'orient, mais dans le golfe même que nous appellons la Baie française.
A l'occident et au nord habitent les Etheminquois, depuis le fleuve Saint-Jean jusqu'au fleuve Pentegoët et même jusqu'au fleuve Kinibéqui. Celui-ci a son embouchure sous le 43°3”. Près de là se trouve Chonacoët , qui forme un des côtés de la Baie fran-
‘ Ge chiffre n’était basé que sur des données très-incertaines, et
se trouve bien au-dessus de la vérité; cette presqu'île n'a guère que 220 lieues de tour.