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environ cent personnes, et entre autres le célèbre Sagamo, dont nous aurons à parler plus d’une fois, Henri Membertou, avec toute sa famille, c’est-à-dire ses huit enfants déjà mariés; mais comme ni le prêtre, ni personne autre ne connaissait la langue du pays qu’autant qu'il fallait pour les besoins de la vie et du commerce, on ne put pas instruire ces néophytes. Ils reçurent le baptème comme un signe religieux de ressemblance et d’alliance avec les français. Ils n'avaient aucune idée de Jésus-Christ, de l'Eglise, de la foi, du symbole, des commandements de Dieu, de la prière, des sacrements. Ils ne connaissaient ni la forme du signe de Croix, ni même le nom de chrétien. Aussi, si nous leur demandons : Êtes-vous chrétiens? Même les plus habiles répondent ordinairement qu'ils ne savent pas de quoi on parle. Si on change la question et qu’on leur dise : Êtes-vous baptisés? Ils disent que oui, et qu'ils sont déjà presque Normands. C’est le nom qu'ils donnent en général à tous les français. Dans tout le reste, ces chrétiens ne différent en rien des païens, Ce sont les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, le même genre de vie, la pratique des mêmes danses, des mêmes cérémonies, des mêmes chants et des mêmes sortiléges, usages tous anciens ; on leur a enseigné quelque chose sur l'unité de
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Dieu et la récompense des gens de bien, mais ils déclarent que c’est ce qu'ils ont toujours entendu dire et ce qu’ils ont toujours cru.
Nous avons trouvé une seule chapelle, mais petite et pauvre. Au reste, tout dans l'habitation, comme c’est l'ordinaire pour des commencements, est petit et peu commode.
Il n’y a ici que la famille de M. de Potrincourt. Nous sommes vingt, sans compter lesfemmes. Mon compagnon et moi nous avons une petite cabane de bois , etquand nous y dressons une table, nous pouvons à peine nous tourner. Le reste est en rapport avec la demeure et avec notre profession , c'est-à-dire avec la pauvreté. Fasse le ciel que ces humbles commencements procurent un jour avec succès le salut des âmes! C’est notre principale occupation : mais nous ressemblons à des laboureurs déjà épuisés dont les efforts n’ont pas grand résultat.
Il faut cependant que je vous raconte maintenant ce que nous avons fait et avec quel succès ; car J'ai fini la troisième partie que je m'étais proposée, à savoir en quel état nous avons trouvé cette vigne, ou plutôt ces broussailles.
Nous sommes arrivés ici, comme je l'ai dit, le 22 de mai; il n’y a pas beaucoup plus de sept mois q'ie nous y sommes : cependant nous avons déjà un peu travaillé à l’intérieur et au dehors.
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A l’intérieur, d’abord, nous avons tâché autant que nous avons pu de nous acquitter de tous les de. voirs du ministère pastoral. Car aussitôt après notre arrivée, le prêtre qui était ici avant nous, suivant le désir qu’il avait depuis longtemps , est reparti de son plein gré pour la France.
Les dimanches et les jours de fête, nous chantons la grand'messe et les vépres, nous prêchons et quel-
.quefois nous faisons la procession. Les enfants de
nos Sauvages, quand ils sont ici, nous accompagnent en portant des cierges ou quelques autres objets de piété. Ils s'accoutument ainsi peu à peu à nos cérémonies. La procession la plus solennelle a été celle où nous avons porté le très-Saint-Sacrement, le jour de la fête. M. de Potrincourt a loué notre zèle sur ce point, comme dans notre soin d’orner la chapelle autant que nous le permet une si grande pauvreté.
Comme nous avions remarqué que ceux qu’on avait baptisés n'avaient guère retiré du baptême qu'un plus grand danger pour leur salut , nous n'avons pas voulu pousser indiscrètement les Sauvages au baptème, ni le proposer au premier venu, et nous continuons à le refuser aux adultes, avant qu'ils aient une connaissance suffisante de la foi et de ses devoirs. Comme nous ignorons encore leur langue, et que nous n’avons aucun interprète pour
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exposer nos dogmes sacrés ou pour les mettre par écrit , notre travail, quelque grand qu'il ait été, n’a pas empêché que la marche de l'Evangile n'ait été arrétée jusqu'ici, comme celle d’un vaisseau l’est par des bas-fonds et des écueils.
Nous leur demandons leurs enfans à baptiser, et, grâce à Dieu, ils commencent à nous les donner; nous avons baptisé deux garçons et une fille de neuf ans. Cette petite fille dépérissait, et à cause de la maladie, et faute de nourriture et de soins. Ce peuple a la coutume de désespérer facilement des malades, et, comme nous l'avons vu, d'abandonner entièrement ceux qui ne donnent plus d'espérance. Nous avons donc demandé cette pauvre délaissée à ses parents pour lui donner le baptême. Ils y consentirent volontiers, non-seulement pour le baptème, mais pour qu'on en fit ce qu'on voudrait, « puisqu'elle était, disaient-ils, comme un chien « mort. » Afin de leur donner une idée de la charité chrétienne, nous l'avons placée dans une cabane séparée, nous l'avons nourrie, nous en avons pris soin, et, après l'avoir instruite, autant que le permet-
tait le grand danger où elle était, nous lui avons
donné le baptème. Neuf jours après , nous en avons la confiance, ellé est allée au ciel, C'est une consolation pour nous de penser que notre travail n’a pas déplu à Dieu.
Un autre malade donna occasion au même acte de charité; mais le résultat fut plus heureux. Il s'agissait du second fils de ce célébre sagamo, Membertou, le premier des Souriquois admis au baptême, comme nous l'avons dit. J’allai le visiter et je le trouvai à l'extrémité. Je vis que, selon l’antique usage, on faisait, à ses dépens, tabagie, c'està-dire un repas solennel, après lequel, au lieu de bénir les siens comme Jacob, il devait faire ses derniers adieux, puis les convives auraient poussé
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brer sa mort.
Par mon interprète, je m'élevai fortement contre ces usages paiens indignes de cœurs déjà chrétiens. Le père lui-même, Membertou, répondit avec douceur que, puisqu'ils étaient néophytes, je n'avais qu’à commander ce qu’il fallait faire, et que j'étais
Je maître, Je déclarai que cette immolation des
chiens n’était pas permise; et que cet abandon du moribond, ces danses, ces chants, funestes au malade
même, qui en était le témoin, ne mg plaisaient point.
Cependant je permis le repas, les tendres adieux, et les recommandations au malade. Tous répondirent que cela leur suffisait et qu'ils ne feraient pas autre chose. Au reste, je les invitai, de la part de M. de Potrincourt, à porter le patient dans sa propre demeure (Il en était alors très-éloigné); et je
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leur dis que nous espérions de la bonté divine que le malade recouvrerait la santé pour les convaincre de la fausseté et de l’impiété des prédictions deleurs Autmoins, c’est-à-dire de leurs sorciers.
Ils obéirent, et trois jours après, ils apportèrent le mourant à l'habitation. Qu'arriva-t-il? Le Seigneur fit éclater la puissance de son bras. Le malade se rétablit, et aujourd'hui, plein de santé, il raconte les bienfaits du Seigneur.
Frappé de cet exemple, le vieux Membertou, aussitôt qu’il sentit les atteintes de la maladie qui le conduisit au tombeau, demanda de lui-même à être porté près de nous, et jusque dans notre cabane, et même, si on peut lui donner ce nom, dans le lit d’un de nous deux. Pendant cinq jours qu’il y resta couché, nous lui avons donné tous les secours de notre mi :5tère et ceux que réclamait son état.
Le sixième jour, sa femme arriva, et voyant luimême qu'il restait à peine, dans notre étroite demeure, une place à terre pour qu’un de nous s’y reposât , il alla loger ailleurs de son propre mouvement et rendit là pieusement son âme à Dieu.
Cet homme, les prémices de sa nation, nous a paru éclairé par l'esprit de Dieu, beaucoup plus que les autres , en sorte qu'il avait sur notre foi plus de connaissance qu'il ne pouvait en avoir acquis par l'instruction qu'on lui avait donnée. Aussi répétait-
il souvent qu’il désirait ardeminent nous voir posséder bien vite sa langue, et qu’alors il deviendrait le prédicateur de la parole et de la loi de Dieu pour sa nation. Il avait donné ordre de l'enterrer dans
l’ancien tombeau de ses ancêtres, qu'on savait morts
‘dans le paganisme. Je blämai cette mesure dans la
crainte que les français ou même les païens, n’en tirassent quelque interprétation défavorable à la religion. Il répondit qu’il avait donné cet ordre avant de se faire chrétien, mais qu’on bénirait sa tombe, et il citait des exemples semblables déjà arrivés. Au coutraire, il craignait que si on l’enterrait dans notre cimetière, les siens ne voulussent plus approcher de ce lieu et ne s’éloignassent entièrement de nous. M. de Biencourt, fils de M. de Potrincourt, était seul capable de me servir d’interprète; nous lui objectâmes tout ce que nous pümes. Je me retirai triste, je n’avais rien gagné en disputant. Cependant je ne lui refusai pas l’Extréme-Onction, à laquelle il était préparé. La vertu du sacrement triompha. Le lendemain, il s’empressa de m'appeler, ainsi que M. de Biencourt , pour m’apprendre devant tout le monde qu'il avait changé d'idée, et qu'il voulait étre enterré avec nous. Puis il ordonna aux siens de ne pas s’éloigner pour cela de ce lieu, selon leurs anciens préjugés, mais au contraire, à cause de la sagesse des chrétiens, de s’y affectionner davantage, et d’y
venir souvent offrir de ferventes prières pour lui. Il leur recommanda ensuite instamment la paix avec les français. Ensuite, selon un pieux usage, il bénit chacun des siens, tandis que je lui suggérais moimême les paroles et que je conduisais sa main. Il expira quelques instants après.
On eut soin, pour l'exemple , de lui faire des funérailles très-solennelles. Il est certain que depuis longtemps aucun Sagamo n’a eu chez ces peuples autant d'autorité que lui. 11 faut bien plus admirer encore son invincible constance , même avant sa conversion, à ne pas vouloir prendre plusieurs femmes en même temps.
Voilà ce qui s’est passé dans l'habitation : sortonsen maintenant.
J'ai visité, avec M. de Biencourt, une grande partie du pays, c'est-à-dire, tout ce que les anciens appelaient Norembergue, et je suis entré dans les principaux fleuves. Le résultat a été de mieux connaitre les choses et de nous faire mieux connaître. Les Sauvages eux-mêmes, qui n'avaient Jamais vu auparavant ni prêtres, ni cérémonies, ont commencé à comprendre quelque chose de notre religion. En tout lieu et aussi souvent qu'il a été possible, nous avons offert au Dieu tout-puissant la victime d’un prix infini, afin que, placé sur l’autel comme sur son trône, ce Sauveur des hommes commençât
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à rentrer dans ses droits sur ce sol, et que les tyrans infernaux fussent effrayés et expulsés de ces terres usurpées. Les Sauvages y ont assisté fréquemment, et toujours dans un profond silence et avec un grand respect.
Je visitais ensuite leurs petites cabanes ; je priais, je bénissais les malades, je distribuais de petites croix de cuivre ou des médailles ; je les suspendais à leur cou et je leur parlais de religion comme je pouvais. Ils recevaient tout trés-volontiers; je leur apprenais à faire le signe de la croix , et presque tous les enfants me suivaient longtemps, pour le leur faire répéter. Il est arrivé une fois que, deux jours après avoir visité un malade, qui était presque mourant, je le retrouvai entièrement remis et plein de joie, se félicitant d’avoir une croix et me remerciant de la tête et de la main, en sorte que j'ai grande raison de croire que, non-seulement il a éprouvé la vertu de la croix, mais qu'il l’a reconnue.
Quand nous pouvions, comme il arrivait souvent, rencontrer des vaisseaux français, nous donnions aux matelots des avis salutaires, selon le temps et les lieux, et nous entendions quelquefois leurs confessions. Par là, grâce à Dieu, nous avons pu leur procurer des secours spirituels, et d’autres fois nous en avons arraché à des périls certains et même à la mort. Nous avons réconcilié avec le Gouverneur
un jeune homme distingué par son courage et quelques belles qualités. Comme il avait des raisons de redouter un châtiment bien mérité, il s'était enfui et errait depuis un an avec les Sauvages , vivant et s’habillant comme eux. On soupçonnait même quelque chose de pire. Grâce à Dieu, je le rencontrai. Sur mes instances , il se confia à moi. Je le conduisis à M. de Potrincourt , et il n'eut pas à regretter d’avoir suivi mes conseils. La réconciliation eut lieu à la grande joie de tout le monde, et le lendemain, ce jeune homme, avant d'approcher de la sainte Table, demanda de lui-même pardon aux assistants du scandale qu’il avait donné.
De même que les navigateurs n’ont pas besoin de raconter qu'ils ont couru bien des dangers, il serait aussi inutile de dire que ceux qui sont restés ici ont eu beaucoup à souffrir. Nous ne nous plaignons pas de ne boire que de l’eau; mais, depuis plus de six semaines, le pain a commencé à manquer, au point qu'on distribue maintenant pour une semaine ce que l’on recevait autrefois pour un jour. Nous attendons un vaisseau qui doit nous ravitailler. Nous sommes tombés, l’un et l’autre, grièvement malades, mais le Seigneur nous a soutenus. La maladie n’a pas été longue , et quand l’un était au lit, l’autre pouvait travailler. Nous expérimentons tout ce qu'il y a de pénible à tout faire soi-même. Il nous faut