XVI
LETTRE DU P. JOSEPH-MARIE CHAUMONOT, AU R. P. PHI- LIPPE NAPPI, SUPÉRIEUR DE LA MAISON PROFESSE DE ROME. (Traduile de l'italien sur l'original conservé à Rome).
De Sainte-Marie aux Hurons, 3 août 1640.
Mon RÉVÉREND PÈRE, Pax Christi,
J'ai reçu en même temps, l’année dernière, deux lettres de Votre Révérence, l’une de l’année 1638, l’autre de l'année 1639. La première m’apprenait trois choses : d’abord qu’elle se souvenait de moi à l'autel et qu’elle a célébré la sainte Messe pour moi sur le tombeau du B. Louis de Gonzague, comme je l’en avais priée. En second lieu, que Son Eminence le cardinal Pallotto continue sans relàche à propager la dévotion à la sainte maison de Lorette ou mieux à la sainte Famille qui l'a sanctifiée. Enfin que le P. Ange de Magistris est parti pour le Paraguay, aussitôt après son ordination et sa première messe, célébrée dans l’église de Lorette dite de Ripetta..……
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Pour reconnaitre en quelque façon la charité que vous avez de me donner des nouvelles de Rome, je vous tiendrai au courant des choses capables d'intéresser votre curiosité, et de plus je presserai le P. Bressani de traduire en italien la Relation entière que éhaque année nous envoyons à notre Père Assistant.
L'année dernière, j'accompagnai l’un des Nôtres (le P. de Brébeuf) dans un pays où l'Evangile n'avait pas encore été annoncé. Partant de notre Résidence au pays des Hurons, nous fimes six jours de route, toujours dans les bois, et sans trouver aucun endroit pour nous reposer ou réfugier. Nous étions obligés de porter à dos tout ce qui nous était nécessaire pour notre nourriture, Les sentiers de ces forêts sont très-difficiles, étant fort peu battus, remplis de broussailles et de branches, coupés de marais, de ruisseaux, de rivières sans autres ponts que quelques arbres, brisés par l’âge ou par le vent. L'hiver est la meilleure saison pour voyager, parce que la neige rend les sentiers plus unis. Mais il faut qu’elle soit durcie, comme nous l'avons trouvée à notre retour, à l'exception de deux journées : sans cela, on enfonce à chaque pas. Il y a encore un avantage à voyager en hiver : c'est que les cours d’eau sont glacés, et que nous avons pu, pendant soixante milles, trainer nos baga-
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ges. Il est vrai qu’on ne trouve aucun abri contre les vents qui sont très-violents et très-froids. Mais, grâce à Celui & qui la mer et les vents obéissent, nous avons marché courageusement et joyeusement, malgré le froid, la fatigue et des chutes sans nombre sur la glace; ce dont mes genoux ont conservé bon souvenir. Mais qu'est-ce que cela en comparaison de ce que Notre-Seigneur a souffert pour moi ? Je m’estimerais heureux de me briser bras et jambes à son service.
Les petits enfants en danger de mort ont recueilli les premiers fruits de notre apostolat. Nous en avons baptisé un grand nombre à l'insu de leurs parents, qui s’y seraient opposés certainement. Beaucoup de ces enfants sont déjà partis pour le ciel. Quant aux adultes, non-seulement ils n’ont pas voulu écouter la bonne nouvelle, mais ils nous empéchaient d'entrer dans leurs bourgades, nous menaçant de nous tuer et de nous manger, comme ils font à leurs plus cruels ennemis. La cause de
cette grande aversion venait des calomnies propagées par quelques mauvais habitants du pays d’où nous venions. Par suite de ces calomnies, ils étaient convaincus que nous étions des sorciers, des imposteurs venus pour s'emparer de leur pays, après les avoir fait périr par nos sortiléges , lesquels étaient enfermés dans nosécritoires, dans noslivres, etc.; de
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sorte que nous n'osions pas, sans nous cacher, ouvrir un livre ou écrire quelque chose. Non-seulement nos livres et nos papiers étaient suspects de magie, mais encore nos moindres gestes et mouvements. Je voulus une fois me mettre à genoux dans une cabane, où nous nous étions retirés pour prier avec plus de recueillement. Aussitôt le bruit se répandit que Oronhiaguehre, c’est-à-dire, porteciel comme ils m’appellent, avait passé une partie de la nuit à faire ses sortiléges et qu’en conséquence tous devaient se mettre en garde et se défier de lui. Mais, en dépit du diable et de ses suppôts, nous avons pu employer tout notre hiver à parcourir les bourgades des sauvages, les menaçant de l'enfer, s'ils ne se convertissaient, sans que personne ait osé toucher un seul de nos cheveux. Chacun d’eux cependant désirait notre mort et excitait les autres à nous tuer, mais aucun n'avait le courage de le faire, quoique cela füt la chose la plus facile du monde : nous n’étions que deux hommes faibles, sans armes, loin de tout secours humain; Dieu seul était pour nous, et il a paralysé le mauvais vouloir de tant d’ennemis. Que Votre Révérence m'aide à remercier le Seigneur de m'avoir préservé de tant d'épreuves et de dangers.
L'automne prochain, j'espère passer un second hiver au milieu de ces pauvres sauvages : aussi
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Pour finir cette lettre j'ajouterai trois faits assez remarquables arrivés cette année, vu surtout qu'il s’agit de pauvres infidèles, sans moralité. Le premier fait est celui d’un jeune homme qui, voyageant par un grand froid avec sa sœur et la voyant près de succomber, se dépouilla d’une grande peau qui le couvrait pour l'en revêtir; puis l'encourageant à hâter le pas afin d'éviter la mort qui la menaçait, il resta avec le mauvais vêtement de sa sœur. La jeune fille le laissant, se mit à courir jusqu’à son village, et pendant ce temps-là son pauvre frère mourait de froid, victime de son héroisme fraternel. Soixante autres environ, durant cet hiver, périrent dans les neiges.
Le second fait est celui d’un petit enfant de huit à net” ans qui, jouant sur la glace, tomba dans l'eau. Un de ses frères, à peu près du même âge, se jeta dans la rivière par le trou où son frère avait disparu , le saisit, et nageant sous la glace, eut l'adresse de remonter avec son fardeau par une autre ouverture assez éloignée de la première et lui sauva ainsi la vie. Ce fait arriva dans un village où nous
nous trouvions.
Le troisième est un fait de guerre. Nos sauvages, étant allé combattre, furent surpris par l'ennemi dans une embuscade. Voyant l'impossibilité de se
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défendre , les anciens dirent aux plus jeunes : « Puisque vous pouvez rendre des services à notre nation, prenez la fuite, pendant que nous arréterons l'ennemi. » C’est ce qui arriva : ces vieux sauvages furent pris, emmenés captifs, cruellement tourmentés, brülés, rôtis et dévorés, selon la coutume de cette contrée, habitée par des anthropophages, comme je vous l’ai déjà écrit.
N'ayant rien autre chose à raconter à Votre Révérence , je finis, en la priant, si elle trouve quelque chose dans ma lettre qui puisse intéresser notre T. R. P. Général, de vouloir bien le lui communiquer, mais de bouche seulement, ma lettre étant écrite trop misérablement pour la mettre sous les yeux de Sa Paternité. Que Votre Révérence veuille bien l’assurer que je ne dis jamais la sainte messe sans la recommander à Notre Seigneur.
Je suis, de Votre Révérence, le trés-humble serviteur en Notre-Seigneur.
Josepñn-MaRiE CHAUMONOT.
De la résidence de Ste-Marie aux Hurons, le 3 août 1640.
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