‹ Première mission des jésuites au Canada [microforme]Chapitre 31 sur 46 · AT · texte numérisé non relu

AT

L'importunité des sauvages qui sont continuellement autour de nous dans notre cabane, et qui quelquefois rompent une porte, jettent des pierres sur la cabane, blessent nos gens; cette importunité dis-je, n'empêche que nous n’ayons nos heures aussi bien réglées que dans un de nos colléges de France. À quatre heures on sonne le lever; suit l’oraison ; à la fin d’icelle commencent les messes jusqu’à huit heures , pendant lequel temps on garde le silence, on lit son livre spirituel, on dit ses petites heures ; à huit heures, on ouvre la porte aux sauvages jusqu’à quatre heures du soir, auquel temps il est perinis de parler aux sauvages, tant pour les instruire comme pour apprendre la langue. Nos Pères aussi, en ce temps là, vont visiter, dans les cabanes du bourg, les malades pour les baptiser, et les sains pour les instruire ; pour moi, mon occupation est l'étude de la langue, garder la cabane, faire prier Dieu les chretiens et catechumènes, tenir école à leursenfans, depuis midi jusqu’à deux heures; à deux heures on sonne l'examen, suit le diner, pendant lequel on fait lecture d’un chapitre de la Bible, et au souper, on lit la Philagie de Jésus du R. P. du Barry; on dit le benedicite et graces en huron à cause des sauvages qui y sont presents. On dine autour du feu assis sur un billot et le plat à terre. A midi

je commence l’école aux enfans qui s’y rencontrent L. 12

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jusqu’à deux heures : quelquefois je n’aurai qu’un ou deux ou trois écoliers. Les dimanches, mardis et jeudis, l’école cesse à une heure, auquel temps on fait une instruction aux plus notables du bourg, soit chretiens ou non; le jeudi aux seuls chretiens et catechumènes; le dimanche au matin aux seuls chretiens. Pendant la messe parrochiale on fait le prône , devant la messe on fait l’eau bénite avec chant, et à l’offertoire le pain bénit que les sauvages presentent par tour. Les grandes fêtes on chante une grande messe. L’après-diner du dimanche, à une heure, on chante vêpres; suit l’instruction aux chrétiens et catechumènes; à cinq heures on chante complies, et le samedi au soir le Salve avec les litanies de la Vierge. Ce même jour , à l'issue de l’echole on fait un petit catechisme aux enfans , et une fois le mois on fait un catechisme public à tout le bourg, outre l'instruction journalière qu’on leur donne dans leur cabane. À quatre heures du soir on congedie les sauvages non chrétiens, et nous disons en repos tous ensemble matines et laudes, à l'issue desquelles nous faisons entre nous des consultes durant trois quarts d'heure, touchant l’avancement et l’'empêchement de la foy en ces contrées; en suite nous conferons de la langue par ensemble

jusqu’au souper qui est à six heures et demie; à huit heures les litanies, l'examen, et puis on se

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couche. On n’a pas icy son repos entier comme en France ; tous nos Pères et domestiques, excepté un ou deux, dont je suis du nombre, se relevent quatre et cinq fois chaque nuit...…...; le vivre d’icy cause cela, comme la facon de coucher qui est sur une natte à plate terre et tout vestu. Depuis que je suis parti de France, je n'ai point quitté ma soutane , sinon pour changer de linge. Dieu graces, je n'ai reçu aucune incommodité, et j'apprends icy tous les jours que la nature se contente de peu, et je crois qu’on nous porte plus d’envie que de compassion; pour nous, nous n’envions la condition d'aucun de notre France : mnelior est una dies in atriis tuis super millia. Il est vray que nous voyons en effet ce que vous ne voyez qu'en peinture, combien grand est le don. de la foi. Nous avons affaire à une nation qui est entièrement esclave de Satan depuis le deluge : j'en parlerai en temps et lieu.

Le 11 novembre, nous baptisames avec les solennités de l'Eglise, deux familles d'Hurons : ce sont les premiers de l’Église naissante en ces corirées. Il est vrai que, dès l’an passé, Dieu nous dor.ia un chrétien, nommé Joseph, avec sa famille: il avoit été

baptisé en maladie; nous admirons de jour en jour

son courage et l'esprit de Dieu en luy ; il parle aux conseils hardiement de nos mystères qu’il conçoit fort bien : la Relation parlera de luy et des autres

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avec toute vérité. J'assure V. R., et vous pouvez me croire, qu’il n’y a rien dans icelle qui ne soit trèsassuré et véritable.

Le 13 novembre, le R. P. supérieur partit d'icy avec un de nos Pères pour commencer les missions volantes. Le diable sembla vouloir s’opposer à leur dessein; la neige ‘tomba en si grande abondance qu’elle couvrit tous les chemins. Nos Pères étant arrivés à 4 heures du soir au lieu de la mission nommé St-Michel et ayant baptisé deux petits enfants malades, ils se mirent en chemin pour prendre quelque advis de nos Pères de St-Joseph, éloignés de là d’une lieue. Ils s'égarèrent, en sorte qu'ils n’arrivérent audit lieu qu'à quatre heures au matin du lendemain, après avoir beaucoup enduré durant cet égarement : on a trouvé un peu de temps après plus d’un et deux enfants, morts dans les neiges, qui s’étoient aussi égarés durant la nuit.

Pendant deux mois que nos Pères y ont demeuré, ils y ont baptisé une vingtaine de personnes, desquelles six ou sept l'ont été solennellement et font profession de la foi. Pendant ce temps là, il y arriva une chose remarquable : c’est qu’un de nos premiers seminaristes, qui sont revenus icy cette année de Kébec, où est le seminaire des Hurons, voyant que son beau-frère rejettoit le conseil qu'il luy donnoit en sa maladie de ne point appeler le sorcier pour le

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visiter et faire sur luy toutes ses diableries, le sorcier étant venu et faisant de son côtéses invocations, le seminariste se mit à prier Dieu de son côté, le chapelet à la main, et à conjurer Dieu de confondre le sorcier : sa prière fut exaucée; car le sorcier fit reponse que le diable ne lui vouloit rien découvrir, et qu’un tel l'en empéchoit avec son chapelet. Cela fut cause que le malade fut instruit et baptisé avec toute sa famille. Tout cela se passa au bourg dit St-Michel. L'autre seminariste étant allé à la guerre et ayant fait rencontre des ennemis, ils en prirent treize qui furent distribués en divers bourgs pour les faire mourir cruellement, lui pour sa part en prit deux, comme on étoit sur le point d’en faire mourir un, il l’exhorta à croire en Dieu et à vouloir être baptisé : comme il ne se souvenoit plus de la forme du baptême, il le baptisa, récitant le Pater. Dieu favorisa le prisonnier baptisé de la sorte: il permit qu’il survint quelque different qui differa l’exécution de sa mort, et il fut conduit en un autre village proche d’une de nos Résidences, en sorte que deux de nos Pères, en ayant appris la nouvelle, s'y transportèrent incontinent, l'instruisirent et baptisèrent sans sçavoir ce que ce brave seminariste avait fait. Un peu devant mon arrivée , ils en avaient baptisé dix-sept en divers bourgs : le 4 ou 5 décembre, outre les prisonniers susdits, quatre

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autres eurent le même bonheur du baptème ; trois d'iceux furent brülés au bourg de St-Michel, Nos Pères eurent bien de la peine à les baptiser, les Hurons s’opposant à ce qu'ils ne le fussent, disant que le baptème les rendoit plus contens en la mort. Ils exercent des cruautés non pareilles sur ces captifs; ils leur coupent les doigts ; ils les font passer sept tours sur divers brasiers ardents, qui sont allumés en la plus grande cabane du bourg, où tous ceux du bourg sont assemblés pour les tourmenter ; chacun le tourmente comme il veut; tandis qu'il passe sur les feux, chacun a un tison allumé en main pour lui appliquer en quelque partie du corps; ils se servent de tout ce qu'ils peuvent s’imaginer pour le tourmenter, ils font rougir des hâches, des flèches, des ances de chaudière, qu'ils appliquent sur le patient : en tous ces tourments ils l’exhortent à avoir du courage, et il faut que le patient chante continuellement. L'un d’iceux eût les stigmates aux mains et aux pieds. La nuit s'étant passée dans ces cruautés , ils le conduisent hors du bourg, sur un échafaud, oùils le lient à un poteau, et là ils Je brulent tout vif à petit feu, avec des tisons allumés : s’il tombe en défaillance ils le font revenir à soi par quelque boisson. On lui arrache quelquefois les oreilles à belles dents et on les lui fait manger. Comme la flamme l’a suffoqué, ils le mettent cüire

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dans des grandes chaudières, et puis ils le mangent.

Le 8 décembre, nous baptisâämes icy solennellement cinq familles de sauvages, toutes de diverses nations. J’eus la consolation de leur dire la messe et de les communier, et de bénir les bagues de leur mariage. Depuis l'absence du R. P. supérieur jusqu'à son retour, j'ai été le chapelain ordinaire des sauvages. Pendant la messe on chante le Pater et l’{ve en langue huronne.

Le 12 décembre, dimanche de l’octave de la Conception, j'eus le bien de dire la première messe dans la première chapelle, bâtie dans les Hurons, et érigée en l’honneur de l’Immaculée Conception de Notre- Dame. La chapelle est faite d’une charpente bien jolie, semblable presque , en façon et grandeur, à notre chapelle de St-Julien.

Le 19 décembre, on baptisa icy trois familles de sauvages. Le diable tascha, ce jour là, de troubler notre solennité et faire voir qu'il étoit le maitre du pays ; car au sortir de la chapelle, il se trouva dans notre cabane un capitaine qui, en présence des nouveaux chretiens, se mit à débagouler contre Dieu et contre nous, et à faire des actions impertinentes. Nous fumes contraints de le chasser hors la cabane. L'après diner il envoya son frère et autres pour interrompre le catéchisme public , qu’on fai-

soit de la tyrannie et domaine que satan exerce sur nos Sauvages; ils ne manquérent pas de l’interrompre par leurs discours sacrilèges.

Le 20 décembre, nous eûmes une eclypse de lune à neuf heures du soir environ: elle fut totale et de durée d'environ de deux à trois heures. Vous l’eûtes peut-être en France à deux heures du matin du 21 décembre. C’est par les eclypses que nous sçavons que le soleil se leve icy quatre heures plus tard environ qu’en France ; notre élévation est de 45 degrés et demi environ.

Le 2 janvier on baptisa un chef de famille; le 9 une famille : le 16 deux familles; et le tout fort solennellement.

Le 13 février on baptisa, avec les cérémonies de l'église, une fille de dix à douze ans.

Le 2 mars et les autres jours en suivant du carnaval, le diable est icy déchaisné aussi bien qu’en France. Ce n’est que diablerie et masquarade en ce temps là, par tout le pays des Hurons: cela a débauché deux ou trois de nos chretiens et refroidi plusieurs autres, qui se disposoient au baptême. Nous eùmes recours à Dieu par le saint sacritice de la messe et par les quarante heures, durant lesquelles nous exposâmes le St-Sacrement. La Relation dira fidèlement le reste. J’assure, V. R., qu’elle est trèsfidelle : c'est pourquoi je me contenterai de toucher

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— 185 — en passant les diableries de ces peuples. Elle pourra juger par ce qui suit, que ce ne nous est pas peu de peine d'élever et entretenir, au milieu d’une nation perverse, ces nouvelles plantes du christianisme que Dieu nous a commis; nous pouvons dire avec saint Paul : Filioli quos iterum parturio, etc. Nous et eux avons bon besoin des prières de V.R.; je les recommande à sa charité.

41° Toutes leurs facons de faire leur sont dictées immédiatement du diable, qui leur parle tantôt en forme de corbeau ou quelque autre oyseau semblable, tantôt en forme de flamine ou âme, et tout cela dans le songe, auquel ils déférent grandement, en sorte que si l’on les prie de dire leur sentiment sur quelque chose, ils disent : Attendez que nous ayons consulté le songe. Pour le mieux faire, ils jeünent auparavant. Ils tiennent le songe pour le maître de leur vie, et c’est le Dieu de ce pays; c’est luy qui leur dicte leurs festins, leur chasse, leur pêche, leur guerre, leurs traites avec les françois, leurs remèdes, leurs dances, leurs jeux, leurs chansons : à les-voir dans ces actions, vous jugeriez des âmes damnées. Ils n’ont qu’un jeu innocent, à sçavoir, le jeu de la crosse: il se fait pour se ressouvenir de quelque excellent crosseur décédé.

2° Pour guérir un malade, ils appellent le sorcier, qui, sans s'informer de la maladie du malade,

chante et remue sa tortue; il regarde dans l’eau et quelquefois dans le feu pour connaître la qualité de la maladie. L’ayant connue, il dit : l’âme du malade désire, pour sa santé, qu'on luy fasse present de telle ou telle chose, d’un canot, par exemple, d’une robbe neuve, d’un collier de porcelaine, d’un festin de feu, d’une danse, etc.; et tout le bourg se met incontinent en peine d'accomplir parfaitement tout ce que le sorcier aura dit. D’autres fois, pour guérir le malade, les anciens du bourg vont trouver le malade , et luy demandent qu'est-ce que son âme desire. Il respond selon son songe, qui sera quelquefois excessif et abominable. Il demandera jusqu’à vingt-cinq presents d'importance, qui luy sont incontinent fournis par le bourg, s’ils manquoient à un seul, ils croiroient être cause de la mort du ma-

lade. C’est pourquoy nous qui crions contre ces

diableries et refusons d’y contribuer quelque chose du nôtre, le diable, soit qu’il désireroit avoir de nous quelque hommage, ou jeter sur nous toute l'envie, ne manque pas de faire songer au malade quelque chose que nous ayons tous seuls ou de le faire dire par le sorcier. Comme j'écrivois la presente, ce 13 avril, environ midi, voyla un Sauvage qui vient d’un bourg prochain, grandement échauffé, et nous prie de luy donner quelque cartier d’étoffe rouge, parce que le sorcier avoit dit qu’un sien fils malade

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desiroit pour sa guerison ce bout d’étoffe. On ne le luy donna pas; mais un de nos Pères incontinent se transporta sur le lieu quasi aliud agendo et baptisa le petit malade, Ces refus continuels font qu'ils nous menacent souvent de nous casser la tête, nous attribuant la cause de leurs maladies, disant que depuis qu'ils croyent ils ont la maladie. Chaque famille a certaines maladies, et par conséquent certains remèdes abominables. Elle a aussi ses armoiries diverses, qui un cerf, qui un serpent, qui un corbeau, qui le tonnerre, qu’ils estiment être un oiseau , et choses semblables.

3° Presque tous les Sauvages ont des sorts auxquels ils parlent et font festin pour obtenir d'eux ce qu’ils désirent.

4° Le diable a ses religieux : ceux qui le servent doivent être dépouillés de tout ce qu'ils ont; ils doivent s'abstenir des femmes; ils doivent obéir parfaitement à tout ce que le diable leur suggère. Le sorcier de ce bourg nous vint voir le 26 de mars et nous tint tout ce discours.

5° Les femmes grosses parmi eux causent, disentils, plusieurs malheurs; car elles sont cause que le mari ne prend rien à la chasse. Si quelqu’une d’elles entre en une cabane ou il y aye quelque malade, le malade empire; si elle regarde la bête qu'on poursuit, ou ne la sçauroit plus prendre; si l’on

mange avec elle, ceux qui y mangent tombent malades. Une femme grosse, par sa présence et application de quelque racine, tire la flèche du corps d’un homme : toutefois ils se réjouissent davantage en la naissance d’une fille que d’un fils, à cause de la multiplication du pays. Les femmes sont icy maitresses et servantes.

6° Ils croyent que les âmes rentrent dans le corps d’un autre après sa mort.

Le 19 mars, jour des Cendres, nous donnäâmes les cendres à ceux qui se présentèrent des Sauvages. Il y en a qui ont gardé le carême pour ce qui est de l’abstinence de chair, et qui, se trouvant en des festins de cerf, ont refusé d’en goûter. Ce n’est pas que nous les y obligeons pour le présent’; ils s’en abstiennent de leur plein gré , sachant qu’en France on garde de la sorte le carême. Il est à remarquer que c’est en ce temps de caresme que les chasseurs reviennent de la chasse, et, comme elle est très-rare et fort difficile, ils sont grandement avides de chair. Ils font des deux et trois cents lieues dans les bois pour y trouver du gibier, comme quelque ours, ou quelque cerf ou vache; du peu qu'ils rapportent ils en font un festin. Par grande caresse un père donne à son fils un os à ronger qu'on luy aura donné au festin. La pluspart, nonseulement le carême, mais tout le long de l’année,

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J'entens ceux qui sont rarement aux festins, ne font que deux repas par jour, l’un à neuf heures du matin et l’autre à cinq heures du soir. Si les Sauvages sont dans un continuel carême, le nôtre n’est pas moindre : le jour de Pâques et le grand vendredy nous sont bien souvent égaux quant aux vivres. Il est vray que quelquefois les Sauvages nous apporteront à traiter un quartier d'ours ou cerf, une fois au plus durant toute l’année ; quelquefois aussi, mais rarement, nos francois tueront quelque outarde ou grue, desquels on fait festin aux sauvages, on en donne aux malades, et on en met quelquefois quelques unes dans notre sagamité.

Le 23 avril, samedi saint, nous baptisämes dans notre chapelle, avec les cérémonies de l'Eglise, un de nos catéchumènes : les autres ont été remis, pour quelques raisons, à la veille de la Pentecôte, selon l'ordre de l'Eglise.

Le 24 avril, jour de Pâques, deux de nos Pères partirent d’icy pour des missions volantes, par la campagne. Le 28 du même mois j'entrai aux exercices pour le même sujet. A la fin d’iceux, depuis la présente lettre, datée le 4 de mai, je partis pour aller en mission volante. En ces missions, nous sommes frustrés de celebrer la sainte messe (souvenez-vous de suppléer pour nous). Le samedi, nous retournons à la Residence la plus pro-

chaine pour y célébrer la sainte messe le lendemain, après laquelle nous retournons à notre mission. Depuis Pâques on y a baptisé environ vingt personnes.

Le 27 mai, nous retournàmes à la Residence de la Conception pour assister à la venue de douze prisonniers et les disposer au baptême. Il est vrai que ce que je vous ai dit cy devant des cruautés, que nos barbares exercent sur les prisonniers, n’est rien, pour ne les avoir connues que par le rapport de nos Pères qui y avoient assisté. J'ay assisté moi-même aux premiers tourments de ceux-cy; la rage des demons sur les damnés ne sauroit être mieux figurée que par celle que ces peuples exercent sur ces pauvres captifs. Figurez-vous qu’à leur arrivée tout le bourg, ou plutôt tout le pays, qui y accourt, leur va au-devant à cinq cents pas du bourg les accueillir, mais d’une étrange façon; chacun s’arme, qui d’un bâton, qui d’une poignée de ronces, qui d’un couteau et tison de feu; ils se rangent d’un côté et d’autre, et frappent sans pitié les prisonniers jusques à ce qu’ils sont arrivés sur l’échafaud préparé pour être le spectacle de cruauté. Ils marchent l’un après l’autre, ayant chacun derrière soi un sauvage qui les tient liés par les bras avec une corde; ils ont aussi les pieds liés, en sorte que ils ne puissent marcher que doucement; ils sont nuds et ont un collier

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Me voicy de retour. Des trois prisonniers qui restoient à baptiser, nous en avons baptisé deux; le troisième a refusé le baptême : entre les douze prisonniers il s’est trouvé un Judas. Le nombre des baptisés de cette année (1639) monte bien à 300 âmes; en ce bourg de la Conception, on en a baptisé

en maladie, tant enfans qu’autres, cent vingt deux, desquels une partie sont allés au ciel. Outre les malades on en a baptisé en santé et solennellement, et qui font profession de chrétien, cinquante; au bourg de St-Joseph cent vingt six, dont vingt cinq l'ont été solennellement et font profession du christianisme ; en la mission volante de St-Michel une vingtaine, desquels six ou sept l'ont été avec les cérémonies de l'Eglise. Je ne parle que de ce pays des Hurons; pour ce qui est de Kebec et des trois rivières, vous en avez la Relation devant nous.

Je me recommande à vos SS. Sacrifices et aux prières de tous nos Pères et Frères, je les salue tous nominatim et les conjure de contribuer par leurs ferveurs à la conversion de nos pauvres Sauvages : c’est l'ouvrage de Dieu seul, qui exaucera aussi bien en France vos prières que les nostres.

Je suis à tous de cœur, Mon Révérend Père, le très-humble et très-affectionné frère en Notre-Seigneur,

François Du PERON, surnommé en huron ANONCHIARA, S. J.

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LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT, AU T. R. P. MUTIO VITELLESCHI, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A ROME. (Traduite de l'italien sur l'original conservé à Rome.)

Kébec, 7 août 1639.

Mon TrÈës-RÉVÉREND PÈRE, Pax Christi.

Le premier août je suis arrivé en la Nouvelle- France avec les PP, Vinont et Poncet et un de nos

Frères coadjuteurs, après trois mois d’une navigation très-fâcheuse, à cause des brouillards qui nous ont environ :és pendant trois semaines , avec danger de naufrage contre les énormes glaçons qui flottent sur ces mers. Le vaisseau du commandant de la flotte allait se heurter contre un de ces blocs de glace, le jour de la Sainte-Trinité, pendant qu’on disait la messe, quand un des marins, en se promenant sur le pont, aperçut, malgré l'épaisseur du brouillard, l'éclat de la glace qui n’était plus qu'à deux brasses, et s’écria : Miséricorde, miséricorde ! Nous sommes tous perdus. Le P. Vimont fit vœu de dire deux

messes, l’une en l'honneur de la sainte Vierge, l’au- L. 13

tre en l'honneur de saint Joseph , s'ils nous préservaient de ce péril. Et voilà qu'au même instant le vent, changeant subitement de direction, nous fit éviter, comme par miracle, ce danger imminent. Les plus habiles pilotes conviennent que cela n’a pu se faire naturellement avec tant de rapidité, et que si ce revirement n’eüt pas eu lieu à ce moment précis, nous étions perdus sans ressource.

Je ne puis encore rien écrire à Votre Paternité sur ce qui regarde le pays que je n’ai pas eu le temps d'étudier; mais l’année prochaine, je compte bien me dédommager de ce silence forcé.

Quatre d’entre nous irons dans le pays des Hurons, les PP. Pijart, le Mercier, Poncet et moi. Ceux qui reviennent de chez les sauvages nous assurent de leurs dispositions à recevoir la foi. Plaise à Dieu faire de son serviteur un instrument capable de mener à bien une si difficile entreprise!

Je conjure Votre Paternité de m’accorder le secours de ses prières et saints sacrifices,

Je suis,

de Votre Paternité,

l'indigne serviteur en Notre-Seigneur, Josepx-MariE CHAUMONOT.

De Kébec, le 7 août 1639.

préseristant le nous fit iminent.

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Paternité le temps pte bien

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LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT, AU T. R. P. MUTIO VITELLESCHI, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS , À ROME. (Traduile de l’ilalien sur l'original conservé à Rome.)

Du pays des Hurons, 24 mai 1640.

Mon TRrÈs-RÉVÉREND PÈRE, Pax Christi.

Le 10 de septembre 1639, j'arrivai dans le pays des Hurons en la Nouvelle-France, après une navigation de trois mois très-pénible et très-dangereuse, qui fut suivie d’un voyage d’un autre mois sur les rivières, les lacs et à travers les forêts.

Nous sommes ici treize Pères, tous français, avec quelques jeunes gens qui se donnent à nous pour le soin du temporel, et qui nous tiennent lieu de frères coadjuteurs. Notre manière de vivre paraitra en Europe très-étrange et très-pénible , mais nous la trouvons fort douce et fort agréable. Nous n'avons ni sel, ni huile, ni fruits, ni pain, ni vin, excepté celui que nous gardons pour la messe. Toute notre nourriture se compose d’un grand

plat de bois rempli d'une espèce de soupe faite de blé d'Inde, écrasé entre deux pierres ou pilé dans un mortier, et assaisonnée avec quelques poissons fumés. Notre lit est la terre , couverte d’une écorce d'arbre ou tout au plus d’une natte.

L'étendue de notre mission comprend cette année trente-deux bourgs ou villages, dans lesquels il ne reste pas une seule cabane où l'Évangile n'ait été annoncé. Beaucoup de sauvages ont reçu le baptême. La plupart, victimes d'une épidémie qui a ravagé tout le pays, sont au ciel, nous l’espérons. Cette maladie a été l'occasion de bien des calomnies et de persécutions excitées contre nous sous le prétexte que nous étions les auteurs du fléau. Toutefois aucun de nous n’a péri dans cette tempête, bien que quelques-uns aient été bâtonnés et que d’autres aient vu la hache levée sur eux, et bien près de leur tête.

Nous avons tous besoin du secours de vos prières ; Cest pourquoi nous nous recommandons humblement à vos saints Sacrifices.

Je suis, de Votre Paternité,

Le très-indigne serviteur et fils en Notre-Seigneur.

Josepn-MariE CHAUMONOT.

Du pays des Hurons, le 24 mai 1640.

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