‹ Première mission des jésuites au Canada [microforme]Chapitre 32 sur 46 · DT · texte numérisé non relu

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LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT AU R. P. PHI- LIPPE NAPPI, SUPÉRIEUR DE LA MAISON PROFESSE A ROME. (Traduile de l'italien sur l'original conservé à Rome.)

Du pays des Hurons, 26 mai 1640.

Mon RÉVÉREND PÈRE,

Pax Christi,

Je ne pourrai jamais remercier assez la divine bonté de la faveur qu’elle m'a faite, en me conduisant à travers tant de dangers, dans le lieu le plus favorable qui soit au monde, pour perfectionner un religieux. Je dois en faire part à Votre Révérence , afin qu’elle veuille bien m'aider à en remer cier le bon Dieu. L'année dernière, j'ai écrit que, après trois mois d'une navigation très-pénible , je suis arrivé dans la Nouvelle-France , mais qu’il me fallait encore m’avancer trois cents lieues plus loin dans le désert. Voici le récit de ce voyage.

La veille de saint Laurent , je m’embarquai dans un canot de sauvages Hurons (ainsi s'appelle ce peuple) sur la grande rivière , qui porte le nom de

ce glorieux martyr; dans quelques endroits, elle est large de dix , treize, vingt lieues. Pendant cent lieues de son cours, ses eaux sont salées, et le flux et reflux s’y font sentir : aussi est-elle sujette, vu sa largeur, à des tempêtes, comune l'Océan.

Le P. Poncet s'embarqua en même temps que moi; mais quatre jours après le départ, nous fûmes obligés de nous séparer , laissant notre premier canot pour monter séparément dans deux autres. Nous devions cependant aller de compagnie, de telle sorte que presque chaque soir, nous nous trouvions ensemble pour souper et passer la nuit, avec les conducteurs de nos canots d’écorce, et souvent même nous avions la grande consolation de dire la sainte messe, le matin, avant de partir ; mais ce fut la seule pendant tout le voyage, qui fut de trente jours pour moi et de trente-deux pour le P. Poncet : voyage on ne peut plus laborieux...

Arrivé au but de ce voyage, je trouvai onze de nos Pères, distribués dans trois Résidences pour . être plus près des bourgs importants, qu'ils veulent instruire et civiliser. Nos habitations sont d’écorce, comme celle des sauvages , sans divisions intérieures , excepté pour la chapelle. Faute de table et d'ustensiles de ménage, nous mangeons par terre et nous buvons dans des écorces d’arbres. Tout l'appareil de notre cuisine et de notre réfectoire

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consiste dans un grand plat de bois, plein de sagamité , à laquelle je ne vois rien de plus semblable que la colle qui sert à tapisser les murs. La soif ne nous gêne guère, soit parce que nous ne nous servons jamais de sel, soit parce que notre nourriture est toujours très-liquide. Pour moi, depuis que je suis ici, je n’ai pas bu en tout un verre d’eau, quoiqu'il y ait déjà huit mois que je sois arrivé. Notre lit est formé d’une écorce d'arbre, sur laquelle nous mettons une couverture, épaisse à peu près comme une piastre de Florence. Pour les draps, on n’en parle pas, même pour les malades. Mais la plus grande incommodité, c’est la fumée qui, faute de cheminée , remplit toute la cabane et gâte tout ce qu’on voudrait garder. Quand certains vents soufflent , il n’est plus possible d’y tenir, à cause de la douleur que ressentent les yeux. En hiver nous n'avons pas la nuit d'autre {umière que celle du feu de la cabane, qui nous sert pour réciter notre bréviaire , pour étudier la langue et pour toute chose. Le jour, nous nous servons de l’ouverture laissée au haut de la cabane, et qui est à la fois cheminée et fenêtre. Voilà la manière de vivre dans notre résidence ; pour celle que nous gardons quand nous

allons en mission , Votre Révérence doit savoir d’abord que , quoique ces sauvages observent entre eux certaines règles d'hospitalité, avec nous ils ne

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les observent pas. Nous sommes donc obligés de porter avec nous quelques petits couteaux, des aleines, des bagues, des aiguilles, des pendants d'oreille et choses semblables, pour payer nos hôtes. Nous portons en outre une couverture en guise de manteau, qui sert à nous envelopper la nuit.

La manière d'annoncer la parole de Dieu aux sauvages n'est pas de monter en chaire et de prêcher sur une place publique; il nous faut visiter chaque cabane en particulier, et auprès du feu, exposer à ceux qui veulent nous écouter les mystères de . notre sainte foi. Ils n’ont en effet aucun autre lieu de réunion pour traiter leurs affaires, que la cabane de quelqu'un de leurs capitaines.

Je ne me serais jamais imaginé une dureté conime celle d’un cœur sauvage élevé dans l'infidélité. Quand ils sont convaincus de la folie de leurs superstitions et de leurs fables, et qu’on leur a prouvé la vérité et la sagesse de la foi, il faudrait, pour achever de les gagner, leur promettre que le baptême leur donnera prospérité et longue vie, ces pauvres gens n'étant sensibles qu'aux biens temporels : cela ne vient pas de stupidité; ils sont même plus intelligents que nos campagnards , et il y a certains capitaines , dont nous admirons l’éloquence, acquise sans beaucoup de préceptes de rhétorique.

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Leur obstination dans l’infidélité est produite par la difficulté qu’ils croient trouver dans l'observation des commandements et surtout du sixième.

Le petit nombre de fidèles , que Notre-Seigneur s’est choisi, est une preuve de ce que peut la grâce dans les cœurs les plus barbares de la terre. J'en connais un qui, cette année, au moment où les hostilités contre la religion étaient plus vives, n’a pas craint de parcourir en apôtre presque tous les villages. Il allait dans les assemblées et les conseils. des capitaines , lorsqu'ils traitaient quelque affaire, et blâmait hardiment leurs folies. Il exaltait la solidité de la doctrine, que les robes noires (c’est ainsi qu'ils nous appellent) étaient venus leur enseigner, protestant qu'il était prêt à donner sa vie pour la défendre. Ses auditeurs applaudissaient alors à ses discours; mais ils n’embrassaient pas pour cela la vérité, qu'ils reconnaissaient. Ce même Sauvage demanda à faire les exercices, et il en profita si bien, que le Père, qui lui donnait les méditations , en était étrangement émerveillé. Si on écrit dans la Relation française ses réflexions spirituelles, elles pourront servir de leçon, même aux religieux les plus pieux et les plus fervents. Il avait dans sa famille une nièce, attaquée de je ne sais quelle maladie, qui, la nuit, lui faisait pousser des cris effrayants, comme si elle avait vu quelque spectre.

Pour la délivrer, il lui mit au cou son chapelet , en lui disant : « Rappelle-toi que tu es chrétienne, et « que tu n’appartiens plus au démon, et fais le « signe de la croix. » Elle le fit, et à partir de ce moment, elle n’a plus été tourmentée de semblable mal.

Il serait trop long de raconter tous les exemples héroïques de constance que ce Sauvage et quelques autres de nos convertis, bien qu’en petit nombre, nous ont donnés. Mais c'en est assez pour montrer à Votre Révérence que Dieu ne refuse pas sa grâce, méme aux plus sauvages des hommes, et que ces peuples sont capäbles de recevoir la doctrine de l'Evangile, malgré la très-grande difficulté qu'il y a à l'expliquer, à cause de la pauvreté de la langue; car ils n’ont ni vignes , ni troupeaux, ni tours, ni villes, ni sel, ni lampes, ni temples, ni maitres d'aucune science ou àrt. Ils ne savent ni lire ni écrire, et nous avons beaucoup de peine à leur faire comprendre les paraboles qui sont sur ces matières dans le saint Evangile. Il est vrai que ce défaut et cette pauvreté de leur langue n’a jamais été cause du retard de leur conversion; car les Pères qui savent leur langue, leur font assez bien connaître ce qui est nécessaire pour le salut, sans se servir de ces comparaisons.

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| — 203 — ° dans nos trente-deux bourgs , où la parole de Dieu n'ait été portée ; mais les fruits ont été plus grands pour l'Eglise triomphante que pour l'Eglise militante. Comme il régnait une maladie contagieuse qui n'épargnait ni âge ni sexe, tout notre soin était de catéchiser les malades , pour leur donner à la fin de leur vie un passe-port pour le ciel. Le plus grand nombre de ceux que cette maladie a enlevés, après le saint baptême, étaient les petits enfants...

Les Sauvages ont tenu plusieurs assemblées trèsnombreuses pour aviser aux moyens de nous forcer à quitter le pays. Beaucoup de capitaines ont voté notre mort; mais pas un n’a osé s’en faire l’exécuteur , et jusqu'à présent Dieu nous a préservé de leurs coups. Pendant tout l'hiver nous nous attendions chaque jour à apprendre la mort de quelqu'un de nos missionnaires, et chaque jour en disant la sainte messe, nous faisions la communion, comme devant nous servir de viatique. Tout s'est borné à quelques coups de bâton, et au chagrin de voir renverser les croix que nous avions dressées, et réduire en cendres une de nos cabanes. Un seul des nôtres a vu couler son sang, sed non usque ad mortem...….

Quand nous visitons ces pauvres gens, s'ils n'arrivent pas à temps pour nous fermer la porte

au nez, ils se bouchent les oreilles et se couvrent la figure de peur d’être ensorcelés. Tout cela nous donne beaucoup d'espérance qu’un jour la foi fleurira dans cette malheureuse terre, puisque les persécutions dont Dieu se sert pour l’établir et la cultiver ne nous font pas défaut.

La moisson promet beaucoup, non pas seulement à cause du ; ombre de nos Sauvages, mais parce qu'il y a bien d’autres nations répandues dans ces immenses solitudes. Nous connaissons déjà les noms de plus de vingt, qui sont dans la direction de la mer du Nord, toutefois peu considérables : on nous fait espérer qu’au-delà, nous trouverons des contrées plus peuplées. Pour y arriver il faudra

souffrir encore plus que nous ne l'avons fait pour venir ICI.

Avant de finir, je veux raconter à Votre Révérence quelques faits extraordinaires arrivés cette année. Un pauvre homme, baptisé dans sa maladie, ayant recouvré la santé, fut attaqué d’une fluxion qui le priva de la vue. Un de nos Peres, le félicitant un jour d’avoir échappé à la mort, eut pour réponse que maintenant la vie était pour lui un fardeau, puisqu'il était aveugle. Le Père lui lava les yeux avec de l’eau bénite, en disant : « Que le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, en qui tu crois, te guérissent », et au même moment la fluxion cessa,

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et le lendemain la vue lui fut rendue complétement. — Une femme n'ayant pas voulu se soumettre à certaines superstitions , fut frappée de cécité par le démon, pour la punir. Le même Père l’engagea à mettre sa confiance en Dieu, et à se laver avec de l'eau bénite , et elle recouvra parfaitement la vue. — Un jeune homme, ayant été à la pêche avec son jeune frère, et quelques autres, fut attaqué par les ennemis de leur nation. Comme il craignait plus la mort de son jeune frère que la sienne, il le couvrit de son corps, le protégeant ainsi contre les coups qu’il reçut lui-même. On le ramena demimort à son village. Un de nos Pères s’y trouvait. Voyant qu'il était sans mouvement et sans parole, il ne pouvait pas l’aider à bien mourir. Malgré cela, il ne perdit pas courage, et fit vœu de quelques messes en l'honneur de saint François-Xavier, pour le soulagement de ce pauvre infidèle. Au même moment la langue du moribond se délie, ses yeux s'ouvrent et regardant le ciel, il s’écrie « Æondechichiai Tuitene. Toi qui as fait la terre, aie pitié de moi. » Aussitôt le Père l’instruit, le baptise, et il mourut peu après. — Un autre jeune homme avait, Je ne sais par quel dépit, mangé une racine vénéneuse pour se donner la mort, et il était déjà tourmenté par la violence du poison quand il vint à notre cabane. Rendu là, il se jette à terre, en

écumant, avec tous les signes d’une mort prochaine, Interrogé sur la cause de son mal, pour toute réponse, il présente le reste de la racine qu’il avait mangée, en disant de la montrer à ses parents après sa mort. Nos Pères, avertis par quelques Sauvages que ce poison était mortel, s’empressent d’instruire au plus vite ce malheureux, et le baptisent, après avoir pris toutes les précautions nécessaires, quand il s’agit du baptême des adultes. Environ une demi-heure après, il mourut en chemin, pendant que ses parents le reportaient à sa cabane. — Un homme, attaqué par la contagion et voyant l’inefficacité des remèdes des médecins du pays, c’est-à-dire des sorciers (vrais ou faux), se donna plusieurs coups de couteau dans la poitrine. Un des Nôtres entre alors par hasard dans sa cabane, et aussitôt celui-ci l’appelle et lui demande le baptême. Le Père le catéchise et le baptise sans tarder. Le nouveau chrétien lui dit : « Ne crois pas que j'aie demandé le baptême dans l’espérance de prolonger ma vie, puisque je suis presque déjà mort; regarde mes blessures, et vois s’il est possible d'échapper; ce n’est que l'espérance du ciel qui m'a poussé à me faire baptiser. » Le Père l'engagea à fairé un acte de regret de s être donné la mort. Peu de temps après, il mourut.

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de leurs ennemis; mais avant d’être mis à mort, il fut baptisé par un des Nôtres, qui venait par hasard d'arriver dans le village. Pendant que les Sauvages tourmentaient ce captif, il chantait qu’il devait aller au ciel. Je voudrais pouvoir décrire les supplices qu’ils font souffrir à ceux des ennemis qui tombent entre leurs mains; mais il n’est pas possible de voir en ce monde quelque chose qui représente mieux la manière dont les démons tourmentent les damnés. Dès qu'ils ont fait un prisonnier, ils lui coupent les doigts des mains, ils lui déchirent avec un couteau les épaules et le dos, ils le garrottent avec des liens trés-serrés, et le conduisent en chantant et en se moquant de lui, avec tout le mépris imaginable. Arrivés à leur village, ils le font adopter par quelqu'un de ceux qui ont perdu leur fils à la guerre. Ce parent simulé est chargé de caresser le prisonnier. Vous le verrez venir avec un collier en fer chaud, et lui dire : « Tiens, mon fils, tu aimes, je crois, à être bien orné, à paraitre beau. » En le raillant ainsi, il commence à le tourmenter depuis la plante des pieds, jusqu’au sommet de la tête, avec des tisons ardents , avec la cendre chaude, en perçant ses pieds et ses mains avec des roseaux ou des pointes de fer. Quand la faiblesse ne permet plus au captif de se tenir debout, on lui donne à manger, et puis

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on le fait marcher sur les charbons de plusieurs brasiers placés en rang. S'il est épuisé, ils le prennent par les mains et les pieds, et le portent sur ces brasiers. Enfia ils le conduisent hors du village, et le font monter sur une estrade pour que tous les Sauvages , le voyant dans ce pitoyable état, puissent satisfaire la rage de leur cœur. Au milieu de tous ces supplices, ils l’invitent à chanter, et le patient chante afin de ne pas passer pour lâche. Très-rarement ils se plaignent de la cruauté qu’on exerce sur eux. Pour couronner toute cette rage infernale, ils enlèvent la peau de la tête à ces infortunés. Après leur mort, ils mettent leurs corps en pièces, et ils donnent aux principaux capitaines, le cœur, la tête, etc. Ceux-ci en font présent à d’autres pour assaisonner leur soupe , et pour s’en

nourrir, comme si c'était la viande de quelque cerf ou autre animal sauvage |

Nous courons maintenant le danger d’être pris et traités de la même manière que les Hurons, avec qui nous vivons; car nous passons chaque année, soit en descendant à Québec, soit en remontant, par les lieux mêmes, où les ennemis de nos Sauvages sont à l’affüt pour les saisir dans leur voyage; et il n’y a pas d'année où plusieurs Hurons ne soient pris ou tués, comme je viens de dire.

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