PIERRE BIARD , S.]J
De Port-Royal, dans la Nouvelle-France, le dernier jour de janvier, 1612.
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LETTRE DU P. PIERRE BIARD , AU T. R. P. CLAUDE AQUA- VIVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. (Traduite sur l'original latin, conservé aux archives du Jésus, à Rome.)
Amiens, 26 mai 1614.
Mon TRrëés-RÉVÉREND PÈRE, Pax Christ.
Puisque, par un bienfait signalé de Dieu, et grâce aux prières de Votre Paternité, nous venons d’échapper tout récemment à des dangers multipliés et très-graves, le sentiment et le devoir m'obligent aujourd’hui de me jeter, comme je puis, aux pieds de Votre Paternité, avec une vive reconnaissance et de grand cœur, pour lui présenter mes hommages et lui témoigner mon affection. Je dois en effet me regarder comme choisi sans doute par le Seigneur, et pour faire pénitence et pour montrer le triomphe de la grâce, tant sont graves les dangers dont je me vois maintenant délivré, à ma grande surprise ; mais ce n’est peut-être pas le moment de raconter tous ces événements en détail, et je pense que Votre Paternité a déjà dû apprendre bien des choses par
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le P. Ennemond Masse; laissant le reste de côté, je veux me contenter de vous dire aujourd’hui comment, après notre prise par les anglais, dans la Nouvelle-France, nous avons été traïnés dans différents lieux, et enfin rendus à notre patrie. L'année dernière, 1613, nous étions en tout, comme le sait Votre Paternité, quatre ‘ membres de la Compagnie dans la Nouvelle-France. A cette époque, nous jetions enfin dans un lieu convenable les fondements d’une nouvelle habitation et d’une nouvelle colonie.
Voilà que tout à coup, je ne sais par quel cas fortuit (car certainement ce n’était pas un plan prémédité), les anglais de la Virginie se jettent sur notre rivage, s'emparent de notre vaisseau avec une grande fureur, pendant que presque tous nos défenseurs étaient occupés à terre. Après quelque résistance, on fut contraint de se rendre; deux français furent tués dans le combat et quatre blessés, sans compter notre frère Gilbert du Thet, qui reçut une blessure mortelle, Il mourut pieusement dans mes bras le lendemain.
Quand le navire fut pris et tout le reste pillé, on nous fit une grande grâce, à nous prêtres et jésuites, en ne nous donnant pas la mort. Au reste, la vie était, dans une pareille situation, quelque chose de
‘ Les PP. Biard, Masse, Quentin et le Frère du Thet,
plus cruel que toute espèce de mort. Dépouillés et manquant de tout, qu'aurions-nous pu faire dans ces lieux complétement déserts et incultes ? Les Sauvages, ilest vrai, venaient nous trouver en secret et la nuit. Ils gémissaient sur notre malheur et nous promettaient d’un grand cœur et avec sincérité de faire pour nous tout ce qu'ils pourraient ; mais tel était l’état des lieux et des choses, que nous ne voyions partout que la mort, ou une misère pire que la mort. Nous étions trente personnes dans les mêmes angoisses. Ce qui rendait nos anglais moins cruels, c'est qu’une de nos barques, trompant leur vigilance, s'était échappée. Ils se voyaient contraints de nous épargner parce qu’ils savaient bien qu’il y avait là des témoins, qui déposeraient contre la violence qu’ils nous avaient faite. Ils craignaient la peine du talion et la vengeance que tirerait notre Roi. Ils nous dirent enfin (belle faveur vraiment !) que pour nous trente, qui restions, ils laisseraient à notre disposition une barque, avec laquelle nous pourrions suivre les côtes et tâcher de trouver quelque navire français, pour nous ramener dans notre patrie. On leur démontra que cette barque ne pouvait pas recevoir plus de 15 personnes; mais ils ne voulurent rien accorder de plus, pas même un de nos propres bâtiments.
Il n’y avait pas de temps à perdre. Dans cette
cette
perplexité, chacun pourvut comme il put à son salut. Le P. Ennemond Masse monta avec quatorze autres dans la barque dont nous avons parlé, et Dieu l'a protégé, comme Votre Paternité le sait déjà.
J'allai trouver le commandant anglais; j'obtins pour moi et le P. Jacques! Quentin, mon compagnon, ainsi que pour Jean Dixon, qui avait été admis dans la Compagnie, et pour un domestique, que nous serions transportés dans quelque ile voisine, où les anglais ont coutume de faire la pêche, et que nous serions recommandés à ces pécheurs afin qu'ils nous transportassent en Angleterre, d’où nous rentrerions facilement en France. J’obtins cela, dis-je, en parole, mais on n'y fut pas fidèle. En effet, nous et les autres français qui restaient, au nombre de quinze, nous fümes conduits droit en Virginie, à près de 250 lieues du poste, où nous avionsété pris. Ici,nouveau danger. Le gouverneur de ce fort voulait nous pendre tous, mais surtout les Jésuites. Le capitaine, qui nous avait pris, s’y opposa, objectant la parole donnée. Cette parole donnée ou la crainte du Roi l'emporta enfin.
Ce capitaine fut ensuite chargé de retourner
‘On a quelquefois confondu ce Père Jacques Quentin, avec Claude Quentin, que nous trouvons porté sur le Catalogue de 1625, comme étudiant en théologie à la Flèche.
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dans la partie de la Nouvelle-France où il nous avait dépouillé, de détruire tous les vaisseaux français qu’il trouverait, et d’incendier toutes les constructions et toutes les maisons. En effet, les français avaient encore là deux habitations, celle de Sainte- Croix et celle de Port-Royal où j'avais demeuré deux ans. On équipa trois navires pour cette expédition. Deux d’ntre eux avaient été pris sur nous; le troisième, plus grand et armé en guerre, était celui qui nous avait fait prisonniers.
On ne nous laissa monter sur ces vaisseaux qu’au nombre de huit français, dans le dessein de profiter de la première occasion qui se rencontrerait , pour nous renvoyer dans notre patrie,
Ces navires se dirigèrent d’abord vers le lieu où nous avions été pris, et les anglais brisèrent les croix que nous avions élevées ; mais le châtiment ne tarda pas : avant notre départ un d'eux, convaincu de je ne sais quel crime , fut pendu dans le même endroit. Une croix vengea les croix. Nous trouvâmes aussi là de nouveaux dangers. Les anglais, comme j'ai dit plus haut, voulaient aller à l'habitation de Sainte-Croix, quoiqu'il ne s’y trouvât alors personne ; mais on y avait laissé une provision de sel. J'étais le seul à connaître la route, et les anglais savaient que j'y avais demeuré autrefois. Ils me demandent de les y conduire. Je fais tout
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ce que Je puis pour trouver des prétextes et me débarrasser de ces instances. Mais je ne gagnai rien. Voyant clairement que je ne voulais pas les conduire, le capitaine entra alors dans une grande colère, et le danger devenait pour moi plus imminent, quand tout à coup ils trouvèrent ce lieu, sans moi. Ils le pillèrent et réduisirent tout en cendres. De plus, ils parvinrent dans cette occasion à se saisir d'un Sauvage qui les conduisit à Port-Royal. Si cet incident me délivra d’un grand danger, il me jeta aussi dans un autre plus grand encore. En effet, après le pillage et l'incendie de Port-Royal, qu'ils trouvèrent, je ne sais pourquoi, abandonné par les français, un de ceux-là mêmes qui avaient quitté ce poste, porta contre moi une accusation. Il dit que j'étais un vrai et pur espagnol, et qu’à cause de quelques crimes que j'avais commis en France, je n'osais pas y retourner. Le capitaine, déjà hostile , saisit ce nouveau prétexte pour sévir, et demanda à ses compagnons ce qu'ils en pensaient. — Ne leur semblait-il pas juste de me jeter sur le rivage et de m'y abandonner? L'opinion du plus grand nombre l'emporta ; ils voulaient que je fusse ramené en Virginie, et que là, en bonne forme et selon la loi, je fusse restitué au gibet, auquel j'avais échappé.
Me voilà donc sauvé pour le moment ; nous repri-
mes incontinent la route de la Virginie; mais deux jours après nous fûmes assaillis par une si terrible
tempête, que nos vaisseaux furent dispersés. Nous
ignorons Ce que sont devenus les autres.
Après avoir résisté à la tempéte pendant trois semaines , le capitaine de notre navire, voyant que beaucoup de choses lui manquaient, mais surtout l'eau, et qu'il n’y avait pas d'espérance d'atteindre avant longtemps la Virginie , se décida à se réfugier aux îles portugäises, appelées Acores?
Ce parti une fois pris, moi, qui me croyais échappé à la corde qu'on me préparait, je tombai de nouveau dans un plus grand péril , et beaucoup plus grand, puisque j'avais ici des compagnons qui le partageaient.
En effet les anglais, en approchant de ces îles, se mirent à faire réflexion qu'ils étaient perdus, si on nous découvrait, nous, prêtres et jésuites ; que nous serions mis en liberté par les catholiques portugais , et qu'eux, au contraire, seraient punis
. comme pirates et persécuteurs des prétres.
Ce souci nous inquiétait fort. Qu'allaient-ils faire ? Nous jetteraient-ils à l’eau ? suffirait-il de nous cacher ? au milieu de ces angoisses et de ces hésitations, le capitaine m’appela et m'exposa l'atfaire. Je lui répondis que, pour moi, le plus grand malheur
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— 113 — de ma mort, c'était d’être pour d’autres l'occasion d'un crime : je lui promis que, s’il voulait nous cacher, je seconderais franchement son projet.
Quelle pensée le Seigneur lui inspira-t-il pour lui donner confiance dans mes paroles ? Je l'ignore vraiment; mais ce que Je sais c'est que s’il eüt prévu les dangers qu’il eut à courir ensuite, il ne m'aurait pas écouté,
Il nous cache donc à fond de cale, Pendant trois semaines, nous n'avons pas vu le jour ; mais dans le port de l’île de Fayal il survint tant de difficultés, et le navire fut si souvent visite, qu'il est étonnant que nous n’ayons pas été découverts : le Seigneur l’a permis pour glorifier davantage notre Compagnie es anglais eux-mêmes virent clairement que si nous eussions voulu nous découvrir et les dénoncer, nous en avions eu fréquemment l’occasion. Ils firent souvent ensuite en Angleterre, et même devant leurs ministres , l'éloge de notre fidélité à notre parole , au grand étonnement des ennemis de la foi.
Echappés à ces périls , les anglais se décidèrent à aller en Angleterre plutôt qu'en Virginie, qui était beaucoup plus éloignée. Ils manquaient des choses les plus nécessaires pour ce voyage.
Nous nous dirigeons donc vers l'Angleterre. La traversée fut longue et ficheuse. Les brouillards et
l'obscurité nous firent dévier du droit chemin , et L. 8
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nous fumes jetés dans le pays de Galles, non loin de l'Irlande. Notre capitaine étant descendu à terre dans la ville de Pembrock , afin de se procurer des vivres, certains indices le firent prendre pour un pirate, et il fut jeté en prison : pour se justifier, il protesta qu'il n’était pas pirate, et en témoignage de son innocence, il en appela aux deux Jésuites qu'il avait sur son navire, disant que si on voulait les interrpger , ils feraient connaitre la vérite. Quelle bonté de la divine Providence ! nous étions au milieu de l'hiver, et tout nous manquait sur le vaisseau. Si nous n’eussions pas reçu quelques secours, nous périssions de froid et de misére. Qu’arriva t-il? on fit venir aussitôt les jésuites, et on les conduisit en ville, au grand étonnement de tout le monde. Nous sommes interrogés comme témoins; nous déposons ce que nous savions, c'està-dire que le capitaine était un officier du Roi, et non un pirate, et que sa conduite à notre égard était un acte d’obéissance et non un effet de sa volonté. |
Notre capitaine fut ainsi rendu à la liberté, et nous avec lui. On nous retint avec beaucoup d'égards dans la ville; jusqu'à l’arrivée de la réponse de Londres. Elle se fit longtemps attendre; pendant ce temps-là , nous avons eu souvent des controverses avec les Ministres , mais plus souvent encore
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